Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 9, numéro 1
Katerina Kanelli

Une machine abstraite nommée Beckett

Garin DOWD, Abstract Machines. Samuel Beckett and Philosophy after Deleuze and Guattari, Rodopi, Coll. “Faux titres” n° 295, Amsterdam/New York, NY, 2007, 319 pp.

1L’originalitĂ© de l’ouvrage de Garin Dowd rĂ©side dans l’idĂ©e principale de traiter l’Ɠuvre beckettienne comme une machine abstraite. Dans le sens oĂč ce concept, crĂ©e par Deleuze et Guattari, excĂšde toute mĂ©canique et que cet ensemble consolidĂ© de matiĂšres-fonctions (phylum et diagramme)i consiste Ă  un devenir singulier et immanent ignorant les formes et les substances.

2La dĂ©marche interdisciplinaire de l’auteur, partagĂ©e entre la littĂ©rature et la philosophie, notamment entre Beckett et Deleuze et Guattari, ne reprĂ©sente certes rien de nouveau dans le cadre des Ă©tudes universitaires beckettiennes. L’Ɠuvre de Samuel Beckett fut trĂšs souvent sollicitĂ©e par les philosophes et les littĂ©raires Ă  la recherche des philosophĂšmes (voir « le discours metatextuel » de ClĂ©ment, Badiou, Casanova pour ne pas citer que quelques auteurs français). Ce qui en revanche mĂ©rite une place dans les Ă©tudes beckettiennes, c’est le point de vue prĂ©cis Ă  partir duquel Dowd souhaite analyser l’Ɠuvre. Ce qui va peut-ĂȘtre de soi en parlant des machines abstraites, l’auteur se lance dans une schizo-analyse. De ce fait, il entreprend la tĂąche laborieuse de nous prĂ©senter une sorte d’inventaire philosophique tissĂ© dans l’Ɠuvre beckettienne. D’aprĂšs l’auteur, le point crucial de son projet est : « the conjoining of a discussion of Beckett’s writing and a range of philosophical concepts and systems in an assemblage made possible by the particular mode of concrete philosophising practised by Deleuze and Guattari » (p. 20).

3Dans le premier chapitre intitulĂ© “ Shadow Hospitality: Beckett and Philosophy after Deleuze & Guattari”, il s’agit surtout d’une rĂ©appropriation des concepts philosophiques de Deleuze et Guattari — ainsi s’explique le mot « after » — afin d’illustrer les rapports entre la littĂ©rature et la philosophie, afin de parler de « philosopher-phantoms » -Leibniz, Spinoza, Kant etc.-. Dans cette partie, plutĂŽt introductive, qui explique minutieusement la thĂšse de l’auteur au sujet d’une Ă©tude interdisciplinaire, on pourrait se poser la question Ă  l’instar du titre deleuzien : « Qu’est-ce que c’est la littĂ©rature ? ». De la sorte commence l’étude d’un parallĂ©lisme entre l’écriture philosophique et celle littĂ©raire, entre la « non-philosophie » de Deleuze et Guattari et le « non-style » de Beckett. D’un cĂŽtĂ© des sous-parties telles que l’Ɠuvre beckettienne appartenant Ă  une littĂ©rature mineure ou se rĂ©sumant Ă  l’épuisement de toutes les possibilitĂ©s ou bien pouvant ĂȘtre envisagĂ©e en tant que corps sans organes ne manquent pas d’intĂ©rĂȘt mais elles ont l’air d’un « dĂ©jĂ -lu ». De l’autre, les dĂ©saccords philosophiques entre Badiou et Deleuze et notamment leurs lectures radicalement diffĂ©rentes des textes de Beckett peuvent prĂ©senter une nouveautĂ© pour le lecteur anglophone mais ce n’est pas le cas français. Cependant, cet assemblage des critiques littĂ©raires ne manque pas d’intĂ©rĂȘt (surtout les pages sur l’ouvrage de Casanova au sujet de l’abstractionii) et des critiques philosophiques (Badiou).

4Dans le deuxiĂšme chapitre, l’auteur se consacre Ă  l’analyse de deux machines abstraites bien spĂ©cifiques, Murphy et Le DĂ©peupleur. Dans des sous-parties consacrĂ©es sĂ©parĂ©ment Ă  chaque titre, il mĂšne une lecture spinoziste toujours d’aprĂšs Deleuze sur la question de la forme. La forme en tant que corps, en tant que visage, mais aussi paysage est dĂ©finie par les limites de son pouvoir d’ĂȘtre affectĂ©e. Ainsi les postures dans ce roman sont considĂ©rĂ©es comme des precepts et des affects. Tandis que la mort de Murphy renvoie Ă  l’annulation de toutes possibilitĂ©s d’ĂȘtre affectĂ©. Notamment, Murphy (Ă©cho du mot grec morphĂ©) est caractĂ©risĂ© comme une machine abstraite dont la forme finit par ĂȘtre dissoute. D’autant plus qu’il se reconnaĂźt dans la dĂ©figuration (voir aussi l’ouvrage d’Evelyne Grossman qui traite le mĂȘme sujet avec finesseiii), dans un processus d’une « visagĂ©ité » contre l’identification du faciĂšs. Le DĂ©peupleur de son cĂŽtĂ©, dont le titre anglais est plus indicatif The Lost Ones, dĂ©clenche le pandĂ©monium contre l’unité : « loses one-ness » (p.115). L’auteur conclut que l’ « harmonie » du cylindre, sorte de signature ironique du divin, repose sur des agencements machiniques molĂ©culaires et par consĂ©quent, la machine abstraite beckettienne, ressemblant Ă  une comĂ©die dĂ©monique, est chaque fois relancĂ©e.

5Dans le troisiĂšme chapitre intitulĂ© « from monadology to nomadology », chemin faisant contre le dualisme cartĂ©sien, de Spinoza Ă  Leibniz, Deleuze considĂšre Beckett un dĂ©mi-philosophe vu que son Ɠuvre facilite la pensĂ©e philosophique comme une pensĂ©e du dehors. D’aprĂšs la lecture deleuzienne de Leibniz, chaque monade exprime le monde suivant son corps et elle se dĂ©veloppe « pli sur plis, tel est le statut de deux modes de perception, ou de deux processus, microscopique et macroscopique iv». Selon Leibniz, le corps est toujours organique, territorialisĂ©, Ă  la diffĂ©rence du corps sans organes proposĂ© initialement par Artaud et repris par Deleuze et Guattari. Ainsi, la verticalitĂ© Ă  laquelle aspire la monade (la pyramide de la ThĂ©odicĂ©e) contraste Ă  l’horizontalitĂ© du corps allongĂ© de Malone en tant que nomade. Tandis que l’état larve de Worm dans L’Innommable Ă©branle, par son Ă©tourdissement, l’image d’un corps organique. L’image d’un Ɠuf – « plein avant l’extension de l’organisme et l’organisation des organes, avant la formation des strates v» vient couronner cet ĂȘtre dont l’organisme fut peut-ĂȘtre un souvenir.

6Dans le quatriĂšme chapitre, l’auteur entreprend une lecture de Comment c’est, texte qui marque un tournant dans l’Ɠuvre beckettienne aprĂšs la trilogie. Il s’interroge sur les liens du plan d’immanence proposĂ© par Deleuze et Guattari en le juxtaposant Ă  la formule de transcendance kantienne. Et en ce qui concerne l’omniprĂ©sent jugement de Dieu, si dans l’Innommable on reconnaissait une certaine transcendance mĂȘme fantomatique, le cas devient beaucoup plus complexe dans la fange de Comment c’est oĂč une dĂ©limitation des mondes possibles est effectuĂ©e dans un cercle vicieux oĂč il n’y a pas de tribunal de la raison. Par ailleurs, Badiou a Ă©galement analysĂ© Comment c’est se fondant sur une approche platonicienne (au contraire de la lecture anti-platonicienne de Deleuze). Ainsi, il traite la question des genres du rĂ©cit dans le cadre normatif d’une hĂ©tĂ©rosexualitĂ© suffisamment suspecte pour mettre les mots masculin et fĂ©minin entre guillemets mais pas assez pour approfondir ses propos et aller au-delĂ . De ce fait, l’auteur trouve que Badiou nĂ©glige l’opĂ©ration molĂ©culaire de l’écriture beckettienne pour proposer Ă  sa place une Ă©tude du multiple refusant l’unitĂ©. En somme, la divergence entre les deux lectures d’aprĂšs Dowd se rĂ©sume entre « stellar separation » (Badiou) et « abstract machine ». La suite de l’Ɠuvre beckettienne avec Cap au pire mettra en examen ces deux positions.

7Dans le cinquiĂšme chapitre, l’analyse de Cap au pire se fait sous les auspices d’une approche phĂ©nomĂ©nologique « revue » bien entendu par la philosophie deleuzienne. La question principale se rĂ©sume dans la relation complexe entre le voir et le dire dans ce texte beckettien dont le caractĂšre philosophique fut souvent soulignĂ© par les critiques (Badiou, Casanova parmi d’autres). Dans ce processus de corrĂ©lation possible entre l’ĂȘtre et sa reprĂ©sentation, l’auteur se tourne vers Foucault et son ouvrage Les mots et les choses. En d’autres mots, il s’agit du partage entre visible et Ă©nonçable, « un visible qui ne peut ĂȘtre que vu, un Ă©nonçable qui ne peut ĂȘtre que parlĂ©, avec une limite qui les sĂ©pare, parole aveugle et vision muettevi » dirait Deleuze en lisant Foucault. Plus spĂ©cialement concernant Cap au pire, Dowd note que dans ce « dehors » oĂč les seuils du voir et du dire (Foucault dirait « parler ») se rencontrent, il y a une « ‘vastness’ which maintens them ‘apart’ in a relation of non-relation » (p. 215). La lecture de Badiou est bien diffĂ©rente. Son envie de concevoir l’Ɠuvre beckettienne en tant que constellation dans le sens mallarmĂ©en, le mĂšne Ă  penser ce texte comme un vrai essai philosophique cristallisĂ©, une forme close.

8Dans le sixiĂšme chapitre, intitulĂ© « Dislocations », qui pourrait Ă©galement porter le titre « Les quatres formules poĂ©tiques qui rĂ©sument la philosophie kantienne d’aprĂšs Deleuze », l’auteur se focalise sur le poĂšme « Je suis ce cours de sable », ayant toujours comme arriĂšre-plan le reste de l’Ɠuvre. Et Deleuze s’approche encore une fois de la littĂ©rature « pervertissant » la philosophie de Kant. Le Temps (Shakespeare : ‘time out of joint’), le Sujet (Rimbaud : ‘je est un autre’), le Jugement (Kafka : loi/jugement) sont les trois thĂšmes qui deviennent formules et rejoignent la quatriĂšme, celle des accords discordants, celle d’« un dĂ©rĂšglement de tous les sens » (Beckett). Le dehors devient le seuil atopique, l’espace intermĂ©diaire du « je », le temps d’une porte qui s’ouvre et se referme afin de voir s’écrouler l’édifice du Jugement.

9Pour conclure, l’Ɠuvre de Samuel Beckett constitue pour Deleuze et Guattari le point de rĂ©fĂ©rence pour une critique de la philosophie occidentale traditionnelle, prĂ©occupĂ©e principalement par le Jugement de Dieu. La machine abstraite nommĂ©e Beckett invite son lecteur Ă  « l’insurrection des molĂ©cules ». En d’autres mots, l’écriture beckettienne est une philosophie molĂ©culaire capable de relancer la machine abstraite de la littĂ©rature et pas seulement.

10Garin Dowd offre donc une Ă©tude sur la philosophie de Deleuze et Guattari fortement liĂ©e Ă  l’Ɠuvre de Samuel Beckett. On peut nĂ©anmoins regretter que en ce qui concerne l’Ɠuvre de Beckett, le choix des textes est portĂ© particuliĂšrement sur ces romans, rĂ©cits, trĂšs peu sur les piĂšces pour la tĂ©lĂ©vision et la radio et presque pas du tout sur ces piĂšces de théùtre. Il nous semble d’autant plus troublant vu que la problĂ©matique de la forme et de la reprĂ©sentation devient encore plus complexe dans ces derniĂšres. Ce parti-pris, probablement comprĂ©hensible, aurait du ĂȘtre toutefois assumĂ© Ă  l’introduction. L’auteur, connaisseur subtile de la critique beckettienne — anglophone et francophone —, est certes engagĂ© dans une voie tracĂ©e, cependant il nous livre une lecture fine et sĂ©rieuse, largement argumentĂ©e, ayant le goĂ»t ludique de la formule.