Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 9, numéro 5
Christine PérÚs

Stratégies et écueils de la traduction en littérature de jeunesse

Atelier de traduction, n° 8, 2007.

1Le numĂ©ro huit de la revue semestrielle Atelier de traduction, publiĂ©e par l’UniversitĂ© roumaine « Stefan cel Mare » de Suceava, comporte un important dossier consacrĂ© aux enjeux et aux spĂ©cificitĂ©s de la traduction de la littĂ©rature de jeunesse. La nĂ©cessaire prise en compte par le traducteur du rĂ©cepteur auquel il doit s’adresser requiert-elle, dans le cas de la traduction de la littĂ©rature de jeunesse, la mobilisation de tactiques et de stratĂ©gies diffĂ©rentes de celles auxquelles il a recours dans la littĂ©rature pour adultes ? C’est le thĂšme de rĂ©flexion qui est proposĂ© aux contributeurs de ce livre.

2Le numĂ©ro 8 de la revue se dĂ©cline en dix volets. L’ouvrage s’ouvre sur un entretien entre Elena BrĂąndusa Steiciuc et l’écrivain Tahar Ben Jelloun, oĂč la traduction fait figure de pont jetĂ© entre les diffĂ©rents peuples, le traducteur assumant un rĂŽle de passeur de cultures. Auteur de plusieurs ouvrages destinĂ©s aux enfants, Le racisme expliquĂ© Ă  ma fille, L’islam expliquĂ© aux enfants, Tahar Ben Jelloun Ă©voque la rigueur, la clartĂ© et la dĂ©marche pĂ©dagogique requises par l’écriture de la littĂ©rature de jeunesse.

3Le deuxiĂšme volet de la revue, intitulĂ© « Credos et confessions » regroupe les contributions de deux traductrices, Muguras Constantinescu et de Gina Puică, respectivement consacrĂ©es Ă  la traduction pour les enfants de deux contes, l’un moose, l’autre inuit, et Ă  celle de la fantasy, La Petite Fille et la Renarde ArgentĂ©e. La premiĂšre contributrice, chargĂ©e de la traduction en romain du conte recueilli par l’anthropologue Alain Sissao, Orpheline, publiĂ© dans Contes du pays des Moose- Bourkina Faso, ainsi que de celle du conte inuit, La naissance du goĂ©land, de Jacques Pasquet, se montre soucieuse d’en proposer une version  respectueuse Ă  la fois de l’enfant destinataire et de la charge culturelle du texte, Ă©vitant l’écueil de l’infantilisation et favorisant l’ouverture Ă  l’Autre. La seconde Ă©voque les nĂ©cessaires transpositions onomastiques pour mettre le texte roumain Ă  la portĂ©e d’un jeune public français, ainsi que le rĂŽle essentiel jouĂ© par les illustrations dans la prĂ©servation de la poĂ©sie de l’Ɠuvre.

4Le troisiĂšme volet, constituĂ© par le dossier sur la traduction de littĂ©rature de jeunesse, rassemble neuf contributions. Celle de Bertrand Ferrier Ă©voque l’art de la trahison mis en Ɠuvre lors de la traduction de fictions de divertissement anglophone Ă  destination des jeunes lecteurs francophones : le traducteur peut commettre une trahison narrative en jouant sur le rĂ©cit, une trahison sociale en jouant sur les codes ou les rĂ©fĂ©rents et une trahison linguistique reflĂ©tant des problĂ©matiques culturelles et sociologiques. Pour sa part, Fabio Regattin compare deux versions françaises issues d’un mĂȘme texte original, Alice’s Adventures in Wonderland, l’une destinĂ©e aux enfants et l’autre aux adultes pour mettre en lumiĂšre la manipulation textuelle opĂ©rĂ©e en vue d’une adaptation enfantine. Dans l’article suivant, portant lui aussi sur deux traductions – roumaine et française – du livre de Lewis Carrol, Alice’s Adventures in Wonderland, Elena Ciocoiu utilise la notion de Lecteur ModĂšle, inventĂ©e par Umberto Eco, pour montrer que la premiĂšre s’adresse au Lecteur NaĂŻf tandis que la seconde vise Ă  transformer ce dernier en un Lecteur Critique. La communication suivante porte sur un conte qui a fait le tour du monde : Le Petit Chaperon Rouge. AprĂšs s’ĂȘtre intĂ©ressĂ©e aux adaptations espagnoles qui en furent faites Ă  partir du XVIIIe siĂšcle en Espagne, RocĂ­o Cañadas Berrio s’attache aux réécritures contemporaines du conte, dans lesquelles se fait jour une Ă©volution considĂ©rable de la vision du personnage. Autre hĂ©roĂŻne de Perrault, Cendrillon est un personnage familier du lectorat enfantin tchĂšque et roumain : Ludĕk Janda dĂ©crit le souci de lisibilitĂ© qui se manifeste dans certaines traductions, notamment par le choix d’un lexique archaĂŻque et de tournures propres Ă  la langue-cible, tandis que Cristina Drahta s’attache Ă  dĂ©peindre les mĂ©tamorphoses de Cendrillon en roumain. La communication suivante nous fait pĂ©nĂ©trer dans l’univers de la Comtesse de SĂ©gur, Ă  travers une rĂ©flexion d’Alina Pelea sur les raisons, la forme et les effets des retraductions. De son cĂŽtĂ©, Marc Parayre s’attache Ă  dĂ©montrer que le traducteur doit prendre en compte les illustrations, se garder de toute surinterprĂ©tation, de tout conformisme et faire preuve Ă  la fois d’une bonne maĂźtrise de la langue-source, de la sociĂ©tĂ© et de la culture dans laquelle elle a Ă©tĂ© Ă©laborĂ©e car  traduire la littĂ©rature de jeunesse est un vrai travail de traduction d’une littĂ©rature Ă  part entiĂšre. La derniĂšre communication, proposĂ©e par Alain Joseph Sissao, nous transporte dans un autre continent, puisqu’elle a trait aux emprunts faits par la littĂ©rature enfantine Ă©crite Ă  la littĂ©rature orale burkinabĂ©.

5Dans la quatriĂšme partie de l’ouvrage, intitulĂ©e « Pratico-thĂ©orie », on quitte le domaine de la littĂ©rature de jeunesse pour se tourner vers une littĂ©rature spĂ©cifiquement destinĂ©e aux adultes. Dans « Enigme de la narration et mystĂšre de la traduction », Patricia Bissa Enama envisage la traduction non pas comme le passage d’un texte d’une langue-source dans une langue-cible mais se propose plutĂŽt d’envisager l’écriture comme traduction littĂ©rale et fidĂšle d’une macrostructure, la sociĂ©tĂ©, Ă  travers l’analyse des textes de l’écrivain africain Mongo Beti. Pour sa part, Jean-Louis Courriol s’attache Ă  laisser entrevoir l’immense richesse de possibilitĂ©s d’une pratique consĂ©quente de la traduction comparĂ©e, en analysant la version roumaine donnĂ©e par l’écrivain CĂ©zar Petrescou du roman de Balzac, EugĂ©nie Grandet, et en la comparant au texte d’origine. Alors que Victor C. Ariole s’interroge sur les problĂšmes de traductions de textes français aux substrats africains, tandis que Constantin Grigorut se livre Ă  quelques observations sur la complexitĂ© intertextuelle de la traduction anglaise des jeux de mots dans le théùtre de Beckett. Van Dai Vu s’interroge ensuite sur la difficultĂ© que pose l’identification des rĂ©fĂ©rents culturels et sur la maniĂšre dont une culture d’accueil, Ă©loignĂ©e de la culture de l’original, va recevoir la traduction.

6Le cinquiÚme volet de la revue, « Cent fois sur le métier », rassemble plusieurs traductions en roumain de textes poétiques et en prose.

7Le sixiĂšme volet de la revue, « La planĂšte des traducteurs », se limite Ă  une communication sur la littĂ©rature de jeunesse. Muguraß Constantinescu y rend compte de journĂ©es scientifiques organisĂ©es rĂ©cemment Ă  Hanoi par les traductologues de l’universitĂ© d’Hanoi et le RĂ©seau de chercheurs en littĂ©rature de l’enfance de l’AUF sur le thĂšme Les littĂ©ratures d’enfance et de jeunesse : leur place dans la formation des enseignants, leur rĂŽle dans la didactique du français langue Ă©trangĂšre, les problĂšmes de traduction.

8Le septiĂšme volet, « La traduction dans tous ses Ă©tats », rassemble trois communications. Dans la premiĂšre Maria Cristina Lucienne Pino propose une analyse comparĂ©e des incipit de Vendredi ou les limbes du Pacifique et de sa réécriture Ă  destination des enfants, Vendredi ou la vie sauvage, montrant que la seconde version donnĂ©e par l’auteur, loin d’appauvrir la premiĂšre, tĂ©moigne d’une Ă©volution de ses pratiques d’écriture. Dans la deuxiĂšme communication, Marco Longo se livre Ă  une Ă©tude comparative intersĂ©miotique du texte de Flaubert, Un cƓur simple et la version cinĂ©matographique qu’en a donnĂ©e Giorgio Ferrara. Dans la troisiĂšme, Simona-Aida Manolache Ă©voque les exigences requises par la traduction de la bande dessinĂ©e, c’est-Ă -dire essentiellement une excellente maĂźtrise des registres de langue et des structures de l’oralitĂ©, des relations entre ces structures et les situations de communication oĂč elles sont utilisĂ©es, des diffĂ©rences existant entre l’emploi de ces structures dans la langue-source et dans la langue-cible : Ă  travers l’exemple des versions française et roumaine d’un album d’AstĂ©rix le Gaulois, Le combat des chefs, elle montre la complexitĂ© de la dĂ©marche suivie par le traducteur qui, contraint par la taille des bulles oĂč doit se placer le texte, peut ĂȘtre amenĂ© Ă  dĂ©naturer le texte original par souci de briĂšvetĂ©, ou qui doit rendre les jeux de mots, parfois en transposant les relations paronymiques .

9Le huitiĂšme volet « Chronique d’atelier » se limite Ă  une communication, celle de Camelia Capverde, intitulĂ©e « RenĂ© Char ou l’épreuve du poĂšme pulvĂ©risé » : la difficultĂ© majeure, pour le traducteur des poĂšmes de RenĂ© Char, est de respecter l’équilibre entre ce qui est suggĂ©rĂ© et ce qui est dit en affrontant trois types d’épreuves, celle de la littĂ©raritĂ©-matĂ©rialitĂ©, celle de l’épuration et celle de l’hermĂ©tisme.

10Le neuviĂšme volet « Terminologies » regroupe deux articles : le premier, Ă©crit par Mihaela Arna, recense les bases de donnĂ©es susceptibles d’aider le traducteur dans sa tĂąche, tandis que le second, rĂ©digĂ© par Ana Coiug, est un compte rendu d’un numĂ©ro double de la revue Equivalences, consacrĂ© Ă  la traduction mĂ©dicale.

11À la fin de l’ouvrage, sous la rubrique « Comptes rendus », sont prĂ©sentĂ©s cinq ouvrages consacrĂ©s Ă  la traduction, dont deux portant sur la littĂ©rature de jeunesse. L’un d’eux constitue l’analyse d’une traduction en roumain de l’ouvrage pour enfants de Tahar Ben Jelloun, Le racisme expliquĂ© Ă  ma fille, Ă©voquĂ© dans l’entretien placĂ© en tĂȘte de la revue Atelier de traduction.

12En dĂ©pit de l’extrĂȘme intĂ©rĂȘt des communications rĂ©unies dans cet ouvrage, on peut regretter l’atomisation de leur prĂ©sentation. On a du mal Ă  comprendre, par exemple, pourquoi certaines communications, ayant pourtant trait Ă  la littĂ©rature pour enfants, sont exclues du dossier thĂ©matique, d’autant plus que l’une d’elles, isolĂ©e, en vient Ă  constituer Ă  elle seule une rubrique, sans que le lecteur puisse juger de la pertinence de cet isolement. De mĂȘme, on ne comprend pas pourquoi les travaux de traduction portant sur la littĂ©rature pour adultes sont regroupĂ©s en diverses catĂ©gories, avec, au milieu d’elles, une communication isolĂ©e sur la littĂ©rature de jeunesse, car les titres des rubriques apportent peu d’éclaircissements Ă  ce sujet, ce qui nuit Ă  la lisibilitĂ© de l’ouvrage. De mĂȘme, l’article d’Ana Coiug serait davantage Ă  sa place dans la rubrique « Comptes rendus ». Ces remarques n’îtent bien sĂ»r rien Ă  la valeur scientifique et Ă  la qualitĂ© des communications prĂ©sentĂ©es et cet ouvrage ne manquera pas d’intĂ©resser les traductologues, ainsi que les spĂ©cialistes de littĂ©rature de jeunesse, car il pose des questions de fond et ouvre un certain nombre de pistes de rĂ©flexion passionnantes.