Lâhomme sans empreintes
1Paru en 2008, le dernier ouvrage dâEric Faye conte une histoire Ă©nigmatique, quâon peut seulement tenter de rĂ©sumer ici : celle dâun Ă©crivain cĂ©lĂšbre du nom de B. Osborn qui avait fait le choix de sâeffacer derriĂšre ses Ćuvres. Ainsi se crĂ©a-t-il un personnage Ă travers ses livres en cachant sous plusieurs identitĂ©s : Walden, Stig Warren, Waldeck Robinson, Egon Sigmar Butow et Osborn. Ayant passĂ© sa jeunesse en Allemagne oĂč il Ă©tait journaliste polĂ©miste et anarchiste du nom de Walden, il Ă©chappa de peu Ă la mort lors de la rĂ©pression du mouvement spartakiste. Voulant dissimuler sa vie antĂ©rieure parce quâil Ă©tait recherchĂ© en Allemagne, il se prĂ©sentait dorĂ©navant comme Stig Warren, lâagent littĂ©raire de B. Osborn
2DĂšs lors, commence une vie entiĂšrement construite sous une duplicitĂ©, le mensonge, les secrets. Inconnu de tous et mĂȘme de sa femme AurĂ©lia Ă qui il fit jurer avant leur mariage de garder secret tout ce quâelle dĂ©couvrirait au cours de leur mariage, il lui cacha mĂȘme les choses les plus banales dans un couple, Ă savoir sa date de naissance, sa vraie nationalitĂ© et ses origines. Ce sera seulement lors de leur voyage de noces Ă Atotlar quâil lui avouera quâelle Ă©tait mariĂ©e Ă deux hommes : Stig Warren et B. Osborn. Homme mystĂ©rieux, il avait interdit Ă sa femme lâaccĂšs Ă son bureau car dâaprĂšs lui, « son royaume devait rester inviolé ». AurĂ©lia nâeut lâoccasion dây entrer quâune seule fois, sous le prĂ©texte de lui apporter un cafĂ©. Ă sa grande surprise, elle dĂ©couvrit que son mari parlait allemand alors quâil lui avait affirmĂ© que la seule langue quâil parlait hormis lâanglais Ă©tait lâespagnol.
3Ă la mort de son mari, lâĂ©pouse dut se rendre sur la tombe dâOsborn en terres indiennes, en compagnie de Rebecca Donegal, la derniĂšre amante dâOsborn, qui sâĂ©tait prĂ©sentĂ©e Ă AurĂ©lia comme Ă©tant une universitaire. LĂ elle rencontra Thomas Ahorn, universitaire allemand qui avait des rĂ©vĂ©lations Ă lui faire sur son mari. Au cours du voyage, nous dĂ©couvrirons Ă travers les MĂ©moires dâAguila MendĂšs, journaliste Ă cette Ă©poque, les rĂ©vĂ©lations dâHitchcock, un scĂ©nariste qui prĂ©tendait avoir eu des doutes sur la vĂ©ritable identitĂ© dâOsborn.
4En effet, pour le tournage de son film, Hitchcock avait reçu des suggestions judicieuses de la part dâOsborn lors de leur correspondance, notamment sur le lieu du tournage et le choix des personnages. Il dĂ©cida alors de lâinviter au tournage mais, Ă sa grande surprise, ce dernier sâĂ©tait soudainement rĂ©tractĂ© sous prĂ©texte quâil Ă©tait malade. Ainsi, aprĂšs quâHitchcock lui eut annoncĂ© les dates de son passage au Costaguana oĂč vivait Osborn, un homme en casquette se prĂ©senta Ă lui le lendemain de son arrivĂ©e sous le nom de Stig Warren, lâagent littĂ©raire dâOsborn. Il lui remit une lettre dans laquelle il Ă©tait mentionnĂ© que ce dernier Ă©tait malade et quâil pouvait faire entiĂšrement confiance Ă cet agent littĂ©raire. Par la suite, lorsque les deux hommes se revirent, Hitchcock Ă©tait impressionnĂ© par le fait que Stig Warren avait une connaissance trop parfaite de lâĆuvre dâOsborn. Il lui proposa de participer au tournage qui allait avoir lieu trois mois plus tard en tant que conseiller scĂ©nariste vu quâOsborn devait sâabsenter. Trois mois plus tard, le tournage commença et Hitchcock vit en Warren un personnage bizarre. LâidĂ©e que ce personnage Ă©tait Osborn lui avait traversĂ© lâesprit mais, il se refusait Ă le croire car celui avec qui il entretenait des correspondances lui avait lâair cordial contrairement Ă cet homme qui Ă©tait froid. Mais certains aspects soulevĂšrent des doutes chez lui : Warren refusait dâĂȘtre raccompagnĂ©, ne quittait jamais sa casquette lors dâune prise de photos, fuyait lâobjectif et Ă©vitait certains sujets.
5Ă la suite de lâĂ©chec du tournage du film, Aguila MendĂšs, le journaliste qui avait eu lâoccasion de voir Warren lors du tournage mena son enquĂȘte sur la personne dâOsborn. Ayant obtenu auprĂšs dâun assistant dâHitchcock lâadresse que Warren avait donnĂ© Ă lâĂ©quipe, il se dĂ©cida Ă sây rendre mais dĂ©couvrit que câĂ©tait une fausse adresse. Et, comme il ne trouva rien en consultant les archives des services de lâimmigration Ă la recherche dâun Osborn, un ami nommĂ© Gabriel lui suggĂ©ra de se tourner vers le cotĂ© Ă©pistolaire. Gabriel qui travaillait Ă la poste se chargea donc de surveiller les courriers en provenance de la Suisse, dâAllemagne et des Etats-Unis. Il remit Ă Aguila une liste de noms parmi lesquels se trouvait Waldeck Robinson ; Waldeck Ă©tait proche de Walden qui Ă©tait le nom de plume dâOsborn Ă lâĂ©poque oĂč il vivait en Allemagne, et Robinson est lâanagramme dâOsborn. Par la suite, il se rendit aux services de dĂ©livrance des permis de sĂ©jour et de naturalisation oĂč il dĂ©couvrit quâen 1930, une demande avait bien Ă©tĂ© faite Ă ce nom. En voyant la photo sur le document, il reconnut Stig Warren et prit soin de recopier toutes les informations figurant sur le dossier. Au bureau de poste, grĂące Ă Gabriel, il pouvait surveiller la boite aux lettres de ce nommĂ© Waldeck Robinson. Quatre jours sâĂ©coulĂšrent mais rien ne se passa et au cinquiĂšme jour, une femme vint chercher du courrier dans cette boite. Elle sâen allait avec un paquet de lettres et un bouquet de fleurs quâelle jeta plus tard. Aguila la suivit, pensant quâelle allait faire le change mais ce ne fut pas le cas. Peu de temps aprĂšs, on lui remit une lettre postĂ©e de Zurich par un Ă©diteur allemand sur laquelle il nây avait que le numĂ©ro de la boite postale et pas de nom. Lorsquâil ouvrit la lettre, il se rendit compte quâelle Ă©tait bel et bien adressĂ©e Ă Osborn. Une semaine plus tard, il y eut une autre lettre en provenance des Etats-Unis dans laquelle Linda Sinibaldi Ă©tait Ă la recherche de son pĂšre. En effet, celle-ci avait perdu sa mĂšre qui, avant sa mort, lui avait avouĂ© que son pĂšre Ă©tait Ă©crivain, quâils Ă©taient divorcĂ©s et lui avait remis une photo lui disant quâil sâappelait WâŠ.Linda affirma quâelle vit la photo du tournage dans un journal dans lequel Ă©tait Ă©crit « Cet homme qui se dit agent littĂ©raire, est-ce lâĂ©crivain B. Osborn ? ». Lorsquâelle compara la photo quâelle avait avec celle dans le journal, elle vit une vague ressemblance entre les deux hommes malgrĂ© la diffĂ©rence dâĂąge car, celle quâelle avait Ă©tait prise en 1919 et celle dans le journal, 42 ans aprĂšs. Aguila remit ensuite la lettre dans le circuit postal et demanda Ă son amie Vera de lâaccompagner Ă la cafeteria oĂč Ă©tait entrĂ©e la dame quâil avait suivie. Une fois au cafĂ©, Ils se prĂ©sentĂšrent Ă la femme au bouquet comme deux jeunes mariĂ©s mexicains en voyage de noces au Costaguana. Apres deux ou trois tasses de cafĂ©, la femme les invita chez elle. LĂ , ils rencontrĂšrent Osborn et purent lui soutirer des informations. Deux jours plus tard, surveillant leur arrivĂ©e prĂšs des boites postales, Aguila vit Osborn lui-mĂȘme venir dĂ©poser des lettres signĂ©es de son nom. Le journaliste et sa soi-disant compagne retournĂšrent le voir au cafĂ©. Lorsquâils entamĂšrent la conversation, ils parlĂšrent dâOsborn et Aguilla MendĂšs lui rĂ©cita un texte de lâĂ©crivain mais celui-ci lui coupa instinctivement la parole et continua seul le rĂ©cit. Aguilla le fĂ©licita alors pour sa parfaite connaissance de ce texte et lorsquâil vint Ă lui dire que câĂ©tait lui Osborn, il se mit dans une colĂšre inouĂŻe, se faisant passer au prĂ©alable pour un simple lecteur, ensuite pour Stig Warren et comme Aguila insistait, il menaça de se suicider si jamais le journaliste venait Ă publier ce quâil savait sur lui. MalgrĂ© ses menaces, ces informations furent publiĂ©es dĂšs le lendemain.
6AurĂ©lia et Rebecca poursuivirent leur voyage et, arrivĂ©es Ă lâhĂŽtel, AurĂ©lia demanda aprĂšs Thomas Ahorn, lâallemand quâelle devait rencontrer (celui qui prĂ©tendait vouloir lui faire une rĂ©vĂ©lation). Celui-ci nâĂ©tait pas encore lĂ . Au cours du dĂźner, AurĂ©lia rĂ©vĂ©la Ă RĂ©becca que Stig voulait ĂȘtre incinĂ©rĂ© mais elle ne respecta pas son dĂ©sir et le fit enterrer afin quâune fois morte, elle puisse reposer Ă ses cotĂ©s. Le lendemain matin, lorsquâelles se rendirent au cimetiĂšre, tout avait Ă©tĂ© dĂ©vastĂ© par le cyclone et les ossements Ă©taient Ă©parpillĂ©s. Devant ces dĂ©gĂąts, Rebecca se sentit plus Ă lâaise car cela constituait une sorte de vengeance pour elle.
7De retour Ă lâhĂŽtel, lorsque les deux femmes rencontrĂšrent Thomas Ahorn, ce dernier leur annonça quâil avait rencontrĂ© Linda Sinibaldi, la fille de Walden, et que ce dernier avait connu et aimĂ© sa mĂšre Astrid Riegl avant de se marier Ă AurĂ©lia. Ils Ă©taient ensemble et lorsquâils voulurent se rendre aux Etats-Unis, le visa fut refusĂ© Ă Walden. Cette femme Astrid, nous dit Rebecca, ressemble Ă Kim Novak et câest la raison pour laquelle Stig insistait lors du tournage pour que le premier rĂŽle lui soit attribuĂ©. AprĂšs ces aveux, AurĂ©lia se retira. Thomas Ahorn qui Ă premiĂšre vue avait reconnu Rebecca se retrouva seul avec cette derniĂšre et lui raconta comment deux ans plus tĂŽt lorsquâun aprĂšs midi, il se prĂ©senta chez Warren et demanda aprĂšs lui, AurĂ©lia lui dit que son mari Ă©tait absent et quâil ne reviendrait pas avant le lendemain. Et, le soir mĂȘme, Stig sâen alla pendant plusieurs mois. (On dĂ©couvrira que câest pendant cette pĂ©riode quâil rencontra Rebecca sa derniĂšre amante). Comme il ne le retrouvait pas, Ahorn le chercha dans plusieurs hĂŽtels du Costaguana mais en vain jusquâau soir oĂč par hasard, il prit Rebecca en filature et câest cette derniĂšre qui le mena Ă lâhĂŽtel oĂč se trouvait Osborn. Un soir, alors que ce dernier se rendait Ă une promenade, Thomas Ahorn le suivit. Mais une fois dans la jungle, Osborn lui braqua un pistolet et lui demanda la raison pour laquelle il le filait. Thomas Ahorn lui expliqua quâil ne lui voulait aucun mal et quâil Ă©tait lĂ pour lui parler de son ami Wagenbach qui a Ă©tĂ© placĂ© sous surveillance dans un village. Selon Thomas Ahorn, Wagenbach a Ă©tudiĂ© les textes dâOsborn et a toujours su que câĂ©tait Walden. MĂȘme si parfois, il mentionnait dans ses oeuvres âtraduit de lâanglaisâ, il savait pertinemment que ces textes nâĂ©taient nullement des traductions. Il lui annonça aussi que son ami lui avait Ă©crit des lettres sans obtenir de rĂ©ponse de sa part.. A la fin de leur entrevue, Walden lui demanda de transmettre ses salutations Ă Wagenbach, lui qui auparavant refusait dâavouer quâil Ă©tait bien Walden; et lui fit jurer de ne jamais parler de leur entrevue tant quâil serait en vie. AprĂšs cette promenade nocturne, Osborn quittera lâhĂŽtel sans rien dire Ă Rebecca.
8Avant de quitter lâhĂŽtel, Thomas Ahorn avait tenu Ă remettre Ă Rebecca une enveloppe contenant des lettres destinĂ©es Ă Astrid.
9Nous dĂ©couvrons dans ces lettres quâOsborn demandait Ă Astrid de le rejoindre et lui expliquait que ses Ă©crits reprĂ©sentaient une sorte de vengeance contre ceux qui les poursuivaient en lâoccurrence les allemands. Il lui expliquait aussi pourquoi ses Ćuvres avaient la mention âtraduit de lâanglaisâ. Il affirmait dans ces lettres quâĂ travers ses Ă©crits, il sâĂ©tait créé un personnage. On dĂ©couvre Ă©galement que lorsquâAstrid tomba enceinte, Osborn lui demanda dâavorter car il ne reconnaĂźtrait pas lâenfant.
10Dans une autre lettre Ă©crite par Thomas Ahorn Ă Rebecca aprĂšs leur derniĂšre rencontre, nous dĂ©couvrons quâOsborn sâĂ©tait aussi fait passer pour Egon Sigmar Butow car, Wagenbach fut un jour convoquĂ© au ministĂšre de la sĂ©curitĂ© dâEtat et lĂ , on lui demanda sâil connaissait un homme nommĂ© Egon Sigmar Butow; ce quâil nia. Mais, lorsquâon lui tendit sa photo, il identifia Osborn. Wagenbach soutient lâhypothĂšse selon laquelle Osborn, en fuyant lâAllemagne avec Astrid pour rejoindre lâAmĂ©rique, avait Ă©chouĂ© Ă Marseille oĂč il allait ĂȘtre arrĂȘtĂ© pour non dĂ©tention de papiers. Ainsi, ne pouvant pas donner le nom de Walden qui Ă©tait un nom de plume, et Ă©tant recherchĂ© par la police allemande, il donna le nom de Butow. Mais Ă©tait-ce lĂ son vĂ©ritable nom ? Wagenbach dĂ©cida de poursuivre son enquĂȘte car il voulait savoir quel enfant il fut et quelle Ă©tait sa vĂ©ritable identitĂ©. Partant de son hypothĂšse sur lâarrestation Ă Marseille, il tĂ©lĂ©phona Ă lâĂ©tat civil de la mairie de Swinoujsiu oĂč il obtint la confirmation que le nom âButowâ existait bel et bien dans leurs registres et quâil pouvait les consulter. AprĂšs avoir comparĂ© les dĂ©clarations quâOsborn avait faites Ă la police marseillaise et celles sur les registres, il se rendit compte que les prĂ©noms et professions des parents correspondaient ainsi que leurs dates de naissance et le nom de jeune fille de la mĂšre. Le pĂšre Ă©tait gardien de phare (LeuchtturmwĂ€rter) ; il fit ainsi le rapprochement entre ce LeuchtturmwĂ€rter et celui du titre du livre de Walden (Leuchtturm parut dans les annĂ©es 17-18. En parcourant le registre de la famille, il conclut que si ce Butow Ă©tait bien Walden, il avait eu deux frĂšres. Il ne put parler Ă tous les deux frĂšres mais lâun a pu lâaccueillir chez lui. Il lui confirma que son frĂšre Ă©tait un rĂ©voltĂ© et avait quittĂ© le domicile de ses parents et depuis lors, ils nâavaient eu aucune nouvelle de lui. Mais, lorsquâil montra la photo dâOsborn au frĂšre, celui-ci lui avoua que ce nâĂ©tait pas lui.
11Dans ce cas, qui était ce Egon Signar Butow pour Osborn ? Un homme qui savait tout de lui : le nom de ses parents, leur ùge, leur profession, leur date de naissance ainsi que le nom de jeune fille de sa mÚre.
12Ainsi sâachĂšve lâhistoire de âLâHomme sans Empreintesâ et malgrĂ© toutes les rĂ©vĂ©lations et pistes que nous avons eues pour constituer le puzzle, une piĂšce manque toujours : la question de lâenfant quâil fut reste encore irrĂ©solue. Curieuse enquĂȘte au terme de laquelle la frontiĂšre entre fiction et rĂ©alitĂ©, masque et vĂ©ritĂ© demeure aussi incertaine quâau commencementâŠ

