Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 9, numéro 1
Fedora Wesseler

H. C. Andersen, pionnier de la modernité

(Re)lire Andersen. ModernitĂ© de l’oeuvre, sous la direction de Marc Auchet, Paris, Klincksieck, collection « Circare », 2007, 357 p.

1« Il y avait un aĂ©ronaute pour qui tout alla mal, son ballon creva, l’homme tomba et se brisa en morceaux. Deux minutes plus tĂŽt, il avait fait descendre son garçon en parachute, ce fut la chance de ce garçon. Il s’en tira indemne et manifestait de grandes connaissances pour devenir aĂ©ronaute, mais il n’avait pas de ballon et pas de moyen de s’en procurer un »1. Rien de plus moderne que la concision de ce dĂ©but du conte Le Pou et le Professeur de Hans Christian Andersen. Faut-il vraiment dĂ©couvrir un discours mĂ©ta-narratif ou chercher des Ă©ros rouge et bleu dans ses textes pour dĂ©montrer la modernitĂ© de cet auteur ? En lisant certaines contributions de l’ouvrage (re)lire Andersen. ModernitĂ© de l’Ɠuvre, dirigĂ© par Marc Auchet et paru aux Ă©ditions Klincksieck, le lecteur ne peut pas s’empĂȘcher de se poser cette question. Et pourtant, il n’est pas moins vrai que, malgrĂ© sa cĂ©lĂ©britĂ©, Andersen est un Ă©crivain mĂ©connu qui figure dans la conscience de la majoritĂ© des gens uniquement comme auteur de contes pour enfants. Mettre fin Ă  ce prĂ©jugĂ© en montrant que « l’auteur de ‘La Petite SirĂšne’ est Ă  la fois plus et autre chose qu’un inoffensif auteur pour enfants » (p. 7) est donc le but principal de ce volume qui rĂ©unit une quinzaine d’articles d’un ensemble de chercheurs international, portant sur les parties diverses de l’Ɠuvre andersĂ©nienne.

2Ainsi, faisant le bilan de la recherche andersĂ©nienne, Marc Auchet explique dans l’introduction que la cĂ©lĂ©britĂ© des Contes d’Andersen « a presque totalement occultĂ© les autres parties de l’Ɠuvre » (p. 7) dont ils ne constituent qu’un sixiĂšme (trois volumes), alors que les romans, les poĂšmes et les autobiographies remplissent chacun trois, les rĂ©cits de voyages deux, et le théùtre mĂȘme quatre tomes des Ɠuvres complĂštes. D’oĂč une certaine dĂ©ception du lecteur quand il s’aperçoit que la majoritĂ© des contributions traitent quand mĂȘme des Contes et histoires : non seulement les huit articles de la premiĂšre partie (Pour une nouvelle lecture des Contes et histoires) y sont consacrĂ©s, mais la deuxiĂšme partie (Les vĂ©ritables dimensions de l’Ɠuvre) se clĂŽt Ă©galement sur ce sujet par l’article de Danielle Dubois-Marcoin, Christa Delahaye et Claude Le Manchec, RĂ©ception de La Petite SirĂšne de la maternelle Ă  l’universitĂ©. Celui-ci semble avoir Ă©tĂ© placĂ© Ă  cet endroit uniquement par souci de symĂ©trie, ce qui renforce chez le lecteur l’impression que l’ouvrage a Ă©tĂ© composĂ© avec une certaine nĂ©gligence qui se traduit ailleurs par l’erreur de Marc Auchet parlant du « bicentenaire de la mort d’[Andersen], en 2005 » (p. 14).

3NĂ©anmoins, l’ouvrage atteint parfaitement son objectif de donner un portrait plus nuancĂ© d’Andersen, dans la mesure oĂč les diffĂ©rentes contributions se complĂštent mutuellement pour former, Ă  la maniĂšre d’une mosaĂŻque, l’image complexe, voire paradoxale, d’un homme aux facettes aussi multiples que celles de son Ɠuvre. Cette multiplicitĂ© est d’emblĂ©e soulignĂ©e par le premier article (Peer E. Sorensen, La peine du cƓur du langage. L’univers et le langage des adultes et des enfants dans les Contes d’Andersen) : en partant de la diversitĂ© des registres utilisĂ©s par Andersen, Sorensen met en relief que ces contes « ne relĂšvent ni du monde des enfants ni de celui des adultes », mais que leur univers « multicolore, compliquĂ©, constamment en mouvement et prĂ©sentant, sans cesse, des configurations nouvelles » (p. 59) tĂ©moigne de la vision d’un monde devenu contingent et dans lequel tout est relatif. Le titre Tirer partie d’un rien. La valeur de ce qui est sans valeur de la contribution de François Flahault fait ressortir la mĂȘme contingence de la vie quotidienne, une contingence qu’Andersen illustre le plus souvent grĂące aux petits riens. Ceux-ci, considĂ©rĂ©s « à l’échelle d’un temps long dans lequel se rĂ©vĂšlent la briĂšvetĂ© et la prĂ©caritĂ© de leur existence » (p. 68), reprĂ©sentent maintes fois des « relique[s] d’un bonheur enfui » (p. 70), teignant, d’une part, le rĂ©cit de la pensĂ©e d’un « Vanitas vanitatum » (p. 66), et valorisant, d’autre part, l’attention portĂ©e Ă  ces objets apparemment sans valeur, mais qui renferment tous en eux une histoire.

4Paradoxalement, la plupart des articles tentent de souligner la modernitĂ© d’Andersen en le distinguant notamment du romantisme, voire en l’y opposant. Pourtant, il en rĂ©sulte plutĂŽt une mise en lumiĂšre de la modernitĂ© qu’implique le terme romantisme. Ainsi, Marc Auchet (Andersen et le conflit des Ă©critures. Essai sur la mĂ©tanarrativitĂ© dans les Contes et histoires) entreprend un rapprochement intĂ©ressant des contes avec La Vie de Fibel de Jean Paul sous l’aspect de la mĂ©tanarrativitĂ©. Dans la mesure oĂč la dimension mĂ©ta-narrative de l’Ɠuvre andersĂ©nienne est Ă©voquĂ©e dans les contributions prĂ©cĂ©dentes, de mĂȘme que dans l’article de Jean-Michel Adam (Le texte et ses co-textes. Étude du Premier Cahier des Contes racontĂ©s pour les enfants), elle paraĂźt un peu comme la tarte Ă  la crĂšme nĂ©cessaire pour moderniser Andersen. Or, si la mĂ©tanarrativitĂ© est le signe de la modernitĂ©, celle-ci commence prĂ©cisĂ©ment avec le romantisme, comme le souligne justement le rapprochement par Marc Auchet qui montre indirectement que « romantique » et « dĂ©modé » ne sont pas synonymes.

5De mĂȘme, la « distanciation ironique et critique » (p. 120) dont parle Ute Heidmann en rĂ©vĂ©lant les diffĂ©rences entre les contes traditionnels et ceux d’Andersen (Raconter autrement. Vers une poĂ©tique de la diffĂ©rence dans les Contes racontĂ©s aux enfants de Hans Christian Andersen), ne fait qu’accentuer la dimension romantique d’Andersen : c’est justement le dualisme fondamental de son esprit antithĂ©tique, embrassant Ă  la fois l’ironie et le sentimental, qui le relie au romantisme aussi bien qu’à la modernitĂ©. Pour dĂ©finir l’essence de cette modernitĂ© au fond romantique qui se construit Ă  partir d’un dĂ©chirement et une inquiĂ©tude profondes, la notion d’une « poĂ©tique de l’arabesque maintenant les contraires dans un Ă©quilibre plein de tensions » (p. 165), telle qu’elle est Ă©tudiĂ©e par Jacob Boggild (H. C. Andersen et l’arabesque), semble la plus appropriĂ©e car elle formule le mieux le caractĂšre paradoxal d’Andersen que les contributions diverses font toutes ressortir. La comparaison du conte La Fille du roi de la vase avec le roman de Birgitta Trotzig, La Fille du roi crapaud, dans l’article de Poul Houe (Eaux boueuses), prouve davantage que romantisme et modernitĂ© ne sont pas contradictoires : pour le lecteur qui ne connaĂźt pas le roman de Trotzig, Andersen paraĂźt beaucoup plus moderne et original que le roman qui s’inspire de son conte.

6La contribution de Niels Kofoed en revanche (Les aspects symboliques de l’arbre dans « Le Dernier RĂȘve du vieux chĂȘne) se lit comme une modernisation Ă  tout prix, oĂč le vertige de l’érudition empĂȘche l’interprĂ©tation du conte lui-mĂȘme. La remarque selon laquelle « un titre comme ‘Deux Mondes’ [...] aurait Ă©tĂ© plus adĂ©quat » (p. 149) pour ce conte, donne un exemple de la dĂ©marche de Kofoed qui dĂ©veloppe l’idĂ©e du conflit entre un Ă©ros rouge et un Ă©ros bleu dans la « Petite SirĂšne » pour constater ensuite que ce conflit n’existe pas dans le conte en question. Passant au statut de l’arbre dans la poĂ©tique d’Andersen en gĂ©nĂ©ral, Kofoed Ă©numĂšre de façon assez arbitraire quelques figures d’arbres (sans pourtant mentionner un conte comme « Le Sapin ») pour conclure sur « l’importance que revĂȘt ce thĂšme d’une façon gĂ©nĂ©rale dans les grandes traditions culturelles » (p. 154).

7Beaucoup plus instructive est la deuxiĂšme partie, avec notamment l’analyse des romans d’Andersen par Johan de Mylius (« Ce sont les temps actuels, les gens de notre Ă©poque que nous allons voir ! » Les romans d’Andersen et leur esthĂ©tique). J. de Mylius dĂ©montre que c’est surtout le jugement nĂ©gatif de Kierkegaard — dont le premier livre fut un compte rendu du roman d’Andersen, Rien qu’un violoneux — et, par la suite, la critique de Georg Brandes, qui ont longtemps pesĂ© sur ces Ɠuvres dont l’intention Ă©chappa Ă  ses contemporains : en effet, Ă  une Ă©poque oĂč le roman danois s’inspirait plutĂŽt des romans historiques de Walter Scott, Andersen fit « Ɠuvre de pionnier » en introduisant au Danemark le genre moderne du roman contemporain. Si l’on retrouve dans le roman andersĂ©nien une poĂ©tique de l’arabesque, les « entrelacs et la richesse des ses dĂ©tails n’autorisent en rien Ă  conclure qu’il n’y a pas de ‘composition’ » (p. 222), comme en jugeait Kierkegaard, mais ils reflĂštent la conception d’une rĂ©alitĂ© complexe telle qu’elle a Ă©tĂ© Ă©voquĂ©e plus haut.

8L’acuitĂ© du regard d’Andersen ainsi que son dĂ©sir d’impressions et d’idĂ©es toujours nouvelles sont particuliĂšrement mis en relief dans les contributions de RĂ©gis Boyer (Andersen reporter) et de Sven Hakon Rossel (Hans Christian Andersen et les autres arts. La naissance d’un rĂ©aliste). Ceux-ci ajoutent un trait nouveau au portrait de l’auteur, Ă  savoir celui du voyageur Ă  la curiositĂ© insatiable qui, malgrĂ© les difficultĂ©s matĂ©rielles de l’époque, parcourut toute l’Europe et alla jusqu’en Turquie et au Maroc. Les deux articles donnent peut-ĂȘtre l’image le plus authentique de l’auteur, en le prĂ©sentant comme « modĂšle du touriste Ă©clairĂ© qui ne laisse rien Ă©chapper de ce qu’il faut voir » (p. 229). Les rĂ©cits de voyages et le journal d’Andersen montrent ainsi que ces voyages, en partie dictĂ©s par sa « soif d’honneurs, jamais assouvie » (p. 226), ne le faisaient pas seulement rendre visite aux cĂ©lĂ©britĂ©s de son Ă©poque (Hugo, Vigny, Dumas pĂšre, Wagner, Jenny Lind, Dickens ou Thorvaldsen ne sont que quelques-uns parmi ceux qu’il rencontra), mais tĂ©moignent le plus de son esprit moderne : « non seulement il a vu plus de choses que ses contemporains, mais c’est aussi d’un Ɠil diffĂ©rent qu’il les a regardĂ©es », souligne S. H. Rossel (p. 255). En outre, la lecture de Rossel du journal et des rĂ©cits de voyage montre Ă  quel point le théùtre Ă©tait une chose essentielle pour Andersen : mĂȘme s’il ne restait qu’une seule soirĂ©e dans une ville, il essayait d’assister Ă  un spectacle, indĂ©pendamment de la renommĂ©e des artistes. La place importante qu’occupait le théùtre dans la vie de cet auteur est accentuĂ©e davantage par l’article de Frank Hugus (Hans Christian Andersen traducteur et adaptateur) qui, en analysant plusieurs traductions faites par Andersen, rĂ©vĂšle surtout Ă  quel degrĂ© l’auteur Ă©tait, dans le domaine du théùtre, soucieux des exigences du public danois.

9En abordant la poĂ©sie d’Andersen, Heinrich Detering (Hans Christian Andersen, poĂšte inconnu) jette la lumiĂšre sur une partie totalement inconnue de l’Ɠuvre. Il souligne Ă  nouveau l’ambivalence de la poĂ©tique d’Andersen qui, suivant d’abord l’exemple de Heine, y compris l’ironie et l’autodĂ©rision, va jusqu’au poĂšme en prose pratiquĂ© Ă  la mĂȘme Ă©poque par Baudelaire. Toutefois, le choix de poĂšmes citĂ©s par Detering Ă  titre d’exemple n’illustre pas de maniĂšre convaincante son idĂ©e d’un « amour qui tue » (p. 264) qui serait prĂ©sent dans la poĂ©sie d’Andersen, une idĂ©e tout Ă  fait plausible, mais pas suffisamment justifiĂ©e ici. La rencontre oubliĂ©e de deux poĂštes. Hans Christian Andersen et Jean Reboul fournit le sujet Ă  la contribution de Michel Forget qui Ă©tablit un nombre de parallĂšles entre ces deux poĂštes, tout en faisant ressortir une nouvelle fois le regard d’observateur critique que portait Andersen sur son environnement. Si la courte bibliographie Ă  la fin du volume prouve malheureusement qu’en France, Andersen n’a pas encore Ă©tĂ© suffisamment Ă©tudiĂ©, l’ouvrage lui-mĂȘme dĂ©montre cependant qu’Andersen a bel et bien droit au titre d’un Ă©crivain sĂ©rieux. Ainsi, ce livre rĂ©ussit vraiment Ă  susciter chez le lecteur l’envie de redĂ©couvrir, de (re)lire Andersen.