Proust constructiviste
1Dans la masse inĂ©gale de la critique proustienne, cet ouvrage au titre suggestif prend quelques chemins singuliers. Disons dâemblĂ©e, nĂ©anmoins, que la qualitĂ© en est amoindrie par un plan qui veut Ă©pouser les formes dynamiques de la Recherche jusque dans lâesquisse ou la redite.
2En guise dâintroduction, un « Portail » (pp. 9-31) sâouvre sur la notion de « construction » dans le texte proustien. Lâauteur, Ă©voquant les travaux de la critique gĂ©nĂ©tique et notamment de Nathalie Mauriac1, fait le choix de la polyphonie et de la structure ouverte pour entrer dans la Recherche. Il sâexplique sur le choix de son titre (pp. 28 sqq.) : « On peut rĂȘver sur une ressemblance entre le fameux monument de Tatlin pour la TroisiĂšme Internationale (1919-1920) et la tendance de lâĆuvre proustienne Ă se construire en un monument mouvant oĂč le lien statuaire avec une base fixe a disparu et un libre nomadisme des parties [...] devient possible. ». La justification du rapprochement se trouve en fait surtout dans le postulat dâune modernitĂ© formelle absolue, primant la visĂ©e mĂ©taphysique. Ainsi le titre Marcel Proust constructiviste apparaĂźt-il plus comme une stimulante provocation Ă repenser le travail romanesque de Proust que comme une catĂ©gorisation judicieuse.
3Le premier chapitre, « Pourtours et diversions » (pp. 33 sqq.), dĂ©bute sur une classique Ă©tude du thĂšme de la lecture dans la Recherche. Sans prĂ©tendre renouveler lâĂ©tude du livre dans le livre, lâauteur place en quelques phrases trĂšs bachelardiennes (p. 36, « ... le pourrissement et la croissance â âcressonâ vient de âcroĂźtreâ â sây recouvrent selon une stratification aquatique. ») lâangoisse de la mort au centre de la construction. Sous le nom de « diversion », entendue comme une manĆuvre militaire, vient se ranger « tout un jeu de figures de style qui, finalement, dâune maniĂšre surprenante, rendra la mort inoffensive (provisoirement du moins). » (p. 37). Dans la Recherche, toutes les lignes bougent, et lâon passe son temps à « faire diversion » ; câest notamment le cas pour Albertine, qui sans cesse Ă©chappe, multipliant les apparitions trompeuses et les jeux de dĂ©viance. Les jalousies comme les souvenirs, les mots eux-mĂȘmes sont comme montĂ©s sur des « panneaux glissants » (p. 44) qui apaisent momentanĂ©ment les angoisses du narrateur et, sur le plan formel, crĂ©ent la physionomie mouvante du roman.
4Le deuxiĂšme chapitre, tout aussi intĂ©ressant, est consacrĂ© au passage du « jeu du furet » qui se place Ă la fin dâĂ lâOmbre des jeunes filles en fleurs. Ă propos de jeux dâenfant, Houppermans note quâils « proposent les images les plus riches et les plus vraies pour mettre en scĂšne lâĂ©dification dâune fiction, pour montrer ses rĂšgles et ses aberrations, sa remise en question fondamentalement poĂ©tique de la langue. » (p. 64). Lâobjet qui circule de main en main devient une « formule langagiĂšre » (65) qui se modifie en passant dâun locuteur Ă lâautre.
5Le troisiĂšme chapitre, « MausolĂ©e. Construction du deuil : de Proust Ă Beckett » (pp. 67 sqq.) revient sur le thĂšme central du deuil en sâappuyant sur lâĂ©tude que Beckett2 consacra Ă Proust en 1930. Lâauteur suit dans lâĆuvre mĂȘme de Beckett lâinfluence possible des Ă©piphanies proustiennes. Ce chapitre est Ă complĂ©ter par le dĂ©but du chap. 9, qui explore lâinfluence de Proust sur Beckett et Claude Simon (pp. 181 sqq.).
6Le quatriĂšme chapitre, « Bandes transversales : la palette des couleurs » (pp. 85 sqq.) traite de lâimportance des couleurs dans la Recherche, selon les voies ouvertes par Jean-Pierre Richard dans Proust et le monde sensible, et sans apporter de rĂ©elle nouveautĂ©. Certes, le glissement des couleurs, ou, pour reprendre une image familiĂšre, du kalĂ©idoscope, peut bien entrer dans la forme « constructiviste » de lâensemble. De mĂȘme, le chap. 5, « RandonnĂ©e onirique », revenant sur le rĂȘve exemplaire de Swann Ă la fin dâUn Amour de Swann (qui mĂšne Ă la dĂ©couverte de lâindiffĂ©rence Ă lâĂ©gard dâOdette), ne fait guĂšre que reprendre les diverses exĂ©gĂšses critiques qui le concernent pour conclure sans surprise « le rĂȘve est signe de totalitĂ©, mais de totalitĂ© en perpĂ©tuelle transformation. Il faut lâaccepter entiĂšrement dans les glissements mĂȘmes du mot : lâaventure onirique y retrouve lâimaginaire dĂ©sirant et sa projection esthĂ©tique. » (p. 112).
7Le sixiĂšme chapitre, « Machines » (pp. 115 sqq.), voit se mĂȘler lâoiseau, lâavion, le train, et bien sĂ»r la bicyclette et la voiture, « machines de construction » et objets de mouvance, qui sont aussi les moteurs littĂ©raires du texte : « LâapogĂ©e de cette parade des automates sera donc le âbal de tĂȘtesâ oĂč se montre la vĂ©ritable comparse de tous les mĂ©canismes, Ă savoir la mort qui rĂŽde dĂ©jĂ Ă lâintĂ©rieur des corps et qui y inscrit son sceau. » (p. 130).
8Le chapitre 7, « En coulisse. Il y a mĂšche » (p. 134) est consacrĂ© Ă une Ă©tude du thĂšme de la chevelure dans le roman. Cette Ă©tude, assez richardienne, explore notamment les coulisses du théùtre et du « Bal de tĂȘtes ». Ces deux derniers chapitres sont parfaitement exemplaires de la technique critique dâHouppermans dans le cadre de cet ouvrage : il procĂšde par cercles concentriques pour ramener dans son filet critique les Ă©lĂ©ments les plus surprenants, mais ce « patchwork » me paraĂźt trĂšs convaincant et trĂšs apte Ă rendre compte du chatoiement du texte proustien.
9Le plan se complique dans les chapitres suivants, qui se prĂ©sentent sous le titre « Intersections I, II, III » (chap. 8, 9, 10) et reprennent de maniĂšre assez scolaire dâune part lâintertextualitĂ© proustienne (en commençant par Saint-Simon et Madame de SĂ©vignĂ©) et dâautre part son influence sur les auteurs contemporains. Le dernier chapitre est consacrĂ© aux adaptations de la Recherche au cinĂ©ma. Il me semble que toute cette partie va mal avec lâensemble : lâintertextualitĂ© et lâimitation littĂ©raires ne suffisent pas Ă justifier le postulat « constructiviste » de lâĆuvre mouvante et en devenir.
10NĂ©anmoins, comme le rappelle le chapitre 11 qui sert de conclusion, si la Recherche est une aventure et une fable du Temps, qui a peut-ĂȘtre pour objet de « constituer une modernitĂ© classique » (p. 227) tout en rendant compte de la fragilitĂ© mĂȘme et du caractĂšre provisoire de cette tentative, le beau livre de Sjeff Houppermans, malgrĂ© ses propres fragilitĂ©s, ne manque pas son objectif.

