Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 9, numéro 4
Morgane Leray

La symphonie d’Arachné : quand la critique moderne revisite la vie et l’oeuvre de Schwob

Retours Ă  Marcel Schwob. D’un siĂšcle Ă  l’autre (1905-2005), sous la direction de Ch.berg, A. Gefen, M. Jutrin et A. Lhermitte, PUR, coll. « InterfĂ©rences », 2007.

1Si la dĂ©cadence reprĂ©sente une dĂ©liquescence, elle implique une acmĂ© prĂ©alable, une quintessence notamment culturelle. En cela, Marcel Schwob incarne tout un pan de l’esthĂ©tique fin-de-siĂšcle : d’une Ă©rudition rare, il emblĂ©matise l’hĂ©ritage multi-sĂ©culaire qui fait autant la fiertĂ© d’une Ă©poque que sa croix, en ce qu’il entrave toute vellĂ©itĂ© d’originalitĂ©. À l’instar de la fin-de-siĂšcle, Schwob ne croit pas en la nouveautĂ© en matiĂšre d’inventio ; « virtuose de l’écriture palimpseste », il s’intĂ©resse bien plus Ă  la dispositio, Ă  la forme, seul espace de crĂ©ativitĂ© restant. Creuset Ă  la fois d’une culture ancienne et des dĂ©bats contemporains, l’Ɠuvre de Schwob n’en reste cependant pas moins originale, Ă  l’instar de son auteur, que nous fait redĂ©couvrir ce stimulant ensemble d’articles.

2L’étude liminaire d’Alexandre Gefen explore le rapport consubstantiel qui unit de maniĂšre exemplaire chez notre auteur l’innutrition et la crĂ©ation, l’hypertextualitĂ© Ă©tant ouvertement placĂ©e au cƓur de l’esthĂ©tique schwobienne. Est en outre mise en lumiĂšre la proximitĂ© des thĂ©ories schwobienne et mallarmĂ©enne, reprĂ©sentations textualistes et mystiques du monde, oĂč prĂ©valent sur les signifiĂ©s les rapports qui unissent les signes : « les choses existent, nous n’avons pas Ă  les crĂ©er ; nous n’avons qu’à en saisir les rapports ; et ce sont les fils de ces rapports qui forment les vers et les orchestres »1. Alexandre Gefen nous fait ainsi mesurer la portĂ©e de la pensĂ©e schwobienne, influencĂ©e par Schopenhauer et « animĂ©e par une intuition prĂ©-freudienne du rĂŽle des inconscients culturels », de mĂȘme que  l’importance avant-gardiste qu’elle accorde au lecteur et l’écriture qu’elle a Ă©laborĂ©e, « que l’on pourrait presque qualifier de post-moderne » en ce qu’elle brouille les frontiĂšres entre la fiction et la non-fiction. A. Gefen silhouette ainsi un nouveau Schwob, qui apparaĂźt non plus seulement comme un Ă©rudit, mais comme un Ă©crivain Ă  la croisĂ©e d’un hĂ©ritage culturel et de l’avant-gardisme, entitĂ© Ă  la fois singuliĂšre et emblĂ©matique du carrefour historique, culturel, anthropologique que fut l’entre-deux siĂšcle.    

3L’article d’EvanghĂ©lia Stead prolonge la thĂ©matique mĂ©talittĂ©raire en en dĂ©veloppant un nouvel aspect, celui du livre dans le livre, Ă  la fois motif, symbole et Ă©lĂ©ment de composition... et de dĂ©composition. Dans une passionnante Ă©tude, E. Stead dĂ©voile en effet l’ambiguĂŻtĂ© de la thĂ©matique livresque, au pouvoir crĂ©ateur autant que mortifĂšre. Elle revient en outre sur le rĂŽle de l’image dans la crĂ©ation schwobienne, explorant sa polysĂ©mie et ses virtualitĂ©s, notamment interprĂ©tatives, qui laissent toute latitude au lecteur. Nous retrouvons ainsi l’idĂ©e d’une Ɠuvre polyphonique et « ouverte ».

4HĂ©lĂšne VĂ©drine s’intĂ©resse quant Ă  elle au travail de traducteur que fut aussi Schwob et notamment aux rapports qu’il institua entre la langue et son contexte socio-historique, ainsi qu’à son dĂ©sir de laisser la subjectivitĂ© du lecteur remplir les silences de l’oeuvre ; la traduction est ainsi pour Schwob « une reprĂ©sentation, c’est-Ă -dire une forme exacte comme un reflet dans un miroir, dont la relation au sens et Ă  l’objet reste cependant Ă  construire ». H. VĂ©drine montre par ailleurs le rĂŽle de l’érudition de Schwob dans sa traduction d’Hamlet, dĂ©voilant l’interpolation de la langue de Villon et d’autres intertextes, empruntĂ©s en particulier aux fonds mĂ©diĂ©vaux et Ă  ceux d’Ancien RĂ©gime, « rattachant Hamlet Ă  d’autres Ɠuvres connexes. En effet, Schwob ne traduit pas la piĂšce shakespearienne Ă  l’aide d’un dictionnaire de langue mais Ă  l’aide d’une bibliothĂšque de textes. » La polyphonie apparaĂźt ainsi comme la pierre angulaire de l’esthĂ©tique schwobienne, Ă©criture-traduction-réécriture.

5S’appuyant sur la fascination de Schwob pour Stevenson, Claude-Pierre Perez tente de comprendre le rĂŽle de l’image dans l’écriture schwobienne et d’en mesurer l’importance. C.-P. Perez dessine ainsi une forme de typologie : tantĂŽt « images souvenirs », « visions » qui suscitent des « sensations » et des « émois » qui nourrissent l’imaginaire du Schwob lecteur et du Schwob crĂ©ateur, les images procĂšdent d’une thĂ©orie anti-intellectualiste de la lecture et de l’écriture, tantĂŽt « images noyaux » dans « l’acception technique que lui donnent les fondeurs Ă  la cire perdue : noyau d’argile autour de quoi le fondeur coule le bronze. [
] Le rĂ©cit explique ce que l’image implique ; il dĂ©plie ce qu’elle replie [
] », l’image apparaĂźt primordiale, dans les deux sens du terme. L’auteur montre ensuite en quoi le corollaire de ce motif structure, ou plutĂŽt dĂ©structure, la crĂ©ation schwobienne, ainsi placĂ©e sous le signe du discontinu et de la fragmentation, qu’affectionnĂšrent tant ses contemporains. Cependant, derriĂšre ce qui semble ĂȘtre un Ă©loge de l’image, se dessine en filigrane une critique dĂ©senchantĂ©e de ce motif ambigu et une reprĂ©sentation amĂšre de l’imaginaire, magasin d’images « qui peuvent seulement ĂȘtre reprises inlassablement, et inlassablement altĂ©rĂ©es », antienne multi-sĂ©culaire, mais qui trouva un Ă©cho particulier en cette fin de siĂšcle.

6Rita Stajano s’intĂ©resse au fantastique hallucinĂ© de Schwob, traversĂ© par la figure du monstrueux, mĂ©tonymique d’une esthĂ©tique de la marge et du composite ; si les thĂšmes de l’automate et du double sont attendus dans un tel registre, Schwob les rĂ©investit toutefois d’une portĂ©e mĂ©tatextuelle, invitant ainsi le lecteur Ă  un retour rĂ©flexif sur le rĂ©cit. S’appuyant sur une Ă©tude de Chambers, R. Stajano propose ainsi une riche rĂ©flexion sur une nouvelle intitulĂ©e « Les Sans Gueule », qui interrogerait les limites du langage et de l’interprĂ©tation.

7Alexia Kalantzis met en lumiĂšre les communes recherches de Schwob et de Gourmont pour renouveler le rĂ©alisme et la maniĂšre dont le genre du conte se prĂȘte Ă  cette quĂȘte. A. Kalantzis montre ainsi le flou instaurĂ© entre le rĂ©el et l’imaginaire, l’un et l’autre se pĂ©nĂ©trant et s’enrichissant mutuellement, en mĂȘme temps qu’ils renouvellent, en la pervertissant, la forme du conte.

8Dans une semblable perspective poiĂ©tique et gĂ©nĂ©rationnelle, Émilie Yaouanq s’intĂ©resse aux interfĂ©rences entre poĂ©sie et rĂ©cit, ainsi qu’aux accointances entre Schwob et RĂ©gnier. L’auteur analyse les procĂ©dĂ©s ressortissant Ă  cette tension gĂ©nĂ©rique, mettant en exergue la spatialisation de l’action, la distorsion temporelle et le motif de la fragmentation, prĂ©figurant les techniques d’écriture de nombreux modernes.

9Julien Schuh dĂ©veloppe cette perspective en dĂ©voilant les rapports profonds entre notre auteur et Alfred Jarry, unis par une mĂȘme interrogation sur le statut du lecteur et les mĂ©canismes de l’interprĂ©tation, dans  un monde oĂč l’unitĂ©, la synthĂšse et partant le sens semblent impossibles. Schwob s’y attelle cependant, dĂ©veloppant des parallĂ©lismes et des analogies, jouant sur des points de vue complĂ©mentaires, laissant le lecteur faire sa propre synthĂšse. Cependant — et c’est lĂ  que la pensĂ©e de Schwob rencontre celle de Jarry — l’auteur abandonne ces systĂšmes au profit du hasard, qui permet de transcender l’opposition entre singulier et pluriel, en donnant au particulier l’illusion du gĂ©nĂ©ral. Mais c’est nier alors une possible symĂ©trie, pourtant idĂ©al de l’art. Julien Schuh lĂšve ainsi le voile sur le rĂŽle complexe des jeux de focalisation et l’articulation a priori paradoxale entre une esthĂ©tique du fragment et une thĂ©orie de la synthĂšse par le lecteur : « une technique du fragmentaire, dont le but essentiel est de suggĂ©rer au lecteur une unitĂ© supĂ©rieure, un centre de cohĂ©rence, voilĂ©s derriĂšre le texte. »

10Sabrina Granger montre quant Ă  elle la rĂ©appropriation schwobienne de l’imaginaire dĂ©cadent et la dynamique que l’auteur insuffla Ă  ce vivier d’images. Le conte « Arachné » est ainsi le support Ă  une rĂ©flexion sur l’écriture asymptotique de Schwob et sur l’imaginaire palimpseste dĂ©ployĂ© dans ses Ɠuvres.

11Bruno Fabre se propose d’étudier le substrat hypotextuel de trois vies imaginaires et d’analyser les stratĂ©gies mises en place pour combler la « carence d’informations sur ces personnages peu connus ou inconnus et construire leur existence Ă  partir d’autres textes », qu’il croise entre eux ou qu’il dĂ©tourne. B. Fabre met ainsi en lumiĂšre l’art de faussaire de Schwob et le goĂ»t de cet auteur pour les personnages obscures, dont les zones d’ombre biographiques lui permettent de laisser libre cours Ă  son imagination.

12Gernot KrĂ€mer exploite le filon de l’intertextualitĂ© en mettant au jour la mine d’hypotextes qui composent les rĂ©cits schwobiens, complexes et riches patchworks narratifs.  

13Bernard de Meyer analyse quant Ă  lui la maniĂšre dont la pensĂ©e eschatologique traverse et structure l’Ɠuvre schwobienne ; terminus ab quo et terminus ad quem des rĂ©cits de l’écrivain fin-de-siĂšcle, la mort apparaĂźt comme un Ă©lĂ©ment esthĂ©tique, poiĂ©tique, mĂ©talittĂ©raire, en ce qu’elle cristallise le sentiment d’impuissance des Ă©crivains d’alors Ă  renouveler la littĂ©rature et Ă  faire sens, en mĂȘme temps qu’elle trahit une angoisse spirituelle, nĂ©e de la tension entre l’issue inĂ©luctable qu’elle reprĂ©sente et le dĂ©sir d’éternitĂ© de l’artiste. La stimulante Ă©tude de B. de Meyer montre ainsi comment Schwob met en scĂšne « la mise Ă  mort d’un projet littĂ©raire entier ».  

14Christian Berg s’intĂ©resse pour sa part aux recherches linguistiques de Schwob et Ă  ses Ă©changes avec une autre figure fascinante par son Ă©rudition : Willem Byvanck. En mettant en lumiĂšre l’intĂ©rĂȘt schwobien pour l’argot, C. Berg apporte de nouveaux arguments Ă  la question de la perte du sens dans la littĂ©rature fin-de-siĂšcle, en ce que la richesse synonymique de cette langue fleurie s’accompagne d’une dĂ©perdition du signifiĂ©.

15FrĂ©dĂ©ric Canovas cherche dans diffĂ©rents Ă©crits de LĂ©autaud Ă  dessiner la personnalitĂ© de Schwob, non celle, lisse et insipide, dĂ©crite dans Le Mercure de France, mais celle bien plus contrastĂ©e et partant intĂ©ressante qui se dĂ©gage des pages du Journal littĂ©raire. A travers le regard tantĂŽt fascinĂ©, tantĂŽt agacĂ© de Lieutaud, la vie et le travail d’écrivain de Schwob se dĂ©voilent ainsi.

16S’intĂ©ressant Ă  l’amitiĂ© peu connue entre Schwob et ValĂ©ry, Michel Jarrety dĂ©voile le rĂŽle de Schwob aussi bien dans la vie intime que dans la carriĂšre du montpelliĂ©rain. Nous apprenons en effet que Schwob a introduit celui-ci dans la vie littĂ©raire, l’a aidĂ© et encouragĂ© et a mĂȘme plus ou moins dĂ©cidĂ© de son mariage.

17AgnĂšs Lhermitte se propose d’explorer Ă  nouveau le terrain des relations qu’entretint Schwob avec ses contemporains, sous l’angle d’un autre thĂšme pertinemment Ă©tudiĂ© dans cet ensemble d’articles, Ă  savoir l’intertextualitĂ©, ou plus exactement l’hyperesthĂ©sie, pour reprendre la terminologie genettienne. A. Lhermitte se propose en effet d’étudier les correspondances et transpositions d’art entre Schwob et GallĂ©, dont les Ɠuvres se sont nourries mutuellement et enrichies : « chacun des deux crĂ©ateurs puis[e] dans les rĂ©alisations de l’autre pour donner forme Ă  son imaginaire personnel » et de lĂ  naĂźt une « richesse symbolique accumulĂ©e en ‘feuilleté’ [
] Ă©quivalente dans le vase et le conte ».

18Christine JĂ©rusalem s’intĂ©resse quant Ă  elle Ă  la portĂ©e de l’oeuvre schwobienne sur Renard, MacĂ©, Echenoz et tant d’autres, ce qu’Agatha Salha Ă©tudie aussi Ă  travers l’Ɠuvre de Yann Gaillard, dont la collection de vies imaginaires trahit, comme en Ă©cho Ă  la fin du siĂšcle de Schwob, dĂ©senchantement et dĂ©sillusion. Ariane Essein ouvre cette rĂ©flexion sur la postĂ©ritĂ© schwobienne Ă  la littĂ©rature europĂ©enne, en analysant les Ɠuvres de Tabucchi et Wilcock, et le rĂŽle actif du lecteur dans la constitution du sens, dans ce type de narrations.

19Éclairant tantĂŽt la vie, tantĂŽt l’Ɠuvre, tantĂŽt l’interpolation des deux et leur postĂ©ritĂ©, les contributeurs de ce passionnant ouvrage renouvellent notre connaissance de Schwob et de son Ɠuvre. Les Ă©tudes rĂ©unies mettent en effet en lumiĂšre la riche et complexe trame « arachnĂ©enne — à la fois dense, tĂ©nue et Ă©lĂ©gante — de l’art d’un Ă©crivain parfois dĂ©laissĂ©, toile textuelle qu’elles rendent d’autant plus perceptible qu’elles semblent liĂ©es comme en filigrane par un jeu de rĂ©sonances mutuelles, comme en Ă©cho — et quel bel hommage — Ă  l’écriture mĂȘme de Schwob.