Le son et lâessence
1Lâessai dâĂric Benoit se prĂ©sente comme un recueil dâarticles, principalement issus de lâindispensable revue ModernitĂ©s de lâuniversitĂ© de Bordeaux iii, mais aussi dâautres revues, dâactes de colloques, le tout complĂ©tĂ© par trois inĂ©dits. Lâouvrage couvre lâensemble des lâĆuvre de MallarmĂ©, partagĂ©e en deux continents, comme le signalent les intertitres de la premiĂšre partie, « Autour des PoĂ©sies », et de la seconde, « Vers le Livre ». Le tour de force consiste ici Ă proposer une telle vue dâensemble en Ă©vitant le tour dâhorizon superficiel, de sorte quâil sera aussi bien utile pour le nĂ©ophyte qui veut sâinitier Ă lâĆuvre du poĂšte que profitable pour le spĂ©cialiste qui dĂ©couvrira un essai personnel, dĂ©veloppant un certain nombre de thĂšmes particuliers tout en les rapportant constamment Ă une poĂ©tique gĂ©nĂ©rale. Cette maniĂšre de rĂ©ussir sur les deux tableaux se perçoit Ă dâautres points de vue, par exemple dans la prĂ©sence de lâanalyse philosophique sans cĂ©der Ă lâexcĂšs dâĂ©rudition (on reconnaĂźt la veine heideggĂ©rienne, mais un lecteur peu au fait des Ă©crits du philosophe sây retrouvera sans peine), ou dans le fait que la rĂ©flexion prolonge des tentatives antĂ©rieures sans multiplier les rĂ©fĂ©rences.
2Lâintroduction signale un dĂ©placement dans la question posĂ©e Ă la poĂ©sie de Mallarmé : il sâagit selon les mots de lâauteur de passer de la question « pourquoi y a-t-il quelque chose plutĂŽt que rien ? » Ă la question « comment peut-il y avoir quelque chose plutĂŽt que rien ? » LâĂ©criture de MallarmĂ© sera donc envisagĂ©e comme crĂ©ation ex nihilo, sur le modĂšle « onto-thĂ©ologique » de la crĂ©ation du monde selon le rĂ©cit biblique, transposĂ© dans lâordre « poĂ©tique et esthĂ©tique », transposition dâautant plus aisĂ©e que la crĂ©ation divine est dâabord un fait de langage performatif. Lâessai se propose dâexplorer une « esthĂ©tique de lâaporie », marquĂ©e par le paradoxe dâune naissance Ă partir du nĂ©ant, ou Ă partir de sa propre impossibilitĂ©. On comprend donc que la perspective ainsi que la mĂ©thode sont des plus classiques, ce qui fait la paradoxale originalitĂ© de lâessai, puisquâil ose reprendre Ă nouveaux frais des questions maintes fois traitĂ©es par les grands classiques de la lecture philosophique de MallarmĂ© (Blanchot, Derrida et tant dâautres). Tout commentaire contemporain de MallarmĂ© programme sans doute de la sorte une lecture en palimpsestes qui constitue une vĂ©ritable traversĂ©e de la rĂ©ception du poĂšte depuis les annĂ©es 1950, laquelle se confond exactement avec la thĂ©orie de la littĂ©rature.
3La premiĂšre partie « Autour des PoĂ©sies » offre de multiples cheminements au sein du recueil. Le chapitre premier entend rendre compte dâun « itinĂ©raire spirituel et esthĂ©tique dans les premiers poĂšmes des PoĂ©sies », et propose Ă cette fin de distinguer trois Ă©tats desdits poĂšmes, Ă savoir : la premiĂšre version datant des annĂ©es 1862-1865, la seconde correspondant Ă des publications ultĂ©rieures (notamment celle de 1887), moyennant des remaniements dâimportance variable, la troisiĂšme, Ă©laborĂ©e dans les annĂ©es 1890, parue en 1899 Ă titre posthume, et constituant lâĂ©dition de rĂ©fĂ©rence actuelle. Parmi les modifications apportĂ©es, câest de lâordre de prĂ©sentation des poĂšmes que lâauteur sâapplique Ă dĂ©celer la nĂ©cessitĂ©, et partant le sens, en sâefforçant dâenvisager la façon dont MallarmĂ© a, par ce truchement, mis en scĂšne son propre parcours. Celui-ci est restituĂ© par le parcours du lecteur lui-mĂȘme, qui considĂšre les poĂšmes mentionnĂ©s dans leur succession pour se livrer Ă une sĂ©rie de microlectures Ă©tayĂ©es par des remarques sur les relations entre les textes et la façon dont chacun se rĂ©pond, ainsi que des analyses sur la modification de lâhorizon hermĂ©neutique de la lecture au fil du temps, en fonction du contexte de publication de lâĆuvre â autrement dit la situation de MallarmĂ© lui-mĂȘme tel que lâactualitĂ© le change. Câest manifestement le cas pour le premier poĂšme, Le Guignon, qui Ă©voque deux figures de poĂštes, auxquelles MallarmĂ© sâidentifiera successivement au cours de son Ă©volution. Une « distanciation » sâopĂšre ainsi dans la reprise et la recomposition du recueil, qui peut Ă©ventuellement accentuer le caractĂšre ironique de certains textes conçus dĂšs leur origine comme des pastiches (ainsi Placet futile). Ăric Benoit commente de la sorte Apparition, Le Pitre chĂątiĂ©, Les FenĂȘtres, Les Fleurs, Renouveau, Angoisse, Ă partir des ruptures de registres qui sâopĂšrent dâun poĂšme Ă lâautre et marquent les fluctuations dâune poĂ©tique. Un mĂȘme ensemble dâĂ©noncĂ©s se voit ainsi confĂ©rĂ© un sens diffĂ©rent selon sa date de parution (Pierre MĂ©nard nâest pas si loin). « Las de lâamer reposâŠÂ » est caractĂ©risĂ© de ce point de vue comme un texte faisant office de frontiĂšre et de charniĂšre, se scindant lui-mĂȘme en deux exactes moitiĂ©s de quatorze vers, Ă©nonçant tour Ă tour lâancienne et la nouvelle esthĂ©tique. Le dĂ©placement de ce poĂšme dâune position finale Ă une position intermĂ©diaire (Ă mi-chemin du Guignon et de Don du poĂšme) emblĂ©matise selon lâauteur le caractĂšre « cyclothymique », non linĂ©aire, que sâefforce de figurer le poĂšte en reconstruisant a posteriori son parcours. Les poĂšmes suivants prĂ©senteront donc une rĂ©currence des thĂšmes anciens, indexant la rĂ©manence de lâancienne esthĂ©tique et lâimpossibilitĂ© de concevoir le parcours comme un progrĂšs. Les analyses du Sonneur, de Tristesse dâĂ©tĂ©, LâAzur, Brise marine, Soupir et AumĂŽne sâefforcent ainsi dâen mettre en relief lâinspiration baudelairienne latente. Aussi lâ« itinĂ©raire » apparaĂźt-il comme un entrelacs dâ« auto-reprĂ©sentation » et dâ« auto-distanciation », et lâĂ©tude des poĂšmes dans leur individualitĂ©, dans leurs relations au sein du recueil, en synchronie, comme en diachronie, au fil des reconfigurations
4Le chapitre 2 prend la suite du chapitre prĂ©cĂ©dent en abordant la genĂšse de lâ« esthĂ©tique poĂ©tique de Mallarmé » Ă partir de la « crise » des annĂ©es 1865-1870. Le commentaire dâHĂ©rodiade introduit le thĂšme du nĂ©ant, dont la « dĂ©couverte » est Ă la fois linguistique et mĂ©taphysique : le nĂ©ant nâest autre que le « NĂ©ant de Dieu », puis le nĂ©ant du moi quâĂ©nonce la fameuse « disparition Ă©locutoire du poĂšte ». La crĂ©ation poĂ©tique, au sortir de cet expĂ©rience dĂ©cevante de lâabsolu, fait dĂ©sormais fond sur un idĂ©alisme sans idĂ©al, une tension vers une vacance. Lâessai sâintĂ©resse alors Ă la question de la « transposition » du monde en « notion pure », fondĂ©e sur la cĂ©lĂšbre distinction des deux Ă©tats du langage. La poĂ©sie permet de donner une nĂ©cessitĂ©, câest-Ă -dire un sens, au monde, que ne lui donne plus le Dieu crĂ©ateur. Une comparaison entre le Coup de dĂ©s de 1897 et les PoĂ©sies permet dâillustrer la persistance de ce motif.
5Le chapitre 3 sâinterroge pour sa part sur lâassociation topique entre « la chair et lâart », et la dissociation qui sâopĂšre dans les PoĂ©sies, en analysant principalement Le Pitre chĂątiĂ©, Brise marine et Soupir, et en montrant les divers rapports qui se tissent entre les deux termes. De mĂȘme, câest en modulant les types de rapports que la chair et lâart peuvent entretenir, de la conciliation au conflit, que sont lues les diverses allĂ©gories de la poĂ©sie dans Don du PoĂšme et HĂ©rodiade. Enfin, câest comme emblĂ©matiques de la quĂȘte dâun fragile Ă©quilibre, qui semble sâinstaurer prĂ©cairement dans Toast funĂšbre, que sont lus les derniers poĂšmes du recueil.
6Le chapitre 4 entend quant Ă lui revenir sur la notion si typiquement mallarmĂ©enne de « fiction » en examinant les diverses apparitions du terme, Ă partie de la premiĂšre, situĂ©e dans les Notes rĂ©digĂ©es vers 1869 et contenue dans la cĂ©lĂšbre formule « toute mĂ©thode est une fiction ». En cette occurrence, le terme peut ĂȘtre compris comme dĂ©signant une virtualisation par le langage, conformĂ©ment Ă lâesthĂ©tique symboliste. Toutefois, Ăric Benoit insiste sur lâambivalence du terme, qui dĂ©signe aussi la capacitĂ© de crĂ©er quelque chose qui nâexiste pas. Feindre, mais aussi forger, tels sont les deux aspects de la « fiction » que lâauteur ne manque pas de traduire en termes ontologiques comme lâalliance du non-ĂȘtre et de lâĂȘtre. La mise au point terminologique ouvre la possibilitĂ© dâune description du « monde virtuel des PoĂ©sies » : le commentaire propose derechef une sĂ©rie de microlectures, du Monologue du faune, du Triptyque, de Petit air i et Petit air ii, en sâattachant Ă relever les formes syntaxiques et stylistiques du potentiel, du virtuel, de lâhypothĂ©tique. LâĂ©tude de lâavant-dernier sonnet « à la nue accablanteâŠÂ » permet de conclure sur lâidĂ©e dâun mimĂ©tisme entre le thĂšme de la virtualisation et la lecture dâun texte dont le sens rĂ©siste, le processus hermĂ©neutique, de conjectures en conjectures, correspondant au principe mĂȘme de la fiction.
7Le chapitre 5 (inĂ©dit) est un commentaire de la Prose pour des Esseintes de facture traditionnelle (il sâagit de proposer des « clefs de lecture » afin de rendre le poĂšme plus intelligible), qui propose des interprĂ©tations novatrices sur ce texte dont la rĂ©putation dâobscuritĂ© nâest plus Ă faire (Ăric Benoit cite en note un nombre impressionnant dâexĂ©gĂštes dont la libido hermĂ©neutique a pu ĂȘtre Ă©veillĂ©e par lui).
8Câest en revanche Ă lâensemble du recueil quâest consacrĂ© le chapitre 6 (inĂ©dit) qui Ă©voque la thĂ©matique du « drame solaire » telle quâon la trouve, dissĂ©minĂ©e, dans divers poĂšmes. Ă partir dâune note ajoutĂ©e par MallarmĂ© Ă sa traduction des Dieux antiques de G. W. Cox, et qui indique que pour les « peuples primitifs », le coucher du soleil induisait une angoisse du nĂ©ant (rien nâĂ©tait moins sĂ»r que le fait quâil se lĂšve de nouveau), le critique construit tout un rĂ©seau de motifs liĂ©s au vespĂ©ral et au crĂ©pusculaire, puis au nocturne et au tĂ©nĂ©breux, avant de sâintĂ©resser Ă lâaurore comme symbole de la gloire poĂ©tique.
9« La poĂ©sie et le sens du monde », tel est lâobjet du chapitre 7, qui se prĂ©sente comme une glose de la cĂ©lĂšbre dĂ©finition de la poĂ©sie donnĂ©e dans la lettre du 27 juin 1884 Ă LĂ©o dâOrfer :
Je balbutie, meurtri : La PoĂ©sie est lâexpression, par le langage humain ramenĂ© Ă son rythme essentiel, du sens mystĂ©rieux des aspects de lâexistence : elle doue ainsi dâauthenticitĂ© notre sĂ©jour et constitue la seule tĂąche spirituelle1.
10Cette dĂ©finition est commentĂ©e Ă travers la lecture de plusieurs poĂšmes. Ainsi, au refus du monde, incarnĂ© par le personnage dâHĂ©rodiade, qui se heurte Ă lâironie de la Nourrice et prend conscience de la nĂ©cessitĂ© du regard de lâautre que symbolise Jean, succĂšde sa « revalorisation », quâexprime Don du poĂšme, mais aussi la dĂ©ploration de sa fragilitĂ© que la poĂ©sie est chargĂ©e de conjurer, ce quâillustrent Ă leur tour Toast funĂšbre et Salut. ParallĂšlement, les PoĂ©sies ne cessent de mettre en scĂšne les formes du langage inessentiel : inauthenticitĂ© de lâhomme de la foule, « blasphĂšme » de lâesthĂ©tique rĂ©aliste, tout en rĂ©alisant, elles-mĂȘmes, les formes du langage essentiel, ce qui est aperçu notamment grĂące Ă lâanalyse du rythme dans Sainte. Le chapitre se clĂŽt une fois encore, conformĂ©ment Ă la perspective dâensemble inscrite dĂšs le titre de lâessai, sur un paradoxe : la nĂ©cessitĂ©, pour atteindre lâĂȘtre, de passer par le nĂ©ant, dâoĂč le recours au motif orphique.
11La deuxiĂšme partie de lâouvrage, « Vers le Livre », propose dâabord de sâinterroger sur lâ« eschatologie esthĂ©tique » de MallarmĂ©. Le chapitre 8 sâouvre sur une caractĂ©risation dâune Ă©pistĂ©mĂ© propre au xixe siĂšcle, oĂč lâunivers paraĂźt vouĂ© Ă lâentropie. On retrouve le thĂšme de la « mort solaire » dĂ©jĂ rencontrĂ© prĂ©cĂ©demment, et qui parcourt lâessai en affleurant dans divers chapitres. Il semble que le thĂšme soit ainsi perçu implicitement comme un symbole renvoyant Ă toute une « vision du monde » typique dâun Ă©poque, et dont on retrouve la trace dans un ensemble dâĆuvres, de Nerval Ă Villers de lâIsle-Adam, de Flaubert Ă Poe, Ă Laforgue, Ă Schopenhauer, Ă Baudelaire, et encore Ă ValĂ©ry, mais dĂ©jĂ chez Balzac, oĂč lâĂ©puisement du monde est liĂ©e Ă la dĂ©gradation des mĆurs. Cette « double filiation, Ă©pistĂ©mologique et morale», peut alors ĂȘtre relevĂ©e en maints lieux chez MallarmĂ©. Ce relevĂ© permet dâĂ©voquer le poĂšme en prose de 1864 Le PhĂ©nomĂšne futur, et de le rapprocher du Coup de dĂ©s de 1897, et de reprendre la question du salut (Ă partir prĂ©cisĂ©ment du poĂšme Salut) pour montrer que, sâil appartient Ă la poĂ©sie dâachever le monde, cet achĂšvement ne saurait ĂȘtre lui-mĂȘme achevĂ©, le hasard nâĂ©tant jamais aboli, le Livre Ă©tant toujours « processus » et jamais « rĂ©sultat ».
12Le chapitre 9 commente le cĂ©lĂšbre poĂšme en prose Le DĂ©mon de lâanalogie. Comme dans lâĂ©tude consacrĂ©e Ă la Prose pour des Esseintes, le commentaire sâinaugure en rappelant la difficultĂ© dâun poĂšme sur lequel tant de critiques se sont exercĂ©s (une bibliographie est lĂ encore fournie en note), et en intĂ©grant la difficultĂ© du dĂ©chiffrement comme objet de son propre dĂ©chiffrement. LâobscuritĂ© du poĂšme est ainsi mise en abyme comme symbole dâune thĂ©orie du sens. La lecture du poĂšme comme « parabole de lâinspiration », hypertexte du DĂ©mon de la perversitĂ© dâEdgar Poe, permet dâen approcher le thĂšme central, la correspondance entre le sujet sensible, le langage mĂ©taphorique et le monde concret. Un autre rapprochement intertextuel, entre MallarmĂ© et Breton, permet dâenvisager que le mystĂšre dont le poĂšme fait Ă©tat nâest autre que lâinconscient, en ce temps encore innommĂ©. Un troisiĂšme parallĂšle, cette fois avec lâĂ©pisode bien connu (et lui aussi souvent sollicitĂ© par la critique) des trois arbres dâHudimesnil chez Proust, rĂ©miniscence avortĂ©e car elle Ă©choue Ă trouver sa source, mais rĂ©ussie, car elle parvient Ă identifier le processus de la rĂ©miniscence mĂȘme, permet de voir chez MallarmĂ©, comme chez lâauteur de la Recherche, un Ă©crivain en quĂȘte de cohĂ©rence (par quoi, incidemment et implicitement, lâhermĂ©neutique que pratique lâessai, en cherchant Ă dĂ©montrer la cohĂ©rence des poĂšmes et leur cohĂ©rence par rapport Ă une « vision du monde », se voit lĂ©gitimĂ©e). Cette cohĂ©rence est ensuite traduite comme celle qui peut se manifester entre les trois Ă©lĂ©ments traditionnellement prĂ©sent dans le signe linguistique, le signifiĂ©, le signifiant et le rĂ©fĂ©rent. François Rastier parlerait ici de la « triade aristotĂ©licienne », et un saussurien vĂ©tilleux critiquerait peut-ĂȘtre cette association de la dyade signifiant/signifiĂ© et du terme « rĂ©fĂ©rent » - mais un saussurien vĂ©tilleux est toujours malvenu, comme on sait, en territoire mallarmĂ©en, sinon pour lĂ©gitimer le recours aux anagrammes. Dâanagrammes, il est justement question par la suite, le chapitre se continuant par une hermĂ©neutique du signifiant qui tend Ă montrer comment le poĂšme laisse pleinement « lâinitiative aux mots ». On perçoit dans cette analyse lâaffinitĂ© fondamentale entre la « rĂȘverie mimologique » et lâidĂ©e dâun poĂšme « allĂ©gorique de lui-mĂȘme » (ce quâest, Ă lâinstar du sonnet en âyx, Le DĂ©mon de lâanalogie pour Ăric BenoĂźt).
13Le journal rĂ©digĂ© par MallarmĂ© en 1874, La DerniĂšre Mode, est lâobjet du chapitre 10. Lâauteur y Ă©tudie la « fonction symbolique des objets », formulant dâabord, en citant Barthes, le paradoxe fondateur : le discours de mode ne saurait ĂȘtre littĂ©raire. Ce paradoxe est cependant rĂ©solu moyennant lâĂ©clairage que procure lâesthĂ©tique baudelairienne. Sont ainsi dĂ©terminĂ©s les liens de lâobjet Ă lâAbsolu, de la mode Ă lâArt, du monde Ă lâIdĂ©e. Câest dâabord par lâinitiation progressive Ă une « perception symbolique du monde » que travaille lâĂ©criture de MallarmĂ© dans les livraisons de la revue. Cette initiation se caractĂ©rise notamment par lâapparition de motifs typiquement mallarmĂ©ens et par lĂ mĂȘme annonciateurs de dĂ©veloppements ultĂ©rieurs (ainsi du « blanc » dans le dernier paragraphe du dernier numĂ©ro). Les objets peuvent en outre suggĂ©rer un « sens caché » : lâĂ©tude des bijoux, dâune lampe, dâĂ©lĂ©ments dĂ©coratifs, de lâobjet-livre et des bibelots, dâune pantiĂšre, des parfums et cosmĂ©tiques, dâun chapeau, permet de retrouver des objets dâĂ©lection repĂ©rables dans dâautres textes, et donnĂ©s comme emblĂ©matiques dâune esthĂ©tique ou dâune poĂ©tique. De la mĂȘme façon la fin du chapitre dĂ©montre le symbolisme du vĂȘtement fĂ©minin. Ainsi (et la rĂ©fĂ©rence Ă Barthes, traversant lâensemble du propos, est ici encore indispensable) la Mode est-elle incluse dans la LittĂ©rature, la fiction mondaine dans la fiction littĂ©raire. « Le monde est fait pour aboutir soit Ă un Livre », note lâauteur, « soit Ă un Grand Magasin », les objets peuvent devenir « notions pures », ou « valeurs marchandes ».
14Le chapitre 11, consacrĂ© au thĂšme du deuil, Ă©voque les traductions des poĂšmes dâEdgar Poe avant dâen venir Ă son sujet essentiel, les feuillets rĂ©unis par Jean-Pierre Richard sous le titre Pour un tombeau dâAnatole. Câest Ă Jean-Pierre Richard lui-mĂȘme que lâauteur emprunte la formule des « virtualitĂ©s inaccomplies », qui va permettre dâarticuler le thĂšme du deuil et la notion, dĂ©veloppĂ©e dans plusieurs chapitres prĂ©cĂ©dents, de « virtualisation » comme fondement de la poĂ©tique de MallarmĂ©. Une Ă©tude serrĂ©e des modes verbaux, des jeux sur le temps, des renversements (Ă lâaide notamment des mĂ©taphores, encore une fois barthĂ©siennes, du « tour dâĂ©crou » et du « tourniquet »), induit une rĂ©flexion sur la question de la prĂ©sence. Au terme de cette lecture, lâauteur peut souligner lâoriginalitĂ© de MallarmĂ© (par rapport Ă Baudelaire notamment) et conclure sur la consubstantialitĂ© du deuil et de la modernitĂ©.
15Sous le titre-citation « La âdisparition Ă©locutoire du poĂšteâ », le chapitre 12 pose la question de la crise du « je lyrique » chez MallarmĂ©. Le chapitre revient sur le problĂšme de la rĂ©flexivitĂ©, perçue dans le sonnet en -yx ou le Coup de dĂ©s, puis reprise Ă travers la lecture des premiers poĂšmes oĂč Ăric Benoit traque les marques de lâimpersonnalitĂ©. La notion hĂ©gĂ©lienne de Selbstbewusstsein permet de saisir le sens de lâabolition sujet et de son identification Ă lâabsolu quâillustre Ă son tour Igitur. La « mise au tombeau » du poĂšte se lit encore dans les brouillons du Livre, oĂč le rĂŽle dâopĂ©rateur assignĂ© au lecteur permet de marquer davantage lâeffacement du poĂšte. Mais, comme Ă la fin du chapitre 8, le propos se termine sur une ultime rĂ©serve : la part de « hasard » qui demeurera toujours, empĂȘchant lâavĂšnement de lâabsolu et lâachĂšvement du Livre, prĂ©serve malgrĂ© tout le sujet.
16Du Livre, il est principalement question dans le chapitre 13 qui Ă©tudie conjointement « discontinuitĂ© et linĂ©arité » dans son Ă©laboration. Dans une dĂ©marche similaire Ă celle quâon lâon a rencontrĂ©e au dĂ©but du chapitre 8, oĂč le xixe siĂšcle Ă©tait prĂ©sentĂ© celui de lâentropie, les premiĂšres lignes du chapitre sâefforcent de constituer lâimage dâun dĂ©but de xxe oĂč le monde nâest perçu que comme peuplĂ© de « trous, failles, vides, ruptures ». Le Coup de dĂ©s, comme le Livre, porteraient cette « cosmologie implicite ». Ainsi le Livre apparaĂźt-il comme un assemblage combinatoire de feuilles, rendu mobile par lâaction des opĂ©rateurs. Le chapitre prend la suite du prĂ©cĂ©dent, en montrant comment lâ« opĂ©ration » correspond Ă la rĂ©alisation de lâabsolu, mais de façon purement « asymptotique », ce qui constitue le « Drame » du Livre qui nâest que « tension vers lui-mĂȘme », « non pas boucle autotĂ©lique achevĂ©e, mais spirale intĂ©grant toujours un Ă©cart diffĂ©rentiel. » La prise en compte de cet inachĂšvement de lâachĂšvement, idĂ©e essentielle filĂ©e dâun bout Ă lâautre de lâessai, permet de saisir lâambivalence fondamentale du Livre.
17Le chapitre 14, inĂ©dit, constitue une forme dâĂ©pilogue en Ă©voquant « la derniĂšre annĂ©e de StĂ©phane Mallarmé ». Le chapitre propose de narrer par le menu lâannĂ©e 1898, mĂȘlant menus faits intimes, considĂ©rations historiques et recension des publications. Le rĂ©cit de la mort du poĂšte, construit notamment Ă travers le tĂ©moignage de Paul ValĂ©ry, sâachĂšve sur un renversement, en montrant, Ă partir dâextraits du poĂšte qui semblent dĂ©crire par anticipation lâĂ©vĂ©nement, comment la vie a pu imiter lâĆuvre. Ainsi se clĂŽt la rĂ©flexion sur la « fiction » et les rapports du monde et de la littĂ©rature.
18On espĂšre avoir ici rendu compte Ă la fois de la cohĂ©rence de la perspective retenue par lâauteur de cet essai et de la diversitĂ© de ses approches. On peut ajouter quelques mots quant aux prĂ©supposĂ©s qui commandent la dĂ©marche de lâensemble, Ă©tant entendu quâil ne sâagit que de la situer, et en aucun cas de lâinvalider. Nous avons, chemin faisant, proposĂ© quelques remarques quant Ă la mĂ©thode de lâinterprĂ©tation ; on peut souligner de façon plus gĂ©nĂ©rale le fait que lâessai est fondĂ© la mise au jour de coĂŻncidences entre un certaine reprĂ©sentation « cosmique » ou « épistĂ©mologique » et une certaine configuration poĂ©tique. Il faut certes considĂ©rer quâune telle dĂ©marche hermĂ©neutique se lĂ©gitime immĂ©diatement par son objet : pour MallarmĂ©, le Livre est homologique du monde. NĂ©anmoins, une telle lĂ©gitimation soulĂšve une autre difficultĂ©, puisque le commentaire postule alors une capacitĂ© dâauto-interprĂ©tation de lâĆuvre. En dâautres termes, MallarmĂ© est Ă la fois lâobjet et la mĂ©thode, ce quâindexe encore le recours aux figures tutĂ©laires de Barthes et du Foucault des Mots et les choses. La quatriĂšme de couverture indique par exemple que lâĆuvre de MallarmĂ© accrĂ©dite tel propos de Barthes, dont on sait que toute sa thĂ©orie de la littĂ©rature, ou peu sâen faut, nâest prĂ©cisĂ©ment quâun dĂ©veloppement, moyennant diverses modulations, de conceptions mallarmĂ©ennes. Le poĂšte est ainsi lu Ă travers cela mĂȘme quâil a suscitĂ©. Câest sur ce cercle quâon conclura, en laissant Ă chacun le soin â en fonction de ses propres prĂ©supposĂ©s â de dĂ©cider sâil lâestime vicieux ou vertueux.

