Stratégies et écueils de la traduction en littérature de jeunesse
1Le numĂ©ro huit de la revue semestrielle Atelier de traduction, publiĂ©e par lâUniversitĂ© roumaine « Stefan cel Mare » de Suceava, comporte un important dossier consacrĂ© aux enjeux et aux spĂ©cificitĂ©s de la traduction de la littĂ©rature de jeunesse. La nĂ©cessaire prise en compte par le traducteur du rĂ©cepteur auquel il doit sâadresser requiert-elle, dans le cas de la traduction de la littĂ©rature de jeunesse, la mobilisation de tactiques et de stratĂ©gies diffĂ©rentes de celles auxquelles il a recours dans la littĂ©rature pour adultes ? Câest le thĂšme de rĂ©flexion qui est proposĂ© aux contributeurs de ce livre.
2Le numĂ©ro 8 de la revue se dĂ©cline en dix volets. Lâouvrage sâouvre sur un entretien entre Elena BrĂąndusa Steiciuc et lâĂ©crivain Tahar Ben Jelloun, oĂč la traduction fait figure de pont jetĂ© entre les diffĂ©rents peuples, le traducteur assumant un rĂŽle de passeur de cultures. Auteur de plusieurs ouvrages destinĂ©s aux enfants, Le racisme expliquĂ© Ă ma fille, Lâislam expliquĂ© aux enfants, Tahar Ben Jelloun Ă©voque la rigueur, la clartĂ© et la dĂ©marche pĂ©dagogique requises par lâĂ©criture de la littĂ©rature de jeunesse.
3Le deuxiĂšme volet de la revue, intitulĂ© « Credos et confessions » regroupe les contributions de deux traductrices, Muguras Constantinescu et de Gina PuicÄ, respectivement consacrĂ©es Ă la traduction pour les enfants de deux contes, lâun moose, lâautre inuit, et Ă celle de la fantasy, La Petite Fille et la Renarde ArgentĂ©e. La premiĂšre contributrice, chargĂ©e de la traduction en romain du conte recueilli par lâanthropologue Alain Sissao, Orpheline, publiĂ© dans Contes du pays des Moose- Bourkina Faso, ainsi que de celle du conte inuit, La naissance du goĂ©land, de Jacques Pasquet, se montre soucieuse dâen proposer une version  respectueuse Ă la fois de lâenfant destinataire et de la charge culturelle du texte, Ă©vitant lâĂ©cueil de lâinfantilisation et favorisant lâouverture Ă lâAutre. La seconde Ă©voque les nĂ©cessaires transpositions onomastiques pour mettre le texte roumain Ă la portĂ©e dâun jeune public français, ainsi que le rĂŽle essentiel jouĂ© par les illustrations dans la prĂ©servation de la poĂ©sie de lâĆuvre.
4Le troisiĂšme volet, constituĂ© par le dossier sur la traduction de littĂ©rature de jeunesse, rassemble neuf contributions. Celle de Bertrand Ferrier Ă©voque lâart de la trahison mis en Ćuvre lors de la traduction de fictions de divertissement anglophone Ă destination des jeunes lecteurs francophones : le traducteur peut commettre une trahison narrative en jouant sur le rĂ©cit, une trahison sociale en jouant sur les codes ou les rĂ©fĂ©rents et une trahison linguistique reflĂ©tant des problĂ©matiques culturelles et sociologiques. Pour sa part, Fabio Regattin compare deux versions françaises issues dâun mĂȘme texte original, Aliceâs Adventures in Wonderland, lâune destinĂ©e aux enfants et lâautre aux adultes pour mettre en lumiĂšre la manipulation textuelle opĂ©rĂ©e en vue dâune adaptation enfantine. Dans lâarticle suivant, portant lui aussi sur deux traductions â roumaine et française â du livre de Lewis Carrol, Aliceâs Adventures in Wonderland, Elena Ciocoiu utilise la notion de Lecteur ModĂšle, inventĂ©e par Umberto Eco, pour montrer que la premiĂšre sâadresse au Lecteur NaĂŻf tandis que la seconde vise Ă transformer ce dernier en un Lecteur Critique. La communication suivante porte sur un conte qui a fait le tour du monde : Le Petit Chaperon Rouge. AprĂšs sâĂȘtre intĂ©ressĂ©e aux adaptations espagnoles qui en furent faites Ă partir du XVIIIe siĂšcle en Espagne, RocĂo Cañadas Berrio sâattache aux réécritures contemporaines du conte, dans lesquelles se fait jour une Ă©volution considĂ©rable de la vision du personnage. Autre hĂ©roĂŻne de Perrault, Cendrillon est un personnage familier du lectorat enfantin tchĂšque et roumain : LudÄk Janda dĂ©crit le souci de lisibilitĂ© qui se manifeste dans certaines traductions, notamment par le choix dâun lexique archaĂŻque et de tournures propres Ă la langue-cible, tandis que Cristina Drahta sâattache Ă dĂ©peindre les mĂ©tamorphoses de Cendrillon en roumain. La communication suivante nous fait pĂ©nĂ©trer dans lâunivers de la Comtesse de SĂ©gur, Ă travers une rĂ©flexion dâAlina Pelea sur les raisons, la forme et les effets des retraductions. De son cĂŽtĂ©, Marc Parayre sâattache Ă dĂ©montrer que le traducteur doit prendre en compte les illustrations, se garder de toute surinterprĂ©tation, de tout conformisme et faire preuve Ă la fois dâune bonne maĂźtrise de la langue-source, de la sociĂ©tĂ© et de la culture dans laquelle elle a Ă©tĂ© Ă©laborĂ©e car  traduire la littĂ©rature de jeunesse est un vrai travail de traduction dâune littĂ©rature Ă part entiĂšre. La derniĂšre communication, proposĂ©e par Alain Joseph Sissao, nous transporte dans un autre continent, puisquâelle a trait aux emprunts faits par la littĂ©rature enfantine Ă©crite Ă la littĂ©rature orale burkinabĂ©.
5Dans la quatriĂšme partie de lâouvrage, intitulĂ©e « Pratico-thĂ©orie », on quitte le domaine de la littĂ©rature de jeunesse pour se tourner vers une littĂ©rature spĂ©cifiquement destinĂ©e aux adultes. Dans « Enigme de la narration et mystĂšre de la traduction », Patricia Bissa Enama envisage la traduction non pas comme le passage dâun texte dâune langue-source dans une langue-cible mais se propose plutĂŽt dâenvisager lâĂ©criture comme traduction littĂ©rale et fidĂšle dâune macrostructure, la sociĂ©tĂ©, Ă travers lâanalyse des textes de lâĂ©crivain africain Mongo Beti. Pour sa part, Jean-Louis Courriol sâattache Ă laisser entrevoir lâimmense richesse de possibilitĂ©s dâune pratique consĂ©quente de la traduction comparĂ©e, en analysant la version roumaine donnĂ©e par lâĂ©crivain CĂ©zar Petrescou du roman de Balzac, EugĂ©nie Grandet, et en la comparant au texte dâorigine. Alors que Victor C. Ariole sâinterroge sur les problĂšmes de traductions de textes français aux substrats africains, tandis que Constantin Grigorut se livre Ă quelques observations sur la complexitĂ© intertextuelle de la traduction anglaise des jeux de mots dans le théùtre de Beckett. Van Dai Vu sâinterroge ensuite sur la difficultĂ© que pose lâidentification des rĂ©fĂ©rents culturels et sur la maniĂšre dont une culture dâaccueil, Ă©loignĂ©e de la culture de lâoriginal, va recevoir la traduction.
6Le cinquiÚme volet de la revue, « Cent fois sur le métier », rassemble plusieurs traductions en roumain de textes poétiques et en prose.
7Le sixiĂšme volet de la revue, « La planĂšte des traducteurs », se limite Ă une communication sur la littĂ©rature de jeunesse. MuguraĆ Constantinescu y rend compte de journĂ©es scientifiques organisĂ©es rĂ©cemment Ă Hanoi par les traductologues de lâuniversitĂ© dâHanoi et le RĂ©seau de chercheurs en littĂ©rature de lâenfance de lâAUF sur le thĂšme Les littĂ©ratures dâenfance et de jeunesse : leur place dans la formation des enseignants, leur rĂŽle dans la didactique du français langue Ă©trangĂšre, les problĂšmes de traduction.
8Le septiĂšme volet, « La traduction dans tous ses Ă©tats », rassemble trois communications. Dans la premiĂšre Maria Cristina Lucienne Pino propose une analyse comparĂ©e des incipit de Vendredi ou les limbes du Pacifique et de sa réécriture Ă destination des enfants, Vendredi ou la vie sauvage, montrant que la seconde version donnĂ©e par lâauteur, loin dâappauvrir la premiĂšre, tĂ©moigne dâune Ă©volution de ses pratiques dâĂ©criture. Dans la deuxiĂšme communication, Marco Longo se livre Ă une Ă©tude comparative intersĂ©miotique du texte de Flaubert, Un cĆur simple et la version cinĂ©matographique quâen a donnĂ©e Giorgio Ferrara. Dans la troisiĂšme, Simona-Aida Manolache Ă©voque les exigences requises par la traduction de la bande dessinĂ©e, câest-Ă -dire essentiellement une excellente maĂźtrise des registres de langue et des structures de lâoralitĂ©, des relations entre ces structures et les situations de communication oĂč elles sont utilisĂ©es, des diffĂ©rences existant entre lâemploi de ces structures dans la langue-source et dans la langue-cible : Ă travers lâexemple des versions française et roumaine dâun album dâAstĂ©rix le Gaulois, Le combat des chefs, elle montre la complexitĂ© de la dĂ©marche suivie par le traducteur qui, contraint par la taille des bulles oĂč doit se placer le texte, peut ĂȘtre amenĂ© Ă dĂ©naturer le texte original par souci de briĂšvetĂ©, ou qui doit rendre les jeux de mots, parfois en transposant les relations paronymiques .
9Le huitiĂšme volet « Chronique dâatelier » se limite Ă une communication, celle de Camelia Capverde, intitulĂ©e « RenĂ© Char ou lâĂ©preuve du poĂšme pulvĂ©risé » : la difficultĂ© majeure, pour le traducteur des poĂšmes de RenĂ© Char, est de respecter lâĂ©quilibre entre ce qui est suggĂ©rĂ© et ce qui est dit en affrontant trois types dâĂ©preuves, celle de la littĂ©raritĂ©-matĂ©rialitĂ©, celle de lâĂ©puration et celle de lâhermĂ©tisme.
10Le neuviĂšme volet « Terminologies » regroupe deux articles : le premier, Ă©crit par Mihaela Arna, recense les bases de donnĂ©es susceptibles dâaider le traducteur dans sa tĂąche, tandis que le second, rĂ©digĂ© par Ana Coiug, est un compte rendu dâun numĂ©ro double de la revue Equivalences, consacrĂ© Ă la traduction mĂ©dicale.
11Ă la fin de lâouvrage, sous la rubrique « Comptes rendus », sont prĂ©sentĂ©s cinq ouvrages consacrĂ©s Ă la traduction, dont deux portant sur la littĂ©rature de jeunesse. Lâun dâeux constitue lâanalyse dâune traduction en roumain de lâouvrage pour enfants de Tahar Ben Jelloun, Le racisme expliquĂ© Ă ma fille, Ă©voquĂ© dans lâentretien placĂ© en tĂȘte de la revue Atelier de traduction.
12En dĂ©pit de lâextrĂȘme intĂ©rĂȘt des communications rĂ©unies dans cet ouvrage, on peut regretter lâatomisation de leur prĂ©sentation. On a du mal Ă comprendre, par exemple, pourquoi certaines communications, ayant pourtant trait Ă la littĂ©rature pour enfants, sont exclues du dossier thĂ©matique, dâautant plus que lâune dâelles, isolĂ©e, en vient Ă constituer Ă elle seule une rubrique, sans que le lecteur puisse juger de la pertinence de cet isolement. De mĂȘme, on ne comprend pas pourquoi les travaux de traduction portant sur la littĂ©rature pour adultes sont regroupĂ©s en diverses catĂ©gories, avec, au milieu dâelles, une communication isolĂ©e sur la littĂ©rature de jeunesse, car les titres des rubriques apportent peu dâĂ©claircissements Ă ce sujet, ce qui nuit Ă la lisibilitĂ© de lâouvrage. De mĂȘme, lâarticle dâAna Coiug serait davantage Ă sa place dans la rubrique « Comptes rendus ». Ces remarques nâĂŽtent bien sĂ»r rien Ă la valeur scientifique et Ă la qualitĂ© des communications prĂ©sentĂ©es et cet ouvrage ne manquera pas dâintĂ©resser les traductologues, ainsi que les spĂ©cialistes de littĂ©rature de jeunesse, car il pose des questions de fond et ouvre un certain nombre de pistes de rĂ©flexion passionnantes.

