Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 9, numéro 3
Laurent Angard

« Changer de Muse ». Le renouveau des Canzonieri au XVIe siĂšcle ou « l’écriture Ă©ditoriale »

Daniel Maira, Typosine, la dixiÚme muse. Formes éditoriales des canzonieri français (1544-1560), GenÚve, Droz, 2007, 512 p.

1Avant d’en rendre compte, il convient de souligner la trĂšs grande qualitĂ© Ă©ditoriale de cet ouvrage paru aux Ă©ditions Droz. Une fois n’est pas coutume, mais puisqu’il sera question, dans ces pages, d’ars impressoria1, il nous fallait souligner la rigueur avec laquelle l’ouvrage de Daniel Maira a paru : il est extrĂȘmement agrĂ©able Ă  lire par l’utilisation d’un papier Ă©pais, Ă  la typographie soignĂ©e. À cela s’ajoutent des notes claires et scientifiques, des annexes signalant les Ɠuvres compulsĂ©es, une bibliographie riche et limpide, un index nominum, et, enfin, une impressionnante sĂ©rie d’illustrations reproduites sur du papier glacĂ©.

2Typosine est donc la dixiĂšme Muse, celle de l’imprimerie, de l’édition et de « la mise en texte ». La thĂšse que Daniel Maira dĂ©veloppe se situe entre une hermĂ©neutique particuliĂšre et l’observation du pĂ©ritexte et du paratexte et de l’édition mĂȘme. Et ce, Ă  partir d’un corpus de textes poĂ©tiques variĂ©s du XVIe siĂšcle français et italien : l’annĂ©e 1560 [a Ă©tĂ©] choisie comme terme ante quem de [l’]enquĂȘte. En effet, c’est en observant le style pĂ©trarquiste et l’écriture poĂ©tique du canzoniere, plus largement de la poĂ©sie amoureuse — entendons par lĂ , les Amours —, que le critique dĂ©veloppe sa rĂ©flexion qu’il organise en trois parties2, ouvertement chronologique tout en y associant aussi les thĂ©ories littĂ©raires les plus actuelles :

Notre but, Ă©crit-il, sera [
de] pĂ©nĂ©trer, comme le dirait GĂ©rard Genette, dans les ‘seuils’ de l’Ɠuvre, c’est-Ă -dire dans l’architecture du livre.

3On Ă©crit des Amours en France, des Canzonieri, dont l’apogĂ©e se reflĂ©tera bien Ă©videmment dans les Amours de Ronsard (1553), qui, pourtant, engage dĂ©jĂ  le genre des « Canzonieri de la premiĂšre gĂ©nĂ©ration» (ceux de Marot, de Maurice ScĂšve, de Vasquin Philieul, de Joachim Du Bellay, de Pontus de Tyard
) vers une modification importante. Avant d’étudier ce processus de transformation, le critique, dans sa premiĂšre partie, pose les jalons dĂ©finitionnels et poĂ©tiques des premiers canzonieri français, en en montrant toute l’importance pour les « bonae literae » du XVIe siĂšcle, et plus particuliĂšrement pour les annĂ©es 1544-1551.

4Mais mĂȘme si cette vogue reste prĂ©gnante Ă  la Renaissance, s’amorce progressivement une « sorte d’implosion interne » du genre. Mais pourquoi cette crise, celle qu’inaugure justement Ronsard dans ses Amours alors que les poĂštes lyonnais, eux, suivent la poĂ©tique pĂ©trarquiste ? Tout simplement parce que le genre du canzoniere n’est plus perçu comme une Ɠuvre Ă  part entiĂšre, mais plutĂŽt comme une sorte d’annexe Ă  l’Ɠuvre principale, que l’on situerait au seuil du livre ou d’une Ă©dition de plusieurs textes. Il aurait perdu de son faconde pour n’ĂȘtre considĂ©rĂ© in fine que comme une « Ɠuvre mineure ». Aussi le nom de l’aimĂ©e se voit-il relĂ©guĂ© Ă  une position moins importante, aprĂšs le nom de l’auteur et celui de la dĂ©dicataire : dans les canzonieri princeps, il occupait la place d’honneur. Premier constat, donc, qui explique cette crise à partir de ces marques pĂ©ritextuelles et du contexte Ă©ditorial en constante transformation. Ronsard, par exemple, dans ses Amours glissera subrepticement de l’éloge de la dame aimĂ©e Ă  la cĂ©lĂ©bration de sa puissance poĂ©tique mais aussi Ă  une sorte d’autocĂ©lĂ©bration qui marque son « entrĂ©e triomphale au temple de mĂ©moire » (Chapitre II de la deuxiĂšme partie). Du statut de « PĂ©trarque françois », Ronsard devient le modĂšle poĂ©tique et esthĂ©tique Ă  suivre et devient, pour Daniel Maira, le « PĂ©trarque ronsardisé ». Le canzoniere est alors mĂ©taphore du « temple littĂ©raire vouĂ© Ă  l’aimĂ©e ou au soupirant qui l’immortalise ».

5Le deuxiĂšme constat est davantage sociologique et semble avoir Ă©tĂ© provoquĂ© par la rencontre d’une Ă©criture intime avec le monde public. Alors que les premiers canzonieri chantaient les souffrances de l’amant pour sa maĂźtresse et les louanges de l’aimĂ©e, il apparaĂźt que le destinateur prend une place de plus en plus importante dans les recueils d’Amours.

6Le rhĂ©torique pĂ©trarquiste Ă©volue et se transforme ainsi de l’intĂ©rieur pour enfin changer d’objet.

7C’est bien la forme poĂ©tique italienne qui devient alors le relais entre un chant amoureux et un discours Ă©pidictique qui loue le mĂ©cĂšne. ApparaĂźt ici une nouvelle altĂ©ration du genre. Les canzonieri ne sont donc plus des piĂšces – sonnets pour la plupart – d’inspiration passionnelle et d’amours dĂ©chirĂ©es, mais une suite de louanges et d’autres dithyrambes adressĂ©s Ă  leurs protecteurs :

[ils] devien[nent] un exercice de style, un jeu poétique, voire une simple écriture de virtuosité désormais expropriée de ses traits génériques.

8Mais cette mutation est aussi visible en Italie oĂč « le code pĂ©trarquiste » Ă©volue vers une rencontre entre poĂštes et courtisans, qui marque « leur appartenance Ă  une mĂȘme communautĂ© d’esprits, littĂ©raire et culturelle Ă  la fois ». Le monde de l’édition apparaĂźt comme le truchement de ce passage du privĂ© au public. S’appuyant sur les idĂ©es d’Amedeo Quondam, Daniel Maira va plus loin : il montre que « le pĂ©trarquisme [
] est Ă©rigĂ© en paradigme de comportement social et se dĂ©finit comme une lingua franca de la ‘ civil conversazione’ ». La conversation supplĂ©e donc la langue des Amours et initie les poĂštes Ă  un langage aulique, aux frontiĂšres des cours royales. Alors Ă©merge une production importante d’édition dans laquelle la forme du canzoniere devient « une vĂ©ritable manifestation culturelle du marchĂ© du livre et de l’identitĂ© intellectuelle aristocratique », mieux un modĂšle « de vie pour l’homme de cour ».

9L’augmentation productive des Ă©ditions de ce genre poĂ©tique italien explique en partie les transformations pĂ©ritextuelles qui s’inscrivent non plus dans la cohĂ©rence thĂ©matique et formelle, mais dans ces passages du privĂ© au public, du personnel au collectif, de la sincĂ©ritĂ© Ă  l’exercice rhĂ©torique (Ronsard). OĂč se situe alors le genre des Amours, des Canzonieri ? Il est difficile de le dire d’aprĂšs l’auteur de cette Ă©tude, qui, Ă  la suite de Derrida, montre que la dĂ©finition gĂ©nĂ©rique n’est pas simple Ă  donner, car il y a aussi confusion dans le genre Ă  cause « des effets de ressemblance, d’analogie, d’inclusion, de rĂ©pĂ©tition, de dĂ©pendance mais aussi de variĂ©tĂ© et de contraste ». Cependant, grĂące au paratexte, on pourrait « confĂ©rer une image bien orchestrĂ©e et indivisible du recueil », car :

[le paratexte] se construit [
] comme un espace mĂ©tapoĂ©tique assurant l’identification et les spĂ©cificitĂ©s (sic) du genre sur le plan Ă©ditorial et littĂ©raire, conditionnant l’expĂ©rience de la lecture mais aussi, en consĂ©quence de cela, les modalitĂ©s de performance des pratiques d’écriture.

10Aussi Typosine personnifie-t-elle parfaitement ce que Daniel Maira appelle Ă©lĂ©gamment : « l’alchimie emblĂ©matique entre l’esprit de la lettre et le corps du livre ». Cette dixiĂšme muse, muse de l’édition, de l’ars impressoria, rĂ©unit Ă  n’en plus douter dans ces espaces prĂ©liminaires, que sont les pĂ©ritextes et paratextes, « les seuils d’un monument littĂ©raire consacrĂ© Ă  l’amour ».

11D’une lecture assez exigeante, car rĂ©solument fondĂ©e sur des connaissances pointues, l’ouvrage de Daniel Maira reste plaisant et agrĂ©able Ă  lire. Sans doute ai-je trouvĂ© dans ces pages le charme de Typosine, associant cet « esprit de la lettre » et de ce « corps du livre ». Quelques remarques restent cependant Ă  faire. Il aurait Ă©tĂ© utile de traduire en note, par exemple, les merveilleux et nombreux passages en italien. Parfois l’on perd « la substantifique moelle » par l’absence de rudiments linguistiques et sĂ©mantiques de la langue de PĂ©trarque. Enfin quelques formules, sans doute empruntĂ©es aux critiques modernes ou au domaine du journalisme, peuvent paraĂźtre, de prime abord, surprenantes : une plus particuliĂšrement celle de « muse promotionnelle ».