Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 9, numéro 5
Sébastien Baudoin

Rivages de Julien Gracq

AndrĂ© Peyronie, Un Balcon en forĂȘt et les guetteurs de l’Apocalypse, Caen, Minard, « Archives des Lettres Modernes », n° 291, 2007.Frank Wagner (Ă©d.), Lectures de Julien Gracq, Presses Universitaires de Rennes, 2007.

1Le temps a fait « son Ɠuvre de dĂ©cantation », et la mort de Julien Gracq, blessure encore rĂ©cente pour le monde de la littĂ©rature, n’empĂȘche pas pour autant son Ɠuvre grandiose de lui survivre. Inscrits au programme de l’agrĂ©gation de Lettres, ce que la critique a coutume d’appeler ses derniers rĂ©cits ont fait l’objet de deux rĂ©centes publications, celle d’AndrĂ© Peyronie, intitulĂ©e Un Balcon en forĂȘt et les guetteurs de l’Apocalypse et un ensemble d’articles dirigĂ©s par Franck Wagner, Lectures de Julien Gracq.

2AndrĂ© Peyronie entend aborder Un Balcon en forĂȘt selon une visĂ©e bien particuliĂšre, celle du fameux « point sublime » surrĂ©aliste, voulant montrer par lĂ  que le dernier roman de l’auteur n’a pas coupĂ© ses attaches souterraines avec les idĂ©es d’AndrĂ© Breton. Ainsi, ce rĂ©cit tenterait de l’approcher ou « du moins de se placer imaginairement dans la perspective de sa poursuite », ce que tendent Ă  dĂ©montrer les deux chapitres de cet essai, d’inspiration thĂ©matique, abordant tout d’abord l’approche de la « frontiĂšre sublime » par le hĂ©ros puis la coĂŻncidence entre ce « point suprĂȘme » et « la thĂ©matique existentielle du roman ».

3AprĂšs avoir explorĂ© la « tentation du sublime » dans l’Ɠuvre en passant en revue l’évolution de la thĂ©orie en la matiĂšre, le critique en vient Ă  considĂ©rer la notion de limite : par l’examen d’une sĂ©rie de notions qui offrent autant d’angles de lecture saillants pour apprĂ©hender l’un des aspects majeurs de l’Ɠuvre, il s’agit d’aborder le dĂ©placement comme sĂ©paration euphorique, dĂ©livrance du hĂ©ros qui passe par l’examen de la rupture ancrĂ©e dans les mots et la force du prĂ©fixe « dĂ©-» Ă  valeur dĂ©marcative. Mais la « vertu clivante » n’en est pas moins coexistante avec l’idĂ©e du « dĂ© de bĂ©ton » que constitue la maison forte oĂč s’enracine le hĂ©ros. Une tension s’opĂšre alors entre ces lieux d’ancrages et ceux de la dĂ©livrance, cristallisĂ©e dans le « panopticon » oĂč l’altitude du « surplomb » et la position de « veilleur » font de Grange un ĂȘtre avide d’une contemplation de l’ordre du « fantasme » rĂ©alisĂ© par l’incongruitĂ© d’un balcon dans une forĂȘt. Mais ce balcon donne autant sur les idĂ©aux du personnage que sur la frontiĂšre, lourde de la menace de la guerre et ouvrant sur les confins, entre danger oppressant et « limites du connaissable et de l’inconnaissable ». « Guetteur-lecteur », le hĂ©ros est « avide de significations » mais les signes demeurent « indĂ©cis ou obscurs » marquant par lĂ  « les limites de la saisie du monde » par l’ĂȘtre humain. Dans cette Ɠuvre en constante tension, l’approche de la frontiĂšre et l’appel de l’absolu ne peuvent se penser que par rapport Ă  leur contraire — la « limes », le seuil — qui facilite avant tout l’« ancrage dans le familier » selon le critique.

4Circonscrivant le pays dans lequel Ă©volue Grange, le « limes » consacre cependant l’enlisement qui prĂ©side Ă  la constitution de « soldats-paysans », dans un espace de ruralitĂ© peuplĂ© de guetteurs faisant plonger l’espace dans les « limbes » : le « hameau des Falizes », connotant la verticalitĂ©, est alors « la source d’une rĂȘverie de la coupure et d’une rĂȘverie du refuge ». Le plateau ardennais devient un « Toit » dans les propos du hĂ©ros, toit qui protĂšge et isole, rejoignant l’imaginaire de l’üle dĂ©serte dans une rĂȘverie de l’isolement qui renoue avec la topique du poĂȘle comme feu rĂ©confortant, « lieu intime et chaleureux » que ne dĂ©mentirait pas Gaston Bachelard. La forĂȘt est alors perçue par AndrĂ© Peyronie comme un lieu de mĂ©diance, catalyseur de la « rumeur » du monde et « zone de possible passage ». En effet, la forĂȘt gracquienne ouvre sur des chemins de traverse conduisant vers l’infini, alors que la nuit s’y conjugue pour rĂ©vĂ©ler « le danger caché ». Il y a donc un « échange entre mer et forĂȘt » dans un « concours de sensations » : la mer s’ajoute Ă  ce duo pour former ce que le critique nomme « le grand Ă©lĂ©mentaire », « espace intermĂ©diaire », « frontiĂšre ambiguë » qui conduit au sublime.

5La marche permet alors de « s’accorder physiquement » au monde et les patrouilles figurent l’« approfondissement de l’expĂ©rience » tournĂ©e vers « l’impĂ©rieuse attraction des limites ». La prĂ©sence du danger « donne sa force Ă  l’expĂ©rience imaginaire » qui a lieu lors du passage de la frontiĂšre : cette « marche alĂ©atoire Ă  la vie, Ă  la mort », reprendrait alors « la veine surrĂ©aliste » via une image du soulĂšvement aquatique oĂč la rĂȘverie sur l’eau rejoint « l’espace marin » absent et prĂ©sent tout Ă  la fois dans la prĂ©sence forestiĂšre par le motif gracquien de la « maison-bĂąteau ». Les « soulĂšvements » ressentis par le hĂ©ros poursuivent ce mouvement dans l’ordre des sens : libĂ©ration d’un poids ou « respiration » conduisent au motif du « ravissement » menant Ă  son tour au sentiment du « sublime » qui n’est autre qu’un « arrachement Ă  la condition humaine ». La théùtralisation de l’espace et l’omniprĂ©sence d’un « lever de rideau » ajoute alors un mouvement fondamental Ă  cette marche vers le sublime, celui de l’écriture « tournĂ©e [
] vers le pĂŽle qui l’aimante et la suscite » : dĂšs lors se dĂ©ploie un « schĂ©ma dialectique » oĂč il ne s’agit pas de dĂ©passer les contraires mais d’en faire le centre mĂȘme de l’expĂ©rience car « le surrĂ©el ne se trouve nulle part ailleurs que dans la profondeur mĂȘme du rĂ©el ». DĂšs lors, AndrĂ© Peyronie analyse plus prĂ©cisĂ©ment la progression « vers le point suprĂȘme ».

6AprĂšs un historique rapide de la contradiction littĂ©raire et philosophique, il s’agit pour lui d’explorer la marche vers le sublime via les catĂ©gories du temps et de l’espace puis de se pencher sur « l’expĂ©rience sensible qu’elles encadrent ». L’histoire se conçoit comme un moyen d’épaissir la rĂ©alitĂ© romanesque en crĂ©ant des rĂ©fĂ©rences « en ‘sur-impression’ ou en ‘sous-impression’ » comme dans un manuscrit « palimpseste » : du Moyen-Age Ă  la guerre de 1914-1918 en passant par le temps de la « mĂ©moire individuelle » liĂ©e Ă  l’enfance, l’espace des « Hautes Falizes » devient synonyme de « libertĂ© mentale », oĂč le temps abolit ses frontiĂšres, « un univers oĂč naturel et surnaturel communiquent librement et dans tous les sens ». L’espace lui aussi est donc animĂ© de forces antagonistes, entre « mouvement » et « immobilité », « montĂ©e » et « descente ». « Nomadisme » et « sĂ©dentarité » sont deux Ă©tats qui caractĂ©risent la situation des personnages du rĂ©cit, Gracq privilĂ©giant les figures « du dĂ©placement et de la vitesse » et la « suprĂȘme libertĂ© du nomade », incarnĂ©s par Mona et les rĂȘves de Grange. Maintenant sa volontĂ© de rester oĂč il se trouve, ce dernier tenterait de s’approcher de « l’indicible et de l’impossible qu’est la mort » pour explorer, au-delĂ  des « conduites prĂ©visibles », une « terra incognita », s’identifiant avec la figure du « voyageur immobile » selon Giono. Mais une autre tension — celle du haut et du bas — motive les dĂ©placements du hĂ©ros, que ce soit la descente heureuse en luge et la « sensation d’allĂšgement » ressentie alors ou la « descente en soi » qu’elle reprĂ©sente de maniĂšre symbolique, « expĂ©rience psychosomatique d’exploration des profondeurs » et reprĂ©sentĂ©e par l’expression de Grange, « descendre dans le blockhaus ». « Fascination pour la hauteur » et « vertige de la chute » se rejoignent dans la recherche d’une « élĂ©vation » toute surrĂ©aliste, et qui passe aussi par l’expĂ©rience du « gouffre ».

7« Absence », « irrĂ©alité » et « attente » sont trois modes de l’expĂ©rience sensible du hĂ©ros, expĂ©rience du « manque » : absence de la guerre pourtant latente, absence de la hiĂ©rarchie et du pouvoir, irrĂ©alitĂ© d’une vie jamais lĂ  mais toujours ailleurs, de la guerre comme « théùtre d’ombres », l’attente Ă©tant avant tout le sentiment « d’un manque dramatique d’Être ». L’« obscure limite » vers laquelle Grange se dirige serait triple, pour AndrĂ© Peyronie, via les « pĂŽles nĂ©gatifs » que sont la nuit, le sommeil et le rĂȘve, mais aussi la mort. La nuit est approche de « l’inconnu » de mĂȘme que le jour est « incertain ou voilé » : le filtre vĂ©gĂ©tal de la forĂȘt, la prééminence du crĂ©puscule ou la permanence d’une atmosphĂšre « entre chien et loup » qu’affectionne particuliĂšrement Julien Gracq, tout cela s’ordonnerait en fonction de l’aurore, avĂšnement de la « surrĂ©alité » et « renouveau » heureux. Mais le rĂȘve est lui aussi une expĂ©rience des limites, dans un rĂ©cit bĂąti comme « un long rĂȘve du jeune aspirant, entre deux sommeils » : chaque endormissement est une reprise de contact avec le monde et l’image de la paume de Mona « tournĂ©e vers le haut » intĂ©resse le critique comme signe de « soulĂšvement », de « prĂ©sentation de l’illimitĂ© dans le mouvement » comme « une offrande sublime ». Songe prĂ©monitoire, demi-sommeil et torpeurs du hĂ©ros favorisent « la conciliation des contraires » et le glissement vers la mort, dans la derniĂšre scĂšne du roman, est une immersion aquatique mais aussi en soi ; Grange finit par se heurter Ă  « un mur de silence » : le dĂ©passement rĂȘvĂ© est espĂ©rance d’un « dĂ©passement sublime » qui s’avĂšre « une dĂ©sirable mais irrĂ©alisable conjonction ». Le « point sublime » du rĂ©cit gracquien rejoint l’idĂ©al surrĂ©aliste qui replace l’individu « à la mesure de toute chose » : Un Balcon en forĂȘt est in fine assimilable, pour AndrĂ© Peyronie, Ă  la plus belle « chanson de guetteur » surrĂ©aliste, qui a pour mĂ©rite de « faire voir » au lecteur ce « rĂȘve de conciliation des contraires ».

8Les lectures rassemblĂ©es par Franck Wagner, pour leur part, offrent une perspective plus diverse et  élargissent les analyses au-delĂ  d’Un Balcon en forĂȘt, pour considĂ©rer La Presqu’üle et « La Route », deux rĂ©cits plus fragmentaires qui se rejoignent sur de nombreux points. Franck Wagner revendique « une grande variĂ©tĂ© de modes d’approches » dans ce recueil d’articles, qui constituent autant de « porte[s] d’entrĂ©e[s] » dans l’univers gracquien, l’auteur Ă©tant trop souvent perçu Ă  tort comme le dernier des classiques. Son Ɠuvre, « d’une indĂ©niable exigence », est au contraire loin d’ĂȘtre figĂ©e autour d’un idĂ©al passĂ©iste dont il serait « le dernier qui » - celui conclurait la lignĂ©e - pour reprendre la formule d’Albert Thibaudet employĂ©e Ă  propos de Chateaubriand1. La fertilitĂ© tout comme la multiplicitĂ© de ces approches du texte gracquien rĂ©unies dans ce recueil prouvent peut-ĂȘtre mĂȘme que Julien Gracq serait « le premier qui », celui qui, le premier, a osĂ© affirmer la primautĂ© du style et la difficultĂ© heureuse comme poĂ©tique dans une pĂ©riode de la littĂ©rature - encore de nos jours toujours aussi vivace - qui rĂ©pond sans vergogne aux sirĂšnes de la mĂ©diocritĂ© sans relief.

9Les trois volets de cet ensemble d’étude forment un triptyque qui ne reproduit pas strictement le clivage inhĂ©rent aux Ɠuvres elles-mĂȘmes : si la premiĂšre partie est consacrĂ©e Ă  des analyses portant sur Un Balcon en ForĂȘt, et la troisiĂšme sur La Presqu’üle, la partie mĂ©diane s’intĂ©resse, de maniĂšre trĂšs opĂ©ratoire, Ă  « l’entre-deux » des derniĂšres fictions gracquiennes, avides de percevoir les connexions entre les deux Ɠuvres prĂ©cĂ©demment citĂ©es.

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11L’introduction de Franck Wagner brosse un panorama complet de l’ouvrage et constitue une porte d’entrĂ©e trĂšs utile pour naviguer entre les articles fĂ©conds de cette rĂ©union d’études. La premiĂšre partie, « Autour d’Un balcon en forĂȘt », dĂ©bute par une analyse de Suzanne Allaire sur les « pouvoirs de l’écriture » dans l’Ɠuvre comme manifestation d’une « libertĂ© grande » qui n’est autre que celle du poĂšte. Elle entend saisir le « courant », le « fluide qui traverse l’Ɠuvre et entraĂźne le rĂ©cit de guerre sur les rivages de l’interrogation mĂ©ditative sur la temporalité ». Par l’examen des « lignes de force d’une Ă©criture », il s’agit de cerner ce qui lie ensemble « le narratif et le poĂ©tique ». L’étude progresse avec mĂ©thode, envisageant tout d’abord « l’ordonnancement narratif » (angle de vision, temps du rĂ©cit, final du rĂ©cit) pour y dĂ©celer une « lecture du monde » triplement rĂ©alisĂ©e sous la forme des descriptions, de la rĂȘverie et de quelques images fondatrices. Entre le rĂ©cit et la poĂ©sie, l’écriture cherche Ă  Ă©tablir en permanence une « conjonction », combinant « rĂ©cit de guerre », « plongĂ©e introspective » et « flux de la rĂȘverie ».

12Poursuivant l’étude des masques symboliques de l’écriture gracquienne, Jean-Louis Leutrat se livre Ă  ce qu’il nomme la « traversĂ©e d’un livre » sous l’angle des rĂ©seaux stylistiques d’images, analysant « les mĂ©tamorphoses et ses modulations ». Le train, la nuit et la forĂȘt, le toit, la « maisonnette de MĂšre-grand », les figures du retournement et de l’inversion, l’humanitĂ©, l’animalitĂ© et la vĂ©gĂ©talitĂ© dĂ©bouchent sur d’autres motifs liĂ©s au parcours, celui des cavaliers, de l’attente dans l’espace-frontiĂšre du fil ou de la grĂšve, au rythme des saisons ou des significations du rĂ©gime ignĂ© (feu, incendie et fiĂšvre). La fin du rĂ©cit est alors rapprochĂ©e de la mort du hĂ©ros par une coĂŻncidence signifiante. Ce parcours de l’Ɠuvre au fil des images conduit au plus prĂšs de la rĂȘverie crĂ©atrice de l’auteur et de ses dĂ©tails signifiants.

13C’est aussi Ă  une « relecture » que nous convie MichĂšle Monballin, mais pas dans la mĂȘme perspective. ConsidĂ©rant un passage prĂ©cis de l’Ɠuvre — les « premiĂšres pages » d’Un Balcon en ForĂȘt — elle se livre Ă  une « microlecture » pour montrer comment le pacte instaurĂ© par Julien Gracq avec le lecteur « subit quelques amĂ©nagements » par rapport aux attentes traditionnelles. Le lecteur est ainsi appelĂ© Ă  construire lui-mĂȘme le sens du rĂ©cit face Ă  un personnage inconsistant et dans une narration qui se laisse dĂ©river au grĂ© d’une « semblance d’ĂȘtre ». Les intertextes de Poe, la dialectique du dĂ©senchantement et de l’enchantement rejoignent la dualitĂ© de la dĂ©possession et de la prĂ©sence du personnage, suivant « le rĂ©gime majoritairement itĂ©ratif du rĂ©cit », oĂč la « description spatiale » devient « le tissu mĂȘme de l’Ɠuvre ». « MĂ©ditation » et « épiphanie » tout Ă  la fois, cet incipit rĂ©pond Ă  l’esthĂ©tique gracquienne, comme une « invitation Ă  partager une expĂ©rience intime ».

14Mais cette expĂ©rience intime se nourrit parfois d’intertextes qui l’enrichissent d’autant plus aussi Bruno Tristmans analyse-t-il le trajet qui conduit des Falaises de Marbre de JĂŒnger au Balcon en ForĂȘt de Gracq en prenant le chemin qui mĂšne de la pĂ©trification Ă  l’évaporation, entre « livres de pierre » et « livres de brume ». Les « substrats gĂ©ographiques » rĂ©vĂšlent « la mĂ©moire d’un savoir perdu » et dessinent un « parcours de dĂ©sintĂ©gration » informĂ© par la « dĂ©marche savante », celle de « la constitution d’un savoir ». La lecture du Balcon en ForĂȘt se propose alors d’ĂȘtre celle d’un « repli ». La fragmentation minĂ©rale, la vĂ©gĂ©tation de JĂŒnger, devenue « sauvage » chez Gracq, conduisent Ă  la pourriture et Ă  une « fragilisation du motif solaire ». Le rĂ©cit se situe alors en tension entre « dĂ©rive du sens » et « reterritorialisations fragiles » qui conduisent Ă  la « liquidation de la thĂ©matique minĂ©rale ». Cette double postulation se trouve parfaitement exprimĂ©e par le motif de la vitre, entre le minĂ©ral et le solaire, la brisure et l’opacitĂ©. DerriĂšre cela, c’est le « sens du monde » qui se fragilise, de mĂȘme que la littĂ©rature en gĂ©nĂ©ral.

15L’effondrement et l’entre-deux sont dĂ©jĂ  inscrits dans Un Balcon en ForĂȘt et la rupture, la tension serait bien ce qui fonde, dans l’article inaugurant la seconde partie de ce recueil, le rapprochement de La Presqu’üle et du Balcon en ForĂȘt : Guillaume Pajon y Ă©tudie le rapport duel des « prĂ©sences » et des « absences » dans les deux rĂ©cits. Abordant les deux temporalitĂ©s qui naissent, selon lui, de ce double rĂ©gime, il distingue le « temps du regard » et le « temps du souffle ». Le « temps du regard » est marquĂ© par un « monde vidé », Ă  l’« humanitĂ© rĂ©siduelle », « épuisement » qu’observe le hĂ©ros, guettant « le chant du monde » dont les « contours s’étiolent en sfumato ». L’absence fantomatique y fait souvent naĂźtre l’érotisme et la silhouette fait basculer vers le « temps du souffle ». Elle se prĂ©sente en tension avec la prĂ©sence forte de la « femme gracquienne », suscitant le dĂ©sir du personnage. La sĂ©paration et la panique peuvent cependant conduire Ă  l’instauration d’un « rythme tragique », ouvrant sur l’absence d’un « passĂ© Ă  tout jamais perdu » et d’un « futur incertain ». Les signes inquiĂ©tants entament la « marche Ă  la catastrophe » si bien que le « temps du souffle » se consume souvent au regard d’un texte fantomatique oĂč « la puissance de suggestion et d’apparition » reste premiĂšre.

16Un mouvement anime donc la prose gracquienne, souterrain et versatile, mouvement qu’Etienne Germe Ă©tudie selon l’angle du « scenic-railway ». La mention de Coney Island motive, dans La Presqu’üle, un mouvement de glissement Ă©pisodique du roman et de la nouvelle dans l’univers du parc d’attractions ». Mais elle rejoint surtout l’imaginaire du dĂ©part, si important pour Gracq, « alentissement » ou « grande plongĂ©e » qui conduit Ă  la matrice de l’opĂ©ra, mettant en scĂšne la « torche » discrĂšte de la passion amoureuse. Les images circulent ainsi d’une Ɠuvre Ă  l’autre, comme celle d’un « regard aux aguets », « rĂ©pondant au principe du scenic-railway ». Ainsi apparaissent les images du combat amoureux et de l’armĂ©e fĂ©minine se confondant dans l’indĂ©cidable du dĂ©nouement romanesque.

17La guerre est d’ailleurs ce qui rapprocherait Un Balcon en ForĂȘt et La Presqu’üle selon Isabelle Rachel Casta. « ThĂ©matique obsĂ©dante », elle se rĂ©vĂšle selon trois modalitĂ©s : rhĂ©torique —comme « toile de fond » — érotique — comme « rĂ©vĂ©lation » — et heuristique — sous la forme de la « catabase ». Sur le plan rhĂ©torique, la guerre figure le « moment d’exception » et de « vĂ©rité » amoureuse, faisant tendre le hĂ©ros vers « la passion charnelle, le possible renoncement » ou « la mort infligĂ©e ou reçue ». Enfin, en tant que catabase, la guerre n’est plus seulement image du destin, mais elle « [lĂšve] les inhibitions ». La guerre a donc un visage complexe : elle exprime « l’infini nuancier des aimantations et des reconfigurations » du rĂ©cit gracquien.

18Enfin, la derniĂšre partie du recueil est consacrĂ©e Ă  l’examen de La Presqu’üle en tant qu’ensemble de nouvelles, partie tout d’abord initiĂ©e par l’étude du contexte de « La Route », ce que Francine Dugast-Portas nomme la « noosphĂšre ». Ces « quelques pas » dans la rĂ©sonnance des autres Ɠuvres de l’époque Ă  travers ce rĂ©cit inachevĂ© qu’est « La Route » prouvent que Gracq n’est pas l’artiste isolĂ© des influences extĂ©rieures que l’on a cru voir en lui. L’Ɠuvre participerait au « lent dĂ©bat sur l’Histoire » ayant lieu dans la pĂ©riode d’aprĂšs-guerre. De la « sulfure » au « kalĂ©idoscope », de Tolkien Ă  KĂ©rouac, en passant par Wells ou Doyle, le chemin intertextuel conduit Ă  l’ami de toujours, AndrĂ© Breton. Il rejoint alors l’esthĂ©tique du « Bund », liens Ă©troits de sensibilitĂ© qui conduit cependant, in fine, Ă  « un Urzeit, un passĂ© rĂ©volu ». DĂšs lors, les « stases », « moments de fusion avec le monde », conduisent Ă  un « bonheur paradoxal » dans l’air du temps littĂ©raire. Alors, l’écriture se rĂ©vĂšlerait dans un recul toujours constant de l’horizon, celle d’une route « coupĂ©e ».

19La dynamique du rĂ©cit est autant celle de l’écriture que celle du hĂ©ros, aussi Sylvie Vignes analyse-t-elle les « rĂȘveries et dĂ©rives du conducteur solitaire » dans la nouvelle Ă©ponyme « La Presqu’üle ». L’importance de la voiture dans ce rĂ©cit s’établit via une mise en valeur du mouvement, d’abord de l’entre-deux, aimantĂ© par l’attente du train ou la position intermĂ©diaire, « entre deux amours », renvoyant Ă  la dualitĂ© esthĂ©tique de l’auteur. De mĂȘme, la voiture elle-mĂȘme et le motif de la route se constituent entre abandon et indication du parcours mais Gracq va mĂȘme au-delĂ  en crĂ©ant une atmosphĂšre de « diorama [
] syncopé » fondĂ© sur l’interaction entre l’homme, la voiture et le paysage. La route y figure un « ruban sensuel » qui compense le dĂ©senchantement final par une note de « magie toute neuve ».

20La lecture des Ɠuvres de Julien Gracq est donc avant tout une expĂ©rience, celle que nous livre RaphaĂ«l Baroni au sein de rĂ©flexions thĂ©oriques sur la notion d’intrigue, que Gracq utilise avec un art consommĂ© de l’effet d’attente. « Impatient qui patiente », le lecteur du rĂ©cit gracquien est installĂ©, selon lui,  dans une « salle d’attente ». Ces temps d’attente succĂšdent aux temps rapides de traversĂ©e Ă  voiture dans une tension qui rĂ©vĂšlerait l’essence mĂȘme de l’écriture. Il y aurait donc une « sĂ©quentialité » qui « insularise les moments saillants d’une histoire qui dure ». Le dĂ©sengagement gracquien permettrait de construire une nouvelle temporalitĂ©, celle de l’écriture comme acte de « fondation », plaçant celle-ci dans l’ordre du « futur ultĂ©rieur », toujours poursuivi mais jamais atteint.