Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 9, numéro 2
Florian Pennanech

Le son et l’essence

Éric Benoit, NĂ©ant sonore. MallarmĂ© ou la traversĂ©e des paradoxes, GenĂšve, Droz, coll. « Histoire des idĂ©es et critique littĂ©raire », vol. 432, 2007, 222 p.

1L’essai d’Éric Benoit se prĂ©sente comme un recueil d’articles, principalement issus de l’indispensable revue ModernitĂ©s de l’universitĂ© de Bordeaux iii, mais aussi d’autres revues, d’actes de colloques, le tout complĂ©tĂ© par trois inĂ©dits. L’ouvrage couvre l’ensemble des l’Ɠuvre de MallarmĂ©, partagĂ©e en deux continents, comme le signalent les intertitres de la premiĂšre partie, « Autour des PoĂ©sies », et de la seconde, « Vers le Livre ». Le tour de force consiste ici Ă  proposer une telle vue d’ensemble en Ă©vitant le tour d’horizon superficiel, de sorte qu’il sera aussi bien utile pour le nĂ©ophyte qui veut s’initier Ă  l’Ɠuvre du poĂšte que profitable pour le spĂ©cialiste qui dĂ©couvrira un essai personnel, dĂ©veloppant un certain nombre de thĂšmes particuliers tout en les rapportant constamment Ă  une poĂ©tique gĂ©nĂ©rale. Cette maniĂšre de rĂ©ussir sur les deux tableaux se perçoit Ă  d’autres points de vue, par exemple dans la prĂ©sence de l’analyse philosophique sans cĂ©der Ă  l’excĂšs d’érudition (on reconnaĂźt la veine heideggĂ©rienne, mais un lecteur peu au fait des Ă©crits du philosophe s’y retrouvera sans peine), ou dans le fait que la rĂ©flexion prolonge des tentatives antĂ©rieures sans multiplier les rĂ©fĂ©rences.

2L’introduction signale un dĂ©placement dans la question posĂ©e Ă  la poĂ©sie de Mallarmé : il s’agit selon les mots de l’auteur de passer de la question « pourquoi y a-t-il quelque chose plutĂŽt que rien ? » Ă  la question « comment peut-il y avoir quelque chose plutĂŽt que rien ? » L’écriture de MallarmĂ© sera donc envisagĂ©e comme crĂ©ation ex nihilo, sur le modĂšle « onto-thĂ©ologique » de la crĂ©ation du monde selon le rĂ©cit biblique, transposĂ© dans l’ordre « poĂ©tique et esthĂ©tique », transposition d’autant plus aisĂ©e que la crĂ©ation divine est d’abord un fait de langage performatif. L’essai se propose d’explorer une « esthĂ©tique de l’aporie », marquĂ©e par le paradoxe d’une naissance Ă  partir du nĂ©ant, ou Ă  partir de sa propre impossibilitĂ©. On comprend donc que la perspective ainsi que la mĂ©thode sont des plus classiques, ce qui fait la paradoxale originalitĂ© de l’essai, puisqu’il ose reprendre Ă  nouveaux frais des questions maintes fois traitĂ©es par les grands classiques de la lecture philosophique de MallarmĂ© (Blanchot, Derrida et tant d’autres). Tout commentaire contemporain de MallarmĂ© programme sans doute de la sorte une lecture en palimpsestes qui constitue une vĂ©ritable traversĂ©e de la rĂ©ception du poĂšte depuis les annĂ©es 1950, laquelle se confond exactement avec la thĂ©orie de la littĂ©rature.

3La premiĂšre partie « Autour des PoĂ©sies » offre de multiples cheminements au sein du recueil. Le chapitre premier entend rendre compte d’un « itinĂ©raire spirituel et esthĂ©tique dans les premiers poĂšmes des PoĂ©sies », et propose Ă  cette fin de distinguer trois Ă©tats desdits poĂšmes, Ă  savoir : la premiĂšre version datant des annĂ©es 1862-1865, la seconde correspondant Ă  des publications ultĂ©rieures (notamment celle de 1887), moyennant des remaniements d’importance variable, la troisiĂšme, Ă©laborĂ©e dans les annĂ©es 1890, parue en 1899 Ă  titre posthume, et constituant l’édition de rĂ©fĂ©rence actuelle. Parmi les modifications apportĂ©es, c’est de l’ordre de prĂ©sentation des poĂšmes que l’auteur s’applique Ă  dĂ©celer la nĂ©cessitĂ©, et partant le sens, en s’efforçant d’envisager la façon dont MallarmĂ© a, par ce truchement, mis en scĂšne son propre parcours. Celui-ci est restituĂ© par le parcours du lecteur lui-mĂȘme, qui considĂšre les poĂšmes mentionnĂ©s dans leur succession pour se livrer Ă  une sĂ©rie de microlectures Ă©tayĂ©es par des remarques sur les relations entre les textes et la façon dont chacun se rĂ©pond, ainsi que des analyses sur la modification de l’horizon hermĂ©neutique de la lecture au fil du temps, en fonction du contexte de publication de l’Ɠuvre — autrement dit la situation de MallarmĂ© lui-mĂȘme tel que l’actualitĂ© le change. C’est manifestement le cas pour le premier poĂšme, Le Guignon, qui Ă©voque deux figures de poĂštes, auxquelles MallarmĂ© s’identifiera successivement au cours de son Ă©volution. Une « distanciation » s’opĂšre ainsi dans la reprise et la recomposition du recueil, qui peut Ă©ventuellement accentuer le caractĂšre ironique de certains textes conçus dĂšs leur origine comme des pastiches (ainsi Placet futile). Éric Benoit commente de la sorte Apparition, Le Pitre chĂątiĂ©, Les FenĂȘtres, Les Fleurs, Renouveau, Angoisse, Ă  partir des ruptures de registres qui s’opĂšrent d’un poĂšme Ă  l’autre et marquent les fluctuations d’une poĂ©tique. Un mĂȘme ensemble d’énoncĂ©s se voit ainsi confĂ©rĂ© un sens diffĂ©rent selon sa date de parution (Pierre MĂ©nard n’est pas si loin). « Las de l’amer repos  » est caractĂ©risĂ© de ce point de vue comme un texte faisant office de frontiĂšre et de charniĂšre, se scindant lui-mĂȘme en deux exactes moitiĂ©s de quatorze vers, Ă©nonçant tour Ă  tour l’ancienne et la nouvelle esthĂ©tique. Le dĂ©placement de ce poĂšme d’une position finale Ă  une position intermĂ©diaire (Ă  mi-chemin du Guignon et de Don du poĂšme) emblĂ©matise selon l’auteur le caractĂšre « cyclothymique », non linĂ©aire, que s’efforce de figurer le poĂšte en reconstruisant a posteriori son parcours. Les poĂšmes suivants prĂ©senteront donc une rĂ©currence des thĂšmes anciens, indexant la rĂ©manence de l’ancienne esthĂ©tique et l’impossibilitĂ© de concevoir le parcours comme un progrĂšs. Les analyses du Sonneur, de Tristesse d’étĂ©, L’Azur, Brise marine, Soupir et AumĂŽne s’efforcent ainsi d’en mettre en relief l’inspiration baudelairienne latente. Aussi l’« itinĂ©raire » apparaĂźt-il comme un entrelacs d’« auto-reprĂ©sentation » et d’« auto-distanciation », et l’étude des poĂšmes dans leur individualitĂ©, dans leurs relations au sein du recueil, en synchronie, comme en diachronie, au fil des reconfigurations

4Le chapitre 2 prend la suite du chapitre prĂ©cĂ©dent en abordant la genĂšse de l’« esthĂ©tique poĂ©tique de Mallarmé » Ă  partir de la « crise » des annĂ©es 1865-1870. Le commentaire d’HĂ©rodiade introduit le thĂšme du nĂ©ant, dont la « dĂ©couverte » est Ă  la fois linguistique et mĂ©taphysique : le nĂ©ant n’est autre que le « NĂ©ant de Dieu », puis le nĂ©ant du moi qu’énonce la fameuse « disparition Ă©locutoire du poĂšte ». La crĂ©ation poĂ©tique, au sortir de cet expĂ©rience dĂ©cevante de l’absolu, fait dĂ©sormais fond sur un idĂ©alisme sans idĂ©al, une tension vers une vacance. L’essai s’intĂ©resse alors Ă  la question de la « transposition » du monde en « notion pure », fondĂ©e sur la cĂ©lĂšbre distinction des deux Ă©tats du langage. La poĂ©sie permet de donner une nĂ©cessitĂ©, c’est-Ă -dire un sens, au monde, que ne lui donne plus le Dieu crĂ©ateur. Une comparaison entre le Coup de dĂ©s de 1897 et les PoĂ©sies permet d’illustrer la persistance de ce motif.

5Le chapitre 3 s’interroge pour sa part sur l’association topique entre « la chair et l’art », et la dissociation qui s’opĂšre dans les PoĂ©sies, en analysant principalement Le Pitre chĂątiĂ©, Brise marine et Soupir, et en montrant les divers rapports qui se tissent entre les deux termes. De mĂȘme, c’est en modulant les types de rapports que la chair et l’art peuvent entretenir, de la conciliation au conflit, que sont lues les diverses allĂ©gories de la poĂ©sie dans Don du PoĂšme et HĂ©rodiade. Enfin, c’est comme emblĂ©matiques de la quĂȘte d’un fragile Ă©quilibre, qui semble s’instaurer prĂ©cairement dans Toast funĂšbre, que sont lus les derniers poĂšmes du recueil.

6Le chapitre 4 entend quant Ă  lui revenir sur la notion si typiquement mallarmĂ©enne de « fiction » en examinant les diverses apparitions du terme, Ă  partie de la premiĂšre, situĂ©e dans les Notes rĂ©digĂ©es vers 1869 et contenue dans la cĂ©lĂšbre formule « toute mĂ©thode est une fiction ». En cette occurrence, le terme peut ĂȘtre compris comme dĂ©signant une virtualisation par le langage, conformĂ©ment Ă  l’esthĂ©tique symboliste. Toutefois, Éric Benoit insiste sur l’ambivalence du terme, qui dĂ©signe aussi la capacitĂ© de crĂ©er quelque chose qui n’existe pas. Feindre, mais aussi forger, tels sont les deux aspects de la « fiction » que l’auteur ne manque pas de traduire en termes ontologiques comme l’alliance du non-ĂȘtre et de l’ĂȘtre. La mise au point terminologique ouvre la possibilitĂ© d’une description du « monde virtuel des PoĂ©sies » : le commentaire propose derechef une sĂ©rie de microlectures, du Monologue du faune, du Triptyque, de Petit air i et Petit air ii, en s’attachant Ă  relever les formes syntaxiques et stylistiques du potentiel, du virtuel, de l’hypothĂ©tique. L’étude de l’avant-dernier sonnet « À la nue accablante  » permet de conclure sur l’idĂ©e d’un mimĂ©tisme entre le thĂšme de la virtualisation et la lecture d’un texte dont le sens rĂ©siste, le processus hermĂ©neutique, de conjectures en conjectures, correspondant au principe mĂȘme de la fiction.

7Le chapitre 5 (inĂ©dit) est un commentaire de la Prose pour des Esseintes de facture traditionnelle (il s’agit de proposer des « clefs de lecture » afin de rendre le poĂšme plus intelligible), qui propose des interprĂ©tations novatrices sur ce texte dont la rĂ©putation d‘obscuritĂ© n’est plus Ă  faire (Éric Benoit cite en note un nombre impressionnant d’exĂ©gĂštes dont la libido hermĂ©neutique a pu ĂȘtre Ă©veillĂ©e par lui).

8C’est en revanche Ă  l’ensemble du recueil qu’est consacrĂ© le chapitre 6 (inĂ©dit) qui Ă©voque la thĂ©matique du « drame solaire » telle qu’on la trouve, dissĂ©minĂ©e, dans divers poĂšmes. À partir d’une note ajoutĂ©e par MallarmĂ© Ă  sa traduction des Dieux antiques de G. W. Cox, et qui indique que pour les « peuples primitifs », le coucher du soleil induisait une angoisse du nĂ©ant (rien n’était moins sĂ»r que le fait qu’il se lĂšve de nouveau), le critique construit tout un rĂ©seau de motifs liĂ©s au vespĂ©ral et au crĂ©pusculaire, puis au nocturne et au tĂ©nĂ©breux, avant de s’intĂ©resser Ă  l’aurore comme symbole de la gloire poĂ©tique.

9« La poĂ©sie et le sens du monde », tel est l’objet du chapitre 7, qui se prĂ©sente comme une glose de la cĂ©lĂšbre dĂ©finition de la poĂ©sie donnĂ©e dans la lettre du 27 juin 1884 Ă  LĂ©o d’Orfer :

Je balbutie, meurtri : La PoĂ©sie est l’expression, par le langage humain ramenĂ© Ă  son rythme essentiel, du sens mystĂ©rieux des aspects de l’existence : elle doue ainsi d’authenticitĂ© notre sĂ©jour et constitue la seule tĂąche spirituelle1.

10Cette dĂ©finition est commentĂ©e Ă  travers la lecture de plusieurs poĂšmes. Ainsi, au refus du monde, incarnĂ© par le personnage d’HĂ©rodiade, qui se heurte Ă  l’ironie de la Nourrice et prend conscience de la nĂ©cessitĂ© du regard de l’autre que symbolise Jean, succĂšde sa « revalorisation », qu’exprime Don du poĂšme, mais aussi la dĂ©ploration de sa fragilitĂ© que la poĂ©sie est chargĂ©e de conjurer, ce qu’illustrent Ă  leur tour Toast funĂšbre et Salut. ParallĂšlement, les PoĂ©sies ne cessent de mettre en scĂšne les formes du langage inessentiel : inauthenticitĂ© de l’homme de la foule, « blasphĂšme » de l’esthĂ©tique rĂ©aliste, tout en rĂ©alisant, elles-mĂȘmes, les formes du langage essentiel, ce qui est aperçu notamment grĂące Ă  l’analyse du rythme dans Sainte. Le chapitre se clĂŽt une fois encore, conformĂ©ment Ă  la perspective d’ensemble inscrite dĂšs le titre de l’essai, sur un paradoxe : la nĂ©cessitĂ©, pour atteindre l’ĂȘtre, de passer par le nĂ©ant, d’oĂč le recours au motif orphique.

11La deuxiĂšme partie de l’ouvrage, « Vers le Livre », propose d’abord de s’interroger sur l’« eschatologie esthĂ©tique » de MallarmĂ©. Le chapitre 8 s’ouvre sur une caractĂ©risation d’une Ă©pistĂ©mĂ© propre au xixe siĂšcle, oĂč l’univers paraĂźt vouĂ© Ă  l’entropie. On retrouve le thĂšme de la « mort solaire » dĂ©jĂ  rencontrĂ© prĂ©cĂ©demment, et qui parcourt l’essai en affleurant dans divers chapitres. Il semble que le thĂšme soit ainsi perçu implicitement comme un symbole renvoyant Ă  toute une « vision du monde » typique d’un Ă©poque, et dont on retrouve la trace dans un ensemble d’Ɠuvres, de Nerval Ă  Villers de l’Isle-Adam, de Flaubert Ă  Poe, Ă  Laforgue, Ă  Schopenhauer, Ă  Baudelaire, et encore Ă  ValĂ©ry, mais dĂ©jĂ  chez Balzac, oĂč l’épuisement du monde est liĂ©e Ă  la dĂ©gradation des mƓurs. Cette « double filiation, Ă©pistĂ©mologique et morale», peut alors ĂȘtre relevĂ©e en maints lieux chez MallarmĂ©. Ce relevĂ© permet d’évoquer le poĂšme en prose de 1864 Le PhĂ©nomĂšne futur, et de le rapprocher du Coup de dĂ©s de 1897, et de reprendre la question du salut (Ă  partir prĂ©cisĂ©ment du poĂšme Salut) pour montrer que, s’il appartient Ă  la poĂ©sie d’achever le monde, cet achĂšvement ne saurait ĂȘtre lui-mĂȘme achevĂ©, le hasard n’étant jamais aboli, le Livre Ă©tant toujours « processus » et jamais « rĂ©sultat ».

12Le chapitre 9 commente le cĂ©lĂšbre poĂšme en prose Le DĂ©mon de l’analogie. Comme dans l’étude consacrĂ©e Ă  la Prose pour des Esseintes, le commentaire s’inaugure en rappelant la difficultĂ© d’un poĂšme sur lequel tant de critiques se sont exercĂ©s (une bibliographie est lĂ  encore fournie en note), et en intĂ©grant la difficultĂ© du dĂ©chiffrement comme objet de son propre dĂ©chiffrement. L’obscuritĂ© du poĂšme est ainsi mise en abyme comme symbole d’une thĂ©orie du sens. La lecture du poĂšme comme « parabole de l’inspiration », hypertexte du DĂ©mon de la perversitĂ© d’Edgar Poe, permet d’en approcher le thĂšme central, la correspondance entre le sujet sensible, le langage mĂ©taphorique et le monde concret. Un autre rapprochement intertextuel, entre MallarmĂ© et Breton, permet d’envisager que le mystĂšre dont le poĂšme fait Ă©tat n’est autre que l’inconscient, en ce temps encore innommĂ©. Un troisiĂšme parallĂšle, cette fois avec l’épisode bien connu (et lui aussi souvent sollicitĂ© par la critique) des trois arbres d’Hudimesnil chez Proust, rĂ©miniscence avortĂ©e car elle Ă©choue Ă  trouver sa source, mais rĂ©ussie, car elle parvient Ă  identifier le processus de la rĂ©miniscence mĂȘme, permet de voir chez MallarmĂ©, comme chez l’auteur de la Recherche, un Ă©crivain en quĂȘte de cohĂ©rence (par quoi, incidemment et implicitement, l’hermĂ©neutique que pratique l’essai, en cherchant Ă  dĂ©montrer la cohĂ©rence des poĂšmes et leur cohĂ©rence par rapport Ă  une « vision du monde », se voit lĂ©gitimĂ©e). Cette cohĂ©rence est ensuite traduite comme celle qui peut se manifester entre les trois Ă©lĂ©ments traditionnellement prĂ©sent dans le signe linguistique, le signifiĂ©, le signifiant et le rĂ©fĂ©rent. François Rastier parlerait ici de la « triade aristotĂ©licienne », et un saussurien vĂ©tilleux critiquerait peut-ĂȘtre cette association de la dyade signifiant/signifiĂ© et du terme « rĂ©fĂ©rent » - mais un saussurien vĂ©tilleux est toujours malvenu, comme on sait, en territoire mallarmĂ©en, sinon pour lĂ©gitimer le recours aux anagrammes. D’anagrammes, il est justement question par la suite, le chapitre se continuant par une hermĂ©neutique du signifiant qui tend Ă  montrer comment le poĂšme laisse pleinement « l’initiative aux mots ». On perçoit dans cette analyse l’affinitĂ© fondamentale entre la « rĂȘverie mimologique » et l’idĂ©e d’un poĂšme « allĂ©gorique de lui-mĂȘme » (ce qu’est, Ă  l’instar du sonnet en –yx, Le DĂ©mon de l’analogie pour Éric BenoĂźt).

13Le journal rĂ©digĂ© par MallarmĂ© en 1874, La DerniĂšre Mode, est l’objet du chapitre 10. L’auteur y Ă©tudie la « fonction symbolique des objets », formulant d’abord, en citant Barthes, le paradoxe fondateur : le discours de mode ne saurait ĂȘtre littĂ©raire. Ce paradoxe est cependant rĂ©solu moyennant l’éclairage que procure l’esthĂ©tique baudelairienne. Sont ainsi dĂ©terminĂ©s les liens de l’objet Ă  l’Absolu, de la mode Ă  l’Art, du monde Ă  l’IdĂ©e. C’est d’abord par l’initiation progressive Ă  une « perception symbolique du monde » que travaille l’écriture de MallarmĂ© dans les livraisons de la revue. Cette initiation se caractĂ©rise notamment par l’apparition de motifs typiquement mallarmĂ©ens et par lĂ  mĂȘme annonciateurs de dĂ©veloppements ultĂ©rieurs (ainsi du « blanc » dans le dernier paragraphe du dernier numĂ©ro). Les objets peuvent en outre suggĂ©rer un « sens caché » : l’étude des bijoux, d’une lampe, d’élĂ©ments dĂ©coratifs, de l’objet-livre et des bibelots, d’une pantiĂšre, des parfums et cosmĂ©tiques, d’un chapeau, permet de retrouver des objets d’élection repĂ©rables dans d’autres textes, et donnĂ©s comme emblĂ©matiques d’une esthĂ©tique ou d’une poĂ©tique. De la mĂȘme façon la fin du chapitre dĂ©montre le symbolisme du vĂȘtement fĂ©minin. Ainsi (et la rĂ©fĂ©rence Ă  Barthes, traversant l’ensemble du propos, est ici encore indispensable) la Mode est-elle incluse dans la LittĂ©rature, la fiction mondaine dans la fiction littĂ©raire. « Le monde est fait pour aboutir soit Ă  un Livre », note l’auteur, « soit Ă  un Grand Magasin », les objets peuvent devenir « notions pures », ou « valeurs marchandes ».

14Le chapitre 11, consacrĂ© au thĂšme du deuil, Ă©voque les traductions des poĂšmes d’Edgar Poe avant d’en venir Ă  son sujet essentiel, les feuillets rĂ©unis par Jean-Pierre Richard sous le titre Pour un tombeau d’Anatole. C’est Ă  Jean-Pierre Richard lui-mĂȘme que l’auteur emprunte la formule des « virtualitĂ©s inaccomplies », qui va permettre d’articuler le thĂšme du deuil et la notion, dĂ©veloppĂ©e dans plusieurs chapitres prĂ©cĂ©dents, de « virtualisation » comme fondement de la poĂ©tique de MallarmĂ©. Une Ă©tude serrĂ©e des modes verbaux, des jeux sur le temps, des renversements (Ă  l’aide notamment des mĂ©taphores, encore une fois barthĂ©siennes, du « tour d’écrou » et du « tourniquet »), induit une rĂ©flexion sur la question de la prĂ©sence. Au terme de cette lecture, l’auteur peut souligner l’originalitĂ© de MallarmĂ© (par rapport Ă  Baudelaire notamment) et conclure sur la consubstantialitĂ© du deuil et de la modernitĂ©.

15Sous le titre-citation « La “disparition Ă©locutoire du poĂšte” », le chapitre 12 pose la question de la crise du « je lyrique » chez MallarmĂ©. Le chapitre revient sur le problĂšme de la rĂ©flexivitĂ©, perçue dans le sonnet en -yx ou le Coup de dĂ©s, puis reprise Ă  travers la lecture des premiers poĂšmes oĂč Éric Benoit traque les marques de l’impersonnalitĂ©. La notion hĂ©gĂ©lienne de Selbstbewusstsein permet de saisir le sens de l’abolition sujet et de son identification Ă  l’absolu qu’illustre Ă  son tour Igitur. La « mise au tombeau » du poĂšte se lit encore dans les brouillons du Livre, oĂč le rĂŽle d’opĂ©rateur assignĂ© au lecteur permet de marquer davantage l’effacement du poĂšte. Mais, comme Ă  la fin du chapitre 8, le propos se termine sur une ultime rĂ©serve : la part de « hasard » qui demeurera toujours, empĂȘchant l’avĂšnement de l’absolu et l’achĂšvement du Livre, prĂ©serve malgrĂ© tout le sujet.

16Du Livre, il est principalement question dans le chapitre 13 qui Ă©tudie conjointement « discontinuitĂ© et linĂ©arité » dans son Ă©laboration. Dans une dĂ©marche similaire Ă  celle qu’on l’on a rencontrĂ©e au dĂ©but du chapitre 8, oĂč le xixe siĂšcle Ă©tait prĂ©sentĂ© celui de l’entropie, les premiĂšres lignes du chapitre s’efforcent de constituer l’image d’un dĂ©but de xxe oĂč le monde n’est perçu que comme peuplĂ© de « trous, failles, vides, ruptures ». Le Coup de dĂ©s, comme le Livre, porteraient cette « cosmologie implicite ». Ainsi le Livre apparaĂźt-il comme un assemblage combinatoire de feuilles, rendu mobile par l’action des opĂ©rateurs. Le chapitre prend la suite du prĂ©cĂ©dent, en montrant comment l’« opĂ©ration » correspond Ă  la rĂ©alisation de l’absolu, mais de façon purement « asymptotique », ce qui constitue le « Drame » du Livre qui n’est que « tension vers lui-mĂȘme », « non pas boucle autotĂ©lique achevĂ©e, mais spirale intĂ©grant toujours un Ă©cart diffĂ©rentiel. » La prise en compte de cet inachĂšvement de l’achĂšvement, idĂ©e essentielle filĂ©e d’un bout Ă  l’autre de l’essai, permet de saisir l’ambivalence fondamentale du Livre.

17Le chapitre 14, inĂ©dit, constitue une forme d’épilogue en Ă©voquant « la derniĂšre annĂ©e de StĂ©phane Mallarmé ». Le chapitre propose de narrer par le menu l’annĂ©e 1898, mĂȘlant menus faits intimes, considĂ©rations historiques et recension des publications. Le rĂ©cit de la mort du poĂšte, construit notamment Ă  travers le tĂ©moignage de Paul ValĂ©ry, s’achĂšve sur un renversement, en montrant, Ă  partir d’extraits du poĂšte qui semblent dĂ©crire par anticipation l’évĂ©nement, comment la vie a pu imiter l’Ɠuvre. Ainsi se clĂŽt la rĂ©flexion sur la « fiction » et les rapports du monde et de la littĂ©rature.

18On espĂšre avoir ici rendu compte Ă  la fois de la cohĂ©rence de la perspective retenue par l’auteur de cet essai et de la diversitĂ© de ses approches. On peut ajouter quelques mots quant aux prĂ©supposĂ©s qui commandent la dĂ©marche de l’ensemble, Ă©tant entendu qu’il ne s’agit que de la situer, et en aucun cas de l’invalider. Nous avons, chemin faisant, proposĂ© quelques remarques quant Ă  la mĂ©thode de l’interprĂ©tation ; on peut souligner de façon plus gĂ©nĂ©rale le fait que l’essai est fondĂ© la mise au jour de coĂŻncidences entre un certaine reprĂ©sentation « cosmique » ou « épistĂ©mologique » et une certaine configuration poĂ©tique. Il faut certes considĂ©rer qu’une telle dĂ©marche hermĂ©neutique se lĂ©gitime immĂ©diatement par son objet : pour MallarmĂ©, le Livre est homologique du monde. NĂ©anmoins, une telle lĂ©gitimation soulĂšve une autre difficultĂ©, puisque le commentaire postule alors une capacitĂ© d’auto-interprĂ©tation de l’Ɠuvre. En d’autres termes, MallarmĂ© est Ă  la fois l’objet et la mĂ©thode, ce qu’indexe encore le recours aux figures tutĂ©laires de Barthes et du Foucault des Mots et les choses. La quatriĂšme de couverture indique par exemple que l’Ɠuvre de MallarmĂ© accrĂ©dite tel propos de Barthes, dont on sait que toute sa thĂ©orie de la littĂ©rature, ou peu s’en faut, n’est prĂ©cisĂ©ment qu’un dĂ©veloppement, moyennant diverses modulations, de conceptions mallarmĂ©ennes. Le poĂšte est ainsi lu Ă  travers cela mĂȘme qu’il a suscitĂ©. C’est sur ce cercle qu’on conclura, en laissant Ă  chacun le soin — en fonction de ses propres prĂ©supposĂ©s — de dĂ©cider s’il l’estime vicieux ou vertueux.