H. C. Andersen, pionnier de la modernité
1« Il y avait un aĂ©ronaute pour qui tout alla mal, son ballon creva, lâhomme tomba et se brisa en morceaux. Deux minutes plus tĂŽt, il avait fait descendre son garçon en parachute, ce fut la chance de ce garçon. Il sâen tira indemne et manifestait de grandes connaissances pour devenir aĂ©ronaute, mais il nâavait pas de ballon et pas de moyen de sâen procurer un »1. Rien de plus moderne que la concision de ce dĂ©but du conte Le Pou et le Professeur de Hans Christian Andersen. Faut-il vraiment dĂ©couvrir un discours mĂ©ta-narratif ou chercher des Ă©ros rouge et bleu dans ses textes pour dĂ©montrer la modernitĂ© de cet auteur ? En lisant certaines contributions de lâouvrage (re)lire Andersen. ModernitĂ© de lâĆuvre, dirigĂ© par Marc Auchet et paru aux Ă©ditions Klincksieck, le lecteur ne peut pas sâempĂȘcher de se poser cette question. Et pourtant, il nâest pas moins vrai que, malgrĂ© sa cĂ©lĂ©britĂ©, Andersen est un Ă©crivain mĂ©connu qui figure dans la conscience de la majoritĂ© des gens uniquement comme auteur de contes pour enfants. Mettre fin Ă ce prĂ©jugĂ© en montrant que « lâauteur de âLa Petite SirĂšneâ est Ă la fois plus et autre chose quâun inoffensif auteur pour enfants » (p. 7) est donc le but principal de ce volume qui rĂ©unit une quinzaine dâarticles dâun ensemble de chercheurs international, portant sur les parties diverses de lâĆuvre andersĂ©nienne.
2Ainsi, faisant le bilan de la recherche andersĂ©nienne, Marc Auchet explique dans lâintroduction que la cĂ©lĂ©britĂ© des Contes dâAndersen « a presque totalement occultĂ© les autres parties de lâĆuvre » (p. 7) dont ils ne constituent quâun sixiĂšme (trois volumes), alors que les romans, les poĂšmes et les autobiographies remplissent chacun trois, les rĂ©cits de voyages deux, et le théùtre mĂȘme quatre tomes des Ćuvres complĂštes. DâoĂč une certaine dĂ©ception du lecteur quand il sâaperçoit que la majoritĂ© des contributions traitent quand mĂȘme des Contes et histoires : non seulement les huit articles de la premiĂšre partie (Pour une nouvelle lecture des Contes et histoires) y sont consacrĂ©s, mais la deuxiĂšme partie (Les vĂ©ritables dimensions de lâĆuvre) se clĂŽt Ă©galement sur ce sujet par lâarticle de Danielle Dubois-Marcoin, Christa Delahaye et Claude Le Manchec, RĂ©ception de La Petite SirĂšne de la maternelle Ă lâuniversitĂ©. Celui-ci semble avoir Ă©tĂ© placĂ© Ă cet endroit uniquement par souci de symĂ©trie, ce qui renforce chez le lecteur lâimpression que lâouvrage a Ă©tĂ© composĂ© avec une certaine nĂ©gligence qui se traduit ailleurs par lâerreur de Marc Auchet parlant du « bicentenaire de la mort dâ[Andersen], en 2005 » (p. 14).
3NĂ©anmoins, lâouvrage atteint parfaitement son objectif de donner un portrait plus nuancĂ© dâAndersen, dans la mesure oĂč les diffĂ©rentes contributions se complĂštent mutuellement pour former, Ă la maniĂšre dâune mosaĂŻque, lâimage complexe, voire paradoxale, dâun homme aux facettes aussi multiples que celles de son Ćuvre. Cette multiplicitĂ© est dâemblĂ©e soulignĂ©e par le premier article (Peer E. Sorensen, La peine du cĆur du langage. Lâunivers et le langage des adultes et des enfants dans les Contes dâAndersen) : en partant de la diversitĂ© des registres utilisĂ©s par Andersen, Sorensen met en relief que ces contes « ne relĂšvent ni du monde des enfants ni de celui des adultes », mais que leur univers « multicolore, compliquĂ©, constamment en mouvement et prĂ©sentant, sans cesse, des configurations nouvelles » (p. 59) tĂ©moigne de la vision dâun monde devenu contingent et dans lequel tout est relatif. Le titre Tirer partie dâun rien. La valeur de ce qui est sans valeur de la contribution de François Flahault fait ressortir la mĂȘme contingence de la vie quotidienne, une contingence quâAndersen illustre le plus souvent grĂące aux petits riens. Ceux-ci, considĂ©rĂ©s « à lâĂ©chelle dâun temps long dans lequel se rĂ©vĂšlent la briĂšvetĂ© et la prĂ©caritĂ© de leur existence » (p. 68), reprĂ©sentent maintes fois des « relique[s] dâun bonheur enfui » (p. 70), teignant, dâune part, le rĂ©cit de la pensĂ©e dâun « Vanitas vanitatum » (p. 66), et valorisant, dâautre part, lâattention portĂ©e Ă ces objets apparemment sans valeur, mais qui renferment tous en eux une histoire.
4Paradoxalement, la plupart des articles tentent de souligner la modernitĂ© dâAndersen en le distinguant notamment du romantisme, voire en lây opposant. Pourtant, il en rĂ©sulte plutĂŽt une mise en lumiĂšre de la modernitĂ© quâimplique le terme romantisme. Ainsi, Marc Auchet (Andersen et le conflit des Ă©critures. Essai sur la mĂ©tanarrativitĂ© dans les Contes et histoires) entreprend un rapprochement intĂ©ressant des contes avec La Vie de Fibel de Jean Paul sous lâaspect de la mĂ©tanarrativitĂ©. Dans la mesure oĂč la dimension mĂ©ta-narrative de lâĆuvre andersĂ©nienne est Ă©voquĂ©e dans les contributions prĂ©cĂ©dentes, de mĂȘme que dans lâarticle de Jean-Michel Adam (Le texte et ses co-textes. Ătude du Premier Cahier des Contes racontĂ©s pour les enfants), elle paraĂźt un peu comme la tarte Ă la crĂšme nĂ©cessaire pour moderniser Andersen. Or, si la mĂ©tanarrativitĂ© est le signe de la modernitĂ©, celle-ci commence prĂ©cisĂ©ment avec le romantisme, comme le souligne justement le rapprochement par Marc Auchet qui montre indirectement que « romantique » et « dĂ©modé » ne sont pas synonymes.
5De mĂȘme, la « distanciation ironique et critique » (p. 120) dont parle Ute Heidmann en rĂ©vĂ©lant les diffĂ©rences entre les contes traditionnels et ceux dâAndersen (Raconter autrement. Vers une poĂ©tique de la diffĂ©rence dans les Contes racontĂ©s aux enfants de Hans Christian Andersen), ne fait quâaccentuer la dimension romantique dâAndersen : câest justement le dualisme fondamental de son esprit antithĂ©tique, embrassant Ă la fois lâironie et le sentimental, qui le relie au romantisme aussi bien quâĂ la modernitĂ©. Pour dĂ©finir lâessence de cette modernitĂ© au fond romantique qui se construit Ă partir dâun dĂ©chirement et une inquiĂ©tude profondes, la notion dâune « poĂ©tique de lâarabesque maintenant les contraires dans un Ă©quilibre plein de tensions » (p. 165), telle quâelle est Ă©tudiĂ©e par Jacob Boggild (H. C. Andersen et lâarabesque), semble la plus appropriĂ©e car elle formule le mieux le caractĂšre paradoxal dâAndersen que les contributions diverses font toutes ressortir. La comparaison du conte La Fille du roi de la vase avec le roman de Birgitta Trotzig, La Fille du roi crapaud, dans lâarticle de Poul Houe (Eaux boueuses), prouve davantage que romantisme et modernitĂ© ne sont pas contradictoires : pour le lecteur qui ne connaĂźt pas le roman de Trotzig, Andersen paraĂźt beaucoup plus moderne et original que le roman qui sâinspire de son conte.
6La contribution de Niels Kofoed en revanche (Les aspects symboliques de lâarbre dans « Le Dernier RĂȘve du vieux chĂȘne) se lit comme une modernisation Ă tout prix, oĂč le vertige de lâĂ©rudition empĂȘche lâinterprĂ©tation du conte lui-mĂȘme. La remarque selon laquelle « un titre comme âDeux Mondesâ [...] aurait Ă©tĂ© plus adĂ©quat » (p. 149) pour ce conte, donne un exemple de la dĂ©marche de Kofoed qui dĂ©veloppe lâidĂ©e du conflit entre un Ă©ros rouge et un Ă©ros bleu dans la « Petite SirĂšne » pour constater ensuite que ce conflit nâexiste pas dans le conte en question. Passant au statut de lâarbre dans la poĂ©tique dâAndersen en gĂ©nĂ©ral, Kofoed Ă©numĂšre de façon assez arbitraire quelques figures dâarbres (sans pourtant mentionner un conte comme « Le Sapin ») pour conclure sur « lâimportance que revĂȘt ce thĂšme dâune façon gĂ©nĂ©rale dans les grandes traditions culturelles » (p. 154).
7Beaucoup plus instructive est la deuxiĂšme partie, avec notamment lâanalyse des romans dâAndersen par Johan de Mylius (« Ce sont les temps actuels, les gens de notre Ă©poque que nous allons voir ! » Les romans dâAndersen et leur esthĂ©tique). J. de Mylius dĂ©montre que câest surtout le jugement nĂ©gatif de Kierkegaard â dont le premier livre fut un compte rendu du roman dâAndersen, Rien quâun violoneux â et, par la suite, la critique de Georg Brandes, qui ont longtemps pesĂ© sur ces Ćuvres dont lâintention Ă©chappa Ă ses contemporains : en effet, Ă une Ă©poque oĂč le roman danois sâinspirait plutĂŽt des romans historiques de Walter Scott, Andersen fit « Ćuvre de pionnier » en introduisant au Danemark le genre moderne du roman contemporain. Si lâon retrouve dans le roman andersĂ©nien une poĂ©tique de lâarabesque, les « entrelacs et la richesse des ses dĂ©tails nâautorisent en rien Ă conclure quâil nây a pas de âcompositionâ » (p. 222), comme en jugeait Kierkegaard, mais ils reflĂštent la conception dâune rĂ©alitĂ© complexe telle quâelle a Ă©tĂ© Ă©voquĂ©e plus haut.
8LâacuitĂ© du regard dâAndersen ainsi que son dĂ©sir dâimpressions et dâidĂ©es toujours nouvelles sont particuliĂšrement mis en relief dans les contributions de RĂ©gis Boyer (Andersen reporter) et de Sven Hakon Rossel (Hans Christian Andersen et les autres arts. La naissance dâun rĂ©aliste). Ceux-ci ajoutent un trait nouveau au portrait de lâauteur, Ă savoir celui du voyageur Ă la curiositĂ© insatiable qui, malgrĂ© les difficultĂ©s matĂ©rielles de lâĂ©poque, parcourut toute lâEurope et alla jusquâen Turquie et au Maroc. Les deux articles donnent peut-ĂȘtre lâimage le plus authentique de lâauteur, en le prĂ©sentant comme « modĂšle du touriste Ă©clairĂ© qui ne laisse rien Ă©chapper de ce quâil faut voir » (p. 229). Les rĂ©cits de voyages et le journal dâAndersen montrent ainsi que ces voyages, en partie dictĂ©s par sa « soif dâhonneurs, jamais assouvie » (p. 226), ne le faisaient pas seulement rendre visite aux cĂ©lĂ©britĂ©s de son Ă©poque (Hugo, Vigny, Dumas pĂšre, Wagner, Jenny Lind, Dickens ou Thorvaldsen ne sont que quelques-uns parmi ceux quâil rencontra), mais tĂ©moignent le plus de son esprit moderne : « non seulement il a vu plus de choses que ses contemporains, mais câest aussi dâun Ćil diffĂ©rent quâil les a regardĂ©es », souligne S. H. Rossel (p. 255). En outre, la lecture de Rossel du journal et des rĂ©cits de voyage montre Ă quel point le théùtre Ă©tait une chose essentielle pour Andersen : mĂȘme sâil ne restait quâune seule soirĂ©e dans une ville, il essayait dâassister Ă un spectacle, indĂ©pendamment de la renommĂ©e des artistes. La place importante quâoccupait le théùtre dans la vie de cet auteur est accentuĂ©e davantage par lâarticle de Frank Hugus (Hans Christian Andersen traducteur et adaptateur) qui, en analysant plusieurs traductions faites par Andersen, rĂ©vĂšle surtout Ă quel degrĂ© lâauteur Ă©tait, dans le domaine du théùtre, soucieux des exigences du public danois.
9En abordant la poĂ©sie dâAndersen, Heinrich Detering (Hans Christian Andersen, poĂšte inconnu) jette la lumiĂšre sur une partie totalement inconnue de lâĆuvre. Il souligne Ă nouveau lâambivalence de la poĂ©tique dâAndersen qui, suivant dâabord lâexemple de Heine, y compris lâironie et lâautodĂ©rision, va jusquâau poĂšme en prose pratiquĂ© Ă la mĂȘme Ă©poque par Baudelaire. Toutefois, le choix de poĂšmes citĂ©s par Detering Ă titre dâexemple nâillustre pas de maniĂšre convaincante son idĂ©e dâun « amour qui tue » (p. 264) qui serait prĂ©sent dans la poĂ©sie dâAndersen, une idĂ©e tout Ă fait plausible, mais pas suffisamment justifiĂ©e ici. La rencontre oubliĂ©e de deux poĂštes. Hans Christian Andersen et Jean Reboul fournit le sujet Ă la contribution de Michel Forget qui Ă©tablit un nombre de parallĂšles entre ces deux poĂštes, tout en faisant ressortir une nouvelle fois le regard dâobservateur critique que portait Andersen sur son environnement. Si la courte bibliographie Ă la fin du volume prouve malheureusement quâen France, Andersen nâa pas encore Ă©tĂ© suffisamment Ă©tudiĂ©, lâouvrage lui-mĂȘme dĂ©montre cependant quâAndersen a bel et bien droit au titre dâun Ă©crivain sĂ©rieux. Ainsi, ce livre rĂ©ussit vraiment Ă susciter chez le lecteur lâenvie de redĂ©couvrir, de (re)lire Andersen.

