Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 9, numéro 1
Laure Meesemaecker

Proust constructiviste

Sjef Houppermans, Marcel Proust constructiviste, Amsterdam-New-York, Rodopi, 2007

1Dans la masse inĂ©gale de la critique proustienne, cet ouvrage au titre suggestif prend quelques chemins singuliers. Disons d’emblĂ©e, nĂ©anmoins, que la qualitĂ© en est amoindrie par un plan qui veut Ă©pouser les formes dynamiques de la Recherche jusque dans l’esquisse ou la redite.

2En guise d’introduction, un « Portail » (pp. 9-31) s’ouvre sur la notion de « construction » dans le texte proustien. L’auteur, Ă©voquant les travaux de la critique gĂ©nĂ©tique et notamment de Nathalie Mauriac1, fait le choix de la polyphonie et de la structure ouverte pour entrer dans la Recherche. Il s’explique sur le choix de son titre (pp. 28 sqq.) : « On peut rĂȘver sur une ressemblance entre le fameux monument de Tatlin pour la TroisiĂšme Internationale (1919-1920) et la tendance de l’Ɠuvre proustienne Ă  se construire en un monument mouvant oĂč le lien statuaire avec une base fixe a disparu et un libre nomadisme des parties [...] devient possible. ». La justification du rapprochement se trouve en fait surtout dans le postulat d’une modernitĂ© formelle absolue, primant la visĂ©e mĂ©taphysique. Ainsi le titre Marcel Proust constructiviste apparaĂźt-il plus comme une stimulante provocation Ă  repenser le travail romanesque de Proust que comme une catĂ©gorisation judicieuse.

3Le premier chapitre, « Pourtours et diversions » (pp. 33 sqq.), dĂ©bute sur une classique Ă©tude du thĂšme de la lecture dans la Recherche. Sans prĂ©tendre renouveler l’étude du livre dans le livre, l’auteur place en quelques phrases trĂšs bachelardiennes (p. 36, « ... le pourrissement et la croissance – ‘cresson’ vient de ‘croĂźtre’ – s’y recouvrent selon une stratification aquatique. ») l’angoisse de la mort au centre de la construction. Sous le nom de « diversion », entendue comme une manƓuvre militaire, vient se ranger « tout un jeu de figures de style qui, finalement, d’une maniĂšre surprenante, rendra la mort inoffensive (provisoirement du moins). » (p. 37). Dans la Recherche, toutes les lignes bougent, et l’on passe son temps Ă  « faire diversion » ; c’est notamment le cas pour Albertine, qui sans cesse Ă©chappe, multipliant les apparitions trompeuses et les jeux de dĂ©viance. Les jalousies comme les souvenirs, les mots eux-mĂȘmes sont comme montĂ©s sur des « panneaux glissants » (p. 44) qui apaisent momentanĂ©ment les angoisses du narrateur et, sur le plan formel, crĂ©ent la physionomie mouvante du roman.

4Le deuxiĂšme chapitre, tout aussi intĂ©ressant, est consacrĂ© au passage du « jeu du furet » qui se place Ă  la fin d’À l’Ombre des jeunes filles en fleurs. À propos de jeux d’enfant, Houppermans note qu’ils « proposent les images les plus riches et les plus vraies pour mettre en scĂšne l’édification d’une fiction, pour montrer ses rĂšgles et ses aberrations, sa remise en question fondamentalement poĂ©tique de la langue. » (p. 64). L’objet qui circule de main en main devient une « formule langagiĂšre » (65) qui se modifie en passant d’un locuteur Ă  l’autre.

5Le troisiĂšme chapitre, « MausolĂ©e. Construction du deuil : de Proust Ă  Beckett » (pp. 67 sqq.) revient sur le thĂšme central du deuil en s’appuyant sur l’étude que Beckett2 consacra Ă  Proust en 1930. L’auteur suit dans l’Ɠuvre mĂȘme de Beckett l’influence possible des Ă©piphanies proustiennes. Ce chapitre est Ă  complĂ©ter par le dĂ©but du chap. 9, qui explore l’influence de Proust sur Beckett et Claude Simon (pp. 181 sqq.).

6Le quatriĂšme chapitre, « Bandes transversales : la palette des couleurs » (pp. 85 sqq.) traite de l’importance des couleurs dans la Recherche, selon les voies ouvertes par Jean-Pierre Richard dans Proust et le monde sensible, et sans apporter de rĂ©elle nouveautĂ©. Certes, le glissement des couleurs, ou, pour reprendre une image familiĂšre, du kalĂ©idoscope, peut bien entrer dans la forme « constructiviste » de l’ensemble. De mĂȘme, le chap. 5, « RandonnĂ©e onirique », revenant sur le rĂȘve exemplaire de Swann Ă  la fin d’Un Amour de Swann (qui mĂšne Ă  la dĂ©couverte de l’indiffĂ©rence Ă  l’égard d’Odette), ne fait guĂšre que reprendre les diverses exĂ©gĂšses critiques qui le concernent pour conclure sans surprise « le rĂȘve est signe de totalitĂ©, mais de totalitĂ© en perpĂ©tuelle transformation. Il faut l’accepter entiĂšrement dans les glissements mĂȘmes du mot : l’aventure onirique y retrouve l’imaginaire dĂ©sirant et sa projection esthĂ©tique. » (p. 112).

7Le sixiĂšme chapitre, « Machines » (pp. 115 sqq.), voit se mĂȘler l’oiseau, l’avion, le train, et bien sĂ»r la bicyclette et la voiture, « machines de construction » et objets de mouvance, qui sont aussi les moteurs littĂ©raires du texte : « L’apogĂ©e de cette parade des automates sera donc le ‘bal de tĂȘtes’ oĂč se montre la vĂ©ritable comparse de tous les mĂ©canismes, Ă  savoir la mort qui rĂŽde dĂ©jĂ  Ă  l’intĂ©rieur des corps et qui y inscrit son sceau. » (p. 130).

8Le chapitre 7, « En coulisse. Il y a mĂšche » (p. 134) est consacrĂ© Ă  une Ă©tude du thĂšme de la chevelure dans le roman. Cette Ă©tude, assez richardienne, explore notamment les coulisses du théùtre et du « Bal de tĂȘtes ». Ces deux derniers chapitres sont parfaitement exemplaires de la technique critique d’Houppermans dans le cadre de cet ouvrage : il procĂšde par cercles concentriques pour ramener dans son filet critique les Ă©lĂ©ments les plus surprenants, mais ce « patchwork » me paraĂźt trĂšs convaincant et trĂšs apte Ă  rendre compte du chatoiement du texte proustien.

9Le plan se complique dans les chapitres suivants, qui se prĂ©sentent sous le titre « Intersections I, II, III » (chap. 8, 9, 10) et reprennent de maniĂšre assez scolaire d’une part l’intertextualitĂ© proustienne (en commençant par Saint-Simon et Madame de SĂ©vignĂ©) et d’autre part son influence sur les auteurs contemporains. Le dernier chapitre est consacrĂ© aux adaptations de la Recherche au cinĂ©ma. Il me semble que toute cette partie va mal avec l’ensemble : l’intertextualitĂ© et l’imitation littĂ©raires ne suffisent pas Ă  justifier le postulat « constructiviste » de l’Ɠuvre mouvante et en devenir.

10NĂ©anmoins, comme le rappelle le chapitre 11 qui sert de conclusion, si la Recherche est une aventure et une fable du Temps, qui a peut-ĂȘtre pour objet de « constituer une modernitĂ© classique » (p. 227) tout en rendant compte de la fragilitĂ© mĂȘme et du caractĂšre provisoire de cette tentative, le beau livre de Sjeff Houppermans, malgrĂ© ses propres fragilitĂ©s, ne manque pas son objectif.