Femme, écrivain, bilingue
1Dans ce recueil, Elena-BrĂąnduĆa Steiciuc prĂ©sente la vie et lâĆuvre de onze personnalitĂ©s littĂ©raires qui sont Ă la fois femmes, Ă©crivains et bilingues. Autant de conditions complexes qui constituent les facettes de leur identitĂ©. Cet ouvrage, dâaprĂšs lâavant-propos de Liliane Ramarosoa, constitue le « point dâorgue » des travaux de recherche dâElena-BrĂąnduĆa Steiciuc, consacrĂ©s aux enjeux poĂ©tiques â et politiques ? â de lâĂ©criture en « situation bilingue ». Quel rapport ces femmes Ă©crivains de tous horizons entretiennent elles avec leur langue maternelle et leur langue dâemprunt ? La construction dâune identitĂ© linguistique double se fait-elle forcĂ©ment dans la souffrance ? Cet ouvrage apporte des Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse Ă ces questions, ainsi quâĂ la problĂ©matique de lâauteur. DĂ©couvrons donc ces francophones quâElena-BrĂąnduĆa Steiciuc a rĂ©unies dans son recueil.
2Nancy Huston, canadienne anglophone et romanciĂšre Ă©mĂ©rite, connaĂźt dans son enfance un traumatisme : sa mĂšre lâabandonne alors quâelle nâa que six ans. Elle abandonnera Ă son tour sa terre et sa langue maternelle pour la France et le français, qui seront alors sa terre dâaccueil et la langue dans laquelle elle pourra Ă©crire sa souffrance.
3Cette douleur, ces questions identitaires que soulĂšve lâexil, se retrouvent dans son roman Lignes de failles. LâenlĂšvement et la germanisation dâenfants Ă©trangers par les nazis dans les annĂ©es 40, la rĂ©percussion sur plusieurs gĂ©nĂ©rations de ce traumatisme, toujours transmis par la mĂšre forment la trame narrative du roman. Les protagonistes, que lâon dĂ©couvre en remontant leur gĂ©nĂ©alogie de lâarriĂšre-grand-mĂšre Ă lâarriĂšre-petit-fils, et toujours Ă lâĂąge de six ans, expriment Ă leur tour leur souffrance dâĂȘtre privĂ©s dâune identitĂ© par des moyens chargĂ©s de symboles : lâune invente un chant sans parole, lâautre dessine des femmes aux seins coupĂ©s. On assiste Ă une mise en abyme de la douleur. Celle de la romanciĂšre sâexprime par celle des personnages quâelle créé, qui cherchent Ă leur tour un exutoire.
4Dans la biographie de Felicia Mihali, pas de drame Ă lâorigine de son bilinguisme, mais un choix : celui de sâinstaller au Canada et de faire du français une langue de crĂ©ation au mĂȘme titre que le roumain, sa langue maternelle. Ăcrire dans une langue nouvelle câest certes renoncer Ă lâaisance de la langue maternelle, mais sâest aussi sâenrichir, et par lĂ mĂȘme enrichir sa propre crĂ©ation. LâarrivĂ©e de Felicia Mihali dans un pays dont elle ne comprenait pas la langue lâa amenĂ©e Ă faire lâexpĂ©rience passionnante et instructive de lâautotraduction, poussĂ©e par le dĂ©sir de donner une seconde vie Ă ses livres en roumain. Pour ses traductions, elle a pris le parti de la fidĂ©litĂ© totale Ă sa propre Ćuvre originale, de la fidĂ©litĂ© Ă soi-mĂȘme. En amenant le lecteur vers le livre et non lâinverse, elle a ainsi refusĂ© de renier son identitĂ© premiĂšre. Lâautotraduction est dâailleurs le pivot qui a permis Ă Felicia Mihali de passer de lâĂ©criture en roumain Ă lâĂ©criture en français, dâune identitĂ© crĂ©atrice Ă une autre, sans faire de compromis.
5Oana Orlea, Ă©galement roumaine, a fuit le totalitarisme pour poursuivre sa carriĂšre littĂ©raire en France. Les Ă©vĂšnements de son pays ont Ă©tĂ© le principal sujet des livres quâelle a publiĂ©s en France, mais le dernier, Rencontres sur le fil du rasoir, que nous prĂ©sente Elena-BrĂąnduĆa Steiciuc, est tout autre. Ce sont de courts rĂ©cits, indĂ©pendants mais liĂ©s par des thĂšmes communs. Chacun de ces textes amĂšne le lecteur dans un monde inquiĂ©tant qui tient plus du rĂȘve â ou du cauchemar â que de la rĂ©alitĂ©. Tout au long de cette Ă©criture angoissĂ©e et angoissante, on se trouve toujours sur « fil du rasoir », dans cet entre-deux. Doit-on y voir une mĂ©taphore de la condition Ă double tranchant de lâĂ©crivain bilingue ? Elena-Brandusa ne se prononce pas.
6Fuyant elle aussi la dictature Ă©tablie en Roumanie, Rodica Iulian sâest exilĂ©e en France, oĂč elle est libre de tĂ©moigner de ce qui se passe dans son pays. Elle sâintĂ©resse particuliĂšrement aux rapports quâentretiennent lâartiste et lâintellectuel avec les rĂ©gimes totalitaires. Câest ce sujet quâelle aborde dans Le repentir, en mĂȘme temps que des thĂšmes qui lâobsĂšdent : les souffrances de lâexil, et la volontĂ© de crĂ©er librement. Le protagoniste, un peintre, se laisse corrompre par le rĂ©gime en place, et dĂ©truit une Ćuvre que les dirigeants souhaitent faire disparaĂźtre. ExilĂ©, pris par le remord, il redonne vie Ă une autre Ćuvre dâart en la restaurant. Ce personnage et sa crĂ©atrice suivent le mĂȘme parcours : la censure, lâart corrompu, puis la douleur de lâexil et enfin la crĂ©ation libre et libĂ©ratrice.
7Irina Madrovin, francophone et francophile roumaine, est auteur dâune Ćuvre considĂ©rable, en roumain et en français. Lâorigine de son bilinguisme se trouve dans lâĂ©ducation quâelle a reçu, dans un milieu oĂč la France, le français et la culture française Ă©taient trĂšs prĂ©sents et valorisĂ©s. Ainsi, elle Ă©crit, traduit, et pratique lâautotraduction trĂšs naturellement. Elle manifeste un grand intĂ©rĂȘt pour le processus de crĂ©ation, et a dĂ©veloppĂ© dans PoĂŻĂ©tique et poĂ©tique le concept de lâ « émerveillement ». De mĂȘme, dans Sur la traduction littĂ©ralement et dans tous les sens, elle pose la traduction littĂ©raire comme un acte crĂ©ateur Ă part entiĂšre et hermĂ©neutique. Pour cette femme Ă©crivain, le bilinguisme est synonyme de crĂ©ation, une grande source de richesse dont elle a su se nourrir et nourrir son Ćuvre.
8Dans son roman Rester debout, Cornelia Petrescu tĂ©moigne des annĂ©es de dictature en Roumanie. La romanciĂšre, par le biais de la protagoniste Ioana, raconte son parcours avant et aprĂšs son exil en France. Elle dĂ©peint de façon trĂšs dĂ©taillĂ©e cette pĂ©riode trouble de lâhistoire de Roumanie, puis les difficultĂ©s quâelle a dĂ» surmonter une fois en France pour devenir ce quâelle est aujourdâhui. Cornelia Petrescu, par cette relecture de son propre passĂ©, a fait de sa condition dâĂȘtre duel une richesse. Elle aussi a su puiser dans ses deux identitĂ©s et faire de sa dualitĂ© une force crĂ©atrice. Â
9Angela Furtuna, refusant les concessions, a attendu pour publier ses ouvrages en Roumanie, de pouvoir le faire librement, sans ĂȘtre soumise Ă la censure. Son Ćuvre intĂšgre des Ă©lĂ©ments de diffĂ©rentes cultures et religions quâelle a appris Ă connaĂźtre, Ă respecter depuis son enfance. Elle se sent investie de la mission de faire renaĂźtre lâespoir dans le monde aprĂšs un siĂšcle obscur, et ce sauvetage ne peut passer que part la comprĂ©hension des autres cultures. Pour Angela Furtuna la langue française, contrairement Ă la langue roumaine sous la dictature, est la langue de la libertĂ©, celle qui donne accĂšs Ă la culture, Ă lâart. La francophilie peut aussi, selon elle, aider Ă vaincre la difficultĂ© de la condition dâĂȘtre artiste et femme. Il sâagit, de la part dâAngela FurtunÄ, dâun vĂ©ritable « pacte dâamour avec la langue française ».
10Brina Svit, une slovĂšne, fait de la condition qui est la sienne, celle de lâĂ©crivain qui sâexprime dans une langue dâemprunt, le sujet de Moreno son premier ouvrage en français. On y suit la rĂ©flexion de la narratrice â dont la vie est nourrie dâĂ©lĂ©ments autobiographiques â qui cherche Ă connaĂźtre les gains et les pertes quâoccasionne lâemploi dâune langue qui nâest pas la sienne. Elle conclue que la somme de ses deux identitĂ©s linguistiques est forcĂ©ment un gain, ne serais-ce que sur le plan numĂ©rique.
11Dans Un cĆur de trop, la protagoniste vivant Ă Paris, est amenĂ©e Ă retourner en SlovĂ©nie, pour lâenterrement de son pĂšre. Ce retour au pays natal sera lâoccasion dâune confrontation avec son passĂ©, avec ses origines. Câest finalement en comprenant et acceptant cette partie dâelle quâelle reniait, son passĂ©, ses origines, quâelle trouvera la force de se construire.
12Dans La Trilogie des jumeaux, Agota Kristov, native de Hongrie, aborde les problĂšmes que pose lâidentitĂ© Ă la fois unique et double des jumeaux. Cette trilogie se dĂ©roule dans un pays que lâon reconnaĂźt aisĂ©ment comme Ă©tant la Hongrie et quâAgota Kristov dĂ©crit trĂšs prĂ©cisĂ©ment. Dans le premier volet de la trilogie, le couple de jumeaux ne forme quâune seule et mĂȘme identitĂ©, soudĂ©e par lâĂ©criture qui constitue le seul moyen quâils aient pour survivre en cette Ă©poque difficile. Le deuxiĂšme volet sĂ©pare les jumeaux et en fait deux identitĂ©s bien distinctes. Enfin, dans le dernier volet les jumeaux se cherchent, mais lâun renie son frĂšre. Ils ne se retrouveront que dans la mort. Elena-BrĂąnduĆa Steiciuc voit dans cette fracture de lâidentitĂ© du couple de jumeaux un lien avec le fait que lâEurope ait Ă©tĂ© scindĂ©e par la guerre et la guerre froide. La fin tragique des jumeaux serait alors la « fin de lâhistoire » ? Symboliquement, cette gĂ©mellitĂ© peut aussi ĂȘtre mise en rapport avec le bilinguisme.
13Dans La Maison des chacals, Eveline Caduc, nĂ©e en AlgĂ©rie, retrace avec force dĂ©tails un pan oubliĂ© de lâhistoire franco-algĂ©rienne. Le protagoniste du roman, journaliste parisien, retourne en AlgĂ©rie oĂč il est nĂ© et a passĂ© son enfance, en harmonie avec les autochtones, jusquâĂ lâassassinat de son pĂšre. La rencontre entre le journaliste et celui quâil croyait ĂȘtre responsable de la mort de son pĂšre symbolise la rĂ©conciliation entre les deux peuples. Ce roman, qui traite dans un mĂȘme temps dâhistoire et de quĂȘte identitaire se fait la voix de la tolĂ©rance, des valeurs de la francophonie.
14La double identitĂ© linguistique et culturelle de Malika Mokeddem, dâorigine algĂ©rienne, est devenu sa source dâinspiration. Aussi ses romans, tissĂ©s dâĂ©lĂ©ments autobiographiques, abordent-ils tout naturellement le thĂšme de lâ« ĂȘtre hybride ». Romans historiques, ils participent Ă©galement Ă la rĂ©flexion de lâauteur sur la mĂ©moire de lâAlgĂ©rie, sur le monde musulman. Ainsi, nourrissant son Ćuvre de son doublon culturel et linguistique , elle a su gagner sa « libertĂ© dâĂ©crivain ».
15Le bilinguisme est issu de diffĂ©rentes situations. Pour certaines femmes, ce sera un passage subi et douloureux mais qui aboutira Ă la transcendance de la souffrance de lâexil nĂ©cessaire Ă la survie. Pour dâautres, le parcours sera diffĂ©rent. Le bilinguisme est choisi par la famille. La culture Ă©trangĂšre est valorisĂ©e donc plus facilement intĂ©grable positivement. Il est Ă constater que le bilinguisme prend sens de richesse pour lâĂȘtre humain quand il intĂšgre des valeurs porteuses liĂ©es Ă cette particularitĂ©.
16Pour toutes ces femmes, la situation de bilinguisme est source de crĂ©ation, et la francophonie le mĂ©dium de la crĂ©ation. Dans leur cas, la langue dâemprunt remplit diffĂ©rentes fonctions : tout dâabord la fonction esthĂ©tique, inhĂ©rente Ă la crĂ©ation artistique. Elle a Ă©galement une fonction identitaire Ă©vidente. Le français est la fois la langue qui leur permet dâĂ©vacuer une souffrance, celle qui permet de tĂ©moigner, voire de dĂ©noncer, câest la langue de la libertĂ©.

