Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 9, numéro 4
Marc Douguet

Ce que la peinture fait au cinéma

Jacques Aumont, L’Oeil interminable, 1989, rééd. 2007, La DiffĂ©rence, 345 p. (dont un cahier central de 32 illustrations)

1Paru en 1989, L’ƒil interminable est aujourd’hui rééditĂ©, revu et augmentĂ©. C'est donc sur une prĂ©face intitulĂ©e « Vingt ans aprĂšs » que s’ouvre maintenant le livre : occasion pour J. Aumont d’expliquer les changements qu’il a apportĂ©s, occasion de rĂ©affirmer sa thĂšse tout en la nuançant :

« L’image de cinĂ©ma n’a pas, au figurable, le mĂȘme rapport que l’image de peinture, et cela ne se voit jamais aussi crĂ»ment que dans un cas dĂ©libĂ©rĂ©ment ignorĂ© par ce livre, parce qu’il Ă©tait jugĂ© trop superficiel, trop purement visible : la citation. Ma position, dĂ©libĂ©rĂ©ment excessive, Ă©tait que l’image de film n’est jamais si Ă©loignĂ©e du geste pictural qu’en ces occasions oĂč elle cite des tableaux. Or la citation, en cinĂ©ma, est, je le vois bien aujourd’hui, un geste non pas superficiel ni nĂ©cessairement vulgaire, mais qui peut toucher Ă  un essentiel et presque Ă  une essence du cinĂ©ma. [ ... ] Moins aveugle, j’aurais pensĂ© Ă  dĂ©crire, et Ă  louer, par exemple la maniĂšre dont Tarkovski utilise les siennes : la Madonna del Parto dans Nostalghia ; LĂ©onard dans Le Sacrifice, Van Eyck, dans Stalker. Moins obtus, j’aurais imaginĂ© qu’on pouvait, Ă  partir d’une citation, travailler efficacement et productivement la figuration filmique. » (p. 16)

 

2Ce conditionnel permet de cerner le rapport que J. Aumont entretient avec son propre livre : il s’agit, plutĂŽt que de le réécrire ou de le modifier, d’adopter, dans des espaces liminaires (le dernier chapitre, intitulĂ© « P.S., P.S., P.S. », les notes de bas de page), une attitude critique Ă  son Ă©gard. D’autre part, ces lignes dĂ©limitent la problĂ©matique de l’ouvrage, problĂ©matique dont on sortira frĂ©quemment dans la richesse foisonnante du dĂ©veloppement, qui achoppe bien souvent sur une diffĂ©rence radicale entre peinture et cinĂ©ma, et propose aussi bien une rĂ©flexion autonome sur le cinĂ©ma en lui-mĂȘme qu’une Ă©tude des principes communs Ă  toute image. Le point de dĂ©part de cette rĂ©flexion pourrait se lire dans la comparaison sĂ©duisante que J. Aumont propose :

« Parmi les innombrables analogies, presque toutes dix-neuviĂšme, offertes Ă  propos du cinĂ©ma — la caverne de Platon, l’Ève future, le chemin de fer, le cadrage du paysagiste et du photographe — il y en a une qui manque toujours, c'est le Nautilus de Verne : mobilis in mobile. Justement, le cinĂ©ma, c'est le mouvement dans le mobile, et mĂȘme dans le fluide et le labile, ce qui n’en finit pas de bouger. » (p. 10)

3J. Aumont commence par rĂ©flĂ©chir sur le mot de Godard (dans la bouche du personnage de J.-P. LĂ©aud dans La Chinoise) selon lequel LumiĂšre Ă©tait « le dernier peintre impressionniste ». En quel sens, une fois qu’on a Ă©vacuĂ© les vagues similitudes ente La Partie d’écartĂ© et Les Joueurs de cartes, de CĂ©zanne, ou entre Le GoĂ»ter de bĂ©bĂ© et Le DĂ©jeuner sur l’herbe ? Pour y rĂ©pondre, J. Aumont considĂšre dans un premier temps la place des « effets de rĂ©alité » dans la production de LumiĂšre : effets quantitatifs tout d’abord (grĂące au nombre des figurants, « on s’y ravit de dĂ©couvrir Ă  la dixiĂšme vision un geste, une mimique qui avaient jusque-lĂ  Ă©chappé : Ă  chaque instant il s’y passe quelque chose, et autant qu’on veut, ou presque » p. 33) comparables Ă  des valeurs picturales contemporaines telles que le fini du dĂ©tail, la prĂ©cision, le lĂ©chĂ© qu’apprĂ©ciait le public dans l’art pompier. « Ce dĂ©bordement de rĂ©alitĂ© de la vue LumiĂšre Ă©chappe d’emblĂ©e Ă  une part de son hĂ©ritage — le jouet, le zootrope ou le fantascope, le joujou baudelairien —, et passe d’emblĂ©e du cĂŽtĂ© de l’art, fĂ»t-ce encore d’un art mineur » (p. 34).

4Effets qualitatifs ensuite : ce sont les fumĂ©es, les buĂ©es, les vapeurs, les reflets, que J. Aumont rĂ©unit par trois traits communs, et qui nous rapproche bien, cette fois, de l’impressionnisme : l’impalpable, l’irreprĂ©sentable et le fugitif. Or, ici, c'est Ă  l’aune du travail pictural, de l’immense effort qu’il lui fallait pour produire de tels effets, et de son Ă©chec frĂ©quent dans cette tentative, que s’est mesurĂ©e la rĂ©ussite du cinĂ©ma dans le rendu des phĂ©nomĂšnes atmosphĂ©riques.

5Le second aspect pris en compte par J. Aumont est celui du cadrage : chez LumiĂšre, champ et hors champ sont permĂ©ables (avec, par exemple, une locomotive ou des figurants qui ne cessent de transgresser la limite qui les sĂ©pare), et cette porositĂ© est due Ă  la faible charge fictionnelle des films : les vues LumiĂšre « soulignent la co-prĂ©sence du filmeur et du filmĂ© dans un monde rĂ©fĂ©rentiel affirmĂ© comme rĂ©el, elles mettent l’un et l’autre dans le mĂȘme bain. » (p. 44)

6J. Aumont Ă©tudie ensuite la vogue des panoramas au XIXĂšme siĂšcle en Europe et au États-Unis comme un intermĂ©diaire possible entre peinture et cinĂ©ma. Il s’agit tout d’abord de distinguer le panorama (dont le principe est toujours une peinture immense, reprĂ©sentant une vue de ville, de paysage, une scĂšne de bataille, etc.) Ă  l’europĂ©enne (une image circulaire contemplĂ©e depuis une petite plate-forme centrale) du panorama Ă  l’amĂ©ricaine (et notamment le « moving panorama » : la toile dĂ©file devant le spectateur, mimant, par exemple, la descente du Mississipi, parfois cadrĂ©e par un dĂ©cor qui Ă©voque un wagon de chemin de fer). La conclusion s’impose : « FabriquĂ© comme de la peinture, le panorama est destinĂ© Ă  ĂȘtre vu comme du cinĂ©ma. C'est donc paradoxalement le rapport du panorama Ă  la peinture, sa contemporaine, qui pose problĂšme » (p. 65). J. Aumont y voit l’exacerbation de deux caractĂ©ristiques du tableau tel qu’il est conçu au XIXĂšme siĂšcle : le goĂ»t du grand ; la mise en vedette et l’emphatisation du regard (on songe Ă  K. D. Friedrich).

7Cette étude du panorama appelle un examen plus approfondi de la notion de dispositif, et une comparaison du dispositif pictural et du dispositif cinématographique :

« Il est remarquable que, depuis presque six cents ans qu’elle se prĂ©sente sous forme de tableaux accrochĂ©s Ă  des murs, la peinture ait Ă©tĂ© vue dans des conditions matĂ©rielles beaucoup plus constantes que le cinĂ©ma [
] Un tableau s’est toujours regardĂ© avec une certaine libertĂ© de la posture, Ă  distance moyenne, sous une lumiĂšre, ni trop forte, ni trop faible. » (p. 68)

8Peinture et cinĂ©ma possĂšdent une caractĂ©ristique commune : il s’agit de faire voir des images planes. Mais le dispositif cinĂ©matographique se distingue par la lumiĂšre : « Il y a des musĂ©es plutĂŽt sombres et des salles de cinĂ©mas pas tellement obscures [
] mais la situation normale permet toujours de distinguer sans ambiguĂŻtĂ© la lumiĂšre projetĂ©e qu’est le film et la surface couverte de pigments qu’est le tableau. » (p. 70)

9Le tableau s’inscrit dans le temps de deux maniĂšres. Il reprĂ©sente le temps par l’« instant le plus favorable », thĂ©orisĂ© par Lessing (dans son Laocoon, 1766). Mais le temps du tableau est aussi celui qu’on prend pour le regarder : il s’agit cette fois d’un « temps oculaire, c'est-Ă -dire celui de l’exploration par l’Ɠil de la surface de l’image. Chacun sait qu’une image se regarde au moyen d’une sĂ©rie de mouvements, rapides et de faible amplitude, du globe oculaire. L’Ɠil, donc, balaie l’image, mais irrĂ©guliĂšrement, selon un trajet brisĂ© et sans symĂ©tries. » (p. 96) Mais ce temps oculaire est aussi bien celui de la premiĂšre vision rapide, fugitive, ne percevant que les couleurs saturĂ©es, les lumiĂšre vives, les contrastes frappants, que celui d’une vision prolongĂ©e, qui perd toute immĂ©diatetĂ©, devient orientĂ©e, et oĂč le spectateur commence Ă  rapprocher l’image d’un texte ou d’un intertexte culturel. « À ce stade oĂč interviennent les symbolismes de toutes sortes, le temps du spectateur peut donc finalement ĂȘtre dit avoir quelque rapport avec le temps dans le tableau. »

10J. Aumont explore deux pratiques picturales mettant en jeu le rapport du temps et de l’image : la sĂ©rie et le collage. La sĂ©rie (dont les Vues de Monte Calvo, de P. de Valanciennes ou les CathĂ©drales de Monet prĂ©sentent l’état le plus Ă©lĂ©mentaire) peut tendre Ă  la succession et Ă  la narration ; nĂ©anmoins, cette approche est limitĂ©e : « les aventures de la lumiĂšre sur la cathĂ©drale sont palpitantes, mais pas pour un narratologue. » (p. 105) J. Aumont privilĂ©gie donc, dans la sĂ©rie, l’« effet de diffĂ©rence » : « D’une vue de Monte Calvo Ă  l’autre, on imaginera les nuages qui avancent, au point que cette avancĂ©e pourra se reverser dans chacune des images individuelles : on y aura presque la sensation d’un mouvement. » (p. 106) Dans le collage (cubiste, futuriste par exemple, dĂ©fini seulement comme l’« inclusion de plusieurs reprĂ©sentations dans la mĂȘme image », et dont le Nu descendant un escalier de Duchamp constitue un bon exemple), les instants multipliĂ©s sont cette fois rapportĂ©s Ă  l’intĂ©rieur d’une seule image. La discontinuitĂ©, le saut d’un plan Ă  un autre produit un effet intermĂ©diaire : « Le montage, le changement de plan, le changement brusque en gĂ©nĂ©ral au cinĂ©ma a Ă©tĂ© l’une des plus grandes violences jamais faites Ă  la perception naturelle. Rien dans notre environnement ne modifie jamais toutes ses caractĂ©ristiques aussi totalement et aussi brutalement que l’image filmique, et rien dans les spectacles prĂ©existants au cinĂ©ma n’avait prĂ©parĂ© Ă  une telle brusquerie. » (p. 114)

11Pourquoi le Van Gogh d’Alain Resnais, alors qu’il n’avait rien d’original (topos de l’artiste fou illustrĂ© de tableau du peintre), provoqua-t-il (1948) un petit scandale Ă  sa sortie ? C'est que, selon J. Aumont, le film effectue une triple opĂ©ration : diĂ©gĂ©tisation (chaque tableau Ă©tant traitĂ© comme un monde fictionnel, comme une scĂšne ; on ne voit pas le tableau en entier) ; narration (les tableaux sont mis en relation les uns avec les autres - par exemple, dans un premier plan, un travelling avant resserre le cadre sur la fenĂȘtre de la façade d’un hĂŽtel reprĂ©sentĂ©e dans un des tableaux ; dans le plan suivant, un travelling arriĂšre, partant d’une fenĂȘtre vue de l’intĂ©rieur, dĂ©voile la Chambre de l’artiste Ă  Arles) ; psychologisation « rapportant fictivement Ă  la conscience du peintre une partie (importante) du contenu des tableaux » (champ contrechamp entre des autoportraits du peintre et les paysages peints). Bref, une opĂ©ration gĂ©nĂ©rale de « cinĂ©matisation » consistant Ă  Ă©vacuer tout ce qui est peinture pour le transformer en rĂ©cit, en film.

12Bazin voit dans le cadre le lieu fondamentale de cette opĂ©ration (« Peinture et cinĂ©ma » in Qu'est-ce que le cinĂ©ma ? Édition du Cerf, 1975) : Resnais a « ouvert » les tableaux, les a dotĂ©s d’un hors champ, construisant un cadre « centrifuge ». Prenant cette remarque comme point de dĂ©part, J. Aumont distingue trois fonctions du cadre pictural : le cadre-objet, « encadrement matĂ©riel, physique du tableau, l’objet qu’on appelle cadre et qui fait qu’il y a des encadreurs » (p. 123) et qui constitue une mise en valeur du tableau ; le cadre limite : limite visuelle de l’image qui en rĂšgle les dimensions et les proportions, en rĂ©git la composition, Ă  l’intĂ©rieur de laquelle le centre gĂ©omĂ©trique joue par exemple son rĂŽle ; le cadre-fenĂȘtre qui constitue les limites du champ que nous donne Ă  voir le tableau. Et de mĂȘme que la peinture peut jouer avec le bord infĂ©rieur (celui sur lequel, en vertu de la gravitĂ©, tout repose) en y ouvrant par exemple la fosse oĂč doit ĂȘtre placĂ© le corps du Christ (crĂ©ant ainsi une impression de vertige), le cinĂ©ma, avec Hitchcock, peut faire s’affaler vers le bas, sous le bord infĂ©rieur, les personnages mourants.

13ConsidĂ©rĂ© dans une perspective anthropocentriste, le cadre implique d’autre part un choix entre centrage et dĂ©centrage. Or, le dĂ©centrage a pour effet de souligner la prĂ©sence d’un cadre, tandis que le centrage tend Ă  le faire oublier. Au cinĂ©ma, remarque J. Aumont, les bords sont toujours plus permĂ©ables, le hors champ plus accessible qu’en peinture.

« Quand Degas tranche au bord du tableau, le visage d’un personnage on n’a pas de peine Ă  complĂ©ter imaginairement. N’empĂȘche que, sur ce morceau manquant de visage, nulle certitude, mĂȘme rĂ©trospective, ne nous sera jamais donnĂ©e. » (p. 148)

14Le chapitre suivant, oĂč J. Aumont explore la notion de reprĂ©sentation, n’est pas sans lien avec cette remarque : la reprĂ©sentation cinĂ©matographique repose sur un rĂ©alitĂ© qui a existĂ©, tandis que la reprĂ©sentation picturale est plus Ă©loignĂ©e de son modĂšle, mais c'est dans un premier temps avec le théùtre que s’opĂšre le rapprochement. Voulant comprendre « ce que reprĂ©sente la reprĂ©sentation théùtrale », il y distingue deux opĂ©rations : « d’abord, la transformation d’un texte en un ensemble d’objets et d’évĂ©nements matĂ©riels. » (p. 203) puis une seconde opĂ©ration qui « rend ces objets et ces Ă©vĂ©nement visibles, qui en fait des vues pour des spectateurs, en fonction d’un certain lieu, plus gĂ©nĂ©ralement d’un certain dispositif. » (p. 204) Or ces deux opĂ©rations sont Ă©galement prĂ©sentes au cinĂ©ma :

« Avant de s’organiser en vues, en cadres, en images, le film exige que s’organise une vĂ©ritable reprĂ©sentation (au sens numĂ©ro 1), qu’on lui offre sur ce plateau des actions, des performances. Que le lieu de ces actions soit le studio ou le plein air importe peu : c'est d’elles que le film donnera la reprĂ©sentation (au sens numĂ©ro 2). Qu’il le dĂ©sire ou non, le film reproduit ce qui s’est passĂ© au tournage (Éric Rohmer : « Tout film est un documentaire »). » (p. 206)

15PrĂ©sentes Ă©galement dans la peinture, qui rejoint le cinĂ©ma au terme de ce dĂ©tour théùtral : mĂȘme si, pour nous, prisonnier de la formule de Maurice Denis, elle reste une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblĂ©es, et avant une certaine date en tout cas, le tableau est aussi et d’abord « dĂ©piction, incarnation, mise en scĂšne d’un texte, et ensuite, ensuite seulement, sa monstration » (p. 207).

16Pour revenir Ă  la formule de Maurice Denis, J. Aumont remarque justement qu’aucune dĂ©finition aussi formaliste n’a pu ĂȘtre proposĂ©e pour le cinĂ©ma : formes et couleurs ne suffisent pas. Ce qui amĂšne la question : quel est le matĂ©riau du cinĂ©ma ? pour y rĂ©pondre, il faut « retourner Ă  ce qui, dans la photographie, est le premier opĂ©rateur formel, et, potentiellement, plastique, Ă  la lumiĂšre. » (p. 226). On peut distinguer trois fonctions de la lumiĂšre dans la reprĂ©sentation cinĂ©matographique et picturale : une fonction symbolique (lumiĂšre et transcendance - par exemple, le rayon lumineux qui tombe du ciel dans les Annonciations) ; « une fonction dramatique liĂ©e Ă  l’organisation de l’espace » (p. 228) indiquant la profondeur, l’étagement des figures, etc. ; une fonction atmosphĂ©rique (la maĂźtrise du Lorrain dans la reprĂ©sentation de la diffusion de la lumiĂšre solaire). Et J. Aumont retrouve cette fonction dans des traitĂ©s sur l’art de l’éclairage cinĂ©matographique des annĂ©es 20, oĂč l’on trouve par exemple des expressions telles qu’« éclairage Ă  la Rembrandt ».

17Il reste que la lumiĂšre n’est un matĂ©riau que pour le cinĂ©ma : en peinture, c'est toujours la couleur qui est premiĂšre. Il faut donc poser directement la question : « Comment penser, au cinĂ©ma, la couleur comme matĂ©riau ? ». Il y a ici une diffĂ©rence fondamentale dans l’utilisation picturale et l’utilisation cinĂ©matographique de la couleur : la peinture traite la couleur par surfaces colorĂ©es juxtaposĂ©es, tandis que le cinĂ©ma la traite par couches superposĂ©es recouvrant chacune toute la surface (trois couches pour les trois couleurs, avec une note en bas de page, dans la nouvelle Ă©dition, pour nuancer ce propos Ă  l’heure du numĂ©rique et de la pixellisation). Cette diffĂ©rence a des consĂ©quences :

« Obtenir un effet aussi Ă©lĂ©mentaire que la juxtaposition dans l’image d’un jaune et d’un bleu, pour, suivant le conseil de LĂ©onard, les renforcer mutuellement, est au cinĂ©ma un tour de force technique, impliquant une maĂźtrise assez improbable de la position de ces couleurs dans la scĂšne. » (p. 246)

18Dans un chapitre intitulĂ© « Forme et dĂ©formation », J. Aumont examine l’idĂ©e selon laquelle l’expressionnisme, le cinĂ©ma plastique par excellence, celui des peintres et des graveurs, de l’écran passĂ© au noir, celui de l’excĂšs en tout « serait le lieu privilĂ©giĂ© d’une rencontre parfaite, et presque d’une fusion entre la peinture - Ă  son Ă©tat le plus pictural - et le cinĂ©ma. » (p. 254) Chapitre oĂč J. Aumont mĂšne notamment une rĂ©flexion approfondie sur les conditions de possibilitĂ© de la dĂ©finition d’un courant ou d’une Ă©cole esthĂ©tique. Il distingue deux types de dĂ©finition de l’expressionnisme. Le premier rĂ©side dans « la recherche d’un paradigme stylistique qui dĂ©finisse l’expressionnisme comme une pĂ©riode, une Ă©cole, un ensemble de normes formelles et permette d’y rattacher, Ă  coup sĂ»r, tel film, ou telle partie de film. » (p. 258) Or, si on pose qu’un trait stylistique donnĂ© est caractĂ©ristique de l’expressionnisme (« baptiser expressionnistes tous les films oĂč le dĂ©cor est imposant et modelĂ© par la lumiĂšre » par exemple), on risque de devoir inclure dans le courants des films qui intuitivement n’en sont pas (« C'est comme ça que Les Nibelungen ou Tartuffe deviennent du cinĂ©ma expressionniste. ») ; si l’on part d’un film donnĂ©, au contraire, qu’on considĂšre comme expressionniste, on sera amenĂ© Ă  dĂ©finir comme caractĂ©ristiques de l’expressionnisme certains de ses traits stylistiques qui ont peut-ĂȘtre une autre origine.

19L’autre type est une dĂ©finition intrinsĂšque « hors de toute considĂ©ration de lieu et de temps ». « Il y a Ă  chaque fois d’excellentes raisons pour traiter d’expressionniste tel cinĂ©aste ou tel film. » (p. 260) Cette dĂ©finition rĂ©pond Ă  « l’intuition, si l’on veut, que l’expressionnisme est quelque chose de bien trop important pour le laisser aux expressionnistes» (et J. Aumont de montrer que, dans ces conditions, une interprĂ©tation expressionniste d’Hitchcock est tout Ă  fait possible).

20L’expressionnisme intĂ©resse J. Aumont en ce qu’il pose le problĂšme de la forme (rejoignant ses rĂ©flexions sur la lumiĂšre et la couleur) : « La forme devient expressive dĂšs qu’elle dĂ©passe ce qui est strictement nĂ©cessaire Ă  la reprĂ©sentation rĂ©aliste, elle-mĂȘme conventionnellement dĂ©finie. » Et (si l’on se souvient des conclusions de J. Aumont sur la lumiĂšre et la couleur) cette hypertrophie de la forme est aussi « ce qui Ă©loigne le plus la peinture du cinĂ©ma (erreur de l’expressionnisme : avoir cru qu’on pouvait, au cinĂ©ma, hypertrophier une forme ou un matĂ©riau picturaux) » (p. 275).

21Le dernier chapitre clĂŽt l’ouvrage sur une sĂ©rie de remarques et d’apostilles Ă©crits Ă  la lumiĂšre de la production cinĂ©matographique depuis 1989. À titre d’exemple, J. Aumont, revient sur le problĂšme de la citation cinĂ©matographique — non plus citation de tableaux, mais citation de films dans le film — Ă  travers un remake particulier, celui de Psycho par Gus von Sant (1998). DĂ©libĂ©rĂ©ment conceptuel, mettant Ă  nu le procĂ©dĂ© du remake, le film est absolument respectueux du film d’Hitchcock (mĂȘme montage, mĂȘmes plans, mĂȘmes dialogues).

22« Or, prĂ©cisĂ©ment parce qu’il se tient si prĂšs du texte hitchcockien que celui-ci reste incessamment prĂ©sent en sous-main, van Sant peut donner une interprĂ©tation de ce texte, lui ajoutant des commentaires trĂšs explicites (la masturbation de Norman), des dĂ©tails Ă©nigmatiques, des diffĂ©rences calculĂ©es. Ou bien, on peut dire qu’il dĂ©peint le film tuteur, qu’il superpose Ă  l’image originelle son dĂ©calque, mais articulĂ©, dotĂ© d’un pouvoir descriptif. » (p. 331)

23Les mĂȘmes images changent de signification, convoquant un intertexte filmique qu’ignorait, et pour cause, le film source :

« Les lunettes noires du policier qui interpelle Marion parce qu’elle dore dans sa voiture rappellent aussi bien celles du dernier plan des Body Snatchers (1993) de Ferrara que l’image de Castor Troy dans les lunettes du chirurgien de Face/off (1996) de John Woo. À la diffĂ©rence du remake ordinaire, qui veut adapter un scĂ©nario Ă  un public plus jeune, Psycho (1998) ne refait nullement un scĂ©nario, mais une Ɠuvre, et s’adresse sciemment Ă  un spectateur qui a vu Psycho (1960). »

24 Gus van Sant, auteur de Psycho ?