Une machine abstraite nommée Beckett
1LâoriginalitĂ© de lâouvrage de Garin Dowd rĂ©side dans lâidĂ©e principale de traiter lâĆuvre beckettienne comme une machine abstraite. Dans le sens oĂč ce concept, crĂ©e par Deleuze et Guattari, excĂšde toute mĂ©canique et que cet ensemble consolidĂ© de matiĂšres-fonctions (phylum et diagramme)i consiste Ă un devenir singulier et immanent ignorant les formes et les substances.
2La dĂ©marche interdisciplinaire de lâauteur, partagĂ©e entre la littĂ©rature et la philosophie, notamment entre Beckett et Deleuze et Guattari, ne reprĂ©sente certes rien de nouveau dans le cadre des Ă©tudes universitaires beckettiennes. LâĆuvre de Samuel Beckett fut trĂšs souvent sollicitĂ©e par les philosophes et les littĂ©raires Ă la recherche des philosophĂšmes (voir « le discours metatextuel » de ClĂ©ment, Badiou, Casanova pour ne pas citer que quelques auteurs français). Ce qui en revanche mĂ©rite une place dans les Ă©tudes beckettiennes, câest le point de vue prĂ©cis Ă partir duquel Dowd souhaite analyser lâĆuvre. Ce qui va peut-ĂȘtre de soi en parlant des machines abstraites, lâauteur se lance dans une schizo-analyse. De ce fait, il entreprend la tĂąche laborieuse de nous prĂ©senter une sorte dâinventaire philosophique tissĂ© dans lâĆuvre beckettienne. DâaprĂšs lâauteur, le point crucial de son projet est : « the conjoining of a discussion of Beckettâs writing and a range of philosophical concepts and systems in an assemblage made possible by the particular mode of concrete philosophising practised by Deleuze and Guattari » (p. 20).
3Dans le premier chapitre intitulĂ© â Shadow Hospitality: Beckett and Philosophy after Deleuze & Guattariâ, il sâagit surtout dâune rĂ©appropriation des concepts philosophiques de Deleuze et Guattari â ainsi sâexplique le mot « after » â afin dâillustrer les rapports entre la littĂ©rature et la philosophie, afin de parler de « philosopher-phantoms » -Leibniz, Spinoza, Kant etc.-. Dans cette partie, plutĂŽt introductive, qui explique minutieusement la thĂšse de lâauteur au sujet dâune Ă©tude interdisciplinaire, on pourrait se poser la question Ă lâinstar du titre deleuzien : « Quâest-ce que câest la littĂ©rature ? ». De la sorte commence lâĂ©tude dâun parallĂ©lisme entre lâĂ©criture philosophique et celle littĂ©raire, entre la « non-philosophie » de Deleuze et Guattari et le « non-style » de Beckett. Dâun cĂŽtĂ© des sous-parties telles que lâĆuvre beckettienne appartenant Ă une littĂ©rature mineure ou se rĂ©sumant Ă lâĂ©puisement de toutes les possibilitĂ©s ou bien pouvant ĂȘtre envisagĂ©e en tant que corps sans organes ne manquent pas dâintĂ©rĂȘt mais elles ont lâair dâun « dĂ©jĂ -lu ». De lâautre, les dĂ©saccords philosophiques entre Badiou et Deleuze et notamment leurs lectures radicalement diffĂ©rentes des textes de Beckett peuvent prĂ©senter une nouveautĂ© pour le lecteur anglophone mais ce nâest pas le cas français. Cependant, cet assemblage des critiques littĂ©raires ne manque pas dâintĂ©rĂȘt (surtout les pages sur lâouvrage de Casanova au sujet de lâabstractionii) et des critiques philosophiques (Badiou).
4Dans le deuxiĂšme chapitre, lâauteur se consacre Ă lâanalyse de deux machines abstraites bien spĂ©cifiques, Murphy et Le DĂ©peupleur. Dans des sous-parties consacrĂ©es sĂ©parĂ©ment Ă chaque titre, il mĂšne une lecture spinoziste toujours dâaprĂšs Deleuze sur la question de la forme. La forme en tant que corps, en tant que visage, mais aussi paysage est dĂ©finie par les limites de son pouvoir dâĂȘtre affectĂ©e. Ainsi les postures dans ce roman sont considĂ©rĂ©es comme des precepts et des affects. Tandis que la mort de Murphy renvoie Ă lâannulation de toutes possibilitĂ©s dâĂȘtre affectĂ©. Notamment, Murphy (Ă©cho du mot grec morphĂ©) est caractĂ©risĂ© comme une machine abstraite dont la forme finit par ĂȘtre dissoute. Dâautant plus quâil se reconnaĂźt dans la dĂ©figuration (voir aussi lâouvrage dâEvelyne Grossman qui traite le mĂȘme sujet avec finesseiii), dans un processus dâune « visagĂ©ité » contre lâidentification du faciĂšs. Le DĂ©peupleur de son cĂŽtĂ©, dont le titre anglais est plus indicatif The Lost Ones, dĂ©clenche le pandĂ©monium contre lâunité : « loses one-ness » (p.115). Lâauteur conclut que lâ « harmonie » du cylindre, sorte de signature ironique du divin, repose sur des agencements machiniques molĂ©culaires et par consĂ©quent, la machine abstraite beckettienne, ressemblant Ă une comĂ©die dĂ©monique, est chaque fois relancĂ©e.
5Dans le troisiĂšme chapitre intitulĂ© « from monadology to nomadology », chemin faisant contre le dualisme cartĂ©sien, de Spinoza Ă Leibniz, Deleuze considĂšre Beckett un dĂ©mi-philosophe vu que son Ćuvre facilite la pensĂ©e philosophique comme une pensĂ©e du dehors. DâaprĂšs la lecture deleuzienne de Leibniz, chaque monade exprime le monde suivant son corps et elle se dĂ©veloppe « pli sur plis, tel est le statut de deux modes de perception, ou de deux processus, microscopique et macroscopique iv». Selon Leibniz, le corps est toujours organique, territorialisĂ©, Ă la diffĂ©rence du corps sans organes proposĂ© initialement par Artaud et repris par Deleuze et Guattari. Ainsi, la verticalitĂ© Ă laquelle aspire la monade (la pyramide de la ThĂ©odicĂ©e) contraste Ă lâhorizontalitĂ© du corps allongĂ© de Malone en tant que nomade. Tandis que lâĂ©tat larve de Worm dans LâInnommable Ă©branle, par son Ă©tourdissement, lâimage dâun corps organique. Lâimage dâun Ćuf â « plein avant lâextension de lâorganisme et lâorganisation des organes, avant la formation des strates v» vient couronner cet ĂȘtre dont lâorganisme fut peut-ĂȘtre un souvenir.
6Dans le quatriĂšme chapitre, lâauteur entreprend une lecture de Comment câest, texte qui marque un tournant dans lâĆuvre beckettienne aprĂšs la trilogie. Il sâinterroge sur les liens du plan dâimmanence proposĂ© par Deleuze et Guattari en le juxtaposant Ă la formule de transcendance kantienne. Et en ce qui concerne lâomniprĂ©sent jugement de Dieu, si dans lâInnommable on reconnaissait une certaine transcendance mĂȘme fantomatique, le cas devient beaucoup plus complexe dans la fange de Comment câest oĂč une dĂ©limitation des mondes possibles est effectuĂ©e dans un cercle vicieux oĂč il nây a pas de tribunal de la raison. Par ailleurs, Badiou a Ă©galement analysĂ© Comment câest se fondant sur une approche platonicienne (au contraire de la lecture anti-platonicienne de Deleuze). Ainsi, il traite la question des genres du rĂ©cit dans le cadre normatif dâune hĂ©tĂ©rosexualitĂ© suffisamment suspecte pour mettre les mots masculin et fĂ©minin entre guillemets mais pas assez pour approfondir ses propos et aller au-delĂ . De ce fait, lâauteur trouve que Badiou nĂ©glige lâopĂ©ration molĂ©culaire de lâĂ©criture beckettienne pour proposer Ă sa place une Ă©tude du multiple refusant lâunitĂ©. En somme, la divergence entre les deux lectures dâaprĂšs Dowd se rĂ©sume entre « stellar separation » (Badiou) et « abstract machine ». La suite de lâĆuvre beckettienne avec Cap au pire mettra en examen ces deux positions.
7Dans le cinquiĂšme chapitre, lâanalyse de Cap au pire se fait sous les auspices dâune approche phĂ©nomĂ©nologique « revue » bien entendu par la philosophie deleuzienne. La question principale se rĂ©sume dans la relation complexe entre le voir et le dire dans ce texte beckettien dont le caractĂšre philosophique fut souvent soulignĂ© par les critiques (Badiou, Casanova parmi dâautres). Dans ce processus de corrĂ©lation possible entre lâĂȘtre et sa reprĂ©sentation, lâauteur se tourne vers Foucault et son ouvrage Les mots et les choses. En dâautres mots, il sâagit du partage entre visible et Ă©nonçable, « un visible qui ne peut ĂȘtre que vu, un Ă©nonçable qui ne peut ĂȘtre que parlĂ©, avec une limite qui les sĂ©pare, parole aveugle et vision muettevi » dirait Deleuze en lisant Foucault. Plus spĂ©cialement concernant Cap au pire, Dowd note que dans ce « dehors » oĂč les seuils du voir et du dire (Foucault dirait « parler ») se rencontrent, il y a une « âvastnessâ which maintens them âapartâ in a relation of non-relation » (p. 215). La lecture de Badiou est bien diffĂ©rente. Son envie de concevoir lâĆuvre beckettienne en tant que constellation dans le sens mallarmĂ©en, le mĂšne Ă penser ce texte comme un vrai essai philosophique cristallisĂ©, une forme close.
8Dans le sixiĂšme chapitre, intitulĂ© « Dislocations », qui pourrait Ă©galement porter le titre « Les quatres formules poĂ©tiques qui rĂ©sument la philosophie kantienne dâaprĂšs Deleuze », lâauteur se focalise sur le poĂšme « Je suis ce cours de sable », ayant toujours comme arriĂšre-plan le reste de lâĆuvre. Et Deleuze sâapproche encore une fois de la littĂ©rature « pervertissant » la philosophie de Kant. Le Temps (Shakespeare : âtime out of jointâ), le Sujet (Rimbaud : âje est un autreâ), le Jugement (Kafka : loi/jugement) sont les trois thĂšmes qui deviennent formules et rejoignent la quatriĂšme, celle des accords discordants, celle dâ« un dĂ©rĂšglement de tous les sens » (Beckett). Le dehors devient le seuil atopique, lâespace intermĂ©diaire du « je », le temps dâune porte qui sâouvre et se referme afin de voir sâĂ©crouler lâĂ©difice du Jugement.
9Pour conclure, lâĆuvre de Samuel Beckett constitue pour Deleuze et Guattari le point de rĂ©fĂ©rence pour une critique de la philosophie occidentale traditionnelle, prĂ©occupĂ©e principalement par le Jugement de Dieu. La machine abstraite nommĂ©e Beckett invite son lecteur à « lâinsurrection des molĂ©cules ». En dâautres mots, lâĂ©criture beckettienne est une philosophie molĂ©culaire capable de relancer la machine abstraite de la littĂ©rature et pas seulement.
10Garin Dowd offre donc une Ă©tude sur la philosophie de Deleuze et Guattari fortement liĂ©e Ă lâĆuvre de Samuel Beckett. On peut nĂ©anmoins regretter que en ce qui concerne lâĆuvre de Beckett, le choix des textes est portĂ© particuliĂšrement sur ces romans, rĂ©cits, trĂšs peu sur les piĂšces pour la tĂ©lĂ©vision et la radio et presque pas du tout sur ces piĂšces de théùtre. Il nous semble dâautant plus troublant vu que la problĂ©matique de la forme et de la reprĂ©sentation devient encore plus complexe dans ces derniĂšres. Ce parti-pris, probablement comprĂ©hensible, aurait du ĂȘtre toutefois assumĂ© Ă lâintroduction. Lâauteur, connaisseur subtile de la critique beckettienne â anglophone et francophone â, est certes engagĂ© dans une voie tracĂ©e, cependant il nous livre une lecture fine et sĂ©rieuse, largement argumentĂ©e, ayant le goĂ»t ludique de la formule.

