Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 9, numéro 2
Julia Peslier

Lire sur Ă©coute, avec P. Szendy. Pour une audiocritique de l’inquiĂ©tude

Peter Szendy, Sur Ă©coute. EsthĂ©tique de l’espionnage, Paris, « Paradoxe », Aux Ă©ditions de Minuit, 2007.

1Le Docteur Mabuse comme figure de proue in abstentia pour une histoire d’écoute, la tonalitĂ© est d’emblĂ©e donnĂ©e. Avec le gĂ©nie et le crime pour clĂ©s, l’inquiĂ©tude comme portĂ©e, on lira les variations d’une esthĂ©tique de l’espionnage Ă  l’école d’un maĂźtre de l’hypnose et de la surveillance Ă  distance. Entrons ensemble dans l’essai par l’exergue :

« DĂšs qu’il se sent surveillĂ© (beobachtet, observĂ©), il se met Ă  chanter. »

2Il, c’est Hofmeister, l’indic, personnage menacĂ© et pourchassĂ© par la bande du Docteur sur lequel s’ouvre le Testament de 1933. L’Ɠil effrayant de Mabuse hante ce tĂ©moin, entrĂ© dans la folie sous l’effet dĂ©vastateur d’une trop grande terreur – il a l’esprit mĂ©dusĂ©, mabusĂ© voudrait-on dire. Ce qu’il chante ? « Gloria ! Gloria ! », autant de gĂ©missements craintifs poussĂ©s la voix fĂȘlĂ©e, Ă  la 42e minute du film. Son psychiatre ajoute Ă  l’intention du policier Lohman, venu interroger cet ancien homme de main : « Et quand il se croit seul, il vous demande. » L’homme de la police s’exclame alors : « Je voudrais tenir celui qui est responsable de la folie de cet homme ». À ce plan qui place l’enquĂȘte sur la piste de la cible politique, le dĂ©tenteur d’une responsabilitĂ© Ă  mettre en procĂšs, Lang monte ensuite l’image d’un « Mabuse Ă  l’asile, griffonnant ses ordres monstrueux » (Lotte Eisner, L’Écran dĂ©moniaque, p. 229).

3Et pourtant, Szendy centre Ă  dessein sur l’homme inquiĂ©tĂ©, un personnage secondaire parmi d’autres, une certaine instance du lecteur, et non sur l’inquiĂ©teur en personne, le hĂ©ros Ă©ponyme de la trilogie de Lang. C’est cet espion malhabile, dĂ©couvert et captĂ© par la camĂ©ra, qui paye Ă  grands frais les coĂ»ts de l’espionnage Ă  grande Ă©chelle. C’est lui qui nous figure, nous autres lecteurs, au point qu’il nomme pour nous quelque chose d’une folie, une sensation certaine d’ĂȘtre observĂ©s et mis en danger, une traque compulsive, Ă  l’Ɠuvre dans la bibliothĂšque mĂȘme — « Je ferme ma porte Ă  clĂ© et je me replonge dans ma lecture » (P. Szendy, Sur Ă©coute, p. 14). Se sentant maladivement surveillĂ©, il se replie dans sa psychĂ©, s’invente veilleur ou guetteur et bĂątit sa propre cage, la prison d’un guet de tous les instants. Pour l’essayiste, choisir un tel monstre fĂ©condĂ© du premier comme ce qui (tĂ©lĂ©)guide la rĂ©flexion et la meut vers le chant de l’inquiĂ©tude, c’est lier, tout ensemble, Ă  travers l’infime grĂ©sillement d’une conscience perdue dans une sociĂ©tĂ© humaine, qui, une angoisse sans nom, qui, un aguet, qui, une prĂ©sence menaçante, qui, le risque de l’autisme. Il sera donc question du sujet, de sa dissĂ©mination et de sa prĂ©servation possibles, sujet hĂ©ritĂ© de Kafka, qui se tapit dans le souterrain et dans toutes sortes de passages peuplĂ©s de fantĂŽmes chuchotants et de murmures chers au cinĂ©ma expressionniste allemand :  

Suis-je écouté ?

Est-ce qu’on m’entend, est-ce qu’on me capte, est-ce qu’on m’épie quand je parle, quand je confie des secrets, quand je livre une pensĂ©e ou une opinion ?

Mais non, me dis-je en me raisonnant, quel motif aurait-on de me surveiller ainsi ? Il n’y a rien, n’est-ce pas, qui puisse me porter Ă  croire que je serais sur Ă©coute ? (ibid., p. 13)

4Les dispositifs sont au centre du propos, des champs de manipulations aux Ă©chiquiers de stratĂšges, tout vaudra pour se mettre Ă  l’affĂ»t d’un pouvoir suprĂȘme. Tel est le programme que P. Szendy se donne : des Ɠuvres et manƓuvres de tĂ©lĂ©surveillance dans les sociĂ©tĂ©s d’archives, capitalistes et individualistes, des corp(u)s modernes, appareillĂ©s et machinĂ©s pour reprendre les distinctions que travaille Anne Bourse1, dans la parentĂ© des problĂ©matiques qui servent de  terreau Ă  ses diffĂ©rents essais2.

Les espions Ă©coutent. Ils regardent aussi, certes, pour surveiller. Mais une part majeure de leur activitĂ© est auditive. Comme l’écrit l’un des commentateurs de L’Art de la Guerre, un certain Kia Lin : « Une armĂ©e sans espions est comme un homme [
] sans oreilles. » (ibid., p. 23)

5Dans cette « Petite histoire des Grandes Oreilles », Bentham est Ă  l’honneur. Ses projets de « panacoustique » prennent une place centrale, dĂ©cisive et architecturale, de mĂȘme que ses plans panoptiques commandaient l’instigation d’une prison par l’inquisition d’un regard tout puissant, une Inspection House (1787) que Foucault avait fondamentalement commentĂ©e dans l’essai Surveiller et punir. De cette « longue histoire, une vaste gĂ©nĂ©alogie qui se prolonge et se ramifie jusqu’à aujourd’hui », Szendy se propose d’en prĂ©senter « quelques moments singuliers » (ibid., p. 33), des oreilles de Denys, de la grotte, prison et lieu d’écoute de Swinburne et de l’échotectonique du pĂšre jĂ©suite Kircher aux oreilles de Dionysos.

6Comme toute guerre, l’écoute est affaire de langage : parler plusieurs langues pour mieux informer son offensive, Ă©pier les mots de l’entente et de l’intelligence, qu’elle soit connivence et double sens ou dĂ©chiffrement des conversations cryptĂ©es. Elle est en cela une question proprement comparatiste et plurilingue. On apprend Ă  capter les jeux de cette audiocritique en plusieurs langues, de l’Hamlet overhearing au pervers perce-oreille de Joyce, le « Earwicker », mot-valise forgĂ© par Joyce, sur lequel Szendy s’attarde :

La surĂ©coute, en ce sens, serait indissociable de la prĂ©sence de tĂ©lĂ©technologies auditives qui non seulement admettent une distance potentiellement infinie entre l’écouteur et l’écoutĂ©, mais sont aussi, le plus souvent, couplĂ©es Ă  un instrument d’archivage photographique.

Il y a lĂ  deux traits que James Joyce avait rassemblĂ©s dans l’une des principales figures de Finnegans Wake : Earwicker, dont le nom est une sorte de tĂ©lescopage entre « pervers » (wicked), « perce-oreille » (earwig) et « espionnage » (earwigging). « Earwicker », Ă©crit en effet Joyce (et je traduis comme je peux), « cet esprit-schĂšme, cette oreille paradigmatique, rĂ©ceptorĂ©tentive comme celle de Dionysos  » (Earwicker, that patternmind, that paradigmatic ear, receptoretentive as his of Dionysius ; je souligne). Earwicker est ainsi dotĂ© d’une facultĂ© de rĂ©ception et de rĂ©tention grĂące Ă  laquelle il peut compiler « une longue liste » de « tous les noms injurieux dont on l’avait affublé ». L’espion Earwicker pourrait donc servir d’emblĂšme Ă  cette surĂ©coute oĂč la rĂ©ception Ă  distance est aussi, d’emblĂ©e, rĂ©ception archivĂ©e. (ibid., p. 30-31)

7L’enquĂȘte se produit dans une polyphonie lexicale, une collecte polyglotte et pluridisciplinaire de ce qui dit l’écoute et la surveillance, opĂ©rant un glissement symbolique en passant des noms communs aux noms propres, des objets aux figures paradigmatiques : Écho et Narcisse, OrphĂ©e et Eurydice, Figaro et Suzanne, le Comte et la Comtesse Ă©piĂ©s par Cherubin. Leurs figures viennent accroĂźtre les dramatis personae de l’écoute critique :

Figaro, Suzanne, le Comte, la Comtesse, Cherubino
 : tous sont aux Ă©coutes, tous surĂ©coutent. En les Ă©piant Ă  mon tour, je me demande : quel est l’ñge de leurs oreilles, qui semblent Ă  la fois si proches et si distantes de celles des surveillants de Bentham ?

Cherubino est un jeune page, tandis que le Comte apparaĂźt plutĂŽt comme un vieux rouĂ©. Mais peu m’importe l’ñge diĂ©gĂ©tique des personnages, tel que l’intrigue du livret le raconte. Je voudrais plutĂŽt les situer, ces porteurs d’oreilles fictives et pourtant si prĂ©sentes aux miennes, je voudrais les inscrire dans une stratigraphie archĂ©ologique, dans une gĂ©nĂ©alogie des Ă©coutes depuis ce que Nietzsche a dĂ©crit comme le « plus long de tous les Ăąges humains », Ă  savoir celui de la frayeur de la proie qui se terre ». (ibid., « Les Âges de la peur », p. 47)

8Histoire aussi animale que souterraine, une gĂ©nĂ©alogie des taupes (qu’il dessine Ă  partir de la nouvelle de Kafka Le Terrier) et de leurs « grandes oreilles » vient Ă©tayer l’édifice de pensĂ©e bĂąti par Szendy : celui oĂč « l’écoute se retrouve finalement sur Ă©coute, exposĂ©e elle-mĂȘme Ă  ĂȘtre entendue, ainsi qu’elle se l’avoue non sans rĂ©ticences et dĂ©nĂ©gations » (ibid., p. 78).

9Il y a des maladies de l’écoute, des douleurs fantĂŽmes et des hallucinations auditives, des pathologies de la surveillance – sur le mode mineur, c’est l’histoire d’une certaine folie que Szendy esquisse. HantĂ©e d’esprits et d’échos incertains, qui sussurent dans l’ombre des rumeurs lancinantes, elle en revient Ă  la dĂ©finition donnĂ©e par Nietzsche comme « art de la nuit et de la pĂ©nombre » (ibid., p. 47) et elle investit les Ă©crans noirs, notamment le cinĂ©ma expressionniste et ses hĂ©ritiers, pasticheurs ou continuateurs assidus (voir les pages consacrĂ©es Ă  De Palma).

10Il y a aussi les accidents de transmission, le grĂ©sillement et les brouillages qui vont Ă©paissir et complexifier notre travail d’écoute. La multiplication des ondes s’accentue dangereusement, jusqu’au point-limite d’une magnĂ©tisation de la pensĂ©e, d’une obsession compulsive qu’on pourrait nommer le symptĂŽme de l’indic Hofmeister3. Il y a brisure, lacune et rupture du fil d’intelligence : Ă  force de se tapir et d’écouter dans la pĂ©nombre, l’auditeur devient Ă  soi seul une chambre d’échos enclose dans un autisme sĂ©vĂšre. Nulle transmission ne vient alors tisser un fil entre l’auditeur et l’investigateur de son supplice, entre le personnage inquiĂ©tĂ© et celui qui enquĂȘte. Szendy signale ainsi l’existence des testaments qui Ă©chouent dans leur mission – leur transfert de donnĂ©es. Ce sont lĂ  tout ensemble « la dĂ©chirure dans le rĂ©seau, l’accroc dans la trame, le moment oĂč ça raccroche. « (ibid, p. 111)

11On songe avec effroi en lisant ces paradigmes de la taupe et du limier Ă  l’écrivain hongrois PĂ©ter EsterhĂĄzy qui, dans Revu et corrigĂ©, recopie et rend public le scandale paternel qu’il vient de dĂ©couvrir – son pĂšre a Ă©tĂ© agent secret, taupe, selon les mots de Szendy, lors mĂȘme qu’il vient d’en faire un Ă©loge flagrant dans son prĂ©cĂ©dent opus Harmonia CƓlestis4.

12Serein et « suffisant » (selon ses propres termes) face au conservateur lorsqu’il s’informe un peu naĂŻvement de l’existence Ă©ventuelle d’un dossier le concernant, l’écrivain raconte combien l’entreprise se rĂ©vĂšle Ă©prouvante et vertigineuse, quand, de fait, un tel dossier est mis au jour :

Dans ce petit geste, je ne sais pourquoi, il y avait quelque chose d’effrayant. C’est un dossier de travail, le dossier d’un agent, un agent, il a poussĂ© un soupir Ă©trangement profond, comme si l’existence des agents reprĂ©sentait pour lui une souffrance toute personnelle : ce sont les rapports d’un agent.

Pourquoi lambiner autant ? me suis-je dit, j’en ai marre de ces hommes adultes et coincĂ©s, pourquoi ne peut-on pas parler comme des gens normaux, et j’ai ouvert le dossier.

J’ai immĂ©diatement compris de quoi il s’agissait.

Ce que j’ai vu n’est pas croyable. J’ai aussitĂŽt appuyĂ© ma main sur le bureau, parce qu’elle commençait Ă  trembler. Que dois-je faire ? comme si c’était un rĂȘve. Je vais tomber dans les pommes et ça rĂ©soudra tout. Ou je saute par la fenĂȘtre fermĂ©e et je me sauve. AussitĂŽt, j’ai fait semblant de me dominer (comme tant de fois depuis), je l’ai remerciĂ© de sa confiance, puis je lui ai dit que je voulais alors lire tout cela. A quoi il a rĂ©pondu en gros qu’il l’avait dĂ©jĂ  lu et que je ne devais avoir aucun apprĂ©hension, ce dossier faisait partie des meilleurs, quelque chose comme ça. J’ai voulu disparaĂźtre, pour que personne ne puisse regarder mon visage en cet instant. (ibid., p. 19)

13Il y a ainsi des complications de familles de mĂȘme qu’il y a des complications de textes. Des petites histoires de non-dits qui sont astreintes Ă  une longue gĂ©nĂ©alogie des gestes inaudibles, ceux qu’on peine Ă  entendre, qu’on distingue et apprĂ©hende avec difficultĂ© parce qu’il questionne la part la plus intime de notre entendement. L’écrivain relit et retourne au passĂ©. Il confronte les faits et gestes Ă©piĂ©s, date Ă  date, avec son souvenir d’enfant.
Dans un dispositif typographique remarquable, il « revoit et corrige », c’est-Ă -dire qu’il comble de sa critique virulente et mouvante (notĂ©e Ă  l’encre noire) le mutisme laconique et pourtant si dangereusement bavard qui caractĂ©rise la prose issue des entretiens secrets (notĂ©e Ă  l’encre rouge).

14Mots choisis, les termes par lequels l’écrivain fait le conte de sa lecture sous contrĂŽle font un Ă©cho cruel Ă  la rĂ©flexion de Peter Szendy, dĂ©crivant une posture Ă©piĂ©e, menacĂ©e par l’auto-censure et par le moindre regard extĂ©rieur :

« [extrait du rapport que lit l’écrivain] “Jusqu’à ce jour, nos agents ont proposĂ© d’inscrire 18 noms sur la liste des Interdits et ont demandĂ© le surveillage de 4 personnes.”

« Le surveillage. Mot singulier. Je vois des noms familiers. » (ibid., p. 43)

« En cet instant (onze heures et quart) un conservateur trĂšs avenant s’approche de moi, en fait il me salue. En s’éloignant il semble dĂ©signer ou dĂ©biner (camĂ©ro vidĂ©o !) les textes de Papa : C’est mieux ainsi
 Je fulmine intĂ©rieurement. Qu’est-ce qui est mieux que quoi ?! Je ne le comprends mĂȘme pas. Le mille-pattes, au moment oĂč il perd sa milliĂšme patte, perd le sens de l’ouĂŻe. » (ibid., p. 44)

« Je fonds en larmes, en secret et à plusieurs reprises. Je le signale seulement (caméra vidéo) ; sans y attribuer de valeur. » (ibid., p. 45)

« J’ai l’impression que M. [l’un des conservateurs] Ă©pie comment je gĂšre la situation. [
] Il se peut qu’il soit simplement ami de la littĂ©rature. Ou qu’il ne m’épie pas du tout et que je dĂ©lire simplement. » (ibid., p. 54-55)

« En Ă©crivant CsanĂĄdi [nom d’agent donnĂ© Ă  son pĂšre], j’ai pensĂ© brusquement : j’écris des rapports moi aussi. Un rapport sur cinq souris. Un rapport sur l’homme. C’est trop. — Badaboum, c’est aussi son mot Ă  lui. » (ibid., p. 59)

15Nous sommes entrĂ©s dans l’ùre des « sociĂ©tĂ©s de contrĂŽle » (Deleuze) et celles des rapports, oĂč l’écrivain devient soudain comptable des hommes Ă  l’aune des agents d’espionnage qui consignent minutieusement les faits et gestes de leurs « relations » Ă  des fins mystĂ©rieuses.

16ExĂ©cutant les rapports de son pĂšre, qu’il recopie et ce faisant enregistre – met en registre, consigne, collectionne, publie et auditionne aux sens juridique mais aussi acoustique et bibliothĂ©conomique du terme5, EsterhĂĄzy confirme les termes de Szendy à propos d’« une Ɠuvre qui se surĂ©couterait, dans et par cette place d’auditeur qu’elle situe dans une juste distance » (Szendy, ibid., p. 60). La prison devient alors toute intĂ©rieure, l’écriture rendue dans un enclos oĂč nul ne peut entrer et sortir impunĂ©ment :

Je suis calfeutrĂ© dans ma chambre, dans la piĂšce voisine, il y a un dĂ©jeuner dominical en famille, mon beau-pĂšre est lĂ  avec tous les enfants, y compris les « grands », mais je n’arrive pas Ă  quitter ma chambre, je ne peux pas en sortir et y entrer facilement. (PĂ©ter EsterhĂĄzy, ibid., p.53)

17L’essai de Peter Szendy est un effet de reprise sur des champs qui le prĂ©occupent depuis maintenant plusieurs annĂ©es. Il s’intĂ©resse ici Ă  la multiplication des foyers et des points d’écoute (d’aprĂšs les travaux de Michel Chion), ainsi qu’à la politique d’écoute dĂ©veloppĂ©e par FurtwĂ€ngler (Ă  partir de Bach), Ă  travers le dispositif de tĂ©lĂ©surveillance panoptique prĂ©sent de façon exemplaire dans le film Phantom of the Paradise, un Faust opĂ©ra rock. Il en vient alors Ă  dĂ©finir un nouveau glissement, celui du fantĂŽme au fantasme d’écoute. Tel un autre franchissement des seuils sensoriels, « du surcroĂźt d’yeux » au surcroĂźt d’oreilles, l’essayiste repart de Freud et de la scĂšne du voyeur pour interroger une transposition possible dans le champ de la tĂ©lĂ©coute :  

Je ne puis m’empĂȘcher de songer aussi Ă  ce que Freud, parallĂšlement Ă  ce qu’il avait identifiĂ© comme scĂšne primitive — et qui est de nature essentiellement visuelle ou scopique —, dĂ©finissait comme le « fantasme d’écoute ». Parlant d’une patiente qui croyait rĂ©guliĂšrement entendre un bruit lorsqu’elle se retrouvait au lit avec son amant (elle s’imaginait donc surveillĂ©e et surĂ©coutĂ©e), Freud notait ainsi :

« ce bruit est [
] nĂ©cessairement requis par le fantasme d’écoute et il rĂ©pĂšte ou bien le bruit par lequel se trahit le commerce des parents, ou bien celui par lequel l’enfant Ă  l’écoute risque de se trahir. » [passage soulignĂ© par Peter Szendy]

Ou bien, ou bien : le fantasme d’écoute Ă©tant ici sa menace dans les deux sens ; son danger rayonne des deux cĂŽtĂ©s : vers la scĂšne Ă  surprendre, mais aussi vers l’écouteur. Cette moindre dissymĂ©trie au regard du voir, c’est-Ă -dire cette moindre protection de l’écoute an tant que lieu secret d’oĂč Ă©pier, serait-elle Ă  rapprocher d’une lacune lexicale notable : Ă  savoir que, pour le mot voyeur, il semble n’exister aucun Ă©quivalent auditif ? (Peter Szendy, op. cit., p. 39)

18Affaire de contamination et de propagation entre les gĂ©nĂ©alogies, on ne s’étonnera plus qu’il faille aussi explorer les zones frontiĂšres de transmission entre les vivants et les morts, ces cartographies incertaines de la mĂ©moire. S’essayer Ă  tracer les lignes et les voix d’une histoire de l’écoute c’est alors apprendre Ă  ausculter les fantĂŽmes. Ausculter – le terme est mĂ©dical, c’est « procĂ©der Ă  l'examen clinique qui consiste Ă  percevoir auditivement (par contact direct avec le malade, ou par l'intermĂ©diaire d'instruments) les vibrations intĂ©rieures produites par les organes en fonction (surtout poumons et cƓur). » (source : ATLIF) AppliquĂ© Ă  une ombre, le geste devient compliquĂ©. Faust, cependant, en littĂ©rature, Ă  l’opĂ©ra comme au cinĂ©ma, est une cohue fantomatique bien palpable, audible et discernable, selon le corpus qu’on lui prĂȘte. Il est le composĂ© savant de citations sĂ©rieuses et parodiques, d’emprunts et de propos dĂ©tournĂ©s, celui qui est mu par l’inquiĂ©tude de l’Ɠuvre Ă  produire et qui sera inquiĂ©tĂ© sur cette voie par les ironiques reprises du diable (qui sont autant de mĂ©prises fĂ©condes de sens et d’équivoque). Et c’est en cela qu’il devient une si redoutable chambre d’échos, oĂč rĂ©sonnent Ă  Ă©galitĂ© les citations spectrales des autoritĂ©s (la pensĂ©e des morts qu’il rumine) et les cris d’une Gretchen suppliciĂ©e paradoxe de cinĂ©ma muet chez Murnau6 (la parole d’une vivante qui le rĂ©veille).

19Dans une lecture dĂ©cisive du Faust de Pessoa, Patrick Quillier propose la notion d’acroamatique (qu’il tire des Nouveaux Essais sur l’entendement de Leibniz) afin de mieux saisir la pensĂ©e faustienne, dans son rapport Ă  la citation, Ă  la fragmentation et Ă  la formulation. PrĂ©cisant l’origine du terme, il note :

Je souhaite redonner au mot acroamatique toute la plĂ©nitude de son sens grec : cette tentative d’audiocritique doit bel et bien pouvoir ĂȘtre nommĂ©e mĂ©thode acroamatique dans la mesure oĂč elle privilĂ©gie l’oreille comme instance centrale de l’expĂ©rience littĂ©raire, chez l’écrivain comme chez son lecteur. 7

20On lira dans cet essai de Peter Szendy sur la tĂ©lĂ©coute, en Ă©cho en quelque sorte Ă  cette proposition de Patrick Quillier, une autre mĂ©thode fondĂ©e sur les sens comme les centres possibles d’une expĂ©rience et d’une esthĂ©tique oĂč, cette fois, l’optique, l’acoustique, la diction et leurs jeux changeants de dispositifs, viennent questionner ce rapport de la pensĂ©e Ă  la pensĂ©e.

21Essai d’une audiocritique vigilante et rigoureuse, la lecture devient un suspicieux studio d’enregistrement : elle rĂ©vise, se mĂ©fie, rĂ©auditionne les paroles captieuses et captivantes des fantĂŽmes afin de les serrer au plus prĂšs de leur murmure. TracĂ©e de façon suggestive, c’est une nouvelle configuration de sa pensĂ©e, Ă  visĂ©e panoptique, d’une certaine histoire de la littĂ©rature, de la musique, du cinĂ©ma et des arts visuels de notre temps (entendu au sens large). Parcours en faveur de la diversitĂ© artistique du XVIIIe au XXe, Szendy apporte une piĂšce dĂ©cisive, une sorte de théùtre de fantĂŽmes, Ă  la critique qui explore la mĂ©moire parlĂ©e et chantĂ©e, Ă  travers un rĂ©investissement des mythes hĂ©ritĂ©s de l’AntiquitĂ© et une gĂ©nĂ©alogie productive dans les arts.