De lâart du clair-obscur en littĂ©rature
1Lâespoir de donner une unitĂ© (ou tout du moins un point dâancrage) au corpus libertin semble avoir animĂ© nombre de chercheurs qui, depuis lâouvrage magistral de RenĂ© Pintard, se sont intĂ©ressĂ©s aux esprits forts et aux libres penseurs du Grand SiĂšcle. Et toujours cette unitĂ© se devait dâĂȘtre nuancĂ©e, tant la diversitĂ© â pour ne pas dire, dâemblĂ©e, la disparitĂ© â des auteurs regroupĂ©s sous ce qui nâest parfois plus apparu que comme une Ă©tiquette, faisait obstacle Ă lâaccomplissement de cet espoir. Il semble pourtant inspirer encore les travaux dâIsabelle Moreau dans son ouvrage « GuĂ©rir du sot » qui publie ici le rĂ©sultat de son travail de thĂšse. Travail lui aussi magistral, soulignons-le immĂ©diatement, et fort stimulant Ă maints Ă©gards. Car trĂšs vite, en effet, lâanalyse proposĂ©e du corpus libertin dĂ©passe lâambition dâenrichir lâĂ©tude du libertinage Ă©rudit dâune nouvelle approche, voire dâaboutir Ă une nouvelle dĂ©finition de celui-ci.  Le postulat de dĂ©part qui irrigue lâensemble de ces travaux entre en effet fortement en rĂ©sonance avec des problĂ©matiques actuelles, qui sont celles de notre sociĂ©tĂ© de communication : il sâagit de sâinterroger sur les stratĂ©gies dâĂ©criture des libertins et notamment le choix de lâimprimĂ© pour formuler et diffuser des idĂ©es hĂ©tĂ©rodoxes.
2Un tel choix, on sâen doute, ne va pas de soi : publier ses idĂ©es, câest se mettre en avant et prendre un risque. Câest pourtant celui que font nombre dâauteurs libertins, de Sorel Ă NaudĂ©, de La Mothe Le Vayer Ă Cyrano de Bergerac. En sâattaquant de front Ă cet apparent paradoxe, Isabelle Moreau a pu dĂ©montrer quâil se trouve au cĆur de la posture libertine : il est de fait directement liĂ© Ă la question de lâinterprĂ©tation des textes et des reprĂ©sentations qui se pose tout particuliĂšrement en ces lendemains des guerres de religion. Le libertinage peut ainsi sâapprĂ©hender avant tout comme un phĂ©nomĂšne textuel, tant du point de vue de lâĂ©criture que de la lecture ; et câest en tant que tel quâil entre en interaction avec des domaines aussi variĂ©s que la politique, la religion mais aussi lâĂ©pistĂ©mologie ou la science. Lâauteur a ainsi mis au jour un fil rouge qui lui permet de reparcourir nombre dâaspects et dâenjeux des Ă©crits libertins.
3Revenant dans un premier chapitre sur la naissance mĂȘme du « libertin » au xviie siĂšcle et sur les diffĂ©rentes acceptions du terme Ă lâĂ©poque, Isabelle Moreau ne se contente pas de prĂ©ciser par une analyse dâailleurs trĂšs riche le contexte et les polĂ©miques dans lesquels il prend forme ; lâĂ©tude circonstanciĂ©e du procĂšs de ThĂ©ophile de Viau et de la publication de la Doctrine curieuse du PĂšre Garasse lui permet de souligner lâenjeu juridique inhĂ©rent Ă cette affaire : il sâagit en effet de la position juridique de lâinstance Ă©nonciative et â pour le faire court â du statut de lâauteur, au moment mĂȘme oĂč le projet de lâAcadĂ©mie prend forme dans lâesprit de Richelieu. Le choix de lâimprimĂ© et de la publication offre ainsi paradoxalement une certaine protection Ă lâĂ©crivain qui use dâune rhĂ©torique Ă©quivoque ou allusive, puisque rien nâautorise Ă lui attribuer dĂ©finitivement tel ou tel propos. Toutefois il ne sâagit pas de sâen tenir Ă lâĂ©valuation dâune telle stratĂ©gie de masque ; il convient plutĂŽt, pour Isabelle Moreau, de sâinterroger sur les consĂ©quences dâun tel choix de lâimprimĂ© sur le contenu et la forme mĂȘmes â lâun nâallant pas sans lâautre â de lâimpiĂ©tĂ© et de lâimmoralitĂ© ainsi exposĂ©es. Le jeu avec la censure â Ă©tudiĂ©e dans le second chapitre â confirme cette hypothĂšse : si elle se veut coercitive pour les autoritĂ©s, elle permet aux libertins de dĂ©finir leur propre posture intellectuelle et culturelle. Les dispositifs dâexpression et de diffusion quâils se voient ainsi contraints de mettre en place, nous dit lâauteur, « dessinent en filigrane les contours du ââpublicââ visĂ© ou dĂ©sirĂ© par lâacte dâimpression et de publication (p. 196) ». Cela va au-delĂ dâun simple rejet des circuits officiels et du clientĂ©lisme traditionnel : ce qui est revendiquĂ© ainsi, câest un certain Ă©litisme de la destination dâune part (lire â ou devrions-nous dire dĂ©chiffrer â le texte demande une certaine compĂ©tence si ce nâest une compĂ©tence certaine), et un plaisir personnel et gratuit de lâĂ©criture dâautre part. A cet Ă©gard, le cas des ouvrages de commande est particuliĂšrement instructif : Isabelle Moreau montre Ă travers lâexemple de La Mothe Le Vayer et de son traitĂ© De la vertu des Payens (qui serait une commande de Richelieu) comment le libertin parvient Ă dĂ©tourner lâargument initial de lâouvrage (savoir si les philosophes antiques pourraient, par la grĂące de Dieu, ĂȘtre sauvĂ©s malgrĂ© leur mĂ©connaissance de la religion rĂ©vĂ©lĂ©e) pour dĂ©livrer un autre message (ĂȘtre accusĂ© dâirrĂ©ligion est souvent un signe dâĂ©lection), bien diffĂ©rent de celui qui est attendu ! Les stratĂ©gies dâĂ©criture des libertins posent ainsi avant tout au censeur la question de lâinterprĂ©tation dans la mesure oĂč il se doit de choisir entre lâinterpretatio rigorosa et lâinterpretatio benigna ; rien dans la forme ne laissant prĂ©supposer lâune plutĂŽt que lâautre, il en est le plus souvent rĂ©duit juridiquement Ă opter pour la seconde (cf. p. 250-251). LâhypothĂšse de dĂ©part est ainsi confirmĂ©e : « la question interprĂ©tative Ă©tait au cĆur de lâaffaire ThĂ©ophile de Viau, elle parcourt lâensemble du corpus libertin, Ă la fois comme sujet de rĂ©flexion thĂ©orique (Ă propos de la lecture des livres, mais aussi des faits historiques ou des phĂ©nomĂšnes naturels), et comme pratique textuelle Ă part entiĂšre, analysable en termes dâĂ©quivoque communicative » (p. 255). Il ne reste plus quâĂ la valider en dĂ©tails, tout en sâefforçant de saisir plus prĂ©cisĂ©ment, non seulement les formes de cette Ă©quivoque communicative (largement Ă©tudiĂ©e par ailleurs) mais Ă©galement ses fondements et ses impacts philosophiques et Ă©pistĂ©mologiques.
4Ce travail fait lâobjet des chapitres suivants : ainsi lâauteur montre-t-elle dans le chapitre III en quoi le choix dâune esthĂ©tique du clair-obscur nâest pas seulement un dispositif prudentiel mais le « garant de la libertĂ© de pensĂ©e de lâauteur et du lecteur, prĂ©sentĂ© comme le meilleur remĂšde au dogmatisme ambiant » (352). Sous lâinfluence notamment du scepticisme introduit par Montaigne â dont la plupart des libertins sont, sinon les hĂ©ritiers, du moins des lecteurs â et portĂ© par La Mothe Le Vayer, les esprits forts dĂ©nient en effet Ă notre condition humaine tout accĂšs Ă la vĂ©rité : le doute constitue, sinon la fin, du moins lâĂ©tape obligĂ©e de toute rĂ©flexion et de tout apprentissage ; il est, lĂ encore, le garant dâune pensĂ©e libre et personnelle. Car, comme ne manque pas de le rappeler Isabelle Moreau, la formation de soi reste premiĂšre pour le libertin Ă©rudit qui ne cherche pas dans la publication une vulgarisation Ă destination du plus grand nombre. Il nâa pas suffisamment confiance en lâhomme, et en particulier dans le commun des mortels, pour prĂ©tendre Ă un tel objectif : la diffusion du savoir et des lumiĂšres de la raison sera lâaffaire du prochain siĂšcle⊠Ainsi la rhĂ©torique libertine qui use du clair-obscur et multiplie les rĂ©fĂ©rences Ă©rudites repose-t-elle sur un socle Ă©pistĂ©mologique commun Ă ces auteurs  ainsi que, encore une fois, sur une certaine conception de la nature humaine.
5DĂšs lors lâaccĂšs Ă la connaissance laisse la part belle Ă ce que lâauteur nomme « lâexpĂ©rience du monde ».  En revenant dans le chapitre IV sur la place de la science au sein du discours libertin, câest moins lâopinion des esprits forts sur les thĂ©ories nouvelles qui intĂ©ressent Isabelle Moreau, que ce quâelle rĂ©vĂšle de leur stratĂ©gie dâĂ©criture ; en montrant en effet que le vraisemblable se substitue nĂ©cessairement au vrai pour le libertin, elle explique que celui-ci se porte naturellement Ă une approche « discursive » de la rĂ©alitĂ©, « par approximations langagiĂšres successives » (p. 384) : câest dire lâimportance du langage et de la rhĂ©torique non seulement dans lâexpression des idĂ©es, mais dans la conception philosophique mĂȘme du monde et de lâhomme. Pour les libertins en effet, « la mĂ©ditation philosophique nâest ni informe, ni dĂ©pourvue de mĂ©thode, bien au contraire, mais elle ne dĂ©montre pas : elle reprĂ©sente. Elle modĂ©lise le rĂ©el Ă lâaide de la seule matiĂšre dont elle dispose : le langage » (p. 384). Cela justifie Ă©galement que lâhistoire et le rĂ©cit de voyage, tous deux Ă©tudiĂ©s au chapitre V, occupent Ă leur tour une place non nĂ©gligeable dans le corpus libertin. Enfin, le chapitre VI revient sur les consĂ©quences dâun tel primat philosophique et Ă©pistĂ©mologique de la vraisemblance dans les Ćuvres de fiction, non seulement dans le roman, mais Ă©galement au théùtre. Seule une « opinion de la vĂ©rité » peut ĂȘtre reprĂ©sentĂ©e sur scĂšne, or celle-ci est elle-mĂȘme tributaire du public qui doit y adhĂ©rer : cela explique peut-ĂȘtre que le théùtre ait Ă©tĂ© peu investi, somme toute, par les libertins⊠Il est en revanche le lieu par excellence du dĂ©bat sur le vraisemblable qui « se mesure alors au degrĂ© dâadĂ©quation de la fiction au systĂšme de reprĂ©sentation du lecteur » (p. 930). Câest donc bien la question interprĂ©tative qui, ici encore, se retrouve au cĆur du discours et de la rhĂ©torique libertins.
6Il nây a rien dâĂ©tonnant dĂšs lors Ă ce quâelle fasse lâobjet dâun septiĂšme et dernier chapitre dans lequel lâauteur revient sur ce qui fait selon elle la particularitĂ© des stratĂ©gies dâĂ©criture libertine. Ces derniĂšres sont en effet induites par une anthropologie de la croyance qui met en prĂ©sence « deux rapports antithĂ©tiques Ă lâacte de lecture, lâun fonctionnant sur le mode empathique de lâimmersion et de lâadhĂ©sion, lâautre sur le mode de la mĂ©fiance et de la distance critique » (p. 1009). LĂ passe la frontiĂšre qui sĂ©pare lâesprit fort du vulgaire (au sens oĂč lâentendait NaudĂ©, câest-Ă -dire dâesprit « commun », indĂ©pendamment de toute distinction sociale). Le libertin serait donc avant tout celui qui a pris conscience de ces mĂ©canismes dâadhĂ©sion, de croyance et de reprĂ©sentation et qui, pour mieux dĂ©niaiser les esprits ou tout simplement y Ă©chapper lui-mĂȘme, en jouerait dans ses Ćuvres. LâĂ©criture, rĂ©pĂ©tons-le, en tant que mode dâexpression des idĂ©es et des opinions, constitue ainsi un enjeu philosophique majeur dans lâĆuvre du libertin. Le choix dâĂ©tudier plus prĂ©cisĂ©ment les stratĂ©gies mises en place par ces auteurs prend donc bien toute sa pertinence, et ce dâautant plus efficacement, nous semble-t-il, que la question interprĂ©tative reste encore aujourdâhui â peut-ĂȘtre mĂȘme plus que jamais â un enjeu essentiel de notre sociĂ©tĂ© occidentale. A cet Ă©gard lâouvrage dâIsabelle Moreau nous paraĂźt ouvrir la voie Ă un champ dâanalyse qui, encore une fois, dĂ©passe son seul objet dâĂ©tude.

