Lâhumour quĂ©bĂ©cois
1Pour ce nouveau numĂ©ro dâ« Humoresques », lâAssociation pour le dĂ©veloppement des recherches sur le Comique, le Rire et lâHumour sâintĂ©resse Ă lâhumour quĂ©bĂ©cois. Ce nâest pas aux humoristes contemporains, omniprĂ©sents dans la sociĂ©tĂ©, mais plutĂŽt Ă leurs prĂ©dĂ©cesseurs quâest dĂ©diĂ© cet ouvrage, afin de mieux comprendre cette agitation autour de lâhumour et plus particuliĂšrement de lâhumour quĂ©bĂ©cois. De lâhumour politique Ă un humour que lâon pourrait qualifier de plus lĂ©ger, sans omettre lâhumour visuel ainsi que lâhumour dans le conte surnaturel et la littĂ©rature fantastique, les collaborateurs de ce numĂ©ro nous rĂ©vĂšlent tout sur lâhistoire de lâhumour quĂ©bĂ©cois.
2Comment lâhumour quĂ©bĂ©cois a-t-il rĂ©ussi Ă sâaccoutumer aux diffĂ©rents courants historiques, politiques, Ă©conomiques et sociaux ?
3Comment se manifeste lâhumour au QuĂ©bec au XIXe siĂšcle alors que le Canada connaĂźt une vĂ©ritable Ă©volution politique ? Câest la question que Robert Aird se pose ici. Comment lâhumour peut-il ĂȘtre libĂ©rateur ? La presse est alors le meilleur vecteur de lâhumour et la politique constitue tout au long du siĂšcle sa matiĂšre premiĂšre que lâon peut retrouver Ă travers les diffĂ©rents journaux, tels que Le Canadien , le Fantasque, le Canard ou bien encore l âOpinion politique. La presse est railleuse. Tandis que Le Canadien utilisait des sujets sĂ©rieux pour prĂŽner la faconde de maniĂšre tout Ă fait accorte , Le Fantasque encourageait Ă la libertĂ© de penser et de sâexprimer et dĂ©veloppe les Ćuvres fictives, visant tout autant Ă ridiculiser les hommes politiques. Berthelot , avec Le Canard, relance lâhumour qui connaĂźt une pĂ©riode creuse depuis la fin du Fantasque au milieu du siĂšcle. Câest en Ă©tant moins « politisé » , quâil sâen prend aussi bien au fond quâĂ la forme de la politique. Il ne perd pas de vue que lâhumour reste, avant dâĂȘtre un moyen de combattre , un moyen de divertir. Robert Aird nâoublie pas non plus de mentionner Henri Julien ,qui introduit les dessins satiriques, et donc le caractĂšre visuel de lâhumour, dans la presse.
4Câest justement sur ce caractĂšre visuel de lâhumour que se penche Mira Falardeau. Lâhumour vĂ©hicule une opinion , encore trĂšs politique. La place des caricatures ne cesse de croĂźtre et celles-ci font succĂšs notamment dans le journal dâ Hector Berthelot, Le Canard qui publie des histoires en images, bien que le crĂ©ateur des histoires Ă suivre fĂ»t La Scie illustrĂ©e en 1866. Bien que la presse soit engagĂ©e, elle nâen est pas moins destinĂ©e Ă tous et lâapparition de la bande dessinĂ©e lui donnera la possibilitĂ© dâatteindre ce but. Les moyens techniques progressent et les deux hĂ©ros de la bande dessinĂ©e quĂ©bĂ©coise apparaissent : TimothĂ©e et Baptiste LadĂ©bauche. DĂšs le dĂ©but du XX Ăšme siĂšcle, lâhumour arrive sur lâĂ©cran, grĂące Ă Raoul BarrĂ© qui crĂ©e le premier studio de dessin animĂ© Ă New York en 1913. Comment instruire par lâhumour ? Câest ce quâessaieront de faire BarrĂ©, ainsi que lâoffice national du film quelques annĂ©es plus tard. Mais tous ces changements nâauraient pu avoir lieu sans le dĂ©veloppement technique et technologique qui permet Ă lâhumour de sâingĂ©rer dans la vie quotidienne.
5Cette dimension quotidienne de lâhumour nâest pas nouvelle. Le rire occupait une place importante au XIXĂšme siĂšcle notamment dans le conte surnaturel. Michel Fournier nous dĂ©montre la double fonction du conte surnaturel, il dissocie la tradition orale dans le conte de la tradition Ă©crite. Si les deux entretiennent une relation Ă©troite avec la culture populaire, ils nâentretiennent pas pour autant la mĂȘme relation avec lâhumour. Alors que le premier reflĂšte le rapport ludique que la sociĂ©tĂ© a au monde, lâautre se rapproche dâavantage de la culture officielle. Selon Michel Fournier, le conte permet dâintĂ©grer dans la culture la dimension surnaturelle par le biais par exemple, de la « transgression » linguistique et remplit une fonction de distance par rapport Ă lâirrationnel.
6Georges Desmeules nous Ă©loigne de lâirrationnel et nous rapproche de lâĂ©trange, du fantastique. En quoi lâhumour fantastique trouve-t-il son origine dans la double identitĂ© du QuĂ©bec ? Georges Desmeules nous montre ici lâambivalence de lâhumour par divers exemples ayant tous un lien avec la mort. Comment peut-on faire rire grĂące Ă la peur ? Le rire transporte un message dâespoir, que lâon peut retrouver dans la nouvelle de Roch Carrier « La Fin ». Lâhumour est vĂ©hiculĂ© par lâabsurditĂ© de la situation et du personnage. La dĂ©rision est le maĂźtre mot de la nouvelle de Michel Tremblay « Le Pendu ». Cependant, câest dans la nouvelle de Paul ParĂ©, « On ne peut pas tout savoir », que lâesprit imaginatif du lecteur est le plus sollicitĂ©. Ici, Paul ParĂ© entre dans une dimension fantastique, quâil intĂšgre toutefois Ă la vie quotidienne. Ces auteurs, et dâautres encore, font appel au lecteur et Ă sa crĂ©ativitĂ© plus que jamais, en traitant ironiquement des scĂšnes de la vie quotidienne qui ,Ă priori, nâavaient rien de comique.
7Mais lâhumour au QuĂ©bec passe-t-il toujours par la voix Ă©crite ? Dans son argumentation, MichĂšle Nevert nous Ă©claire sur la capacitĂ© quâa lâhumour Ă sâadapter Ă tous supports, notamment le support visuel. Lâhumoriste existait dĂ©jĂ au Moyen Ăąge, sous un autre nom : le bouffon. TantĂŽt bouffons des rues, tantĂŽt bouffons des rois, ces personnages avaient pour but dâattirer lâattention, de faire rire, pouvaient se permettre beaucoup de choses, le tout excusĂ© par la folie. Bien plus rĂ©cemment , lâhumour est Ă la tĂ©lĂ©vision, dans La Petite Vie( de Claude Meunier) ou encore dans Sol (de Marc Favreau). MĂȘme si les mentalitĂ©s ont changĂ©, la folie reste un motif dâhumour, les personnages souffrent de troubles, ont des comportements inattendus, insensĂ©s. Et câest par la langue quâils font rire. Les jeux de langages nâont jamais Ă©tĂ© aussi omniprĂ©sents et fusent sans oublier de rappeler lâimportance de lâĂ©cole et de lâĂ©ducation et sans entraver la langue française, plus quâimportante aux yeux des quĂ©bĂ©cois.
8Cette langue française, ayant une grande valeur pour les quĂ©bĂ©cois, Michel Olscamp nous en parle, Ă travers un Ă©crivain « considĂ©rĂ© comme lâun des plus grands Ă©crivains de lâAmĂ©rique francophone », Jacques Ferron. Câest avec humour que Ferron traita le sujet de lâĂ©tranger et plus particuliĂšrement celui de la France. Le rapport ambigu du Canada avec la France fĂ»t sa source dâinspiration. InfluencĂ© par la littĂ©rature française, il prendra la France et ses contemporains et son passĂ© comme cibles tout en prĂ©conisant lâindĂ©pendance littĂ©raire du QuĂ©bec.
9Christian Morin lui aussi, sâintĂ©resse Ă la peur comme source dâhumour, mais cette fois-ci dans un roman de RĂ©jean Ducharme « LâAvalĂ©e des avalĂ©s ». AprĂšs un brĂšve dĂ©finition de lâhumour (quâil distingue de lâironie) ,Christian Morin dissĂšque les diffĂ©rents procĂ©dĂ©s utilisĂ©s par RĂ©jean Ducharme pour susciter le rire. Comment des situations hors du commun, des contrastes et des ruptures peuvent-ils alimenter le rire ? Câest essentiellement par les jeux de langage quâil va ironiser la situation familiale particuliĂšre de la protagoniste principale, BĂ©rĂ©nice. Le concept de la mort intervient ici aussi et est tournĂ© en dĂ©rision, tout comme lâĂ©tat de « passion dysphorique » . Cette notion dâinhabituel, tant concernant la situation , que les mots usitĂ©s ou bien encore les actions et rĂ©actions (affectives ou non) de BĂ©rĂ©nice, crĂ©ent un effet de surprise sans appel. Cette idĂ©e est dâautant plus renforcĂ©e par le jeune Ăąge de BĂ©rĂ©nice qui se comporte en adulte . Cependant, ici aussi le lecteur est sollicitĂ©. Il doit faire preuve dâimagination quant aux situations dans lesquelles se trouve BĂ©renice.
10Mais quâen est-il de nos jours ? Comme mentionnĂ© prĂ©cĂ©demment, lâhumour occupe une place importante (Ă enjeu commercial) dans la sociĂ©tĂ© actuelle au QuĂ©bec. Dans cette partie, Lucie Joubert fait la distinction entre deux humours : lâhumour mĂ©diatique et lâhumour littĂ©raire, dit « un peu plus subtil ». Les humoristes modernes tentent de jouer sur les deux tableaux, ils Ă©crivent et sont Ă la fois sur scĂšne ou Ă la tĂ©lĂ©vision, peut-ĂȘtre par crainte de nâĂȘtre quâĂ©phĂ©mĂšres Ă lâĂ©cran. Mais certains lecteurs, comme Lucie Joubert, sont nostalgiques de lâhumour littĂ©raire, le vrai, celui oĂč le lecteur doit sâinvestir. PhĂ©nomĂšne encore non Ă©voquĂ© dans cet ouvrage :les femmes. Ce nâest que maintenant quâelles entrent en scĂšne avec comme principal sujet lâamour et les hommes. Par quelques exemples, elle prend position en faveur des femmes, encore peu reconnues sur le marchĂ© de lâhumour. OĂč sont passĂ©s les livres dont faire rire nâest pas le seul but ? La Gloire de Cassiodore fait partie de ces ouvrages qui retournent aux sources, utilisent lâironie et nous montre que « lâhumour nâest plus une fin en soi ».
11Comme pour expliquer ou justifier lâomniprĂ©sence actuelle de lâhumour au QuĂ©bec, les collaborateurs de ce numĂ©ro dâ« Humoresques » nous fournissent des dĂ©tails et informations concernant ce phĂ©nomĂšne. Lâhumour peut avoir de bien nombreuses facettes qui Ă©voluent ou non au cours des annĂ©es, voire mĂȘme des siĂšcles. Si les jeux de langages ont toujours Ă©tĂ© prĂ©sents, ce nâest pas le cas de lâhumour dit « visuel ». Quant Ă lâhumour politique, il a sans cesse Ă©tĂ© modifiĂ© et adaptĂ© aux diffĂ©rentes Ă©poques. Chaque procĂ©dĂ© offre un effet diffĂ©rent selon les personnes, les pĂ©riodes, etc. On sera donc curieux de savoir comment les quĂ©bĂ©cois, sans renier les siĂšcles passĂ©s, vont intĂ©grer et exploiter les nouvelles formes de communication pour poursuivre leur tradition sans accorder toutefois Ă lâhumour une place excessive.

