À travers la littérature de jeunesse hispanique : découverte, apprentissage et pédagogie
1L’enfance et l’adolescence sont par définition deux périodes de la vie orientées vers l’acquisition et de capacités et de savoirs conçus comme un bagage indispensable à la vie adulte au sein de la société. C’est justement la notion d’apprentissage dans son sens le plus ample qui est au cœur de cet ouvrage, produit de journées d’études d’un groupe de chercheurs de l’Université de Toulouse-Le-Mirail qui se consacre à l’étude de la littérature de jeunesse de langue espagnole. L’originalité de la démarche tient dans le fait que la littérature de jeunesse est ici appréhendée dans une double optique : celle de l’institution scolaire, lieu de pouvoir et de modélisation, qui se l’approprie à des fins pédagogiques, mais également celle, plus ample, de l’apprentissage de la vie comme parcours initiatique qui mènerait l’enfant de l’ingénuité de la jeunesse à la prise de conscience des réalités quotidiennes. L’ensemble de ces textes, qui tournent autour de l’une ou l’autre de ces perspectives, est divisé en trois parties aux thématiques complémentaires : la première envisage l’aspect didactique de certaines productions espagnoles et latino-américaines, les deux suivantes se penchent sur le modèle masculin, puis sur le modèle féminin dans la littérature espagnole proposée à la jeunesse, qu’elle ait été expressément conçue pour elle ou « récupérée » ensuite comme particulièrement bien adaptée à un lectorat ou à un public juvénile.
2Le premier article, écrit par Solange Hibbs-Lissorgues, analyse le succès rencontré dans les milieux catholiques espagnols par les ouvrages du chanoine allemand Christophe Von Schmid entre 1850 et 1950, littérature à visée morale et édifiante très vite traduite en espagnol. Après avoir présenté la vie et l’œuvre de cette figure de proue de la littérature pour la jeunesse, l’auteur montre les raisons de son succès par une véritable adéquation à son lectorat, et insiste sur la mise en scène de découvertes existentielles et de parcours initiatiques dans plusieurs des récits en question. Ensuite Carla Fernandes présente de façon exhaustive l’état de la littérature de jeunesse au Paraguay, puis s’attarde sur deux contes d’apprentissage destinés aux enfants et écrits par l’écrivain Augusto Roa Bastos. Dans le troisième article, Magali Kabous s’attache à deux figures créées par Juan Padrón et devenues emblématiques des production pour la jeunesse à Cuba,: d’une part le très didactique Elpidio Valdés, personnage de BD, puis de films d’animation, combattant de la guerre d’indépendance, image du cubain héroïque qui a su lutter pour son pays, d’autre part le jeune héros du film Vampiros en La Habana qui permet au réalisateur de mettre en valeur, avec beaucoup d’humour, l’idiosyncrasie cubaine. Enfin Christine Pérès et Vida Zabraniecki présentent un exemple de modification d’un conte espagnol connu, pour l’intégrer à un projet pédagogique dans une classe du primaire.
3La deuxième partie, tout orientĂ©e sur le modèle masculin, commence par un article fort intĂ©ressant oĂą Michel Moner s’interroge sur la structure externe du Lazarillo de Tormes et recherche ce qui, dans les tribulations du hĂ©ros enfant puis adolescent, peut s’apparenter Ă un parcours initiatique. Ce faisant, l’auteur offre un point de vue original sur la dĂ©marche ternaire de cette incontournable Ĺ“uvre anonyme du XVI° siècle espagnol, et met en relief l’importance de sa composante ludique, mĂ©lange de duplicitĂ© et de faux-semblants. Dans l’article suivant, Claude Chauchadis analyse le choix de romances utilisĂ©s par le pĂ©dagogue Adolfo MaĂllo dans les manuels de lecture qu’il a publiĂ©s pour l’école primaire entre 1943 et 1964. L’auteur insiste sur le fait que ces poèmes, issus de la plus ancienne tradition populaire espagnole, ont Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ©s pour promouvoir des valeurs viriles de courage et de loyautĂ© qui correspondaient parfaitement au projet pĂ©dagogique de la pĂ©riode franquiste. Dans le troisième article, Jacques BallestĂ©, après avoir expliquĂ© en quoi les idĂ©es pĂ©dagogiques du penseur et romancier espagnol Braulio Foz (1791-1865) Ă©taient très novatrices pour son temps, montre comment elles ont Ă©tĂ© mises en application dans La Vida de Pedro Saputo, roman d’apprentissage qui relate la vie, de la naissance Ă l’entrĂ©e dans l’âge adulte, d’un hĂ©ros hors du commun tirĂ© du foklore aragonais, et en fait un modèle Ă suivre. Enfin, Carmen Bouguen clĂ´t cette deuxième partie en prĂ©sentant le très actuel protagoniste de la sĂ©rie des Manolito Gafotas, d’Elvira Lindo, dans son environnement socio-familial.
4La troisième partie commence par un article de CĂ©cile Iglesias que l’on peut considĂ©rer comme symĂ©trique de celui de Claude Chauchadis. En effet, elle explore, elle aussi, les romances en tant qu’outil de transmission de certaines valeurs, mais il s’agit lĂ de valeurs fĂ©minines qui se transmettent de mère en fille, dans un cadre rural et non plus scolaire, soit directement Ă l’intĂ©rieur de la famille, soit par l’intermĂ©diaire de la littĂ©rature de colportage. L’auteur met en relief les très nombreux thèmes traditionnels fĂ©minins que peuvent ĂŞtre le mariage, l’honneur, la maternitĂ©, mais aussi la malmariĂ©e, la sĂ©duction ou l’infidĂ©litĂ©, et s’applique Ă montrer que le romance est toujours un genre vivant, extrĂŞmement mallĂ©able, ce qui fait sa grande richesse. Le deuxième article, d’Ana Vigne-Pacheco et Christine Silanes-Navas, aurait sans doute Ă©tĂ© mieux placĂ© dans la première partie car il dĂ©laisse le modèle fĂ©minin pour s’intĂ©resser Ă deux grands fabulistes espagnols du XVIII° siècle, Tomás de Iriarte et FĂ©lix de Samaniego, dont les textes ont Ă©tĂ© largement utilisĂ©s Ă des fins didactiques. Elles soulignent le fait que si les fables de Samaniego ont bien Ă©tĂ© Ă©crites dans un but pĂ©dagogique, il n’en est rien pour celles d’Iriarte qui Ă©taient plutĂ´t destinĂ©es Ă un lectorat adulte. On revient ensuite au modèle fĂ©minin avec l’article de Marie Franco qui Ă©voque l’écrivain Elena FortĂşn, crĂ©atrice d’une figure de petite fille, Celia, qui grandira au fil des annĂ©es en subissant l’influence du dramatique contexte historique de l’époque (1929-1944) : vellĂ©itĂ©s d’émancipation fĂ©minine, engagement politique, guerre, exil… L’apprentissage de la vie de cette jeune hĂ©roĂŻne — dont les aventures Ă©taient vraiment destinĂ©es Ă un lectorat enfantin, puis juvĂ©nile — passe par la prise de conscience de la rĂ©alitĂ© du monde adulte dans ce qu’il a de plus terrible, loin des rĂŞves et des promesses de l’enfance. Enfin, Anne Paoli analyse un conte pour enfants de Carmen MartĂn Gaite, «El castillo de las tres murallas», selon le schĂ©ma Ă©tabli par Vladimir Propp, pour dĂ©gager les Ă©lĂ©ments caractĂ©ristiques de l’imaginaire de C. MartĂn Gaite : l’importance des contes et des rĂŞves, la façon de les interprĂŞter, la place du rĂ©cit dans le rĂ©cit, et surtout son attachement Ă l’idĂ©e de lutte contre un destin imposĂ©, visible notamment dans l’élaboration de ses personnages fĂ©minins.
5Curieusement cet ouvrage, en principe consacré à la littérature de jeunesse de langue espagnole, se termine par un article « hors jeu » de Marie-Hélène Inglin-Routisseau qui envisage la très anglaise Alice de Lewis Carroll en insistant sur la cruauté et le sadisme intellectualisés de cette œuvre, et sur sa postérité de perversion chez les surréalistes français.
6L’originalité de ce livre est dûe à la multiplicité des points de vue développés autour d’une thématique qui semble vraiment fédératrice mais permet, en réalité de l’aborder selon des perspectives très variées. Le lecteur parcourt ainsi les époques, du XVI° au XXI°, les pays (Cuba, l’Espagne, le Paraguay), les genres : littérature, BD ou cinéma, les lectorats, enfantin, juvénile ou adulte, et passe du strictement pédagogique à la transmission familiale, ou à l’étude proprement universitaire d’un inépuisable chef d’œuvre comme le Lazarillo de Tormes. En établissant des liens entre savoirs, pouvoirs et apprentissages, les coordinateurs de cet ouvrage donnent de l’ampleur à l’étude de la littérature de jeunesse, et montrent que sa richesse vient essentiellement du dépassement de ses «incertaines frontières»1.

