Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 9, numéro 3
Sophie Feller

De l’art du clair-obscur en littĂ©rature

Isabelle Moreau, « GuĂ©rir du sot ». Les stratĂ©gies d’écriture des libertins Ă  l’ñge classique, Paris, HonorĂ© Champion, collection « Libre pensĂ©e et littĂ©rature clandestine » n°30, 2007, 1214 p.

1L’espoir de donner une unitĂ© (ou tout du moins un point d’ancrage) au corpus libertin semble avoir animĂ© nombre de chercheurs qui, depuis l’ouvrage magistral de RenĂ© Pintard, se sont intĂ©ressĂ©s aux esprits forts et aux libres penseurs du Grand SiĂšcle. Et toujours cette unitĂ© se devait d’ĂȘtre nuancĂ©e, tant la diversitĂ© – pour ne pas dire, d’emblĂ©e, la disparitĂ© – des auteurs regroupĂ©s sous ce qui n’est parfois plus apparu que comme une Ă©tiquette, faisait obstacle Ă  l’accomplissement de cet espoir. Il semble pourtant inspirer encore les travaux d’Isabelle Moreau dans son ouvrage « GuĂ©rir du sot » qui publie ici le rĂ©sultat de son travail de thĂšse. Travail lui aussi magistral, soulignons-le immĂ©diatement, et fort stimulant Ă  maints Ă©gards. Car trĂšs vite, en effet, l’analyse proposĂ©e du corpus libertin dĂ©passe l’ambition d’enrichir l’étude du libertinage Ă©rudit d’une nouvelle approche, voire d’aboutir Ă  une nouvelle dĂ©finition de celui-ci.  Le postulat de dĂ©part qui irrigue l’ensemble de ces travaux entre en effet fortement en rĂ©sonance avec des problĂ©matiques actuelles, qui sont celles de notre sociĂ©tĂ© de communication : il s’agit de s’interroger sur les stratĂ©gies d’écriture des libertins et notamment le choix de l’imprimĂ© pour formuler et diffuser des idĂ©es hĂ©tĂ©rodoxes.

2Un tel choix, on s’en doute, ne va pas de soi : publier ses idĂ©es, c’est se mettre en avant et prendre un risque. C’est pourtant celui que font nombre d’auteurs libertins, de Sorel Ă  NaudĂ©, de La Mothe Le Vayer Ă  Cyrano de Bergerac. En s’attaquant de front Ă  cet apparent paradoxe, Isabelle Moreau a pu dĂ©montrer qu’il se trouve au cƓur de la posture libertine : il est de fait directement liĂ© Ă  la question de l’interprĂ©tation des textes et des reprĂ©sentations qui se pose tout particuliĂšrement en ces lendemains des guerres de religion. Le libertinage peut ainsi s’apprĂ©hender avant tout comme un phĂ©nomĂšne textuel, tant du point de vue de l’écriture que de la lecture ; et c’est en tant que tel qu’il entre en interaction avec des domaines aussi variĂ©s que la politique, la religion mais aussi l’épistĂ©mologie ou la science. L’auteur a ainsi mis au jour un fil rouge qui lui permet de reparcourir nombre d’aspects et d’enjeux des Ă©crits libertins.

3Revenant dans un premier chapitre sur la naissance mĂȘme du « libertin » au xviie siĂšcle et sur les diffĂ©rentes acceptions du terme Ă  l’époque, Isabelle Moreau ne se contente pas de prĂ©ciser par une analyse d’ailleurs trĂšs riche le contexte et les polĂ©miques dans lesquels il prend forme ; l’étude circonstanciĂ©e du procĂšs de ThĂ©ophile de Viau et de la publication de la Doctrine curieuse du PĂšre Garasse lui permet de souligner l’enjeu juridique inhĂ©rent Ă  cette affaire : il s’agit en effet de la position juridique de l’instance Ă©nonciative et – pour le faire court – du statut de l’auteur, au moment mĂȘme oĂč le projet de l’AcadĂ©mie prend forme dans l’esprit de Richelieu. Le choix de l’imprimĂ© et de la publication offre ainsi paradoxalement une certaine protection Ă  l’écrivain qui use d’une rhĂ©torique Ă©quivoque ou allusive, puisque rien n’autorise Ă  lui attribuer dĂ©finitivement tel ou tel propos. Toutefois il ne s’agit pas de s’en tenir Ă  l’évaluation d’une telle stratĂ©gie de masque ; il convient plutĂŽt, pour Isabelle Moreau, de s’interroger sur les consĂ©quences d’un tel choix de l’imprimĂ© sur le contenu et la forme mĂȘmes – l’un n’allant pas sans l’autre – de l’impiĂ©tĂ© et de l’immoralitĂ© ainsi exposĂ©es. Le jeu avec la censure – Ă©tudiĂ©e dans le second chapitre – confirme cette hypothĂšse : si elle se veut coercitive pour les autoritĂ©s, elle permet aux libertins de dĂ©finir leur propre posture intellectuelle et culturelle. Les dispositifs d’expression et de diffusion qu’ils se voient ainsi contraints de mettre en place, nous dit l’auteur, « dessinent en filigrane les contours du ‘‘public’’ visĂ© ou dĂ©sirĂ© par l’acte d’impression et de publication (p. 196) ». Cela va au-delĂ  d’un simple rejet des circuits officiels et du clientĂ©lisme traditionnel : ce qui est revendiquĂ© ainsi, c’est un certain Ă©litisme de la destination d’une part (lire – ou devrions-nous dire dĂ©chiffrer – le texte demande une certaine compĂ©tence si ce n’est une compĂ©tence certaine), et un plaisir personnel et gratuit de l’écriture d’autre part. A cet Ă©gard, le cas des ouvrages de commande est particuliĂšrement instructif : Isabelle Moreau montre Ă  travers l’exemple de La Mothe Le Vayer et de son traitĂ© De la vertu des Payens (qui serait une commande de Richelieu) comment le libertin parvient Ă  dĂ©tourner l’argument initial de l’ouvrage (savoir si les philosophes antiques pourraient, par la grĂące de Dieu, ĂȘtre sauvĂ©s malgrĂ© leur mĂ©connaissance de la religion rĂ©vĂ©lĂ©e) pour dĂ©livrer un autre message (ĂȘtre accusĂ© d’irrĂ©ligion est souvent un signe d’élection), bien diffĂ©rent de celui qui est attendu ! Les stratĂ©gies d’écriture des libertins posent ainsi avant tout au censeur la question de l’interprĂ©tation dans la mesure oĂč il se doit de choisir entre l’interpretatio rigorosa et l’interpretatio benigna ; rien dans la forme ne laissant prĂ©supposer l’une plutĂŽt que l’autre, il en est le plus souvent rĂ©duit juridiquement Ă  opter pour la seconde (cf. p. 250-251). L’hypothĂšse de dĂ©part est ainsi confirmĂ©e : « la question interprĂ©tative Ă©tait au cƓur de l’affaire ThĂ©ophile de Viau, elle parcourt l’ensemble du corpus libertin, Ă  la fois comme sujet de rĂ©flexion thĂ©orique (Ă  propos de la lecture des livres, mais aussi des faits historiques ou des phĂ©nomĂšnes naturels), et comme pratique textuelle Ă  part entiĂšre, analysable en termes d’équivoque communicative » (p. 255). Il ne reste plus qu’à la valider en dĂ©tails, tout en s’efforçant de saisir plus prĂ©cisĂ©ment, non seulement les formes de cette Ă©quivoque communicative (largement Ă©tudiĂ©e par ailleurs) mais Ă©galement ses fondements et ses impacts philosophiques et Ă©pistĂ©mologiques.

4Ce travail fait l’objet des chapitres suivants : ainsi l’auteur montre-t-elle dans le chapitre III en quoi le choix d’une esthĂ©tique du clair-obscur n’est pas seulement un dispositif prudentiel mais le « garant de la libertĂ© de pensĂ©e de l’auteur et du lecteur, prĂ©sentĂ© comme le meilleur remĂšde au dogmatisme ambiant » (352). Sous l’influence notamment du scepticisme introduit par Montaigne – dont la plupart des libertins sont, sinon les hĂ©ritiers, du moins des lecteurs – et portĂ© par La Mothe Le Vayer, les esprits forts dĂ©nient en effet Ă  notre condition humaine tout accĂšs Ă  la vĂ©rité : le doute constitue, sinon la fin, du moins l’étape obligĂ©e de toute rĂ©flexion et de tout apprentissage ; il est, lĂ  encore, le garant d’une pensĂ©e libre et personnelle. Car, comme ne manque pas de le rappeler Isabelle Moreau, la formation de soi reste premiĂšre pour le libertin Ă©rudit qui ne cherche pas dans la publication une vulgarisation Ă  destination du plus grand nombre. Il n’a pas suffisamment confiance en l’homme, et en particulier dans le commun des mortels, pour prĂ©tendre Ă  un tel objectif : la diffusion du savoir et des lumiĂšres de la raison sera l’affaire du prochain siĂšcle
 Ainsi la rhĂ©torique libertine qui use du clair-obscur et multiplie les rĂ©fĂ©rences Ă©rudites repose-t-elle sur un socle Ă©pistĂ©mologique commun Ă  ces auteurs  ainsi que, encore une fois, sur une certaine conception de la nature humaine.

5DĂšs lors l’accĂšs Ă  la connaissance laisse la part belle Ă  ce que l’auteur nomme « l’expĂ©rience du monde ».  En revenant dans le chapitre IV sur la place de la science au sein du discours libertin, c’est moins l’opinion des esprits forts sur les thĂ©ories nouvelles qui intĂ©ressent Isabelle Moreau, que ce qu’elle rĂ©vĂšle de leur stratĂ©gie d’écriture ; en montrant en effet que le vraisemblable se substitue nĂ©cessairement au vrai pour le libertin, elle explique que celui-ci se porte naturellement Ă  une approche « discursive » de la rĂ©alitĂ©, « par approximations langagiĂšres successives » (p. 384) : c’est dire l’importance du langage et de la rhĂ©torique non seulement dans l’expression des idĂ©es, mais dans la conception philosophique mĂȘme du monde et de l’homme. Pour les libertins en effet, « la mĂ©ditation philosophique n’est ni informe, ni dĂ©pourvue de mĂ©thode, bien au contraire, mais elle ne dĂ©montre pas : elle reprĂ©sente. Elle modĂ©lise le rĂ©el Ă  l’aide de la seule matiĂšre dont elle dispose : le langage » (p. 384). Cela justifie Ă©galement que l’histoire et le rĂ©cit de voyage, tous deux Ă©tudiĂ©s au chapitre V, occupent Ă  leur tour une place non nĂ©gligeable dans le corpus libertin. Enfin, le chapitre VI revient sur les consĂ©quences d’un tel primat philosophique et Ă©pistĂ©mologique de la vraisemblance dans les Ɠuvres de fiction, non seulement dans le roman, mais Ă©galement au théùtre. Seule une « opinion de la vĂ©rité » peut ĂȘtre reprĂ©sentĂ©e sur scĂšne, or celle-ci est elle-mĂȘme tributaire du public qui doit y adhĂ©rer : cela explique peut-ĂȘtre que le théùtre ait Ă©tĂ© peu investi, somme toute, par les libertins
 Il est en revanche le lieu par excellence du dĂ©bat sur le vraisemblable qui « se mesure alors au degrĂ© d’adĂ©quation de la fiction au systĂšme de reprĂ©sentation du lecteur » (p. 930). C’est donc bien la question interprĂ©tative qui, ici encore, se retrouve au cƓur du discours et de la rhĂ©torique libertins.

6Il n’y a rien d’étonnant dĂšs lors Ă  ce qu’elle fasse l’objet d’un septiĂšme et dernier chapitre dans lequel l’auteur revient sur ce qui fait selon elle la particularitĂ© des stratĂ©gies d’écriture libertine. Ces derniĂšres sont en effet induites par une anthropologie de la croyance qui met en prĂ©sence « deux rapports antithĂ©tiques Ă  l’acte de lecture, l’un fonctionnant sur le mode empathique de l’immersion et de l’adhĂ©sion, l’autre sur le mode de la mĂ©fiance et de la distance critique » (p. 1009). LĂ  passe la frontiĂšre qui sĂ©pare l’esprit fort du vulgaire (au sens oĂč l’entendait NaudĂ©, c’est-Ă -dire d’esprit « commun », indĂ©pendamment de toute distinction sociale). Le libertin serait donc avant tout celui qui a pris conscience de ces mĂ©canismes d’adhĂ©sion, de croyance et de reprĂ©sentation et qui, pour mieux dĂ©niaiser les esprits ou tout simplement y Ă©chapper lui-mĂȘme, en jouerait dans ses Ɠuvres. L’écriture, rĂ©pĂ©tons-le, en tant que mode d’expression des idĂ©es et des opinions, constitue ainsi un enjeu philosophique majeur dans l’Ɠuvre du libertin. Le choix d’étudier plus prĂ©cisĂ©ment les stratĂ©gies mises en place par ces auteurs prend donc bien toute sa pertinence, et ce d’autant plus efficacement, nous semble-t-il, que la question interprĂ©tative reste encore aujourd’hui – peut-ĂȘtre mĂȘme plus que jamais – un enjeu essentiel de notre sociĂ©tĂ© occidentale. A cet Ă©gard l’ouvrage d’Isabelle Moreau nous paraĂźt ouvrir la voie Ă  un champ d’analyse qui, encore une fois, dĂ©passe son seul objet d’étude.