Rivages de Julien Gracq
1Le temps a fait « son Ćuvre de dĂ©cantation », et la mort de Julien Gracq, blessure encore rĂ©cente pour le monde de la littĂ©rature, nâempĂȘche pas pour autant son Ćuvre grandiose de lui survivre. Inscrits au programme de lâagrĂ©gation de Lettres, ce que la critique a coutume dâappeler ses derniers rĂ©cits ont fait lâobjet de deux rĂ©centes publications, celle dâAndrĂ© Peyronie, intitulĂ©e Un Balcon en forĂȘt et les guetteurs de lâApocalypse et un ensemble dâarticles dirigĂ©s par Franck Wagner, Lectures de Julien Gracq.
2AndrĂ© Peyronie entend aborder Un Balcon en forĂȘt selon une visĂ©e bien particuliĂšre, celle du fameux « point sublime » surrĂ©aliste, voulant montrer par lĂ que le dernier roman de lâauteur nâa pas coupĂ© ses attaches souterraines avec les idĂ©es dâAndrĂ© Breton. Ainsi, ce rĂ©cit tenterait de lâapprocher ou « du moins de se placer imaginairement dans la perspective de sa poursuite », ce que tendent Ă dĂ©montrer les deux chapitres de cet essai, dâinspiration thĂ©matique, abordant tout dâabord lâapproche de la « frontiĂšre sublime » par le hĂ©ros puis la coĂŻncidence entre ce « point suprĂȘme » et « la thĂ©matique existentielle du roman ».
3AprĂšs avoir explorĂ© la « tentation du sublime » dans lâĆuvre en passant en revue lâĂ©volution de la thĂ©orie en la matiĂšre, le critique en vient Ă considĂ©rer la notion de limite : par lâexamen dâune sĂ©rie de notions qui offrent autant dâangles de lecture saillants pour apprĂ©hender lâun des aspects majeurs de lâĆuvre, il sâagit dâaborder le dĂ©placement comme sĂ©paration euphorique, dĂ©livrance du hĂ©ros qui passe par lâexamen de la rupture ancrĂ©e dans les mots et la force du prĂ©fixe « dĂ©-» Ă valeur dĂ©marcative. Mais la « vertu clivante » nâen est pas moins coexistante avec lâidĂ©e du « dĂ© de bĂ©ton » que constitue la maison forte oĂč sâenracine le hĂ©ros. Une tension sâopĂšre alors entre ces lieux dâancrages et ceux de la dĂ©livrance, cristallisĂ©e dans le « panopticon » oĂč lâaltitude du « surplomb » et la position de « veilleur » font de Grange un ĂȘtre avide dâune contemplation de lâordre du « fantasme » rĂ©alisĂ© par lâincongruitĂ© dâun balcon dans une forĂȘt. Mais ce balcon donne autant sur les idĂ©aux du personnage que sur la frontiĂšre, lourde de la menace de la guerre et ouvrant sur les confins, entre danger oppressant et « limites du connaissable et de lâinconnaissable ». « Guetteur-lecteur », le hĂ©ros est « avide de significations » mais les signes demeurent « indĂ©cis ou obscurs » marquant par là « les limites de la saisie du monde » par lâĂȘtre humain. Dans cette Ćuvre en constante tension, lâapproche de la frontiĂšre et lâappel de lâabsolu ne peuvent se penser que par rapport Ă leur contraire â la « limes », le seuil â qui facilite avant tout lâ« ancrage dans le familier » selon le critique.
4Circonscrivant le pays dans lequel Ă©volue Grange, le « limes » consacre cependant lâenlisement qui prĂ©side Ă la constitution de « soldats-paysans », dans un espace de ruralitĂ© peuplĂ© de guetteurs faisant plonger lâespace dans les « limbes » : le « hameau des Falizes », connotant la verticalitĂ©, est alors « la source dâune rĂȘverie de la coupure et dâune rĂȘverie du refuge ». Le plateau ardennais devient un « Toit » dans les propos du hĂ©ros, toit qui protĂšge et isole, rejoignant lâimaginaire de lâĂźle dĂ©serte dans une rĂȘverie de lâisolement qui renoue avec la topique du poĂȘle comme feu rĂ©confortant, « lieu intime et chaleureux » que ne dĂ©mentirait pas Gaston Bachelard. La forĂȘt est alors perçue par AndrĂ© Peyronie comme un lieu de mĂ©diance, catalyseur de la « rumeur » du monde et « zone de possible passage ». En effet, la forĂȘt gracquienne ouvre sur des chemins de traverse conduisant vers lâinfini, alors que la nuit sây conjugue pour rĂ©vĂ©ler « le danger caché ». Il y a donc un « échange entre mer et forĂȘt » dans un « concours de sensations » : la mer sâajoute Ă ce duo pour former ce que le critique nomme « le grand Ă©lĂ©mentaire », « espace intermĂ©diaire », « frontiĂšre ambiguë » qui conduit au sublime.
5La marche permet alors de « sâaccorder physiquement » au monde et les patrouilles figurent lâ« approfondissement de lâexpĂ©rience » tournĂ©e vers « lâimpĂ©rieuse attraction des limites ». La prĂ©sence du danger « donne sa force Ă lâexpĂ©rience imaginaire » qui a lieu lors du passage de la frontiĂšre : cette « marche alĂ©atoire Ă la vie, Ă la mort », reprendrait alors « la veine surrĂ©aliste » via une image du soulĂšvement aquatique oĂč la rĂȘverie sur lâeau rejoint « lâespace marin » absent et prĂ©sent tout Ă la fois dans la prĂ©sence forestiĂšre par le motif gracquien de la « maison-bĂąteau ». Les « soulĂšvements » ressentis par le hĂ©ros poursuivent ce mouvement dans lâordre des sens : libĂ©ration dâun poids ou « respiration » conduisent au motif du « ravissement » menant Ă son tour au sentiment du « sublime » qui nâest autre quâun « arrachement Ă la condition humaine ». La théùtralisation de lâespace et lâomniprĂ©sence dâun « lever de rideau » ajoute alors un mouvement fondamental Ă cette marche vers le sublime, celui de lâĂ©criture « tournĂ©e [âŠ] vers le pĂŽle qui lâaimante et la suscite » : dĂšs lors se dĂ©ploie un « schĂ©ma dialectique » oĂč il ne sâagit pas de dĂ©passer les contraires mais dâen faire le centre mĂȘme de lâexpĂ©rience car « le surrĂ©el ne se trouve nulle part ailleurs que dans la profondeur mĂȘme du rĂ©el ». DĂšs lors, AndrĂ© Peyronie analyse plus prĂ©cisĂ©ment la progression « vers le point suprĂȘme ».
6AprĂšs un historique rapide de la contradiction littĂ©raire et philosophique, il sâagit pour lui dâexplorer la marche vers le sublime via les catĂ©gories du temps et de lâespace puis de se pencher sur « lâexpĂ©rience sensible quâelles encadrent ». Lâhistoire se conçoit comme un moyen dâĂ©paissir la rĂ©alitĂ© romanesque en crĂ©ant des rĂ©fĂ©rences « en âsur-impressionâ ou en âsous-impressionâ » comme dans un manuscrit « palimpseste » : du Moyen-Age Ă la guerre de 1914-1918 en passant par le temps de la « mĂ©moire individuelle » liĂ©e Ă lâenfance, lâespace des « Hautes Falizes » devient synonyme de « libertĂ© mentale », oĂč le temps abolit ses frontiĂšres, « un univers oĂč naturel et surnaturel communiquent librement et dans tous les sens ». Lâespace lui aussi est donc animĂ© de forces antagonistes, entre « mouvement » et « immobilité », « montĂ©e » et « descente ». « Nomadisme » et « sĂ©dentarité » sont deux Ă©tats qui caractĂ©risent la situation des personnages du rĂ©cit, Gracq privilĂ©giant les figures « du dĂ©placement et de la vitesse » et la « suprĂȘme libertĂ© du nomade », incarnĂ©s par Mona et les rĂȘves de Grange. Maintenant sa volontĂ© de rester oĂč il se trouve, ce dernier tenterait de sâapprocher de « lâindicible et de lâimpossible quâest la mort » pour explorer, au-delĂ des « conduites prĂ©visibles », une « terra incognita », sâidentifiant avec la figure du « voyageur immobile » selon Giono. Mais une autre tension â celle du haut et du bas â motive les dĂ©placements du hĂ©ros, que ce soit la descente heureuse en luge et la « sensation dâallĂšgement » ressentie alors ou la « descente en soi » quâelle reprĂ©sente de maniĂšre symbolique, « expĂ©rience psychosomatique dâexploration des profondeurs » et reprĂ©sentĂ©e par lâexpression de Grange, « descendre dans le blockhaus ». « Fascination pour la hauteur » et « vertige de la chute » se rejoignent dans la recherche dâune « élĂ©vation » toute surrĂ©aliste, et qui passe aussi par lâexpĂ©rience du « gouffre ».
7« Absence », « irrĂ©alité » et « attente » sont trois modes de lâexpĂ©rience sensible du hĂ©ros, expĂ©rience du « manque » : absence de la guerre pourtant latente, absence de la hiĂ©rarchie et du pouvoir, irrĂ©alitĂ© dâune vie jamais lĂ mais toujours ailleurs, de la guerre comme « théùtre dâombres », lâattente Ă©tant avant tout le sentiment « dâun manque dramatique dâĂtre ». Lâ« obscure limite » vers laquelle Grange se dirige serait triple, pour AndrĂ© Peyronie, via les « pĂŽles nĂ©gatifs » que sont la nuit, le sommeil et le rĂȘve, mais aussi la mort. La nuit est approche de « lâinconnu » de mĂȘme que le jour est « incertain ou voilé » : le filtre vĂ©gĂ©tal de la forĂȘt, la prééminence du crĂ©puscule ou la permanence dâune atmosphĂšre « entre chien et loup » quâaffectionne particuliĂšrement Julien Gracq, tout cela sâordonnerait en fonction de lâaurore, avĂšnement de la « surrĂ©alité » et « renouveau » heureux. Mais le rĂȘve est lui aussi une expĂ©rience des limites, dans un rĂ©cit bĂąti comme « un long rĂȘve du jeune aspirant, entre deux sommeils » : chaque endormissement est une reprise de contact avec le monde et lâimage de la paume de Mona « tournĂ©e vers le haut » intĂ©resse le critique comme signe de « soulĂšvement », de « prĂ©sentation de lâillimitĂ© dans le mouvement » comme « une offrande sublime ». Songe prĂ©monitoire, demi-sommeil et torpeurs du hĂ©ros favorisent « la conciliation des contraires » et le glissement vers la mort, dans la derniĂšre scĂšne du roman, est une immersion aquatique mais aussi en soi ; Grange finit par se heurter à « un mur de silence » : le dĂ©passement rĂȘvĂ© est espĂ©rance dâun « dĂ©passement sublime » qui sâavĂšre « une dĂ©sirable mais irrĂ©alisable conjonction ». Le « point sublime » du rĂ©cit gracquien rejoint lâidĂ©al surrĂ©aliste qui replace lâindividu « à la mesure de toute chose » : Un Balcon en forĂȘt est in fine assimilable, pour AndrĂ© Peyronie, Ă la plus belle « chanson de guetteur » surrĂ©aliste, qui a pour mĂ©rite de « faire voir » au lecteur ce « rĂȘve de conciliation des contraires ».
8Les lectures rassemblĂ©es par Franck Wagner, pour leur part, offrent une perspective plus diverse et  élargissent les analyses au-delĂ dâUn Balcon en forĂȘt, pour considĂ©rer La PresquâĂźle et « La Route », deux rĂ©cits plus fragmentaires qui se rejoignent sur de nombreux points. Franck Wagner revendique « une grande variĂ©tĂ© de modes dâapproches » dans ce recueil dâarticles, qui constituent autant de « porte[s] dâentrĂ©e[s] » dans lâunivers gracquien, lâauteur Ă©tant trop souvent perçu Ă tort comme le dernier des classiques. Son Ćuvre, « dâune indĂ©niable exigence », est au contraire loin dâĂȘtre figĂ©e autour dâun idĂ©al passĂ©iste dont il serait « le dernier qui » - celui conclurait la lignĂ©e - pour reprendre la formule dâAlbert Thibaudet employĂ©e Ă propos de Chateaubriand1. La fertilitĂ© tout comme la multiplicitĂ© de ces approches du texte gracquien rĂ©unies dans ce recueil prouvent peut-ĂȘtre mĂȘme que Julien Gracq serait « le premier qui », celui qui, le premier, a osĂ© affirmer la primautĂ© du style et la difficultĂ© heureuse comme poĂ©tique dans une pĂ©riode de la littĂ©rature - encore de nos jours toujours aussi vivace - qui rĂ©pond sans vergogne aux sirĂšnes de la mĂ©diocritĂ© sans relief.
9Les trois volets de cet ensemble dâĂ©tude forment un triptyque qui ne reproduit pas strictement le clivage inhĂ©rent aux Ćuvres elles-mĂȘmes : si la premiĂšre partie est consacrĂ©e Ă des analyses portant sur Un Balcon en ForĂȘt, et la troisiĂšme sur La PresquâĂźle, la partie mĂ©diane sâintĂ©resse, de maniĂšre trĂšs opĂ©ratoire, à « lâentre-deux » des derniĂšres fictions gracquiennes, avides de percevoir les connexions entre les deux Ćuvres prĂ©cĂ©demment citĂ©es.
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11Lâintroduction de Franck Wagner brosse un panorama complet de lâouvrage et constitue une porte dâentrĂ©e trĂšs utile pour naviguer entre les articles fĂ©conds de cette rĂ©union dâĂ©tudes. La premiĂšre partie, « Autour dâUn balcon en forĂȘt », dĂ©bute par une analyse de Suzanne Allaire sur les « pouvoirs de lâĂ©criture » dans lâĆuvre comme manifestation dâune « libertĂ© grande » qui nâest autre que celle du poĂšte. Elle entend saisir le « courant », le « fluide qui traverse lâĆuvre et entraĂźne le rĂ©cit de guerre sur les rivages de lâinterrogation mĂ©ditative sur la temporalité ». Par lâexamen des « lignes de force dâune Ă©criture », il sâagit de cerner ce qui lie ensemble « le narratif et le poĂ©tique ». LâĂ©tude progresse avec mĂ©thode, envisageant tout dâabord « lâordonnancement narratif » (angle de vision, temps du rĂ©cit, final du rĂ©cit) pour y dĂ©celer une « lecture du monde » triplement rĂ©alisĂ©e sous la forme des descriptions, de la rĂȘverie et de quelques images fondatrices. Entre le rĂ©cit et la poĂ©sie, lâĂ©criture cherche Ă Ă©tablir en permanence une « conjonction », combinant « rĂ©cit de guerre », « plongĂ©e introspective » et « flux de la rĂȘverie ».
12Poursuivant lâĂ©tude des masques symboliques de lâĂ©criture gracquienne, Jean-Louis Leutrat se livre Ă ce quâil nomme la « traversĂ©e dâun livre » sous lâangle des rĂ©seaux stylistiques dâimages, analysant « les mĂ©tamorphoses et ses modulations ». Le train, la nuit et la forĂȘt, le toit, la « maisonnette de MĂšre-grand », les figures du retournement et de lâinversion, lâhumanitĂ©, lâanimalitĂ© et la vĂ©gĂ©talitĂ© dĂ©bouchent sur dâautres motifs liĂ©s au parcours, celui des cavaliers, de lâattente dans lâespace-frontiĂšre du fil ou de la grĂšve, au rythme des saisons ou des significations du rĂ©gime ignĂ© (feu, incendie et fiĂšvre). La fin du rĂ©cit est alors rapprochĂ©e de la mort du hĂ©ros par une coĂŻncidence signifiante. Ce parcours de lâĆuvre au fil des images conduit au plus prĂšs de la rĂȘverie crĂ©atrice de lâauteur et de ses dĂ©tails signifiants.
13Câest aussi Ă une « relecture » que nous convie MichĂšle Monballin, mais pas dans la mĂȘme perspective. ConsidĂ©rant un passage prĂ©cis de lâĆuvre â les « premiĂšres pages » dâUn Balcon en ForĂȘt â elle se livre Ă une « microlecture » pour montrer comment le pacte instaurĂ© par Julien Gracq avec le lecteur « subit quelques amĂ©nagements » par rapport aux attentes traditionnelles. Le lecteur est ainsi appelĂ© Ă construire lui-mĂȘme le sens du rĂ©cit face Ă un personnage inconsistant et dans une narration qui se laisse dĂ©river au grĂ© dâune « semblance dâĂȘtre ». Les intertextes de Poe, la dialectique du dĂ©senchantement et de lâenchantement rejoignent la dualitĂ© de la dĂ©possession et de la prĂ©sence du personnage, suivant « le rĂ©gime majoritairement itĂ©ratif du rĂ©cit », oĂč la « description spatiale » devient « le tissu mĂȘme de lâĆuvre ». « MĂ©ditation » et « épiphanie » tout Ă la fois, cet incipit rĂ©pond Ă lâesthĂ©tique gracquienne, comme une « invitation Ă partager une expĂ©rience intime ».
14Mais cette expĂ©rience intime se nourrit parfois dâintertextes qui lâenrichissent dâautant plus aussi Bruno Tristmans analyse-t-il le trajet qui conduit des Falaises de Marbre de JĂŒnger au Balcon en ForĂȘt de Gracq en prenant le chemin qui mĂšne de la pĂ©trification Ă lâĂ©vaporation, entre « livres de pierre » et « livres de brume ». Les « substrats gĂ©ographiques » rĂ©vĂšlent « la mĂ©moire dâun savoir perdu » et dessinent un « parcours de dĂ©sintĂ©gration » informĂ© par la « dĂ©marche savante », celle de « la constitution dâun savoir ». La lecture du Balcon en ForĂȘt se propose alors dâĂȘtre celle dâun « repli ». La fragmentation minĂ©rale, la vĂ©gĂ©tation de JĂŒnger, devenue « sauvage » chez Gracq, conduisent Ă la pourriture et Ă une « fragilisation du motif solaire ». Le rĂ©cit se situe alors en tension entre « dĂ©rive du sens » et « reterritorialisations fragiles » qui conduisent Ă la « liquidation de la thĂ©matique minĂ©rale ». Cette double postulation se trouve parfaitement exprimĂ©e par le motif de la vitre, entre le minĂ©ral et le solaire, la brisure et lâopacitĂ©. DerriĂšre cela, câest le « sens du monde » qui se fragilise, de mĂȘme que la littĂ©rature en gĂ©nĂ©ral.
15Lâeffondrement et lâentre-deux sont dĂ©jĂ inscrits dans Un Balcon en ForĂȘt et la rupture, la tension serait bien ce qui fonde, dans lâarticle inaugurant la seconde partie de ce recueil, le rapprochement de La PresquâĂźle et du Balcon en ForĂȘt : Guillaume Pajon y Ă©tudie le rapport duel des « prĂ©sences » et des « absences » dans les deux rĂ©cits. Abordant les deux temporalitĂ©s qui naissent, selon lui, de ce double rĂ©gime, il distingue le « temps du regard » et le « temps du souffle ». Le « temps du regard » est marquĂ© par un « monde vidé », Ă lâ« humanitĂ© rĂ©siduelle », « épuisement » quâobserve le hĂ©ros, guettant « le chant du monde » dont les « contours sâĂ©tiolent en sfumato ». Lâabsence fantomatique y fait souvent naĂźtre lâĂ©rotisme et la silhouette fait basculer vers le « temps du souffle ». Elle se prĂ©sente en tension avec la prĂ©sence forte de la « femme gracquienne », suscitant le dĂ©sir du personnage. La sĂ©paration et la panique peuvent cependant conduire Ă lâinstauration dâun « rythme tragique », ouvrant sur lâabsence dâun « passĂ© Ă tout jamais perdu » et dâun « futur incertain ». Les signes inquiĂ©tants entament la « marche Ă la catastrophe » si bien que le « temps du souffle » se consume souvent au regard dâun texte fantomatique oĂč « la puissance de suggestion et dâapparition » reste premiĂšre.
16Un mouvement anime donc la prose gracquienne, souterrain et versatile, mouvement quâEtienne Germe Ă©tudie selon lâangle du « scenic-railway ». La mention de Coney Island motive, dans La PresquâĂźle, un mouvement de glissement Ă©pisodique du roman et de la nouvelle dans lâunivers du parc dâattractions ». Mais elle rejoint surtout lâimaginaire du dĂ©part, si important pour Gracq, « alentissement » ou « grande plongĂ©e » qui conduit Ă la matrice de lâopĂ©ra, mettant en scĂšne la « torche » discrĂšte de la passion amoureuse. Les images circulent ainsi dâune Ćuvre Ă lâautre, comme celle dâun « regard aux aguets », « rĂ©pondant au principe du scenic-railway ». Ainsi apparaissent les images du combat amoureux et de lâarmĂ©e fĂ©minine se confondant dans lâindĂ©cidable du dĂ©nouement romanesque.
17La guerre est dâailleurs ce qui rapprocherait Un Balcon en ForĂȘt et La PresquâĂźle selon Isabelle Rachel Casta. « ThĂ©matique obsĂ©dante », elle se rĂ©vĂšle selon trois modalitĂ©s : rhĂ©torique âcomme « toile de fond » â érotique â comme « rĂ©vĂ©lation » â et heuristique â sous la forme de la « catabase ». Sur le plan rhĂ©torique, la guerre figure le « moment dâexception » et de « vĂ©rité » amoureuse, faisant tendre le hĂ©ros vers « la passion charnelle, le possible renoncement » ou « la mort infligĂ©e ou reçue ». Enfin, en tant que catabase, la guerre nâest plus seulement image du destin, mais elle « [lĂšve] les inhibitions ». La guerre a donc un visage complexe : elle exprime « lâinfini nuancier des aimantations et des reconfigurations » du rĂ©cit gracquien.
18Enfin, la derniĂšre partie du recueil est consacrĂ©e Ă lâexamen de La PresquâĂźle en tant quâensemble de nouvelles, partie tout dâabord initiĂ©e par lâĂ©tude du contexte de « La Route », ce que Francine Dugast-Portas nomme la « noosphĂšre ». Ces « quelques pas » dans la rĂ©sonnance des autres Ćuvres de lâĂ©poque Ă travers ce rĂ©cit inachevĂ© quâest « La Route » prouvent que Gracq nâest pas lâartiste isolĂ© des influences extĂ©rieures que lâon a cru voir en lui. LâĆuvre participerait au « lent dĂ©bat sur lâHistoire » ayant lieu dans la pĂ©riode dâaprĂšs-guerre. De la « sulfure » au « kalĂ©idoscope », de Tolkien Ă KĂ©rouac, en passant par Wells ou Doyle, le chemin intertextuel conduit Ă lâami de toujours, AndrĂ© Breton. Il rejoint alors lâesthĂ©tique du « Bund », liens Ă©troits de sensibilitĂ© qui conduit cependant, in fine, à « un Urzeit, un passĂ© rĂ©volu ». DĂšs lors, les « stases », « moments de fusion avec le monde », conduisent Ă un « bonheur paradoxal » dans lâair du temps littĂ©raire. Alors, lâĂ©criture se rĂ©vĂšlerait dans un recul toujours constant de lâhorizon, celle dâune route « coupĂ©e ».
19La dynamique du rĂ©cit est autant celle de lâĂ©criture que celle du hĂ©ros, aussi Sylvie Vignes analyse-t-elle les « rĂȘveries et dĂ©rives du conducteur solitaire » dans la nouvelle Ă©ponyme « La PresquâĂźle ». Lâimportance de la voiture dans ce rĂ©cit sâĂ©tablit via une mise en valeur du mouvement, dâabord de lâentre-deux, aimantĂ© par lâattente du train ou la position intermĂ©diaire, « entre deux amours », renvoyant Ă la dualitĂ© esthĂ©tique de lâauteur. De mĂȘme, la voiture elle-mĂȘme et le motif de la route se constituent entre abandon et indication du parcours mais Gracq va mĂȘme au-delĂ en crĂ©ant une atmosphĂšre de « diorama [âŠ] syncopé » fondĂ© sur lâinteraction entre lâhomme, la voiture et le paysage. La route y figure un « ruban sensuel » qui compense le dĂ©senchantement final par une note de « magie toute neuve ».
20La lecture des Ćuvres de Julien Gracq est donc avant tout une expĂ©rience, celle que nous livre RaphaĂ«l Baroni au sein de rĂ©flexions thĂ©oriques sur la notion dâintrigue, que Gracq utilise avec un art consommĂ© de lâeffet dâattente. « Impatient qui patiente », le lecteur du rĂ©cit gracquien est installĂ©, selon lui,  dans une « salle dâattente ». Ces temps dâattente succĂšdent aux temps rapides de traversĂ©e Ă voiture dans une tension qui rĂ©vĂšlerait lâessence mĂȘme de lâĂ©criture. Il y aurait donc une « sĂ©quentialité » qui « insularise les moments saillants dâune histoire qui dure ». Le dĂ©sengagement gracquien permettrait de construire une nouvelle temporalitĂ©, celle de lâĂ©criture comme acte de « fondation », plaçant celle-ci dans lâordre du « futur ultĂ©rieur », toujours poursuivi mais jamais atteint.

