Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 9, numéro 1
Alain Lipietz

Traduire Prufrock selon Eco

U. Eco, Dire presque la mĂȘme chose, [Bompiani, 2003] trad. fr. Grasset, 2007.

1Le livre d’Umberto Eco, Dire presque la mĂȘme chose1, sans ĂȘtre jamais didactique ni pesant, dessine en quelque sorte un programme pour le traducteur. Il se trouve qu’à l’occasion d’un travail sur MallarmĂ©2 j’ai eu besoin d’une traduction en français du fameux poĂšme de T.S. Eliot, The Love Song of J. Alfred Prufrock3, dont Eco confesse qu’il est son poĂšme contemporain prĂ©fĂ©rĂ©. Or, dans son livre, Eco se montre plutĂŽt critique pour la traduction française de rĂ©fĂ©rence, celle de Pierre Leyris. D’oĂč l’idĂ©e de me risquer Ă  le traduire moi-mĂȘme, selon les prescriptions d’Umberto Eco.

2J’exposerai d’abord un rĂ©sumĂ© de ces conseils, puis j’expliciterai, sur les 15 premiers vers de Prufrock, mes choix de traducteur inspirĂ© par la mĂ©thode Eco. Enfin, je livrerai mon essai de traduction. Celle-ci ne constituera certes pas une rĂ©fĂ©rence, elle n’a pour but que de documenter, comme je l’ai dit, quelques divagations Ă  partir d’un autre auteur, StĂ©phane MallarmĂ©.

3Donc, selon Umberto Eco :

41 — Pour traduire, il faut non seulement comprendre le mot Ă  mot du texte source, mais Ă©galement faire un pari sur les mondes possibles dont parle le texte.

5Autrement dit (ici, Eco cite et commente Gadamer), pour traduire il faut d’abord interprĂ©ter.

6The Love Song of J. Alfred Prufrock a fait l’objet de multiples interprĂ©tations, dessinant de multiples mondes possibles. Je parierais volontiers pour le monologue intĂ©rieur d’un homme dans le mi-temps de l’ñge, se posant les questions « mĂ©taphysiques » habituelles Ă  la mid-life-crisis (« Qui suis-je ? OĂč vais-je ? etc. »), et se heurtant Ă  la vanitĂ© du Monde, auquel il participe pourtant par angoisse, par dĂ©sir, par obligation sociale. Il s’agit-lĂ  d’un topos, d’un lieu commun poĂ©tique remontant au moins Ă  ClĂ©ment Marot, et dont Paul-Jean Toulet avait donnĂ©, quelques annĂ©es auparavant, le rĂ©sumĂ© :

On rit, on se baise, on déjeune.

Le soir tombe : on n’est plus trùs jeune.

7Mais ce lieu commun (en philosophie : le « divertissement pascalien ») est considérablement enrichi par deux éléments :

8— dans l’affrontement entre le mondain et le mĂ©taphysique, le mondain est incarnĂ© par les femmes du monde, qui fascinent et terrorisent notre quadra(?)gĂ©naire, paralysĂ© Ă  l’idĂ©e de ne pouvoir partager avec elles ses prĂ©occupations ;

9— l’itinĂ©raire intĂ©rieur du narrateur se distribue en trois types de lieux : les ruelles sordides de la « mĂ©lancolie urbaine » initiĂ©e par Baudelaire (celui du Cygne et des Tableaux parisiens), les salons d’une party mondaine, et un rĂȘve de bord de mer.

102 — Quand il s’agit d’un texte poĂ©tique, la forme de l’expression importe plus que la forme et la substance du contenu. On peut donc, dans la traduction, ĂȘtre amenĂ© Ă  renoncer au sens littĂ©ral pour sauver un effet de sons, mĂ©trique, cadence ou rime.

11N’étant pas poĂšte moi-mĂȘme, je dois bien me rĂ©signer Ă  livrer une traduction relativement malhabile. D’autant que la langue anglaise est beaucoup plus accentuĂ©e et chantante que notre français. Quant Ă  la rime, Umberto Eco discute justement le problĂšme : il n’a d’abord connu ce poĂšme que par des traductions italiennes non rimĂ©es, et il pensait que le poĂšme-source Ă©tait en vers libre ! Ayant tentĂ© d’en donner une version rimĂ©e, il s’aperçut que le rĂ©sultat perdait la modernitĂ© rĂ©volutionnaire du poĂšme d’Eliot, et donna finalement raison aux traducteurs italiens qui n’avaient pas cherchĂ© Ă  respecter les rimes, assez frĂ©quentes, du poĂšme anglais. Je ne me sentirai donc guĂšre contraint de ce cĂŽtĂ©-lĂ , tout en essayant de rendre le maximum d’assonances.

123 — Respecter un principe de dĂ©sambiguĂŻsation minimale.

13Traduire, c’est d’abord comprendre le signifiĂ© de l’expression littĂ©rale du texte-source, puis chercher Ă  restituer dans la langue-cible l’expression du mĂȘme signifiĂ©. Mais dans le cas d’un texte poĂ©tique, le signifiant original (ici, le texte anglais) est volontairement ambigu. Et c’est un charme de la poĂ©sie : chaque lecteur peut lui donner le sens que sa sensibilitĂ© lui prĂȘte. MĂȘme « l’auteur empirique », c’est-Ă -dire Eliot, n’est pas une autoritĂ© dĂ©cisive quant au sens de son propre poĂšme. Il faut donc tĂącher de percevoir la multiplicitĂ© de sens possibles du texte source, puis, au moment de la transcription dans la langue cible, lever le moins possible les ambiguĂŻtĂ©s.

14Ici, le piĂšge est particuliĂšrement redoutable pour moi, puisque cette traduction ne sert qu’à fixer une base que je comparerai ensuite Ă  ma lecture d’un sonnet de MallarmĂ©. Je devrai donc ĂȘtre vigilant pour ne pas « mallarmiser » par avance ma propre traduction.

154 — Rendre l’intertextualitĂ©.

16Beaucoup de textes littĂ©raires font allusion Ă  d’autres textes littĂ©raires. En particulier chez Eliot, dĂšs ce poĂšme, et dĂšs le titre. Or, le lecteur familier de la langue source a dĂ©jĂ  plus ou moins de mal Ă  « saisir les allusions ». Il est pratiquement exclu que le lecteur du texte traduit reconnaisse ces allusions Ă  des textes de la langue source, textes qu’il ne connaĂźt pas, ou qu’il connaĂźt dans une traduction qui n’est pas forcĂ©ment celle que choisira le traducteur du prĂ©sent poĂšme.

17Dans ce cas, Umberto Eco n’hĂ©site pas Ă  proposer au traducteur de remplacer une allusion intertextuelle de la langue source (c’est-Ă -dire ici Ă  un autre texte de la littĂ©rature anglaise) par une rĂ©fĂ©rence intertextuelle de la langue cible (ici une allusion Ă  un texte connu en langue française).

18Dans le cas oĂč l’allusion intertextuelle renvoie Ă  des textes « universels » tels que la GenĂšse, L’EcclĂ©siaste ou HĂ©siode, cela ne pose guĂšre de problĂšme, il suffit de reprendre la traduction usuelle de ces textes en français. Je dis bien « usuelle », c’est-Ă -dire, dans le cas de la Bible, en Ă©vitant les traductions modernes « orientĂ©es vers la source », qui cherchent au contraire Ă  « dĂ©payser » le lecteur, comme la nouvelle traduction de la Bible des Ă©ditions Bayard4.

19Mais, dans le cas des citations de poĂštes anglais que la critique s’est attachĂ©e Ă  relever dans Prufrock5, vers quels poĂštes français devons-nous nous tourner pour ne pas trahir l’esprit du poĂšme d’Eliot ? Sans doute vers des poĂštes que le jeune Eliot, qui compose The Love Song of J. Alfred Prufrock en 1910-1911, alors qu’il Ă©tudie la littĂ©rature française en Sorbonne, apprend Ă  apprĂ©cier. C’est-Ă -dire probablement pas MallarmĂ© (qui, Ă  l’époque, restait un mystĂšre ou une escroquerie pour la Sorbonne), mais plutĂŽt Baudelaire et Verlaine. Et surtout, ces poĂštes modernistes français qu’il frĂ©quente peut-ĂȘtre et lit certainement, Rue des Ecoles : Guillaume Apollinaire, Blaise Cendrars


20C’est d’ailleurs frappant pour un Français lisant le poĂšme, mĂȘme en anglais : The Love Song of J. Alfred Prufrock, point de dĂ©part du modernisme poĂ©tique anglais, semble sorti du mĂȘme atelier que le modernisme « cubiste » de l’École de Paris. Il est (si je puis me permettre) imbibĂ© d’Alcools et de Baudelaire. C’est donc Ă  cette « modernité française» que j’emprunterai des rĂ©fĂ©rences intertextuelles, aussi proches que possible du signifiĂ© des allusions anglophiles du poĂšme d’Eliot. Mais, pour les raisons que j’ai dites, je m’interdirai absolument d’introduire, fĂ»t-ce par mĂ©garde et mĂȘme si c’est tentant, une quelconque allusion Ă  Mallarmé !

215 — Tenir compte de l’horizon culturel de la traduction.

22Umberto Eco le souligne, The Love Song of J. Alfred Prufrock est le point de dĂ©part du modernisme anglais. Quelle que soit la pĂ©riode de sa traduction, il doit donc Ă  la fois garder la trace de la date oĂč il a Ă©tĂ© Ă©crit, mais aussi garder un parfum « moderne » pour la pĂ©riode en laquelle il est traduit. Une pĂ©riode marquĂ©e par tous les poĂštes qui se sont succĂ©dĂ©s depuis et ont incarnĂ© la modernitĂ© dans la langue cible. Raison pour laquelle, mĂȘme si c’était possible, et mĂȘme si le texte d’Eliot est le plus souvent rimĂ©, il n’est pas souhaitable d’en donner une traduction ressemblant trop Ă  des vers rĂ©guliers.

23Mais allons plus loin : dans le choix mĂȘme des termes de la traduction, il nous faut tenir compte de ce qu’a Ă©tĂ© la modernitĂ© poĂ©tique de la fin du XXe sicle, telle qu’elle imprĂšgne aujourd’hui la langue et les oreilles du public français. Or, que l’on se tourne vers l’expression du dĂ©sarroi mĂ©taphysique ou de la mĂ©lancolie urbaine (et de sa contrepartie habituelle, la nostalgie de la mer), le français contemporain est marquĂ© par les deux artistes qui ont le plus refaçonnĂ© notre imaginaire linguistique dans la seconde moitiĂ© du siĂšcle dernier (et je ne formule pas un jugement de valeur, mais un constat quantitatif), respectivement : Marguerite Duras et LĂ©o FerrĂ©. Cette modernitĂ©-lĂ  sera plus sensible dans les derniĂšres strophes de ma traduction.

246 — Admettre des remaniements locaux et des compensations.

25Umberto Eco est, pour les traducteurs, un Ă©diteur sĂ©vĂšre, mais juste. Il sait qu’à l’impossible nul n’est tenu et que (toujours selon Gadamer) la traduction est une nĂ©gociation, oĂč l’on est amenĂ© Ă  sacrifier l’accessoire pour sauver l’essentiel. Et, comme dans une nĂ©gociation, ce que l’on abandonne Ă  un moment donnĂ©, on peut tenter de le rĂ©cupĂ©rer Ă  un autre moment. Ainsi, Umberto Eco est prĂȘt Ă  admettre que l’on remanie le signifiĂ© mot Ă  mot pour sauver un rythme ou une rime. Il est prĂȘt Ă  admettre qu’une cadence ou une rĂ©fĂ©rence intertextuelle impossible Ă  rendre en tel vers puisse ĂȘtre compensĂ©e en un autre passage de la traduction du poĂšme. Bref, il accorde au traducteur des licences, dont nous userons bien volontiers.

26Explicitons cette mĂ©thode sur un « mini Prufrock », c’est-Ă -dire les quatorze premiers vers.

The Love Song of J. Alfred Prufrock

Let us go then, you and I,

When the evening is spread out against the sky

Like a patient etherized upon a table ;

Let us go, through certain half-deserted streets,

The muttering retreats

Of restless nights in one-night cheap hotels

And sawdust restaurants with oyster-shells:

Streets that follow like a tedious argument

Of insidious intent

To lead you to an overwhelming question


Oh, do not ask, "What is it?

Let us go and make our visit.

In the room the women come and go

Talking of Michelangelo.

27Le titre d’abord. D’aprĂšs Eliot lui-mĂȘme, il se construit dĂ©jĂ  sur une rĂ©fĂ©rence intertextuelle : une allusion Ă  The Love Song of Har Dyal de R. Kipling. Nous devons respecter cette volontĂ© d’intertextualitĂ© dans la traduction du titre. Or nous disposons justement, dans Alcools d’Apollinaire, d’un poĂšme dont le titre parle de chanson et d’amour et qui, un peu comme Prufrock, commence par :

Un soir de demi-brume Ă  Londres

28et se termine par :

Et des chansons pour les sirĂšnes.

29Ce poĂšme de 1903, Eliot l’a sĂ»rement lu et admirĂ©6. Il nous indique immĂ©diatement une traduction possible : La chanson de J. Alfred Prufrock, le mal-aimĂ©.

30J’en profite pour remarquer que le texte d’Eliot reste encombrĂ© d’un appareil qui, depuis les derniers poĂšmes de MallarmĂ© et en tout cas depuis Alcools et la Prose du TranssibĂ©rien, tend Ă  disparaĂźtre de la poĂ©sie française : la ponctuation. N’hĂ©sitons donc pas Ă  conserver et Ă  rajouter des virgules, chaque fois que cela sera sĂ©mantiquement ou prosodiquement utile !

31Le premier vers, Let us go then, you and I, nous introduit immĂ©diatement au problĂšme n° 1 de la traduction de l’anglais au français : vouvoiement ou tutoiement ? LĂ , il faut Ă©videmment faire un pari sur les mondes possibles.

32Le narrateur (J. Alfred Prufrock) s’adresse Ă  une personne avec qui il n’a pas encore d’intimitĂ© et que peut-ĂȘtre il cherche Ă  sĂ©duire ;

33Le narrateur est déjà assez intime de la personne désignée par you pour la tutoyer ;

34You n’est autre que le lecteur, qu’apostrophe le poùte ;

35You est le narrateur lui-mĂȘme, une autre facette de sa personnalitĂ©, sa conscience, son gĂ©nie, son destin, etc.

36Ici, les principes d’intertextualitĂ© et de dĂ©sambiguĂŻsation minimale imposent presque le tu. En effet, le vous ne serait admissible que dans l’hypothĂšse a), et encore : quand Baudelaire s’adresse dans sa tĂȘte Ă  une noble passante, il la tutoie (Ô toi que j’eusse aimĂ©e, ĂŽ toi qui le savais), alors mĂȘme qu’il l’aurait certainement vouvoyĂ©e s’il avait osĂ© lui parler


37Dans les trois autres cas, la poĂ©sie française retient le tu. C’est le cas pour Lamartine Ă©voquant Elvire dans Le lac, c’est le cas pour Baudelaire apostrophant l’hypocrite lecteur, mon semblable, mon frĂšre, et c’est bien entendu le cas pour l’Apollinaire de Zone :

À la fin tu es las de ce monde ancien

38Remarquons que, dans l’horizon culturel d’aujourd’hui, et si nous faisons l’hypothĂšse, probablement exacte, que cette derniĂšre interprĂ©tation d) est la bonne, on pourrait mĂȘme aller jusqu’à traduire: Allons-y, moi et moi, comme dans le poĂšme chantĂ© de LĂ©o FerrĂ©, Monsieur Richard, expression de la mĂ©lancolie urbaine assez proche de Prufrock, et peut-ĂȘtre le chef-d’Ɠuvre mĂȘme de Ferré :

 

Les gens il conviendrait de ne les connaĂźtre que disponibles

À certaines heures pñles de la nuit[
]

Et l’on se dit qu’il est bien tard

Qu’il est bien tard

Nous avons eu nos nuits comme ça moi et moi

Accoudés à ce bar devant la biÚre allemande


39Ce qui est intĂ©ressant chez FerrĂ©, c’est que son moi et moi entretient l’ambiguĂŻtĂ© inverse : le second moi est-il lui-mĂȘme, ou son ami et agent, Monsieur Richard ? Mais cette possibilitĂ© ne doit pas ĂȘtre retenue, d’abord parce que l’intertextualitĂ© de LĂ©o FerrĂ© est quand mĂȘme Ă  plus d’un demi-siĂšcle dans le futur du poĂšme d’Eliot, ensuite parce que ce serait justement lever l’ambiguĂŻtĂ© en faveur d’une seule interprĂ©tation, la quatriĂšme.

40De la mĂȘme façon, on se gardera par exemple plus loin, dans :

The eyes that fix you in a formulated phrase,

And when I am formulated, 


41de traduire le passif formulated par « calculé », ce qui serait pourtant Ă  la fois littĂ©ralement correct et « moderne ». Trop dĂ©sambiguĂŻsĂ©, trop moderne : l’expression « ĂȘtre calculĂ© (dans le regard d’une femme) » sent encore trop son 9-3 (« la meuf, elle m’a calculé »), et nous ignorons si le parler populaire, qui a Ă©chouĂ© dans les annĂ©es 1990 Ă  revivifier « bouffon » et « gruger », saura imposer durablement une telle acception.

42Pour le vers Of restless nights in cheap one-night hotels (mot Ă  mot : « Des nuits sans repos dans des hĂŽtels pas cher avec chambre pour la nuit »), on peut choisir de traduire en respectant le jeu sur le mot night : « Nuits sans repos dans de pauvres chambres Ă  la nuit ». Mais je cĂšde au plaisir d’une rĂ©fĂ©rence intertextuelle au Voyageur d’Alcools (Ouvrez-moi cette porte oĂč je frappe en pleurant
), qui « compensera » toutes les rĂ©fĂ©rences intertextuelles à Chaucer, Marvell et autres que je ne pourrai pas rendre : Des nuits sans sommeil dans des auberges tristes.

43Maintenant, les vers :


 an overwhelming question.

Oh, do not ask, « What is it ? »

Let us go and make our visit.

44Ici, la rime est trĂšs riche, « is-it ». Nous avons presque l’obligation de rimer. Or je ne vois pas bien comment Ă©viter de commencer par :


d’une Ă©crasante question.

Oh, ne demande pas, « Laquelle ? »

45et donc il me faut une rime en elle.

46Mesurons l’ensemble des mondes possibles derriĂšre le mot visit. Une visite Ă  un ami mourant ? Non, la suite lĂšve l’ambiguĂŻtĂ© : il s’agit d’une rĂ©ception, une party. Le poĂšme mĂ©lange toutefois les rĂ©fĂ©rences Ă  une tea-party (tasse, thĂ©, petite cuiller
), et Ă  une cocktail party (rĂ©ception dans plusieurs salons communiquant, musique en toile de fond, longues robes traĂźnant sur les parquets
). Je ne rĂ©siste pas devant une « rĂ©fĂ©rence intertextuelle potache » Ă  un texte d’Eliot lui-mĂȘme, mais beaucoup plus tardif, The cocktail party, et j’ose : Allons y, Ă  notre cocktail.

47Enfin, nous arrivons au redoutable et célÚbre refrain :

In the room the women come and go

Talking of Michelangelo.

48LĂ  encore, la rime en anglais est riche, bien au-delĂ  du « o ». C’est sur l’ensemble des derniers pieds qu’il y a assonance entre : « com’ an’ go’ », et « An’ Gue’ lo » avec un G dur Ă  l’anglaise7. Rimons donc. Or, si nous voulons garder une traduction mot Ă  mot du premier vers, « Dans la piĂšce les femmes vont et viennent », nous sommes tenus de rimer en ienne . Ici, Umberto Eco critique durement Pierre Leyris qui traduit par :

Dans la piĂšce les femmes vont et viennent

Parlant des maĂźtres de Sienne.

49Eco a parfaitement raison : remplacer Michel-Ange par Duccio, c’est Ă©lever de plusieurs degrĂ©s la compĂ©tence artistique prĂȘtĂ©e Ă  ces femmes du monde. Or pour lui, c’est justement en ces deux vers qu’Eliot crucifie la vacuitĂ© de ces dames.

50Toutefois, Eco va un peu vite en besogne. À ce stade du poĂšme, rien n’indique que Prufrock prĂȘte Ă  ces femmes, qui sont lĂ  aprĂšs tout pour la mĂȘme raison que lui et s’y livrent aux mĂȘmes rites sociaux, l’incapacitĂ© de se poser des question mĂ©taphysiques. Plus loin, le poĂšme (dont le titre initial Ă©tait Prufrock chez les femmes) revient en effet sur la question : « les femmes ont-elles une Ăąme ? », mais se garde bien de trancher. Comme on le verra, l’angoisse de Prufrock est que ces femmes pourraient refuser, par incapacitĂ©, par convenance, ou par mĂ©pris, de se placer sur le mĂȘme plan mĂ©taphysique que lui. C’est tout.

51Dans la traduction, et selon le principe de dĂ©sambiguĂŻsation minimale, il faut donc garder le mĂȘme ton neutre (quoique trĂšs lĂ©gĂšrement ironique) que dans le texte-source, et le mĂȘme niveau culturel prĂȘtĂ© aux femmes du monde : Michel-Ange et pas Duccio8. Et donc chercher pour le vers prĂ©cĂ©dent une rime en ange. Comme ces deux vers Ă©voquent le vain quadrille, Ă  la fois spatial et cultureux, de ces femmes du monde, les mots change et Ă©change sont Ă©videmment candidats. On peut penser Ă  « Dans la piĂšce les femmes donnent le change/ En parlant de Michel-Ange », mais ce serait lever l’ambiguĂŻtĂ© dans le sens inverse, celui du divertissement pascalien.

52Remarquant enfin qu’il n’y a pas de virgule aprĂšs come and go, dans un texte qui surabonde en ponctuation, je dois en outre comprendre qu’il y a lĂ  un anglicisme, une forme progressive : they go talking, avec enjambement entre les deux vers. Je me rĂ©sous donc finalement Ă  :

Dans la piÚce les femmes vont et viennent, échangent

Des propos sur Michel-Ange.

53Je n’irai pas plus loin dans mes justifications, si ce n’est pour Ă©voquer un cas oĂč j’ai rendu une allusion par une autre : le vers

I know the voices dying with a dying fall

54L’allusion de ce dying fall est bien perceptible pour un Anglais cultivĂ©, puisqu’il conclut l’un des tout premiers vers de The twelth night (La nuit des rois)9. J’ai donc cherchĂ© Ă  maintenir une rĂ©fĂ©rence intertextuelle au mĂȘme endroit. Cette allusion, d’ailleurs trĂšs brĂšve, Ă  Shakespeare Ă©tant totalement incomprĂ©hensible pour un francophone, je l’ai remplacĂ©e par un soupir d’automne verlainien : Connu ces voix assoupies qui meurent et qui dĂ©clinent.

55Voici donc ma traduction de Prufrock


La Chanson de J. Alfred Prufrock, le mal-aimé

Alors allons-y, toi et moi,

Quand le soir est contre le ciel écartelé

Comme un patient sur une table, anesthésié ;

Allons-y, par certaines rues semi désertes,

Ces murmurantes retraites

Des nuits sans repos dans les auberges tristes,

Et des restaurants à la sciure avec des coquilles d’huütres :

Rues qui poursuivent comme une oiseuse discussion

Avec l’insidieuse intention

De te conduire vers une écrasante question


Oh, ne demande pas, « Laquelle ? »

Allons-y, Ă  notre cocktail.

Dans la piÚce, les femmes vont et viennent, échangent

Des propos sur Michel-Ange.

Le brouillard jaune qui frotte son dos contre les vitres,

La fumée jaune qui frotte son museau sur les vitres

A glissé sa langue dans les commissures de la soirée,

Paressé sur les flaques stagnantes des caniveaux,

Laissé couler sur son dos la suie des cheminées,

Glissé par la terrasse, avec un soubresaut,

Et voyant que c’était une douce nuit d’Octobre,

S’est enroulĂ©e sur la maison, et s’est endormie.

Et certes il y aura un temps

Pour la fumée jaune qui glisse le long des rues,

Frottant son dos contre les vitres ;

Il y aura un temps, il y aura un temps,

Pour te composer un visage à la rencontre des visages rencontrés,

Il y aura un temps pour le meurtre et un temps pour créer,

Et un temps pour tous les travaux et les jours de ces mains

Qui soulÚvent et laissent tomber une question dans ton assiette ;

Un temps pour toi et un temps pour moi,

Et encore un temps pour cent indécisions,

Et pour cent visions et cent révisions,

Avant d’aller prendre un toast et le thĂ©.

Dans la piÚce, les femmes vont et viennent, échangent

Des propos sur Michel-Ange.

Et certes il y aura un temps

Pour se demander, « Oserai-je ? » et, « Oserai-je ? »

Un temps pour s’en retourner et descendre l’escalier,

Avec une tonsure au milieu des cheveux —

[On dira : « Comme ses cheveux s’éclaircissent! » ]

Ma jaquette, mon col monté fermement au menton,

Ma cravate riche et modeste mais sertie d’une simple Ă©pingle —

[On dira « Mais comme ses bras, ses jambes s’amaigrissent ! »]

Oserai-je

DĂ©ranger l’univers ?

Dans une minute il y a le temps

Pour des dĂ©cisions et rĂ©visions qu’une minute rĂ©voquera.

Car je les ai tous connus dĂ©jĂ , tous connus : —

Connu les soirs et connu les matins, connu les soirées,

Pris la mesure de ma vie avec des cuillÚres à café,

Connu ces voix assoupies qui meurent et qui déclinent

Derriùre la musique d’une piùce lointaine.

Alors comment me permettrais-je ?

Et j’ai connu ces yeux dĂ©jĂ , tous connus —

Ces yeux qui vous toisent d’une phrase formatĂ©e,

Et quand je suis formaté, en croix sur une épingle,

Quand je suis épinglé gigotant sur le mur,

Alors comment commencerais-je

À cracher les impasses de mes jours, de mes voies ?

Et comment me permettrais-je ?

Et j’ai connu ces bras dĂ©jĂ , tous connus —

Bras embracelés et blancs et nus

[Mais sous la lampe, assombris d’un lĂ©ger duvet brun !]

C’est un parfum de robe

Qui fait que je me dérobe ?

Bras posĂ©s sur une table, ou s’enroulant d’un chĂąle,

Et alors me permettrais-je ?

Et par oĂč commencerais-je ?

. . . . . .

Dirai-je, j’ai parcouru au crĂ©puscules des ruelles Ă©troites,

ObservĂ© la fumĂ©e qui s’élĂšve des pipes

D’hommes solitaires en bras de chemise, penchĂ©s aux fenĂȘtres ?


J’aurais du ĂȘtre une paire de pinces Ă  dĂ©couper

Me sabordant par les étages des mers silencieuses.

. . . . . .

Et l’aprùs-midi, le soir dort si paisiblement !

Lissé par de longs doigts,

Endormi
 fatigué  ou alors fait semblant,

ÉtirĂ© sur le sol, ici, chez toi et moi.

Devrais-je, aprÚs le thé, les gùteaux, les sorbets,

Avoir la force de forcer la crise de l’instant ?

Mais quoique j’aie pleurĂ© et jeĂ»nĂ©, pleurĂ© et priĂ©,

Quoique j’aie vu ma tĂȘte [lĂ©gĂšrement tournĂ©e chauve] apportĂ©e sur un plateau,

Je ne suis pas prophùte — et c’est pas grande affaire ;

J’ai vu le temps de ma grandeur vaciller,

Et j’ai vu l’éternel Majordome prendre mon manteau, et ricaner,

Et bref, j’ai eu peur.

Et ç’aurait-il valu la peine, aprùs tout,

AprÚs les tasses, la marmelade, le thé,

Parmi la porcelaine, parmi des phrases de toi et moi,

C’aurait-il valu le coup,

D’avoir crachĂ© le morceau, dans un sourire,

D’avoir comprimĂ© l’univers dans une bille

Pour la rouler vers quelque écrasante question,

De dire : « Je suis Lazare, revenu des morts,

Revenu tout vous expliquer, je vais tout vous expliquer» —

Si l’une d’elles, ajustant un coussin sous sa tĂȘte,

Devait dire : « Ce n’est pas ce que j’attendais.

Ce n’est pas ça, du tout. »

Et ç’aurait-il valu la peine, aprùs tout,

Ç’aurait-il valu le coup,

AprÚs les soleils couchants, les portes cochÚres et les rues éclaboussées,

AprÚs les romans, les tasses de thé, aprÚs les longues robes traßnant sur les planchers,

Aprùs tout ça, et tellement plus ? —

Impossible de dire ce que j’ai juste à dire !

Mais mĂȘme si une lanterne magique projetait mes nerfs en rĂ©seau sur un Ă©cran :

Ç’aurait-il valu le coup

Si l’une d’elles, ajustant un coussin ou rejetant son chñle,

Et se tournant vers la fenĂȘtre, devait dire :

« Ce n‘est pas ça du tout,

Ce n’est pas ce que j’attendais, du tout »

. . . . . .

Non ! je ne suis pas le Prince Hamlet, et n’entendais pas l’ĂȘtre,

Suis chevalier servant, un qui sert,

Fait avancer l’action, ouvre une scùne ou deux,

Avise le prince ; sans doute, un outil facile,

DĂ©fĂ©rent, heureux d’ĂȘtre utile,

Politique, prudent, et méticuleux,

Plein de hautes sentences, mais un peu creux ;

Parfois, certes, presque ridicule —

Presque, parfois, le Fou.

Je deviens vieux
 Je deviens vieux


Je dois retrousser le bas de mes pantalons.

Vais-je me faire la raie Ă  l’arriĂšre ? Oserai-je manger une pĂȘche ?

Je vais mettre des pantalons de flanelle blanche, et me promener sur la plage.

J’ai entendu chanter les sirùnes, l’une à l’autre.

Je ne crois pas qu’elle chanteraient pour moi.

Je les ai vues chevaucher les vagues vers le large

Peignant les blancs cheveux des vagues giflées de vent

Quand le vent souffle sur l’ocĂ©an noir et blanc.

Nous avons langui aux chambres de la mer

PrĂšs d’ondines ourlĂ©es d’algues rouges et marron

Quand des voix humaines nous éveillent, et nous sombrons.