Le livre laissé ouvert sur le divan
1La revue du Centre de recherche sur la lecture littĂ©raire de lâuniversitĂ© de Reims consacre son dernier numĂ©ro aux rapports entre la lecture littĂ©raire et la psychanalyse freudienne. Les contributeurs interrogent les reprĂ©sentations de lâinconscient dans le processus de lecture littĂ©raire par le biais de rĂ©flexions thĂ©oriques et dâanalyses littĂ©raires portant sur le domaine francophone. Tous les articles sâinscrivent dans un courant freudien, gĂ©nĂ©ralement (quoique pas exclusivement) Ă la suite des propositions de J. Bellemin-NoĂ«l sur la « textanalyse » destinĂ©e Ă repĂ©rer les mĂ©canismes et les manifestations textuelles de lâinconscient.
2Nous ne suivrons pas lâordre des contributions mais nous chercherons Ă dĂ©gager des axes de questionnement et dâintervention de la psychanalyse dans le champ littĂ©raire en commençant par lâarticle de S. Hubier, « Comparatisme, anthropologie culturelle et psychanalyse », qui plaide pour lâapport de la psychanalyse en littĂ©rature comparĂ©e. Ă la suite de C. DumouliĂ©1 qui montre comment la psychanalyse entendue comme mĂ©thode dâinterprĂ©tation (ce Ă quoi elle ne se rĂ©duit Ă©videmment pas) peut Ă©clairer des questions traditionnelles de la littĂ©rature comparĂ©e et fournir les outils pour comprendre les structures et les formes littĂ©raires, S. Hubier propose plusieurs axes de recherches en prenant lâexemple du roman. Sâinterrogeant sur cette constante anthropologique en Occident, il commence par faire remarquer quâelle peut sâĂ©clairer de la psychanalyse qui en rejoint la quĂȘte Ă©tiologique, comme lâont montrĂ© les analyses de M. Robert.
3Cependant, « [s]âintĂ©resser Ă la psychanalyse dans une perspective comparatiste revient au premier chef Ă Ă©tudier la rĂ©ception, la transposition littĂ©rature de ce discours qui, Ă la lisiĂšre de lâanthropologie, de la mĂ©decine et de la psychologie, a imprĂ©gnĂ© durablement [âŠ] les fictions romanesques » (204). Les rapports croisĂ©s entre la psychanalyse et la littĂ©rature suivent le modĂšle de lâ« irradiation » (P. Brunel) et il peut ĂȘtre fructueux de montrer comment la mĂ©tapsychologie freudienne sâinscrit dans un systĂšme dâintertextes, Ă partir, par exemple, des liens quâelle entretient Ă la DĂ©cadence littĂ©raire ou de ses rapports au SurrĂ©alisme. Ă lâinverse, lorsque les SurrĂ©alistes roumains (Trost, Luca, PĂŁun) Ă©laborent une schizo-analyse dont sâinspireront Deleuze et Guattari (un fait peu connu), ne pourrait-on pas envisager une Ă©tude psychanalytique de la volontĂ© dâindiffĂ©renciation et du refus de lâaltĂ©ritĂ© qui caractĂ©rise les avant-gardes, se demande avec raison S. Hubier ?
4La psychanalyse est Ă©galement nĂ©cessaire au comparatiste dans son dĂ©sir de repĂ©rer des structures, des motifs spĂ©cifiques Ă un genre, tout en rendant compte des diffĂ©rences linguistiques, historiques et culturelles. La psychanalyse et la littĂ©rature comparĂ©e cherchent toutes deux Ă identifier des structures fantasmatiques, Ă saisir les enjeux inconscients des Ćuvres ainsi quâĂ dĂ©couvrir les causes qui lĂ©gitiment ces rapprochements pour dĂ©finir des notions comme le « romanesque » (J.-M. Schaeffer). Plusieurs voies sont possibles, de la psychanalyse dâorientation psychobiographique, Ă la textanalyse de J. Bellemin-NoĂ«l, sans oublier la critique anglo-saxonne dâinspiration freudo-lacanienne. S. Hubier cite de nombreux travaux dont il remarque quâils sont interdisciplinaires et liĂ©s Ă lâhistoire des reprĂ©sentations et dont le comparatisme français pourrait utilement sâinspirer. La dis/continuitĂ© des reprĂ©sentations humaines prĂ©sente dans le roman trouve Ă sâĂ©clairer de lâapport de lâanthropologie culturelle et de la psychanalyse et le comparatiste est alors conduit Ă une critique mĂȘlant psychopoĂ©tique, stylistique et ethnopsychanalyse dont C. Baudouin a Ă©tĂ© un premier exemple. Son « type de raisonnement Ă la fois poĂ©tique, culturaliste et psychanalytique demeure certes « hĂ©tĂ©rodoxe dans le cadre des Ă©tudes littĂ©raires oĂč stylistique et psychanalyse sont rarement conciliĂ©es » (211) bien que des Ă©tudes interdisciplinaires ou les cultural studies puissent en renouveler la dĂ©marche. Les Ă©tudes cinĂ©matographiques ont Ă©tĂ© les premiĂšres Ă en donner la preuve avec C. Metz, L. Mulvey, T. Modleski qui ont conjuguĂ© sĂ©miologie et psychanalyse.
5Lâenjeu de lâapport psychanalytique rĂ©side dans lâaffranchissement de la seule stylistique et la prise en compte de la « mĂ©tapsychologie freudienne » pour renouveler lâĂ©tude des liens entre littĂ©rature, arts visuels et questions de genres. Ă titre dâexemple, S. Hubier examine le roman gothique et ses adaptations cinĂ©matographiques, qui manifestent un retour du refoulĂ©, comme le montrent de nombreux textes critiques ici prĂ©sentĂ©s. Frankenstein et Dracula dĂ©montrent Ă©galement lâinsuffisance des modĂšles sociologiques : si lâon considĂšre que les scĂ©narios inconscients du romanesque sont fondĂ©s sur des « images idĂ©ologiques » dâune Ă©poque donnĂ©e et que les « reprĂ©sentations sâĂ©tablissent sur des mĂ©canismes inconscients » (219), on constate que le thĂšme du mort-vivant et de la crĂ©ature artificielle met en jeu des structures fantasmatiques du lecteur, de la sociĂ©tĂ©, des reprĂ©sentations culturelles. Dans cette optique, la psychanalyse ne cherche pas Ă renouveler le comparatisme mais « conduit Ă situer littĂ©rature et littĂ©raritĂ© [âŠ] au regard des relations complexes qui unissent identitĂ© culturelle et identitĂ© psychologique » (220-1).
6In fine, lâapport analytique permet de comparer des positions psychiques et de dĂ©finir transhistoriquement le romanesque comme un « équilibre entre interdits, coercitions des pulsions et des dĂ©sirs, refoulement, formations rĂ©actionnelles, crĂ©ativitĂ©, plaisir, libertĂ©, inventivité », câest-Ă -dire comme un genre prescriptif qui rĂ©organise les mĂ©canismes psychiques archaĂŻques sur lesquels se fonde lâidentitĂ© culturelle. Il est prĂ©sent partout « oĂč se combinent et sâopposent le Surmoi individuel, qui se construit dans une causalitĂ© courte, psychique, remodelant sans relĂąche les alĂ©as de lâhistoire infantile de chaque sujet, et le Surmoi culturel, qui, sâĂ©tablissant dans une causalitĂ© socio-historique longue, dĂ©pend de paramĂštres multiples » (222). Dans son Ă©tude des fantasmes individuels et collectifs, le comparatiste doit sâouvrir Ă lâapport analytique afin dâ« étudier la maniĂšre dont les universaux de la mĂ©tapsychologie freudienne sont Ă chaque fois retravaillĂ©s dans des organisations esthĂ©tiques spĂ©cifiques, propres Ă la culture envisagĂ©e » (223). Lâimportante bibliographie qui accompagne lâarticle montre la fĂ©conditĂ© passĂ©e et prĂ©sente de la rencontre entre comparatisme et psychanalyse.
7Dans une optique plus spĂ©cifiquement freudienne, J. Bellemin-NoĂ«l, qui a proposĂ© aprĂšs A. Green la notion dâinconscient du texte avant de concevoir les voies de la textanalyse, consacre un article Ă une nouvelle de Zola. BasĂ© sur des choix Ćdipiens, « Le VĆu dâune morte » (1866) devrait intĂ©resser les analystes mais se voit desservi par son caractĂšre inabouti. En partant de ce contre-exemple, lâauteur sâinterroge : « Existerait-il un lien profond entre lâĂ©criture dâun texte et lâaptitude de lâinconscient Ă sây investir ? » (10) Comment lâĆuvre doit-elle ĂȘtre Ă©crite pour entrer en rĂ©sonance avec le lecteur ? Il ne sâagit pas de dĂ©terminer rhĂ©toriquement ce qui rend la nouvelle illisible ou de lâexpliquer biographiquement, mais dâexaminer le ratage de lâĆuvre « sous lâangle dâune lecture prenant en compte les rĂ©actions inconscientes » du lecteur (11). Le texte zolien, truffĂ© dâ« Ă©lĂ©ments bien ou mal dosĂ©s, repĂ©rables mais non aveuglants » (10), pose la question dâune accroche inexistante. Si la littĂ©rature est nourrie de passions, le lecteur « textanalyste » de Zola nâentend rien car « le texte est muet » (14), lâinconscient cherche Ă sâexprimer sans y parvenir, ou du moins sans trouver le ton juste. Trop sobre, et presque dĂ©pourvu dâimages, le texte est  « mĂ©sĂ©crit » (19), ce qui permet Ă J. Bellemin-NoĂ«l de proposer que lâĂ©criture rĂ©sulte dâun travail destinĂ© Ă faire travailler lâinconscient du lecteur, qui, lorsquâil nâest pas abouti, conduit au mutisme textuel. Il propose dâassimiler lâĂ©criture Ă la perlaboration freudienne dont lâinvestissement se ferait sur le public plutĂŽt que sur lâanalyste, et son travail inconscient Ă un prĂ©alable Ă la lecture pensĂ©e comme « un espace Ă©quivalent de celui que crĂ©e le transfert » (14), Ă travers lequel le texte entre en rĂ©sonance avec son lecteur. LâĂ©motion esthĂ©tique vient dâune réélaboration inconsciente, de lâinterprĂ©tation spontanĂ©e et de la libre assomption par le lecteur des donnĂ©es fantasmatiques que, sans le savoir, le crĂ©ateur a mis dans son ouvrage. Câest lâĂ©laboration du crĂ©ateur qui suscite la lecture puis lâacte critique qui doit commencer par la mise de lâinconscient du lecteur Ă lâĂ©coute de la « bouche-plume fictionnante » (14) avant que le critique contrĂŽle sa propre rĂ©daction pour assurer la relance cette fois chez son lecteur : il faut « que le critique travaille son Ă©criture afin que son Ă©criture travaille le lecteur » (23). La lecture se fait donc dans une dimension transfĂ©rentielle assurĂ©e par la perlaboration de lâĂ©crivain
8Câest sans doute dans la perspective ouverte par les travaux de J. Bellemin-NoĂ«l que Choe Ae-Young propose une lecture textanalytique dâun rĂ©cit corĂ©en contemporain, « Le Paratonnerre » de Kim Young-Ha, traduit par ses soins en annexe. Cette nouvelle trĂšs sobre met en scĂšne une jeune fille qui dĂ©couvre lâexistence dâun groupe qui sâadonne au foudroiement. Ayant elle-mĂȘme Ă©tĂ© la victime de la foudre alors quâelle Ă©tait adolescente, elle le rejoint et fait lâĂ©preuve par partenaire interposĂ© dâun second foudroiement. Choe Ae-Young examine son aventure dans une liaison Ă la sexualitĂ© fĂ©minine, quoique la hantise de la jouissance ne se manifeste pas ouvertement et quâil faille reconstruire des « fantasmes inconscients constitutifs de lâhistoire de son foudroiement pour mieux goĂ»ter le rĂ©cit » (225).
9Lâauteur se livre Ă une interprĂ©tation de la scĂšne initiale, du rĂȘve qui lâa suivie et de la scĂšne du second foudroiement. Il met en Ă©vidence un fantasme originaire de « SĂ©duction » tel que lâĆdipe le vit au fĂ©minin, devenu inconscient et accompagnĂ© de culpabilitĂ©. Le rĂȘve reprĂ©sente une « ScĂšne originaire » oĂč, « devant la rencontre des reprĂ©sentants parentaux [lâhĂ©roĂŻne] apprend le secret de la jouissance et de la reproduction » (227). Ce savoir refoulĂ© va faire retour sous la forme de ses recherches sur la foudre qui « donnent lâimpression dâĂȘtre une sublimation de ses problĂšmes de libido » et sâexprimer Ă travers un personnage masculin qui « dĂ©clenche le retour de ce quâelle refoule » (232) et qui nâest autre que le double masculin enfoui dans lâinconscient de lâhĂ©roĂŻne. La quĂȘte du foudroiement apparaĂźt alors comme un voyage vers le monde fantasmatique infantile dans lequel lâhomme, double et substitut du pĂšre, va mener la fille sur les chemins dâune « vraie jouissance de femme » (235). « Ayant Ă©tabli ces Ă©lĂ©ments fantasmatiques », lâauteur sâintĂ©resse aux « derniers passages du texte qui mettent en scĂšne la grande jouissance par foudroiement » (236). Il lâanalyse comme la rĂ©alisation du « plaisir de lâamour incestueux avec le pĂšre » grĂące auquel la jeune fille peut « se sortir de sa nĂ©vrose et Ă dĂ©sirer un homme de façon dite normale » (237), recherche qui prendra la voie, certes hĂ©tĂ©rodoxe, du foudroiement. Nous sommes dans une psychanalyse textuelle qui peut irriter par son cĂŽtĂ© mĂ©canique (tout fait sens, y compris les chiffres prĂ©sents dans la nouvelle) ou faire sourire par son hĂ©tĂ©rosexisme conclusif. Le texte littĂ©raire vient Ă titre dâillustration des thĂšses freudiennes mais le lecteur a le droit dâĂȘtre plus exigeant quant Ă leur intĂ©rĂȘt pour la lecture littĂ©raire. « Le Paratonnerre » appartient Ă une Ă©poque postfreudienne oĂč les Ă©crivains ont intĂ©grĂ©, sinon la dĂ©couverte, du moins le discours psychanalytique fĂ»t-ce sous forme dĂ©rivĂ©e ou popularisĂ©e. La nouvelle suscite cette lecture entre autres parce quâelle est rĂ©digĂ©e dans lâaprĂšs coup de la thĂ©orie et de sa diffusion.Elle pose au fond la question de lâĂ©criture post-analytique. Comment Ă©crire aprĂšs et avec la psychanalyse ? Cette question va nourrir nombre dâarticles de la revue consacrĂ©s Ă des auteurs du XXe siĂšcle.
10Câest la posture interprĂ©tative au nom dâun savoir Ă©rigĂ© en grille de lecture que rejette G. Cogez dans « Nerval : comment peut-on ĂȘtre femme ? ». Le critique refuse Ă juste titre les seules intentions des Ă©crivains affichĂ©es dans leurs textes ainsi que la tendance, qui est le fait de Nerval, Ă faire converger la lecture en direction de la figure de la mĂšre morte. Il emboĂźte sans le savoir ( ?) le pas au psychiatre F. Tosquelles2 qui avait consacrĂ© une partie de sa thĂšse Ă la figure de Nerval. La question initiale est celle de Freud dans son analyse du PrĂ©sident Schreber (quâil ne rencontra jamais) : comment nier la proposition « moi un homme, je lâaime, lui un homme » ? On sait que « câest elle que jâaime, car elle mâaime » constitue une possibilitĂ© qui fait passer du registre de lâamour Ă celui de lâidentification. Câest cette formulation que choisit Nerval Ă travers la figure de lâactrice aimante et affolante dont seul lâamour dâune autre femme pourrait le protĂ©ger. Le narrateur a besoin dâĂȘtre sauvĂ© dâun amour pour une actrice et sa volontĂ© de se marier par exemple avec Sylvie dans le texte Ă©ponyme confine Ă lâĂ©rotomanie freudienne formulĂ©e plus haut. Toujours Ă la limite du chavirement de lâidentitĂ©, Nerval met en scĂšne une identification quâil ne cesse de recouvrir Ă un homme Ă un Ăąge « critique » (le sien) qui ressemble Ă son pĂšre auprĂšs duquel il occuperait la place de la mĂšre. Cette identification suscite un besoin de distance qui le pousse vers lâOrient oĂč il peut « rĂȘver, sans le savoir, Ă la fĂ©minitĂ© comme Ă une attraction vers le diffĂ©rent et comme un glissement sans retour dans le semblable » (59). LâOrient apparaĂźt comme la terre de lâaltĂ©ritĂ© fĂ©minine oĂč Nerval pourrait observer une distance critique, afin de sortir de lâascendant paternel. Lâ« Histoire du calife Hakem », narrĂ©e dans le Voyage en Orient lĂšve le voile sur certains motifs nervaliens dont celui de la folie, de lâeffondrement libidinal, du fantasme de catastrophe. G. Cogez se livre Ă une analyse « classique » de la paranoĂŻa, quoique le terme nâapparaisse pas, car câest bien Schreber dont le moment fĂ©cond fut le rĂȘve dâĂȘtre femme durant lâacte sexuel qui donne la vĂ©ritĂ© de Nerval qui vit aussi lâ « épanchement du songe dans la vie rĂ©elle ». Mais Ă la diffĂ©rence du prĂ©sident, lâidentification nervalienne Ă la femme est inconsciente ; elle se heurte au mur du refus ou se rĂ©sout dans lâĂ©rotomanie dont Nerval est la victime. On peut alors comprendre la question initiale selon deux sens : comment se construit socialement la fĂ©minité ?, et, Ă lâinsu de Nerval, comment se mĂ©tamorphoser en femme pour Ă©chapper au pĂšre ? Le cas Schreber Ă©claire ce conflit demeurĂ© inconscient chez Nerval qui le mĂšne Ă la pratique littĂ©raire, au dĂ©lire ou aux deux. Câest en vain que lâĂ©crivain a voulu donner une place psychique au fĂ©minin. Son refus dâidentification Ă la femme (« La femme » thĂ©orisĂ©e par Lacan dans le SĂ©minaire XX nous semble ĂȘtre un concept opĂ©ratoire dans le cas de Nerval si nous suivons la dĂ©monstration de G. Cogez), fait place au constat de la puissance des hommes qui a dĂ©truit lâĂ©ternel fĂ©minin et rendu les femmes ennemies de la fĂ©minitĂ©. G. Labrunie qui aimait les brunes a du prĂ©tendre aimer les blondes, sauver les apparencesâŠau prix que lâon sait.
11Lâarticle nâĂ©vite pas toujours Ă©viter lâinflexion psychobiographique (le statut de lâauteur mĂ©rite dâĂȘtre plus prĂ©cisĂ©ment dĂ©fini, sans doute au sens oĂč Tosquelles disait nâavoir jamais rencontrĂ© lâĂ©crivain tout en travaillant sur le sujet Nerval) et lâon regrette un peu que le statut de cette identification si bien repĂ©rĂ©e ne soit pas davantage prĂ©cisĂ© (on sait que Freud en repĂšre  trois dans « Psychologie des foules et analyse du moi ») tant cette lecture est stimulante et sa dĂ©monstration est concluante.
12Quelques dĂ©cennies plus tard, au moment oĂč Freud Ă©labore sa thĂ©orie Ă lâaide de la clinique, Proust rĂ©dige son Ćuvre qui semble Ă©trangĂšre Ă toute « influence » psychanalytique. Pourtant des recoupements sont possibles, comme le montre lâarticle de D. Wieser consacrĂ© Ă La Recherche quâil analyse comme une rĂ©flexion sur lâactivitĂ© de lecture, tout en souhaitant se concentrer sur la nature et la fonction du personnage en littĂ©rature. Dans cette perspective, il dĂ©finit la lecture comme une sĂ©rie procĂ©dures dâobjectivations relatives au « profond mystĂšre » de lâĆuvre qui trouve sa rĂ©sonance dans le psychisme du lecteur et un Ă©claircissement possible dans le savoir extratextuel de la psychanalyse.
13D. Wieser part dâun rapprochement entre lâeffet-personnage chez Proust et Freud et rappelle que la dĂ©marche proustienne qui vise Ă transposer la « vie de lâinconscient » semble la mĂȘme quâen psychanalyse, bien que le mot nâait pas le mĂȘme sens chez lâĂ©crivain et lâanalyste. La rencontre sur le terrain sĂ©mantique entre le texte proustien et les concepts freudiens (projection, dĂ©personnalisation, Ă©cran du rĂȘve, relation dâinconnu) conduit Ă une mise au point Ă©pistĂ©mologique sur le statut du langage en littĂ©rature et en psychanalyse dont lâobjectif est de proposer une mĂ©thode de lecture, une psychanalyse interrogĂ©e par la littĂ©rature. Selon lâauteur, il nây a en effet rien dâimpropre Ă vouloir transposer au discours analytique ce que RicĆur dit du discours poĂ©tique : « âil vise la rĂ©alitĂ© en mettant en jeu des fictions heuristiquesâ » (139). Le discours analytique est un discours poĂ©tique soutenu par des notions figurales, par oĂč il rejoint la littĂ©rature dans son caractĂšre essentiellement mĂ©taphorique. Câest dans la perspective de cette communautĂ© mĂ©taphorique que D. Wieser examine ensuite comment Proust crĂ©e des capteurs dâinconnu3 (plutĂŽt que dâinconscient) Ă travers la figure dâAlbertine dont lâindĂ©finition dans La Recherche en fait lâhypostase dâune textualitĂ© indĂ©cidable et constitue une pierre dâachoppement pour la psychanalyse. Cette relation entraĂźne le lecteur vers un non-savoir auquel le texte proustien va donner plusieurs figurations. D. Wieser procĂšde Ă une lecture dĂ©taillĂ©e des multiples identifications dâAlbertine qui le conduisent Ă la rapprocher des fausses personnalitĂ©s repĂ©rĂ©es par lâanalyste H. Deutsch, avant souligner que le personnage est vu Ă travers le prisme de la jalousie de lâautre, ce qui invalide toute lecture en termes nosographiques. « Ătant donnĂ© la complexitĂ© du dispositif Ă©nonciatif, le personnage dâAlbertine se soustrait Ă lâemprise psychanalytique » (149) Ă©crit-il. Nous ajouterons, dĂšs lors quâelle est perçue comme dĂ©codage des pathologies Ă lâaide de grilles psychanalytiques. Car la question proustienne selon D. Wieser, que lâon ne peut que suivre, est bien plutĂŽt celle-ci : comment, Ă partir de la jalousie, arriver Ă la plĂ©nitude de lâĆuvre ? Comment faire le deuil dâun ĂȘtre en fuite ? La rĂ©ponse en passe par Venise qui, par sa multivalence, son caractĂšre feuilletĂ©, renvoie Ă la mĂšre captive. Albertine sera recouverte par cette ville de pierre et son image refluera au profit de celle de la mĂšre. Elle sera remplacĂ©e par une ville emblĂ©matique recouvrant lâeffondrement psychique du personnage masculin. Le texte proustien apparaĂźt alors comme une « faille suturĂ©e » (162) qui tisse et obture une relation dâinconnu dont la mĂšre et Albertine sont les mĂ©diatrices. Lâinquisition filiale quâil met en forme compense la forclusion initiale dont le Narrateur est la victime.
14Dans la recherche des manifestations de cet objet fuyant quâest lâinconscient, Ă©crit avec raison D. Wieser, la psychanalyse se dĂ©couvre rivale de la littĂ©rature quoique leur mĂ©thode diffĂšre puisque la littĂ©rature se fonde sur la singularitĂ© et que la psychanalyse a des prĂ©tentions universelles. Son article illustre la rencontre nĂ©cessairement ratĂ©e entre littĂ©rature et psychanalyse : Proust explore de son lieu et selon ses modalitĂ©s ce que la psychanalyse thĂ©orise Ă partir de la clinique. La rencontre se fait ici sur le terrain critique et par le biais dâune lecture attachĂ©e au signifiant.
15Autre analyse convoquant psychanalyse et littĂ©rature, celle de R. Waller qui sâintĂ©resse Ă Aragon avec « âTraduise qui peutâ : Ă propos dâun chapitre de Théùtre/Roman dâAragon, âLâacteur rĂȘve-t-il ?â ». Le titre de ce chapitre invite son lecteur Ă le considĂ©rer comme un rĂȘve retranscrit et sa fin (un blanc typographique suivi dâun paragraphe) une exhortation Ă faire retour vers le texte et lâenvisager sous lâĂ©clairage de la psychanalyse puisque Aragon y fait in fine lâune de ses rares allusions Ă Freud derriĂšre la mention dâun vieil homme. Le pĂšre de la psychanalyse hanterait-il le texte ? Le roman est-il lâinvestigation dâune psychĂ© en mĂȘme temps quâil porte lâempreinte de la psychanalyse ? En plus dâĂȘtre le prototype dâautres rĂȘves, ce rĂȘve est fondamental dans le roman : il relĂšve « de la fondation, celle de lâĂȘtre comme celle de lâĂ©crivain » (112). On peut lâinterprĂ©ter comme un rĂȘve de naissance humaine et artistique. SituĂ© entre univers onirique et univers fictif, il invite Ă sâinterroger sur sa nature onirique et sur le passage Ă lâĂ©criture littĂ©raire.
16R. Waller analyse ce rĂȘve qui sâouvre sur une naissance qui pourrait bien ĂȘtre celle dâAragon et commente : « Le rĂȘve de lâacteur Romain RaphaĂ«l sâoffre presque ostensiblement Ă lâinterprĂ©tation et propose un exemple quasi idĂ©al de ce quâest le travail du rĂȘve, lâĂ©laboration fantasmatique. Des images, un scĂ©nario patent recouvrent et contiennent [âŠ] un contenu latent liĂ© Ă lâorigine et Ă lâenfance » (116). Comme dans la Traumdeutung, on trouve sous la plume dâAragon un symbolisme fourni, des phĂ©nomĂšnes de condensation, de dĂ©placement, des inversions et des dĂ©doublements. En outre, certaines caractĂ©ristiques de lâunivers onirique proposĂ© sont celles qui rĂ©gissent lâinconscient freudien.
17Cependant, le texte invite Ă ne pas se laisser aveugler par une interprĂ©tation convenue. « Traduise qui peut » sâadresse au lecteur afin quâil se mĂ©fie de lâinterprĂ©tation et de la rĂ©alitĂ© du rĂȘve. Ce dernier est trop beau pour ĂȘtre vrai tant il est long et truffĂ© dâĂ©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes qui en dĂ©noncent le caractĂšre littĂ©raire. Il semble comporter des « marques de fabrique destinĂ©es Ă indiquer comment sâaccomplit le cheminement dâun songe Ă lâautre, de lâunivers du songe Ă celui de la fiction, [âŠ] dâun songe inventĂ© au mensonge de la littĂ©rature » (120). Sa rĂ©fĂ©rence Ă Mesure pour Mesure introduit le thĂšme de la traduction, du passage de la rĂ©alitĂ© psychique ou onirique aux mots. La citation titulaire ne renvoie pas seulement Ă la traduction mais au travail de lâĂ©criture assimilĂ© par Aragon Ă une traduction. Les citations du rĂȘve (Shakespeare, Aragon) montrent que lâinconscient du rĂȘveur est pour partie constituĂ© ou relayĂ© par un matĂ©riau littĂ©rature. Son scĂ©nario sâalimente de rĂ©fĂ©rences culturelles dont lâinterprĂ©tation peut rĂ©vĂ©ler lâambiguĂŻtĂ© (LautrĂ©amont, Godard, Jules Verne). Le chapitre apparaĂźt alors comme lâĂ©criture de la fabrication dâun rĂȘve oĂč sâinscrit la trajectoire qui va de la naissance du sujet au monde imaginaire et Ă lâunivers des mots. « Ce que met en scĂšne ce rĂȘve, câest bien une translation, le passage de quelque chose qui a le statut de fantasme en relation avec lâenfance, les donnĂ©es originelles de lâexistence, au monde de lâart et des mots, Ă la crĂ©ation, le passage de lâinconscient Ă un monde des mots, Ă âlâhomme Ă©critâ » (128) conclut R. Waller. LâĂ©laboration aragonienne du rĂȘve peut se percevoir comme un doublet, une figuration, une traduction de lâĂ©laboration de lâĂ©criture romanesque. Tout se passe comme si Aragon se donnait lâair de maĂźtriser les concepts freudiens, dâen jouer pour dĂ©jouer toute certitude de traduction chez le lecteur. Ne trouvons-nous pas lĂ un autre exemple, prĂ©cisĂ©ment analysĂ©, dâun art littĂ©raire post-analytique qui utilise Ă ses propres fins les modes de reprĂ©sentation Ă©laborĂ©s par Freud ?
18J. Poirier propose une rĂ©flexion sur lâautofiction de Serge Doubrovsky Ă partir de Fils (1977) qui reprend ses ouvrages thĂ©oriques et met en place un « dispositif complexe [oĂč] il nâest dâaccĂšs Ă soi que par le recours Ă lâautre â que cet âautreâ soit incarnĂ© par le personnage de lâanalyste ou par un texte, avec les jeux de miroirs quâimplique le travail de lecture » (38). AncrĂ© chez Racine et dans la psychanalyse, ce texte prĂ©sentĂ© comme « autofiction post-analytique » par Doubrovsky, montre ce quâil en est de la littĂ©rature aprĂšs Freud, lorsque la vĂ©ritĂ© a structure de fiction.
19Fils met en scĂšne un universitaire dont le travail sur Racine lui inspire un rĂȘve quâil Ă©voque avec son analyste avant de le prĂ©senter publiquement. Le rĂȘve de ThĂ©ramĂšne nourrit le travail analytique sur le mode du conflit entre lâinterprĂ©tation universitaire et analytique qui va, Ă son tour, produire un commentaire Ă©tourdissant du rĂ©cit de ThĂ©ramĂšne par Doubrovsky reprenant ainsi la main. La discussion entre le narrateur et son analyste possĂšde une double fonction : elle permet au premier de disqualifier le second et J. Poirier montre quâelle constitue une interrogation sur la nature du texte dans la ligne du dĂ©bat qui a opposĂ© la nouvelle critique des annĂ©es 1960 Ă ses prĂ©dĂ©cesseurs. La traduction qui clĂŽt la sĂ©ance emprunte la voie de la parodie des topoĂŻ analytiques, pendant que le rĂȘve se rĂ©duit Ă un schĂ©ma prĂ©-Ă©tabli oĂč le lecteur est invitĂ© Ă voir comme dans un miroir dĂ©formant les excĂšs dâune certaine critique. Lâanalyste se comporte comme la critique traditionnelle en cherchant des clĂ©s et en rĂ©duisant le rĂȘve Ă ses Ă©lĂ©ments. Mais ce sont ses questions qui permettent Ă son analysant de se retrouver puisque câest Ă leur suite que Doubrovsky procĂšde Ă une relecture du rĂȘve qui met en lumiĂšre son impuissance Ă agir sur lâHistoire. Doublement explicitĂ© le rĂȘve conduit Ă une auto-analyse oblique puisque lâauteur se contemple au miroir de Racine, pendant quâil dĂ©passe (au sens hĂ©gĂ©lien) lâanalyse de son thĂ©rapeute. Le texte se conclut par un Ă©pilogue oĂč Akeret, lâanalyste, publie un portrait de Doubrovsky assez cruel, ce qui permet Ă lâex-analysant dâinverser les rĂŽles et dâanalyser le travail de son analyste. Alors que Doubrovsky  se rĂ©vĂ©lait via le texte racinien, lâanalyste sâexpose sans mĂ©diation. Croyant parler dâun autre, il ne parle que de lui, ce qui fournit Ă son lecteur le matĂ©riau dâune relecture de lâanalyse en termes de rivalitĂ© mimĂ©tique.
20Fils incorpore lâexpĂ©rience analytique au texte et donc « transforme le processus de dĂ©voilement du vrai en fiction » (50) conclue J. Poirier. Le scripteur prend la place du psychanalyste dans un texte qui va vers une auto-connaissance Ă deux nourrie dâaltĂ©ritĂ© et oĂč Doubrovsky dĂ©montre que le travail sur lâĂ©criture nâest pas sĂ©parable dâune thĂ©orie de la lecture qui inclut le dĂ©tour par lâautre. Si terme post-analytique qualifie trĂšs prĂ©cisĂ©ment ce que la psychanalyse fait Ă la littĂ©rature, en divisant le sujet, ce « je » dont elle conteste lâunitĂ©, lâautofiction la met au pied du mur et lâoblige Ă avouer quâil nâest de vĂ©ritĂ© que sur le mode du dĂ©voilement fictionnel.
21Dans une perspective plus thĂ©orique, mais soutenue par une analyse littĂ©raire, François Migeot propose une lecture dâune nouvelle de Sartre, « La Chambre », dans le cadre de la textanalyse et de la sĂ©miotique diffĂ©rentielle « revisitĂ©e ». Dans la lignĂ©e de Bellemin-NoĂ«l, il sâagit de repĂ©rer les  effets dâinconscient du texte, soit le travail de lâinconscient suscitĂ© par la lecture. Dans la perspective sĂ©miotique, il sâagit de prendre en compte les trĂ©buchements textuels, dans une dĂ©marche apparentĂ©e Ă la sĂ©miotique de lâaltĂ©ration de J. Peytard qui fonctionne sur la prise en compte du diffĂ©rentiel plutĂŽt que du cohĂ©rent (ce qui serait une perspective greimassienne) et sur lâintĂ©rĂȘt pour le lecteur. La sĂ©miotique diffĂ©rentielle « revisitĂ©e » sâappuie Ă©galement sur une linguistique de la « non-coĂŻncidence du dire » dĂ©veloppĂ©e par J. Authier-Revuz qui intĂšgre les Ă©laborations lacaniennes. Câest dans cette double perspective que F. Migeot veut faire surgir « lâautre du texte », soit lâau-delĂ de lâintentionnalitĂ© de lâĆuvre ou de lâauteur, qui est destinĂ© Ă susciter la coopĂ©ration du lecteur. Ă cet effet, il propose une « écoute flottante » (89), suivie dâun « relevĂ© et dâune mise en rĂ©seau » des « entailles » du texte, retrouvant la position freudienne fondĂ©e sur lâinterrogation des ratĂ©s du discours. Le repĂ©rage proposĂ© peut alors ĂȘtre mis en rapport avec une lecture analytique si lâon accepte quâelles proviennent du jeu de lâinconscient tandis que lâ« analisant » (le critique dans son rapport au texte et aux figures de lâinconscient soulevĂ©es par son Ă©coute) donne figure aux contours inconscients du texte. Ă la suite de J. Bellemin-NoĂ«l, F. Migeot met en parallĂšle le lecteur et la situation de transfert : « câest lorsque le lecteur fait advenir une figure de lâautre du texte Ă travers son interprĂ©tation quâil Ă©merge lui-mĂȘme comme sujet inconscient du texte », quâil est suscitĂ© par le texte. Tout comme le scripteur nâinstrumentalise pas la langue mais se crĂ©e dans le langage (F. Migeot rejoint explicitement Lacan), le lecteur remarque les nĆuds de lâaltĂ©ration Ă partir de sa propre dynamique de sujet divisĂ© qui va le « guider dans  la mise Ă jour [sic] de âpointillĂ©s sĂ©miotiquesâ » (91). Il est ce sujet qui fait se dĂ©ployer lâautre parole du texte, dĂšs lors que sa vĂ©ritĂ© rencontre la vĂ©ritĂ© textuelle. Au lecteur modĂšle dâU. Eco, prĂ©supposĂ© et instituĂ© par lâauteur, F. Migeot propose dâĂ©laborer la figure dâun lecteur qui se crĂ©erait dans et par son acte et dont le modĂšle est fourni par lâun des personnages de la nouvelle de Sartre.
22Dans « La chambre », Ăve Darbedat, la fille de la famille, est mariĂ©e Ă un homme, Pierre, dont on comprend peu Ă peu quâil est malade sans que la nouvelle ne vire Ă la pathographie. F. Migeot se livre Ă une lecture sensible aux Ă©chos (au signifiant) quâil lui faut rassembler et mettre en relation dâune façon dont lâactivitĂ© de Pierre donne le modĂšle lorsquâil se livre Ă la pratique de ce quâil appelle le ziuthre (une forme de sculpture). Le relevĂ© des entailles et leur maillage montre que le dĂ©lire de Pierre est signifiant et quâil offre un modĂšle Ă la lecture sur le mode transfĂ©rentiel. La lisibilitĂ© de sa folie est le texte dĂ©ployĂ© par le lecteur. Plus dĂ©cevante (car plus convenue) est lâinterprĂ©tation qui fait de Pierre un fou Ă qui manque le nom dâun pĂšre et qui en reste Ă des relations duelles â interprĂ©tation en dette du SĂ©minaire III sur les psychoses de Lacan.
23Câest dans une perspective Ă©galement textanalytique quâAlain Trouvé propose une approche « latĂ©rale » du rapport entre la psychanalyse et la littĂ©rature pour faire Ă©merger un fonctionnement psychique inconscient de lâĂ©criture et de la lecture, basĂ© sur le repĂ©rage de lâintertextualitĂ© latente. Lâintertexte latent se dĂ©finit comme « un texte susceptible dâavoir imprĂ©gnĂ© la mĂ©moire de lâauteur mais dont lâĂ©criture de lâĆuvre nouvelle se dĂ©tourne au point de paraĂźtre lâignorer » (167), ce qui le distingue de lâĂ©noncĂ© fantĂŽme, virtuel, actualisĂ© par le lecteur de M. Charles ou de lâintertextualitĂ© genettienne. Cette notion permet dâarticuler deux thĂ©ories, le freudisme, et lâintertexte comme isotopie Ă©laborĂ© par M. ArrivĂ©. Sa mise au jour consiste Ă rĂ©unir les Ă©lĂ©ments dâun mĂȘme ensemble textuel apparaissant en ordre dispersĂ©, « littĂ©ralement dĂ©placĂ©s » (165), câest-Ă -dire sur le mode mĂ©tonymique, en sondant la polyphonie du texte et « les couches moins apparentes de sa matiĂšre intertextuelle » (163), dans une perspective oĂč la crĂ©ation littĂ©raire fonctionne sur le mode du rĂȘve Ă©veillĂ© (et donc peut sâanalyser comme un rĂȘve). Faire apparaĂźtre lâintertexte latent, câest repĂ©rer le travail inconscient du texte Ă lâĂ©chelle des « configurations de signes » que sont pour lâĂ©crivain les signes dâautrui, comme le montrent les exemples dâAragon et de Vargas Llosa.
24Les Voyageurs de lâimpĂ©riale (1940) sont en effet hantĂ©es par Les Chants de Maldoror bien quâAragon ait congĂ©diĂ© LautrĂ©amont pour privilĂ©gier Ducasse en 1930. Au prix dâune attention flottante portĂ©e au texte aragonien doublĂ©e dâune bonne connaissance des Chants de Maldoror, le lecteur peut donc reconstituer des Ă©lĂ©ments de cet intertexte « dont la substance morale continue Ă nourrir profondĂ©ment lâĂ©criture des Voyageurs. » (171) Aragon disperse des Ă©lĂ©ments appartenant Ă un mĂȘme texte dâorigine, ce qui sâassimile à « procĂ©dĂ© de dĂ©placement, une imprĂ©gnation Ă caractĂšre onirique » (171). Lâautre exemple est La Tante Julia et le Scribouillard de Vargas Llosa (1977) dont les rĂ©fĂ©rences explicites Ă un Flaubert admirĂ© constituent un cas dâintertextualitĂ© genettienne classique. Il ne sây trouve aucune rĂ©fĂ©rence Ă Sartre condamnĂ© pour ses prises de position politiques. NĂ©anmoins, les rĂ©miniscences sartriennes montrent que plusieurs de ses textes constituent lâintertexte latent du roman de Vargas Llosa.
25Le concept dâintertexte latent vaut surtout, Ă©crit A. TrouvĂ©, pour les formes littĂ©raires entretenant un rapport Ă la vĂ©ritĂ©, comme le roman didactique ou lâautobiographie. Il nâest pourtant pas sĂ»r que seuls ces genres soient concernĂ©s car lâintertexte latent, entendu comme cryptomnĂ©sie sur le mode du dĂ©placement, nous semble avoir une extension nettement plus large si lâon suit les remarques conclusives de lâauteur. Sa recherche mobilisatrice de lâattention du critique dĂ©ment son caractĂšre conscient chez les auteurs. Il ne se dissout pas dans les rĂ©fĂ©rences culturelles charriĂ©es par la littĂ©rature dĂšs lors quâil concerne un texte particulier, pas plus quâil nâest une forme plus subtile de lâallusion. Câest un Ă©lĂ©ment dâaltĂ©ritĂ© textuelle qui demande, sinon lâaltĂ©ritĂ© psychanalytique, du moins une Ă©coute psychanalytique. A. TrouvĂ© le relie in fine Ă la rivalitĂ© Ćdipienne entre le lecteur et lâauteur quoiquâune identification au modĂšle auctorial soit nĂ©cessaire pour Ă©viter toute rĂ©sistance de la part du critique, identification elle aussi fondĂ©e sur une Ă©coute certes flottante mais soutenue.
26Pour poursuivre la mĂ©ditation sur la thĂ©orie de la lecture, tournons-nous vers la « Fantasmatique de la (mauvaise) lecture » oĂč Marie Baudry dĂ©montre avec une rigueur non dĂ©nuĂ©e dâhumour que la fiction donne la vĂ©ritĂ©, parfois inversĂ©e de la pensĂ©e freudienne de « La crĂ©ation littĂ©raire et rĂȘve Ă©veillé ». Si toute thĂ©orie littĂ©raire est nĂ©cessairement une thĂ©orie de la rĂ©ception esthĂ©tique, la dĂ©finition dâune forme de lecture « performante » est basĂ©e sur une axiologie et donc sur des valeurs morales. Tout thĂ©oricien cherche Ă dĂ©finir en creux un mauvais lecteur, comme le font par exemple M. Picard et V. Jouve Ă partir de prĂ©supposĂ©s partiellement psychanalytiques. Pour V. Jouve, la mauvaise lecture est le fait dâune identification massive, excessive au texte, soit dâun critĂšre quantitatif. Pour M. Picard qui propose une analogie entre la lecture comme jeu et le rĂȘve Ă©veillĂ© Ă partir de « La crĂ©ation littĂ©raire et rĂȘve Ă©veillé », le mauvais lecteur nie la rĂ©alitĂ© pour lui substituer lâillusion (critĂšre qualitatif), alors que le bon lecteur suspend provisoirement le rĂ©el. Il est assimilable aux psychotiques mais il lit surtout de mauvais livres qui exercent sur lui une emprise idĂ©ologique. Il se rĂ©duit donc au consommateur passif, souffrant dâun investissement fantasmatique ou pulsionnel malheureux, ainsi que le montre exemplairement Don Quichotte et surtout Emma Bovary (ou plus prosaĂŻquement une employĂ©e des PTT) incapable de distinguer le rĂȘve de la rĂ©alitĂ©. LâĂ©laboration psychanalytique de la lecture reconduit alors les pires stĂ©rĂ©otypes de la diffĂ©rence sexuelle.
27Câest ce stĂ©rĂ©otype que va dĂ©monter M. Baudry Ă travers une Ă©tude du rapport aux mots et aux livres dâEmma Bovary, afin de sâĂ©loigner de la conception axiologique et discriminatoire de la littĂ©rature. Emma Bovary propose « une fantasmatique nouvelle de la lecture » (78) car ses lectures inversent la structure du fantasme appelĂ© Ă soutenir le dĂ©tournement de la rĂ©alitĂ© selon « La crĂ©ation littĂ©raire et rĂȘve Ă©veillé ». Chez elle, la lecture est un fantasme prĂ©existant Ă la faillite du rĂ©el. Elle fonctionne comme un excitant et la jeune femme sâidentifie Ă des sĂ©ries dâhĂ©roĂŻnes dans une mise Ă nu Ă©rotique de lâimaginaire du livre qui est substitut et prĂ©lude Ă la relation amoureuse. Sa lecture fantasme le sens de mots que seule lâĂ©preuve du rĂ©el serait capable de donner, mais dĂ©jĂ , les mots quâelle lit font pressentir le nĂ©ant des grands mots du Romantisme. Lorsquâelle a enfin un amant, elle dĂ©couvre que les mots succĂšdent pour la premiĂšre fois Ă la rĂ©alitĂ© vĂ©cue (et ne la prĂ©cĂšdent pas), quâils lui permettent de rĂ©aliser « ce qui nâĂ©tait quâimagination et rĂȘverie » (85). E. Bovary ne pratique donc pas une lecture fantasmatique nĂ©gatrice du rĂ©el mais sâefforce de donner Ă ces fantasmes romanesques une valeur rĂ©elle, inversant le schĂ©ma de Freud oĂč le fantasme corrige le rĂ©el en dĂ©faut. Cette hĂ©roĂŻne qui connaĂźt la valeur des mots au regard du rĂ©el est lâun des « possibles modĂšles » (86) susceptible de mettre fin Ă lâaxiologie de la lecture. Ici ce sont les prĂ©supposĂ©s de genre que lâarticle dĂ©nonce de façon trĂšs stimulante en nous invitant Ă revenir sur le texte freudien qui ne saurait rĂ©sumer la position freudienne sur la lecture.
28Quelle position adopter alors face au texte littĂ©raire lorsque lâon se rĂ©clame de la psychanalyse ? Dans « De lâimportance de savoir se taire », P. Bayard Ă©tablit un parallĂšle entre le caractĂšre interprĂ©tatif de la cure et de la critique littĂ©raire en souhaitant donner sa place au silence interprĂ©tatif. Dans la cure, le silence possĂšde trois fonctions majeures : il tĂ©moigne de lâĂ©coute de lâanalyste, marque sa non-intervention et permet Ă lâanalysant de devenir son propre interprĂšte contre toute violence interprĂ©tative. Cette derniĂšre valeur devient sous la plume de P. Bayard, « dessaisissement [âŠ] processus de libĂ©ration de lâautre par la parole, qui sâaccompagne dâune mise Ă lâĂ©cart de soi-mĂȘme » (27) dont lâapplication au texte littĂ©raire est proposĂ©e Ă travers lâĂ©tude dâun texte « anonymé » afin dâen respecter les personnages, et de donner une dimension universelle Ă lâhistoire. DerriĂšre la provocation que nous respecterons (non sans nous interroger sur de possibles Ă©tudes consacrĂ©es Ă des textes ainsi réécrits car lâartifice fonctionne avec les textes canoniques mais peut sâavĂ©rer plus dĂ©licat avec dâautres), nous suivrons lâauteur lorsquâil base sa lecture sur lâattention au signifiant, au symbolisme et aux manifestations du rĂȘve afin de repĂ©rer le sens ponctuel ou plus gĂ©nĂ©ral dâun texte. Si nous suivons le dĂ©fi du silence critique, le refus de la nomination est une preuve de tact, la lecture « symbolique » de la « gerbe » permet de rĂ©pĂ©ter â aprĂšs Lacan lui-mĂȘme (SĂ©minaire III), quâil sâagit bien dâune mĂ©tonymie et non dâune mĂ©taphore â et le contenu du rĂȘve sera tu afin de ne pas nuire au texte par freudisme excessif en projetant sur lui un « excĂšs de sens » (33). (Mais que ferons-nous des textes dĂ©pourvus de rĂȘves et dâun symbolisme ramenĂ© Ă un catalogue ?, câest ce que lâhistoire ne dit pas). Cet excĂšs de sens est le danger de la textanalyse, de la psychocritique et de la psychobiographie, qui sont des mĂ©thodes interprĂ©tatives oĂč « le dire vient Ă la fois constituer et dĂ©faire » (33). Reste alors lâ« anti-mĂ©thode » « inventĂ©e » par P. Bayard, la littĂ©rature appliquĂ©e Ă la psychanalyse4, fondĂ©e sur le risque de violence interprĂ©tative et la recherche dans les textes littĂ©raires, non dâune confirmation de la thĂ©orie, mais dâautres modĂšles. Si la psychanalyse fait en permanence lâexercice que « les mots disent difficilement ce quâils ont pour fin ultime de nier » comme le voulait Bataille, reste alors, pour la critique littĂ©raire, le silence ou des « Ă©quivalents » (33). Il convient de lire le texte en Ă©vitant dây projeter un excĂšs de sens et en laissant filtrer quelque chose de la psychanalyse, non dans la lecture, mais dans lâĂ©criture â celle du critique â qui constitue lâobjet de la rĂ©flexion de P. Bayard. Reprenant les valeurs du silence, ce dernier conclut que la premiĂšre est aisĂ©ment transposable dans lâacte mĂȘme de lire un texte. La non-intervention se rapprocherait du « mi-dire lacanien » (dont la dĂ©finition donnĂ©e ici est contestable) et la troisiĂšme (lâencouragement Ă lâautonomie) devient pĂ©rilleuse sauf Ă pratiquer le dessaisissement. En se dĂ©prenant de sa propre comprĂ©hension, lâĂ©criture de la critique conduit son lecteur Ă Ă©crire son propre texte, elle nâest plus saisie mais dessaisissement qui produit chez autrui une tierce lecture. La position freudienne idĂ©ale devant le texte consiste donc Ă se taire.
29En dĂ©passant la dimension provocatrice (quâallons-nous faire des Ă©tudes selon ce modĂšle sur des textes inidentifiables par les lecteurs ? Avons-nous raison de prĂ©tendre que câest « Booz endormi » dâHugo que P. Bayard a Ă©tudié ?) quelles perspectives sâouvrent ? Un dessaisissement qui revient in fine Ă court-circuiter lâinconscient, ce qui semble assez improbable dans la durĂ©e, la demande dâun respect textuel qui sâapparente Ă une caricature des pires excĂšs du politiquement correct, les sempiternels reproches Ă Lacan dont lâinterprĂ©tation est « interdictrice » (30)5 et lâexternalisation du sens chez le lecteur, ce qui prive dâemploi nombre dâuniversitaires. Aider lâautre Ă Ă©crire en se dĂ©possĂ©dant de soi-mĂȘme est un louable projet mais ne met-il pas en danger la relation pĂ©dagogique pour peu que ladite dĂ©possession soit refusĂ©e par son destinataire ? Ou quâelle succombe Ă la mĂ©prise obligĂ©e du rapports entre parlĂȘtres ? Si le critique ou lâenseignant est muet ou frappĂ© dâune volontĂ© dâanonymisation, comment lâĂ©tudiant ou le lecteur peut-il jamais progresser dans lâart de lâinterprĂ©tation ? P. Bayard est un vĂ©ritable provocateur qui place la lecture analytique devant lâun de ses risques : la sophistique. Lâexercice est salutaire.
30Au fond, lâarticle dâAnne-Elisabeth Halpern, « Dada et la âpsycho-banalyseâ », pourrait illustrer les rapports toujours malheureux de la psychanalyse et de la littĂ©rature, entre deux pratiques trĂšs diffĂ©rentes que rapproche une volontĂ© de dĂ©nonciation du langage conventionnel. Si la psychanalyse freudienne a observĂ© une neutralitĂ© (pas toujours bienveillante) Ă lâĂ©gard de cette avant-garde artistique, les DadaĂŻstes (1916-1924) ont procĂ©dĂ© diffĂ©remment. Hausmann, Gross, Huelsenbeck, Ernst, Tzara, et plus tard les SurrĂ©alistes (qui reprennent parfois lâirrĂ©vĂ©rence dada) ont lu les analystes mais ne les ont pas « élus ». Enfant turbulent de son Ă©poque, refusant tout systĂšme, Dada connaĂźt diverses thĂ©ories, pratique Janet autant que Freud ou Jung, mais Ă©choue Ă voir la spĂ©cificitĂ© freudienne, elle-mĂȘme balbutiante Ă lâĂ©poque, au profit dâune dĂ©nonciation sans concession de ses aspects les plus contestables. Ce sera le cas du Le Roi Cerf (1918), piĂšce, inspirĂ©e de la commedia dellâarte et nourrie des thĂ©ories jungiennes, ayant pour thĂšme la brouille entre Freud et Jung en 1913. Y apparaissent un Dr Complex, un Freud Analyticus et une fĂ©e Urlibido Ă travers une dĂ©marche dont le caractĂšre subversif se fonde sur une connaissance avĂ©rĂ©e des thĂšses psychanalytiques. En analyse avec Jung, Gross sâen Ă©carte pourtant, tout comme il refuse les thĂ©ories freudiennes et appelle entre autres Ă lâĂ©laboration dâune psychologie destructive, fondĂ©e sur lâopposition entre le Moi et lâAutre plutĂŽt que sur lâĆdipe. Dans les annĂ©es 1920, Malespine voudra sortir de lâopposition conscient/inconscient grĂące au « suridĂ©alisme », pendant que les derniers dadaĂŻstes dĂ©noncent avec perspicacitĂ© une psychanalyse Ă©rigĂ©e en tocade irrĂ©flĂ©chie par lâintelligentsia ou une science petite-bourgeoise.
31Les critiques dadas portent avant tout sur la posture prophĂ©tique dâun Freud qui se voit dĂ©nier toute dĂ©couverte et sur la volontĂ© systĂ©matisante prĂȘtĂ©e Ă la psychanalyse. Freud a tort de vouloir situer tous les comportements humains Ă lâintĂ©rieur dâune thĂ©orie qui se veut globale mais qui tourne Ă la simple « jonglerie de vocables » (183). Pour les libertaires Dada, la psychanalyse est acceptable en tant que « scrutation tĂątonnante » (186), mais ils proposent de lui substituer une psycho-banalyse qui se dĂ©fierait de toute certitude et de toute position de maĂźtrise. « [F]rĂšre et sĆur psychanalytique, trĂšs vite, ont rompu leurs attaches » (197) conclut lâauteur. Le dĂ©bat entre Dada et la psychanalyse nâa pas eu lieu par manque de volontĂ© dans les deux camps. Dada se moque des prĂ©tentions de la psychanalyse qui se dĂ©fie de toute avant-garde. Tous les deux ont cependant reconnu les mĂȘmes Ă©lĂ©ments mais le statut quâils leur confĂšrent est radicalement diffĂ©rent. Pansaers feint de partager la conviction que le refoulement sexuel est Ă lâorigine de catastrophes psychiques mais sa conviction nâa nulle visĂ©e prophylactique ni esprit de sĂ©rieux. Freud sâintĂ©resse au lapsus alors que Dada dĂ©rape volontairement, refuse le sĂ©rieux et dĂ©nonce lâirrĂ©alitĂ© du monde âŠavant Freud qui pourtant va lui donner un tout autre statut Ă partir de 1920. A.-E. Halpern peut conclure que si la psychanalyse a ignorĂ© lâavant-garde, Dada nâa pas mesurĂ© la rĂ©volution quâelle apportait car il la rĂ©inscrivait dans la psychologie du XIXe siĂšcle (câest le cas dâHausmann, comme il est clairement montrĂ©). Mais nâest-ce pas ce qui se pratique lorsque la psychanalyse se voit ramenĂ©e Ă une interprĂ©tation dont il faudrait tracer les voies⊠au premier chef contre Freud ?
32La freudo-lacanienne que nous sommes fera deux remarques au terme de la lecture de ce numĂ©ro de « La lecture littĂ©raire », dont la diversitĂ© est propre Ă susciter dâautres travaux, que ce soit dans le champ de lâinterprĂ©tation ou de lâapport analytique Ă la sĂ©miologie ainsi quâĂ lâintertextualitĂ© (le plaidoyer de S. Hubier est Ă©loquent en matiĂšre de comparatisme). Nous nous Ă©tonnons de lâabsence des Ă©laborations lacaniennes et nous devons avouer quâĂ notre sens la notion de textanalyse nous semble insuffisante Ă Ă©laborer les voies logiques dâun dialogue entre psychanalyse et lecture. La question qui se pose pour nous est celle de la communautĂ© critique (mĂȘme rĂ©duite) qui sâen dĂ©gage. En mettant lâinconscient lectoral en position maĂźtresse, la critique textanalytique ne court-elle pas le risque du solipsisme ?
33Ăvoquer les Ă©crits lacaniens ne renvoie pas la pensĂ©e freudienne dans les limbes prĂ©-analytiques et nous souhaiterions plaider un peu Ă la maniĂšre de S. Hubier pour lâapport lacanien ou du moins la lecture des sĂ©minaires publiĂ©s. Contre les inflexions de son Ă©poque, Lacan a redonnĂ© aux concepts freudiens une rigueur qui manque parfois lorsque sont Ă©voquĂ©es la « mĂ©tapsychologie » freudienne, lâidentification, sans que jamais une dĂ©finition claire en soit donnĂ©e6. Lacan a Ă©galement thĂ©orisĂ© des notions comme le transfert et son Ă©laboration de la notion de savoir inconscient nous semble rejoindre et Ă©clairer les travaux de F. Migeot et dâA. TrouvĂ©. Dans une perspective dadaĂŻste renouvelĂ©e, on peut lui reprocher sa personnalitĂ© singuliĂšre, le caractĂšre baroque de son enseignement, mais lâignorer â surtout lorsque la critique anglo-saxonne qui le lit, le commente ou le conteste est appelĂ©e en renfort â nous semble surprenant. Des divergences dâordre thĂ©orique expliquent peut-ĂȘtre sans la justifier cette mĂ©connaissance volontaire de Lacan dans le champ des Ă©tudes littĂ©raires, (fĂ»t-ce pour en contester les trĂšs nombreuses analyses de textes littĂ©raires divers quâil a donnĂ©es dans les sĂ©minaires). Les Ă©crits de Sophocle, Platon, Genet, Joyce ont produit des commentaires lacaniens dont la fĂ©conditĂ© est explorĂ©e et doit continuer Ă lâĂȘtre, au premier chef par des critiques littĂ©raires.
34AprĂšs Freud, Lacan a surtout donnĂ© lâexemple dâun rapport aux textes fondĂ© sur le non-rapport textuel entre psychanalyse et littĂ©rature â celui-lĂ mĂȘme dont tĂ©moignent, chacun dans leur singularitĂ©, Proust, ou Aragon. Ă partir de la reconnaissance de la diffĂ©rence de nature entre psychanalyse et littĂ©rature et de la reconnaissance de leur commun matĂ©riau (ce quâĂ©crit D. Wieser Ă ce sujet est tout Ă fait pertinent et se trouve dĂ©jĂ chez Freud), il sâest attachĂ© Ă dĂ©finir les voies dâun dialogue, dâun va-et-vient incessant oĂč la psychanalyse Ă©claire la littĂ©rature qui lâĂ©claire en retour (lâexemple princeps est celui des tragĂ©dies de Sophocle lues par Lacan qui va en tirer ce quâil appelle « la dimension tragique de la psychanalyse » dans le SĂ©minaire VII sur lâĂ©thique). Lorsque ce va-et-vient se rĂ©duit Ă un aller simple, lâhermĂ©neutique prend le pas, en dĂ©pit de toutes les prĂ©cautions rhĂ©toriques prĂ©liminaires. La psychanalyse est alors appliquĂ©e sans mĂ©nagements comme une grille interprĂ©tative aux textes, aux auteurs et câest peut-ĂȘtre ici que rĂ©side le non-respect dont P. Bayard dĂ©nonce la tentation. Le texte devient pathographie consciencieusement dĂ©chiffrĂ©e (et rendue aux neurologues qui ont, nous dit-on, dĂ©passĂ© la psychanalyse ?), illustration de textes freudiensâŠauxquels on reproche par ailleurs leur caractĂšre dĂ©passĂ© dĂšs lors quâil ne sâagit plus de littĂ©rature (les textes « ethnographiques » de Freud sont des textes de psychanalyse et non dâethnologie, comme Freud sâen justifie lui-mĂȘme). Ă cet Ă©gard, il nous semble rĂ©ducteur de rĂ©duire la pensĂ©e freudienne sur la littĂ©rature Ă quelques textes (DĂ©lires et rĂȘves dans la Gradiva de Jensen, 1904 ; « CrĂ©ation littĂ©raire et rĂȘve Ă©veillé », 1908) alors quâelle sâest exprimĂ©e sur quelques dĂ©cennies et dans nombre de textes qui ne sont pas forcĂ©ment consacrĂ©s Ă des artistes ou Ă des Ćuvres. RĂ©duire le statut de la littĂ©rature en psychanalyse aux thĂšses des deux textes citĂ©s, câest se couper toute voie dâapproche de phĂ©nomĂšnes relevant de structures, de mĂ©canismes thĂ©orisĂ©s ailleurs et plus tardivement. La rĂ©flexion vaut naturellement pour Lacan qui nâa pas rĂ©duit sa pratique Ă la publication des Ăcrits et aux controverses avec ses collĂšgues sur la durĂ©e des sĂ©ances, la passe et la dissolution de lâĂcole. Ă ne pas pratiquer ce va-et-vient sont rĂ©introduits des notions aussi vagues que la sensibilitĂ© supĂ©rieure des artistes ou du crĂ©ateur pour rendre compte de faits littĂ©raires (accessoirement, contra Freud7). Sont proposĂ©es des interprĂ©tations qui se substituent au discours qui peut sâĂ©noncer Ă partir de la rencontre dâun texte, dans un aller-retour entre littĂ©rature et psychanalyse.

