Traduire Prufrock selon Eco
1Le livre dâUmberto Eco, Dire presque la mĂȘme chose1, sans ĂȘtre jamais didactique ni pesant, dessine en quelque sorte un programme pour le traducteur. Il se trouve quâĂ lâoccasion dâun travail sur MallarmĂ©2 jâai eu besoin dâune traduction en français du fameux poĂšme de T.S. Eliot, The Love Song of J. Alfred Prufrock3, dont Eco confesse quâil est son poĂšme contemporain prĂ©fĂ©rĂ©. Or, dans son livre, Eco se montre plutĂŽt critique pour la traduction française de rĂ©fĂ©rence, celle de Pierre Leyris. DâoĂč lâidĂ©e de me risquer Ă le traduire moi-mĂȘme, selon les prescriptions dâUmberto Eco.
2Jâexposerai dâabord un rĂ©sumĂ© de ces conseils, puis jâexpliciterai, sur les 15 premiers vers de Prufrock, mes choix de traducteur inspirĂ© par la mĂ©thode Eco. Enfin, je livrerai mon essai de traduction. Celle-ci ne constituera certes pas une rĂ©fĂ©rence, elle nâa pour but que de documenter, comme je lâai dit, quelques divagations Ă partir dâun autre auteur, StĂ©phane MallarmĂ©.
3Donc, selon Umberto Eco :
41 â Pour traduire, il faut non seulement comprendre le mot Ă mot du texte source, mais Ă©galement faire un pari sur les mondes possibles dont parle le texte.
5Autrement dit (ici, Eco cite et commente Gadamer), pour traduire il faut dâabord interprĂ©ter.
6The Love Song of J. Alfred Prufrock a fait lâobjet de multiples interprĂ©tations, dessinant de multiples mondes possibles. Je parierais volontiers pour le monologue intĂ©rieur dâun homme dans le mi-temps de lâĂąge, se posant les questions « mĂ©taphysiques » habituelles Ă la mid-life-crisis (« Qui suis-je ? OĂč vais-je ? etc. »), et se heurtant Ă la vanitĂ© du Monde, auquel il participe pourtant par angoisse, par dĂ©sir, par obligation sociale. Il sâagit-lĂ dâun topos, dâun lieu commun poĂ©tique remontant au moins Ă ClĂ©ment Marot, et dont Paul-Jean Toulet avait donnĂ©, quelques annĂ©es auparavant, le rĂ©sumĂ© :
On rit, on se baise, on déjeune.
Le soir tombe : on nâest plus trĂšs jeune.
7Mais ce lieu commun (en philosophie : le « divertissement pascalien ») est considérablement enrichi par deux éléments :
8â dans lâaffrontement entre le mondain et le mĂ©taphysique, le mondain est incarnĂ© par les femmes du monde, qui fascinent et terrorisent notre quadra(?)gĂ©naire, paralysĂ© Ă lâidĂ©e de ne pouvoir partager avec elles ses prĂ©occupations ;
9â lâitinĂ©raire intĂ©rieur du narrateur se distribue en trois types de lieux : les ruelles sordides de la « mĂ©lancolie urbaine » initiĂ©e par Baudelaire (celui du Cygne et des Tableaux parisiens), les salons dâune party mondaine, et un rĂȘve de bord de mer.
102 â Quand il sâagit dâun texte poĂ©tique, la forme de lâexpression importe plus que la forme et la substance du contenu. On peut donc, dans la traduction, ĂȘtre amenĂ© Ă renoncer au sens littĂ©ral pour sauver un effet de sons, mĂ©trique, cadence ou rime.
11NâĂ©tant pas poĂšte moi-mĂȘme, je dois bien me rĂ©signer Ă livrer une traduction relativement malhabile. Dâautant que la langue anglaise est beaucoup plus accentuĂ©e et chantante que notre français. Quant Ă la rime, Umberto Eco discute justement le problĂšme : il nâa dâabord connu ce poĂšme que par des traductions italiennes non rimĂ©es, et il pensait que le poĂšme-source Ă©tait en vers libre ! Ayant tentĂ© dâen donner une version rimĂ©e, il sâaperçut que le rĂ©sultat perdait la modernitĂ© rĂ©volutionnaire du poĂšme dâEliot, et donna finalement raison aux traducteurs italiens qui nâavaient pas cherchĂ© Ă respecter les rimes, assez frĂ©quentes, du poĂšme anglais. Je ne me sentirai donc guĂšre contraint de ce cĂŽtĂ©-lĂ , tout en essayant de rendre le maximum dâassonances.
123 â Respecter un principe de dĂ©sambiguĂŻsation minimale.
13Traduire, câest dâabord comprendre le signifiĂ© de lâexpression littĂ©rale du texte-source, puis chercher Ă restituer dans la langue-cible lâexpression du mĂȘme signifiĂ©. Mais dans le cas dâun texte poĂ©tique, le signifiant original (ici, le texte anglais) est volontairement ambigu. Et câest un charme de la poĂ©sie : chaque lecteur peut lui donner le sens que sa sensibilitĂ© lui prĂȘte. MĂȘme « lâauteur empirique », câest-Ă -dire Eliot, nâest pas une autoritĂ© dĂ©cisive quant au sens de son propre poĂšme. Il faut donc tĂącher de percevoir la multiplicitĂ© de sens possibles du texte source, puis, au moment de la transcription dans la langue cible, lever le moins possible les ambiguĂŻtĂ©s.
14Ici, le piĂšge est particuliĂšrement redoutable pour moi, puisque cette traduction ne sert quâĂ fixer une base que je comparerai ensuite Ă ma lecture dâun sonnet de MallarmĂ©. Je devrai donc ĂȘtre vigilant pour ne pas « mallarmiser » par avance ma propre traduction.
154 â Rendre lâintertextualitĂ©.
16Beaucoup de textes littĂ©raires font allusion Ă dâautres textes littĂ©raires. En particulier chez Eliot, dĂšs ce poĂšme, et dĂšs le titre. Or, le lecteur familier de la langue source a dĂ©jĂ plus ou moins de mal à « saisir les allusions ». Il est pratiquement exclu que le lecteur du texte traduit reconnaisse ces allusions Ă des textes de la langue source, textes quâil ne connaĂźt pas, ou quâil connaĂźt dans une traduction qui nâest pas forcĂ©ment celle que choisira le traducteur du prĂ©sent poĂšme.
17Dans ce cas, Umberto Eco nâhĂ©site pas Ă proposer au traducteur de remplacer une allusion intertextuelle de la langue source (câest-Ă -dire ici Ă un autre texte de la littĂ©rature anglaise) par une rĂ©fĂ©rence intertextuelle de la langue cible (ici une allusion Ă un texte connu en langue française).
18Dans le cas oĂč lâallusion intertextuelle renvoie Ă des textes « universels » tels que la GenĂšse, LâEcclĂ©siaste ou HĂ©siode, cela ne pose guĂšre de problĂšme, il suffit de reprendre la traduction usuelle de ces textes en français. Je dis bien « usuelle », câest-Ă -dire, dans le cas de la Bible, en Ă©vitant les traductions modernes « orientĂ©es vers la source », qui cherchent au contraire à « dĂ©payser » le lecteur, comme la nouvelle traduction de la Bible des Ă©ditions Bayard4.
19Mais, dans le cas des citations de poĂštes anglais que la critique sâest attachĂ©e Ă relever dans Prufrock5, vers quels poĂštes français devons-nous nous tourner pour ne pas trahir lâesprit du poĂšme dâEliot ? Sans doute vers des poĂštes que le jeune Eliot, qui compose The Love Song of J. Alfred Prufrock en 1910-1911, alors quâil Ă©tudie la littĂ©rature française en Sorbonne, apprend Ă apprĂ©cier. Câest-Ă -dire probablement pas MallarmĂ© (qui, Ă lâĂ©poque, restait un mystĂšre ou une escroquerie pour la Sorbonne), mais plutĂŽt Baudelaire et Verlaine. Et surtout, ces poĂštes modernistes français quâil frĂ©quente peut-ĂȘtre et lit certainement, Rue des Ecoles : Guillaume Apollinaire, Blaise CendrarsâŠ
20Câest dâailleurs frappant pour un Français lisant le poĂšme, mĂȘme en anglais : The Love Song of J. Alfred Prufrock, point de dĂ©part du modernisme poĂ©tique anglais, semble sorti du mĂȘme atelier que le modernisme « cubiste » de lâĂcole de Paris. Il est (si je puis me permettre) imbibĂ© dâAlcools et de Baudelaire. Câest donc Ă cette « modernité française» que jâemprunterai des rĂ©fĂ©rences intertextuelles, aussi proches que possible du signifiĂ© des allusions anglophiles du poĂšme dâEliot. Mais, pour les raisons que jâai dites, je mâinterdirai absolument dâintroduire, fĂ»t-ce par mĂ©garde et mĂȘme si câest tentant, une quelconque allusion Ă Mallarmé !
215 â Tenir compte de lâhorizon culturel de la traduction.
22Umberto Eco le souligne, The Love Song of J. Alfred Prufrock est le point de dĂ©part du modernisme anglais. Quelle que soit la pĂ©riode de sa traduction, il doit donc Ă la fois garder la trace de la date oĂč il a Ă©tĂ© Ă©crit, mais aussi garder un parfum « moderne » pour la pĂ©riode en laquelle il est traduit. Une pĂ©riode marquĂ©e par tous les poĂštes qui se sont succĂ©dĂ©s depuis et ont incarnĂ© la modernitĂ© dans la langue cible. Raison pour laquelle, mĂȘme si câĂ©tait possible, et mĂȘme si le texte dâEliot est le plus souvent rimĂ©, il nâest pas souhaitable dâen donner une traduction ressemblant trop Ă des vers rĂ©guliers.
23Mais allons plus loin : dans le choix mĂȘme des termes de la traduction, il nous faut tenir compte de ce quâa Ă©tĂ© la modernitĂ© poĂ©tique de la fin du XXe sicle, telle quâelle imprĂšgne aujourdâhui la langue et les oreilles du public français. Or, que lâon se tourne vers lâexpression du dĂ©sarroi mĂ©taphysique ou de la mĂ©lancolie urbaine (et de sa contrepartie habituelle, la nostalgie de la mer), le français contemporain est marquĂ© par les deux artistes qui ont le plus refaçonnĂ© notre imaginaire linguistique dans la seconde moitiĂ© du siĂšcle dernier (et je ne formule pas un jugement de valeur, mais un constat quantitatif), respectivement : Marguerite Duras et LĂ©o FerrĂ©. Cette modernitĂ©-lĂ sera plus sensible dans les derniĂšres strophes de ma traduction.
246 â Admettre des remaniements locaux et des compensations.
25Umberto Eco est, pour les traducteurs, un Ă©diteur sĂ©vĂšre, mais juste. Il sait quâĂ lâimpossible nul nâest tenu et que (toujours selon Gadamer) la traduction est une nĂ©gociation, oĂč lâon est amenĂ© Ă sacrifier lâaccessoire pour sauver lâessentiel. Et, comme dans une nĂ©gociation, ce que lâon abandonne Ă un moment donnĂ©, on peut tenter de le rĂ©cupĂ©rer Ă un autre moment. Ainsi, Umberto Eco est prĂȘt Ă admettre que lâon remanie le signifiĂ© mot Ă mot pour sauver un rythme ou une rime. Il est prĂȘt Ă admettre quâune cadence ou une rĂ©fĂ©rence intertextuelle impossible Ă rendre en tel vers puisse ĂȘtre compensĂ©e en un autre passage de la traduction du poĂšme. Bref, il accorde au traducteur des licences, dont nous userons bien volontiers.
26Explicitons cette mĂ©thode sur un « mini Prufrock », câest-Ă -dire les quatorze premiers vers.
The Love Song of J. Alfred Prufrock
Let us go then, you and I,
When the evening is spread out against the sky
Like a patient etherized upon a table ;
Let us go, through certain half-deserted streets,
The muttering retreats
Of restless nights in one-night cheap hotels
And sawdust restaurants with oyster-shells:
Streets that follow like a tedious argument
Of insidious intent
To lead you to an overwhelming questionâŠ
Oh, do not ask, "What is it?
Let us go and make our visit.
In the room the women come and go
Talking of Michelangelo.
27Le titre dâabord. DâaprĂšs Eliot lui-mĂȘme, il se construit dĂ©jĂ sur une rĂ©fĂ©rence intertextuelle : une allusion Ă The Love Song of Har Dyal de R. Kipling. Nous devons respecter cette volontĂ© dâintertextualitĂ© dans la traduction du titre. Or nous disposons justement, dans Alcools dâApollinaire, dâun poĂšme dont le titre parle de chanson et dâamour et qui, un peu comme Prufrock, commence par :
Un soir de demi-brume Ă Londres
28et se termine par :
Et des chansons pour les sirĂšnes.
29Ce poĂšme de 1903, Eliot lâa sĂ»rement lu et admirĂ©6. Il nous indique immĂ©diatement une traduction possible : La chanson de J. Alfred Prufrock, le mal-aimĂ©.
30Jâen profite pour remarquer que le texte dâEliot reste encombrĂ© dâun appareil qui, depuis les derniers poĂšmes de MallarmĂ© et en tout cas depuis Alcools et la Prose du TranssibĂ©rien, tend Ă disparaĂźtre de la poĂ©sie française : la ponctuation. NâhĂ©sitons donc pas Ă conserver et Ă rajouter des virgules, chaque fois que cela sera sĂ©mantiquement ou prosodiquement utile !
31Le premier vers, Let us go then, you and I, nous introduit immĂ©diatement au problĂšme n° 1 de la traduction de lâanglais au français : vouvoiement ou tutoiement ? LĂ , il faut Ă©videmment faire un pari sur les mondes possibles.
32Le narrateur (J. Alfred Prufrock) sâadresse Ă une personne avec qui il nâa pas encore dâintimitĂ© et que peut-ĂȘtre il cherche Ă sĂ©duire ;
33Le narrateur est déjà assez intime de la personne désignée par you pour la tutoyer ;
34You nâest autre que le lecteur, quâapostrophe le poĂšte ;
35You est le narrateur lui-mĂȘme, une autre facette de sa personnalitĂ©, sa conscience, son gĂ©nie, son destin, etc.
36Ici, les principes dâintertextualitĂ© et de dĂ©sambiguĂŻsation minimale imposent presque le tu. En effet, le vous ne serait admissible que dans lâhypothĂšse a), et encore : quand Baudelaire sâadresse dans sa tĂȘte Ă une noble passante, il la tutoie (Ă toi que jâeusse aimĂ©e, ĂŽ toi qui le savais), alors mĂȘme quâil lâaurait certainement vouvoyĂ©e sâil avait osĂ© lui parlerâŠ
37Dans les trois autres cas, la poĂ©sie française retient le tu. Câest le cas pour Lamartine Ă©voquant Elvire dans Le lac, câest le cas pour Baudelaire apostrophant lâhypocrite lecteur, mon semblable, mon frĂšre, et câest bien entendu le cas pour lâApollinaire de Zone :
Ă la fin tu es las de ce monde ancien
38Remarquons que, dans lâhorizon culturel dâaujourdâhui, et si nous faisons lâhypothĂšse, probablement exacte, que cette derniĂšre interprĂ©tation d) est la bonne, on pourrait mĂȘme aller jusquâĂ traduire: Allons-y, moi et moi, comme dans le poĂšme chantĂ© de LĂ©o FerrĂ©, Monsieur Richard, expression de la mĂ©lancolie urbaine assez proche de Prufrock, et peut-ĂȘtre le chef-dâĆuvre mĂȘme de Ferré :
Â
Les gens il conviendrait de ne les connaĂźtre que disponibles
Ă certaines heures pĂąles de la nuit[âŠ]
Et lâon se dit quâil est bien tard
Quâil est bien tard
Nous avons eu nos nuits comme ça moi et moi
AccoudĂ©s Ă ce bar devant la biĂšre allemandeâŠ
39Ce qui est intĂ©ressant chez FerrĂ©, câest que son moi et moi entretient lâambiguĂŻtĂ© inverse : le second moi est-il lui-mĂȘme, ou son ami et agent, Monsieur Richard ? Mais cette possibilitĂ© ne doit pas ĂȘtre retenue, dâabord parce que lâintertextualitĂ© de LĂ©o FerrĂ© est quand mĂȘme Ă plus dâun demi-siĂšcle dans le futur du poĂšme dâEliot, ensuite parce que ce serait justement lever lâambiguĂŻtĂ© en faveur dâune seule interprĂ©tation, la quatriĂšme.
40De la mĂȘme façon, on se gardera par exemple plus loin, dans :
The eyes that fix you in a formulated phrase,
And when I am formulated, âŠ
41de traduire le passif formulated par « calculé », ce qui serait pourtant Ă la fois littĂ©ralement correct et « moderne ». Trop dĂ©sambiguĂŻsĂ©, trop moderne : lâexpression « ĂȘtre calculĂ© (dans le regard dâune femme) » sent encore trop son 9-3 (« la meuf, elle mâa calculé »), et nous ignorons si le parler populaire, qui a Ă©chouĂ© dans les annĂ©es 1990 Ă revivifier « bouffon » et « gruger », saura imposer durablement une telle acception.
42Pour le vers Of restless nights in cheap one-night hotels (mot Ă mot : « Des nuits sans repos dans des hĂŽtels pas cher avec chambre pour la nuit »), on peut choisir de traduire en respectant le jeu sur le mot night : « Nuits sans repos dans de pauvres chambres Ă la nuit ». Mais je cĂšde au plaisir dâune rĂ©fĂ©rence intertextuelle au Voyageur dâAlcools (Ouvrez-moi cette porte oĂč je frappe en pleurantâŠ), qui « compensera » toutes les rĂ©fĂ©rences intertextuelles Ă Â Chaucer, Marvell et autres que je ne pourrai pas rendre : Des nuits sans sommeil dans des auberges tristes.
43Maintenant, les vers :
⊠an overwhelming question.
Oh, do not ask, « What is it ? »
Let us go and make our visit.
44Ici, la rime est trĂšs riche, « is-it ». Nous avons presque lâobligation de rimer. Or je ne vois pas bien comment Ă©viter de commencer par :
âŠdâune Ă©crasante question.
Oh, ne demande pas, « Laquelle ? »
45et donc il me faut une rime en elle.
46Mesurons lâensemble des mondes possibles derriĂšre le mot visit. Une visite Ă un ami mourant ? Non, la suite lĂšve lâambiguĂŻtĂ© : il sâagit dâune rĂ©ception, une party. Le poĂšme mĂ©lange toutefois les rĂ©fĂ©rences Ă une tea-party (tasse, thĂ©, petite cuillerâŠ), et Ă une cocktail party (rĂ©ception dans plusieurs salons communiquant, musique en toile de fond, longues robes traĂźnant sur les parquetsâŠ). Je ne rĂ©siste pas devant une « rĂ©fĂ©rence intertextuelle potache » Ă un texte dâEliot lui-mĂȘme, mais beaucoup plus tardif, The cocktail party, et jâose : Allons y, Ă notre cocktail.
47Enfin, nous arrivons au redoutable et célÚbre refrain :
In the room the women come and go
Talking of Michelangelo.
48LĂ encore, la rime en anglais est riche, bien au-delĂ du « o ». Câest sur lâensemble des derniers pieds quâil y a assonance entre : « comâ anâ goâ », et « Anâ Gueâ lo » avec un G dur Ă lâanglaise7. Rimons donc. Or, si nous voulons garder une traduction mot Ă mot du premier vers, « Dans la piĂšce les femmes vont et viennent », nous sommes tenus de rimer en ienne . Ici, Umberto Eco critique durement Pierre Leyris qui traduit par :
Dans la piĂšce les femmes vont et viennent
Parlant des maĂźtres de Sienne.
49Eco a parfaitement raison : remplacer Michel-Ange par Duccio, câest Ă©lever de plusieurs degrĂ©s la compĂ©tence artistique prĂȘtĂ©e Ă ces femmes du monde. Or pour lui, câest justement en ces deux vers quâEliot crucifie la vacuitĂ© de ces dames.
50Toutefois, Eco va un peu vite en besogne. Ă ce stade du poĂšme, rien nâindique que Prufrock prĂȘte Ă ces femmes, qui sont lĂ aprĂšs tout pour la mĂȘme raison que lui et sây livrent aux mĂȘmes rites sociaux, lâincapacitĂ© de se poser des question mĂ©taphysiques. Plus loin, le poĂšme (dont le titre initial Ă©tait Prufrock chez les femmes) revient en effet sur la question : « les femmes ont-elles une Ăąme ? », mais se garde bien de trancher. Comme on le verra, lâangoisse de Prufrock est que ces femmes pourraient refuser, par incapacitĂ©, par convenance, ou par mĂ©pris, de se placer sur le mĂȘme plan mĂ©taphysique que lui. Câest tout.
51Dans la traduction, et selon le principe de dĂ©sambiguĂŻsation minimale, il faut donc garder le mĂȘme ton neutre (quoique trĂšs lĂ©gĂšrement ironique) que dans le texte-source, et le mĂȘme niveau culturel prĂȘtĂ© aux femmes du monde : Michel-Ange et pas Duccio8. Et donc chercher pour le vers prĂ©cĂ©dent une rime en ange. Comme ces deux vers Ă©voquent le vain quadrille, Ă la fois spatial et cultureux, de ces femmes du monde, les mots change et Ă©change sont Ă©videmment candidats. On peut penser à « Dans la piĂšce les femmes donnent le change/ En parlant de Michel-Ange », mais ce serait lever lâambiguĂŻtĂ© dans le sens inverse, celui du divertissement pascalien.
52Remarquant enfin quâil nây a pas de virgule aprĂšs come and go, dans un texte qui surabonde en ponctuation, je dois en outre comprendre quâil y a lĂ un anglicisme, une forme progressive : they go talking, avec enjambement entre les deux vers. Je me rĂ©sous donc finalement Ă :
Dans la piÚce les femmes vont et viennent, échangent
Des propos sur Michel-Ange.
53Je nâirai pas plus loin dans mes justifications, si ce nâest pour Ă©voquer un cas oĂč jâai rendu une allusion par une autre : le vers
I know the voices dying with a dying fall
54Lâallusion de ce dying fall est bien perceptible pour un Anglais cultivĂ©, puisquâil conclut lâun des tout premiers vers de The twelth night (La nuit des rois)9. Jâai donc cherchĂ© Ă maintenir une rĂ©fĂ©rence intertextuelle au mĂȘme endroit. Cette allusion, dâailleurs trĂšs brĂšve, Ă Shakespeare Ă©tant totalement incomprĂ©hensible pour un francophone, je lâai remplacĂ©e par un soupir dâautomne verlainien : Connu ces voix assoupies qui meurent et qui dĂ©clinent.
55Voici donc ma traduction de PrufrockâŠ
La Chanson de J. Alfred Prufrock, le mal-aimé
Alors allons-y, toi et moi,
Quand le soir est contre le ciel écartelé
Comme un patient sur une table, anesthésié ;
Allons-y, par certaines rues semi désertes,
Ces murmurantes retraites
Des nuits sans repos dans les auberges tristes,
Et des restaurants Ă la sciure avec des coquilles dâhuĂźtres :
Rues qui poursuivent comme une oiseuse discussion
Avec lâinsidieuse intention
De te conduire vers une Ă©crasante questionâŠ
Oh, ne demande pas, « Laquelle ? »
Allons-y, Ă notre cocktail.
Dans la piÚce, les femmes vont et viennent, échangent
Des propos sur Michel-Ange.
Le brouillard jaune qui frotte son dos contre les vitres,
La fumée jaune qui frotte son museau sur les vitres
A glissé sa langue dans les commissures de la soirée,
Paressé sur les flaques stagnantes des caniveaux,
Laissé couler sur son dos la suie des cheminées,
Glissé par la terrasse, avec un soubresaut,
Et voyant que câĂ©tait une douce nuit dâOctobre,
Sâest enroulĂ©e sur la maison, et sâest endormie.
Et certes il y aura un temps
Pour la fumée jaune qui glisse le long des rues,
Frottant son dos contre les vitres ;
Il y aura un temps, il y aura un temps,
Pour te composer un visage à la rencontre des visages rencontrés,
Il y aura un temps pour le meurtre et un temps pour créer,
Et un temps pour tous les travaux et les jours de ces mains
Qui soulÚvent et laissent tomber une question dans ton assiette ;
Un temps pour toi et un temps pour moi,
Et encore un temps pour cent indécisions,
Et pour cent visions et cent révisions,
Avant dâaller prendre un toast et le thĂ©.
Dans la piÚce, les femmes vont et viennent, échangent
Des propos sur Michel-Ange.
Et certes il y aura un temps
Pour se demander, « Oserai-je ? » et, « Oserai-je ? »
Un temps pour sâen retourner et descendre lâescalier,
Avec une tonsure au milieu des cheveux â
[On dira : « Comme ses cheveux sâĂ©claircissent! » ]
Ma jaquette, mon col monté fermement au menton,
Ma cravate riche et modeste mais sertie dâune simple Ă©pingle â
[On dira « Mais comme ses bras, ses jambes sâamaigrissent ! »]
Oserai-je
DĂ©ranger lâunivers ?
Dans une minute il y a le temps
Pour des dĂ©cisions et rĂ©visions quâune minute rĂ©voquera.
Car je les ai tous connus dĂ©jĂ , tous connus : â
Connu les soirs et connu les matins, connu les soirées,
Pris la mesure de ma vie avec des cuillÚres à café,
Connu ces voix assoupies qui meurent et qui déclinent
DerriĂšre la musique dâune piĂšce lointaine.
Alors comment me permettrais-je ?
Et jâai connu ces yeux dĂ©jĂ , tous connus â
Ces yeux qui vous toisent dâune phrase formatĂ©e,
Et quand je suis formaté, en croix sur une épingle,
Quand je suis épinglé gigotant sur le mur,
Alors comment commencerais-je
à cracher les impasses de mes jours, de mes voies ?
Et comment me permettrais-je ?
Et jâai connu ces bras dĂ©jĂ , tous connus â
Bras embracelés et blancs et nus
[Mais sous la lampe, assombris dâun lĂ©ger duvet brun !]
Câest un parfum de robe
Qui fait que je me dérobe ?
Bras posĂ©s sur une table, ou sâenroulant dâun chĂąle,
Et alors me permettrais-je ?
Et par oĂč commencerais-je ?
. . . . . .
Dirai-je, jâai parcouru au crĂ©puscules des ruelles Ă©troites,
ObservĂ© la fumĂ©e qui sâĂ©lĂšve des pipes
Dâhommes solitaires en bras de chemise, penchĂ©s aux fenĂȘtres ?âŠ
Jâaurais du ĂȘtre une paire de pinces Ă dĂ©couper
Me sabordant par les étages des mers silencieuses.
. . . . . .
Et lâaprĂšs-midi, le soir dort si paisiblement !
Lissé par de longs doigts,
Endormi⊠fatigué⊠ou alors fait semblant,
ĂtirĂ© sur le sol, ici, chez toi et moi.
Devrais-je, aprÚs le thé, les gùteaux, les sorbets,
Avoir la force de forcer la crise de lâinstant ?
Mais quoique jâaie pleurĂ© et jeĂ»nĂ©, pleurĂ© et priĂ©,
Quoique jâaie vu ma tĂȘte [lĂ©gĂšrement tournĂ©e chauve] apportĂ©e sur un plateau,
Je ne suis pas prophĂšte â et câest pas grande affaire ;
Jâai vu le temps de ma grandeur vaciller,
Et jâai vu lâĂ©ternel Majordome prendre mon manteau, et ricaner,
Et bref, jâai eu peur.
Et çâaurait-il valu la peine, aprĂšs tout,
AprÚs les tasses, la marmelade, le thé,
Parmi la porcelaine, parmi des phrases de toi et moi,
Câaurait-il valu le coup,
Dâavoir crachĂ© le morceau, dans un sourire,
Dâavoir comprimĂ© lâunivers dans une bille
Pour la rouler vers quelque écrasante question,
De dire : « Je suis Lazare, revenu des morts,
Revenu tout vous expliquer, je vais tout vous expliquer» â
Si lâune dâelles, ajustant un coussin sous sa tĂȘte,
Devait dire : « Ce nâest pas ce que jâattendais.
Ce nâest pas ça, du tout. »
Et çâaurait-il valu la peine, aprĂšs tout,
Ăâaurait-il valu le coup,
AprÚs les soleils couchants, les portes cochÚres et les rues éclaboussées,
AprÚs les romans, les tasses de thé, aprÚs les longues robes traßnant sur les planchers,
AprĂšs tout ça, et tellement plus ? â
Impossible de dire ce que jâai juste Ă dire !
Mais mĂȘme si une lanterne magique projetait mes nerfs en rĂ©seau sur un Ă©cran :
Ăâaurait-il valu le coup
Si lâune dâelles, ajustant un coussin ou rejetant son chĂąle,
Et se tournant vers la fenĂȘtre, devait dire :
« Ce nâest pas ça du tout,
Ce nâest pas ce que jâattendais, du tout »
. . . . . .
Non ! je ne suis pas le Prince Hamlet, et nâentendais pas lâĂȘtre,
Suis chevalier servant, un qui sert,
Fait avancer lâaction, ouvre une scĂšne ou deux,
Avise le prince ; sans doute, un outil facile,
DĂ©fĂ©rent, heureux dâĂȘtre utile,
Politique, prudent, et méticuleux,
Plein de hautes sentences, mais un peu creux ;
Parfois, certes, presque ridicule â
Presque, parfois, le Fou.
Je deviens vieux⊠Je deviens vieuxâŠ
Je dois retrousser le bas de mes pantalons.
Vais-je me faire la raie Ă lâarriĂšre ? Oserai-je manger une pĂȘche ?
Je vais mettre des pantalons de flanelle blanche, et me promener sur la plage.
Jâai entendu chanter les sirĂšnes, lâune Ă lâautre.
Je ne crois pas quâelle chanteraient pour moi.
Je les ai vues chevaucher les vagues vers le large
Peignant les blancs cheveux des vagues giflées de vent
Quand le vent souffle sur lâocĂ©an noir et blanc.
Nous avons langui aux chambres de la mer
PrĂšs dâondines ourlĂ©es dâalgues rouges et marron
Quand des voix humaines nous éveillent, et nous sombrons.

