Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 9, numéro 5
Rachida El Mala

Stendhal, un désir de cinéma

Laurent Jullier & Guillaume Soulez, Stendhal. Le dĂ©sir de cinĂ©ma.‹Suivi des PrivilĂšges du 10 avril 1840 de Stendhal,‹Paris, SĂ©guier, 2006. 

1En avril 1840, Stendhal Ă©crit les PrivilĂšges : un texte dĂ©routant, destinĂ© Ă  rester inĂ©dit et composĂ© de vingt trois articles qui rĂȘvent pour le « privilĂ©gié » une sĂ©rie pouvoirs surnaturels. « À travers ces Ă©tranges rĂȘveries de toute-puissance », font valoir les deux auteurs du prĂ©sent ouvrage, « se lit une sorte de prĂ©figuration des pouvoirs du dispositif cinĂ©matographique qui sera mis au point cinquante ans plus tard. Comment ce dĂ©sir de cinĂ©ma entre-t-il en rĂ©sonance avec le rĂ©alisme si particulier de Stendhal, souvent illustrĂ© par le travelling imaginaire du « miroir que l'on promĂšne le long d'un chemin » dans Le Rouge et le Noir ? ». Comme l’indique la quatriĂšme de couverture encore, les deux Ă©diteurs ont cherchĂ© Ă  dĂ©crire « l'effet sur Stendhal de la « transformation du spectateur » en ce dĂ©but du XIXe siĂšcle, avec l'apparition des nouvelles « machines Ă  images ». Ils reviennent sur sa thĂ©orie de « la sensation », en particulier Ă  l'aune des recherches contemporaines sur les expĂ©riences de pensĂ©e et les modes possibles. Pourquoi ce « montage des reflets » auquel se livre Stendhal nous apparaĂźt-il aujourd'hui comme quelque chose de cinĂ©matographique ?

2Dans un premier chapitre de ce livre, L. Jullier et G. Soulez prĂ©cisent que le dĂ©sir de cinĂ©ma n’équivaut pas Ă  la prescience miraculeuse d’une invention future qui rĂ©volutionnera aprĂšs la disparition de Stendhal le rapport au rĂ©el d’une grande partie de l’humanitĂ©.

3Ce dĂ©sir, on le retrouve chez des Ă©crivains contemporains de l’invention du cinĂ©ma, comme Marcel Proust, ou de sa maturitĂ© et mĂȘme de sa modernitĂ© — les deux auteurs se rĂ©fĂšrent Ă  Roland Barthes, chez qui la frĂ©quentation des salles obscures n’épuise pas le dĂ©sir en question.

4Il s’agit donc de voir comment l’imagination stendhalienne « rĂ©flĂ©chit » un changement de rĂ©gime dans l’histoire du regard, plus exactement : dans l’histoire de la « vĂ©rité » du regard que le dispositif cinĂ©matographique exemplifie sans l’épuiser. En quoi peut-on dire que Stendhal pose ainsi des « problĂšmes de cinĂ©ma » ? Pour rĂ©pondre Ă  cette question, les deux auteurs feront un sort Ă  l’épigraphe de l’un des chapitres du Rouge et le Noir. Cette Ă©pigraphe, attribuĂ©e Ă  Saint-RĂ©al, nous laisse croire que cinĂ©ma et roman stendhalien partagent un « rĂ©alisme » autorisant une Ă©quivalence entre stylo et camĂ©ra. Le cinĂ©ma est non seulement le concurrent du peintre et du dramaturge, mais encore l’égal du romancier « rĂ©aliste ». On comprend le goĂ»t des cinĂ©astes pour l’adaptation des romans stendhaliens, si l’auteur de La Chartreuse pratique une Ă©criture-cinĂ©ma avant la lettre — avant le « roman moderne » ou le nouveau roman « objectif ». Le rĂ©alisme de Stendhal invite donc Ă  penser le cinĂ©ma sous la conception de la sensation que le romancier met en Ɠuvre dans son Ă©criture, caractĂ©risĂ©e par Georges Blin (Stendhal et les problĂšmes du roman, JosĂ© Corti, Paris,1983.), usant d’une mĂ©taphore cinĂ©matographique, comme « restriction de champ ».

5Dans ce chapitre, intitulĂ© « Fixer, reconstruire », L.Jullier et G.Soulez prĂ©cisent que les deux dimensions, — percevoir la rĂ©alité et faire de la magie — apparaissent inextricablement liĂ©es. Cette opposition artificielle ne rĂ©siste pas Ă  la confrontation avec les tĂ©moignages des premiers spectateurs : la seule magie du dispositif, des Ă©vanouissements dans l’inquiĂ©tant nĂ©ant des hors-champs, de l’exactitude biomĂ©canique des gestes, surclasse ou Ă©gale les escamotages, substitutions et autres dĂ©multiplications incrustĂ©es sortie de l’aquarium de Montreuil(le studio de MĂ©liĂšs). Louis Delluc (« cette suppression de l’art qui dĂ©passe l’art, Ă©tant la vie » [photogĂ©nie, 1919], in Pierre L’Herminier (dir), l’art du cinĂ©ma, Seghers, Paris, 1960, pp. 400-404), fait l’apologie du pouvoir reproducteur de la camĂ©ra, et appelle Ă  un cinĂ©ma au service de l’imagination, contre le dĂ©senchantement du monde. MĂ©liĂšs interrogĂ© en 1907 par les vues cinĂ©matographiques, esquisse une dichotomie sĂ©parant les rĂ©alisateurs qui travaillent en studio et ceux qui travaillent en plein air, mais ne trace pas de frontiĂšre entre l’enregistrement de la rĂ©alitĂ© et la féérie bien au contraire, il insiste aussi sur le fait que le trucage est produit de main d’homme.de mĂȘme, lorsqu’il s’oppose au « romanesque »ou aux « illusions »,Nerval se propose de « daguerrĂ©otyper la vĂ©rité »(les nuits d’octobre). Plus tard, l’avĂšnement de la photographie comme dispositif fixateur sera cĂ©lĂ©brĂ© dans la recherche du temps perdu.

6L’oscillation entre un dĂ©sir de fixation et un dĂ©sir de reconstruction se retrouve dans la dialectique mise en lumiĂšre par David Bordwell (Making meaning/Inference and rhetoric in the interpretation of cinema, Cambridge,Harvard University Press, 1989) opposant, chez les thĂ©oriciens qui Ă©tudient le cinĂ©ma des premiers temps, « le complexe de la momie » (AndrĂ© Bazin, Qu’est ce que le cinĂ©ma ?, 12e Ă©dition, le Cerf, Paris, 1985) au « complexe de Frankenstein » (NoĂ«l Burch). Elle est dĂ©jĂ  en filigrane dans la littĂ©rature du XIXe siĂšcle : la « momification » regroupe les dispositifs fixateurs qu’appellent les Ă©crivains romantiques comme Lamartine ou Villiers de l’Isle d’Adam, dont l’Eve future (1886) montre un savant nommĂ© Thomas Edison rĂȘvant d’une machine qui aurait fixĂ© les grandes figures de l’Histoire humaine, et la rĂ©surrection Ă©voque l’ancĂȘtre du cinĂ©ma que Jules Verne dĂ©crit en 1892 dans le chĂąteau des Carpathes(un simple artifice d’optique semble y faire revivre par le biais de miroirs une cantatrice disparue).

7Avec Stanley Cavell (La Projection du monde [The World Viewed. Refleection on the, ontologie of film], 1979 ; trad. fr. Belin, Paris, 1999.) on peut concilier les deux tendances de la fixation et de la magie en affirmant que le processus fixateur relĂšve Ă  lui tout seul de la magie. Le cinĂ©ma par son seul dispositif « satisfait notre dĂ©sir de reproduction magique du monde » non parce qu’il montre des choses folles, mais parce qu’il fait apparaĂźtre l’exil comme notre condition naturelle, c'est-Ă -dire qu’il exhibe notre distance au monde.

8Le chapitre suivant « Stendhal au miroir » est composé de quatre parties.

9La premiĂšre offre une Ă©tude du treiziĂšme chapitre de la premiĂšre partie du Rouge et le Noir (1830), oĂč on trouve cette phrase attribuĂ©e Ă  Saint-RĂ©al : « un roman, c’est un miroir que l’on promĂšne le long d’un chemin ». Souvent considĂ©rĂ©e comme une devise pour le rĂ©alisme en gĂ©nĂ©ral ou pour caractĂ©riser le rĂ©alisme propre Ă  Stendhal, elle est volontiers utilisĂ©e pour proposer l’équation « rĂ©alisme=cinĂ©ma », parce qu’elle Ă©voque irrĂ©sistiblement une sorte d’anticipation du cinĂ©matographe comme enregistrement de la rĂ©alitĂ©.  

10Selon L. Jullier et G. Soulez, il existe une tension entre deux métaphores, chacune proposant une façon de penser le roman et le cinéma, soit comme arrangement de fragments par la plume ou la caméra, soit comme projection intérieure du monde extérieur dont le romancier ou le cinéaste serait le premier spectateur.

11Pour nouer les fils entre « rĂ©alité », cinĂ©ma et roman stendhalien, il faut d’abord restituer le sens premier de l’idĂ©e de « miroir » qui dĂ©signe un certain rapport de la littĂ©rature au monde.  

12Le Rouge et le Noir, comme on sait, est une chronique Ă©crite Ă  partir de deux faits divers, dont l’un, le procĂšs d’Antoine Berthet, est rapportĂ© par la Gazette des tribunaux des 27-31 dĂ©cembre 1827. C’est ainsi que peindre le parcours de Julien et la sociĂ©tĂ© de la Restauration se fait d’un seul mouvement, suivant un problĂšme moral justement formulĂ© par l’un des discours de Saint-RĂ©al : « de la difficultĂ© de s’avancer dans le monde lors mĂȘme qu’on a de l’esprit et du mĂ©rite ».

13La substitution du roman Ă  l’Histoire permet Ă  Stendhal d’élaborer sa poĂ©tique propre, qui mĂȘle l’étude d’une « passion » et l’analyse froide du monde dans lequel elle paraĂźt. Le « fait vrai », rĂ©vĂ©lateur, trait saillant d’une Ă©poque, contient en lui tout Ă  la fois le poids des conventions sociales et l’expression d’un tempĂ©rament singulier. En ce sens, comme le note Pierre-Georges Castex (« RĂ©alisme balzacien et rĂ©alisme stendhalien », in Del Litto(dir.), Stendhal, Balzac. RĂ©alisme et cinĂ©ma, Presse universitaire de Grenoble et Édition du Cnrs, Paris, 1978, pp. 21-27).

14Le rĂ©alisme de Stendhal est d’abord un rĂ©alisme au « second degré », c'est-Ă -dire un rĂ©alisme qui vise, Ă  travers l’étude des passions et des mƓurs, à « livrer un enseignement historique », mĂȘme si l’on peut retrouver dans l’écriture Stendhalienne « des Ă©lĂ©ments descriptifs empruntĂ©s Ă  la vie rĂ©elle, qu’il s’agisse d’un paysage, d’une demeure, ou d’un visage »dont on pourrait dire qu’il s’agit d’un premier degrĂ© Ă  fonction d’ancrage.  Or, Stendhal ne se contente pas de cette articulation mais creuse l’analyse passionnelle qu’on ouvre la mĂ©taphore du miroir.

15Dans les deux sections suivantes, « Puissance critique du miroir » et « Point de vue et position sociale », les auteurs Ă©tudient le chapitre XII du Rouge et le Noir, dans lequel Julien fait un petit voyage , pendant son absence, il n’a pas pensĂ© une seule fois Ă  Madame de RĂ©nal. AprĂšs ce voyage, Julien regarde d’un autre Ɠil sa romance possible avec elle : il eut assez de clairvoyance pour se sentir diffĂ©rent aprĂšs ce petit voyage.

16Le romancier dans ce chapitre du roman a plus de hauteur de vue que son personnage : Julien se trompe sur le regard que porte sur lui Madame de RĂȘnal. S’ensuit un jeu de dupes, fondĂ© sur cette contradiction initiale des points de vue, oĂč, feignant Ă  peine une certaine froideur, il suscite l’émoi de Madame de RĂȘnal. C’est tout un jeu de rĂ©flexion des points de vue : Julien, ayant un point de vue diffĂ©rent sur sa situation auprĂšs de Madame de RĂ©nal, se trompe pourtant parce qu’il se voit dans le regard de Madame de RĂȘnal diffĂ©remment de la façon dont elle le regarde. Ainsi ,Stendhal, qui conçoit peu aprĂšs, en1832-1833,un projet de roman intitulĂ© Une position sociale, saisit la confusion des sentiments chez les deux personnages tout en capturant, Ă  travers ce jeu des imaginaires en miroir, le figement des classes sociales auquel donne lieu la rĂ©trograde restauration .

17Stendhal fait mine de rĂ©pondre aux objections d’un lecteur qui lui reprocherait l’invraisemblance du personnage de Mathilde de La MĂŽle enfiĂ©vrĂ©e de son amour pour Julien, et qui prend conscience de cette fiĂšvre Ă  l’occasion de la reprĂ©sentation d’un opĂ©ra. Les auteurs nous affirment, dans cette partie intitulĂ©e « du signe naturel au signe paradoxal », que Stendhal reconnaĂźt que Mathilde « est tout Ă  fait d’imagination, et mĂȘme imaginĂ©e bien en dehors des habitudes sociales qui, parmi tous les siĂšcles, assureront un rang si distinguĂ© Ă  la civilisation du XIXe siĂšcle ». À l’opposé : « ce n’est point la prudence aux jeunes filles qui ont fait l’ornement des bals de cet hiver ».

18L. Jullier et G. Soulez notent la force de l’ancrage contemporain, qui concerne cette fois non les faits source mais plus directement le monde partagĂ© avec le lecteur. Selon eux, le romancier n’est pas responsable de critique de la moralitĂ© de la sociĂ©tĂ© que dĂ©crit sa plume puisqu’il ne tient pas le miroir. C’est justement, Ă  nouveau, un jeu de miroirs qui a lieu entre Mathilde et Julien lorsque Stendhal reprend son rĂ©cit, qui ressemble fortement au duo que se sont jouĂ©s Julien et Mme de RĂȘnal au chapitre XIII de la premiĂšre partie.

19Le chapitre « Focalisation et sensation : le cinĂ©ma dans l’écriture » est composĂ© de cinq sections. 

20Victor Del Litto accordait aux cinĂ©astes d’avoir « senti qu’il est souvent arrivĂ© au romancier et mĂȘme trĂšs souvent de manier davantage la camĂ©ra que la plume ». la littĂ©rature de Standhal est une littĂ©rature de rapport intellectuel ; c’est une littĂ©rature oĂč le style est un style abstrait , oĂč il n’ y a jamais aucune vision mouillĂ©e, humide du monde, mais une espĂšce de jugement moral ;cette dimension est directement impossible Ă  rendre Ă  l’écran, elle ne peut l’ĂȘtre que par l’intermĂ©diaire d’une adaptation de théùtre avec des dialogues. La posture Ă©nonciative de Stendhal conviendrait  davantage Ă  celle de Flaubert.

21La notion de position, vue comme le fonctionnement d’une conscience en situation , gagne en profondeur suivant une direction que nous indiquait l’étude par Stendhal de l’imagination de ses personnages. C’est en ce sens que Georges Blin (Stendhal et les problĂšmes du roman, JosĂ© Corti, Paris, rééd. 1983) compare les plans subjectifs au cinĂ©ma avec ce qu’il appelle la restriction de champ phĂ©nomĂ©nologique illustrĂ© par l’écriture stendhalienne. Mais il souligne du mĂȘme mouvement la confusion que manifestent certains essais de camĂ©ra subjectives au cinĂ©ma ,en considĂ©rant qu’il ne suffit pas de partager la vision d’un personnage pour partager sa conscience. G. Blin distinguait chez le romancier deux postulations, l’une vĂ©riste, l’autre liĂ©e « aux intĂ©rĂȘts du cƓur » en rĂ©servant ce qu’il appelle « l’esthĂ©tique du miroir » Ă  la premiĂšre seulement.

22Dans « Du cinĂ©ma au roman, en passant par le cinĂ©ma » les auteurs se rĂ©fĂšrent Ă   François Jost (L’Ɠil-camĂ©ra. Entre film et roman, Presses universitaires de Lyon, Lyon, 1987.) pour distinguer le point de vue strictement oculaire ou « ocularisation » du point de vue diĂ©gĂ©tique, ou focalisation, soit le vu et le su ; la distinction Ă©claire les confusions relevĂ©es par Georges Blin entre le point de vue purement « visuel » d’un protagoniste et son point de vue « intĂ©rieur ». Le mĂ©rite de F. Jost est de prĂ©ciser le concept de focalisation empruntĂ© Ă  GĂ©rard Genette (Figure III) en montrant la nĂ©cessitĂ© de prendre en compte la diffĂ©rence de nature entre le champs actuel du cinĂ©ma et le champ virtuel de la vision avec littĂ©raire. Il propose, dans le langage audiovisuel, une opĂ©ration de sĂ©paration du vu et du su. Il rajoute que sans cette opĂ©ration, nous risquons, en littĂ©rature, de prendre le su pour un vu, et, au cinĂ©ma, le vu pour le su.

23Dans la section intitulĂ©e « Miroir et art de croquis », les auteurs affirment que, lorsque dans son champ visuel Stendhal veut saisir des paysages, il ne recourt pas Ă  la mĂ©taphore du miroir mais Ă  celle du trait, plus proche de son impression subjective initiale. Dans ce sens Jacques Leenhardt(« Voir et dĂ©crire », in Sybil DĂčmchen et Michael Nerlich (dirs), Stendhal : image et texte/Texte und Bild, Stendhal-Hefte n° 4, G. Narr Verlag,tĂčbingen,1994, pp.57-68.) remarque, que les croquis qui parsĂšment les manuscrits de Stendhal, ont une fonction de maintenir la sensation en Ă©veil : ainsi, par exemple dans Les MĂ©moires d’un touriste, « tout se passe comme si le croquis devait rompre une attention induite par les livres, attention typographique, qui Ă©loigne le touriste du vrai pouvoir de voir et de sentir ». Stendhal distingue le domaine visuel et le domaine de l’écriture, mais Ă  l’inverse l’esthĂ©tique du miroir moral repose sur des instruments qui ont la puissance cognitive du croquis. Ils nous expliquent par la suite que l’étude des faits psychiques ou psychologiques pour Stendhal dĂ©coule de la physiologie. Ainsi, dans la Vie d’Henri Brulard, il « n’évoque jamais une scĂšne sans prĂ©ciser le poste qu’il occupait » et le croquis qui l’accompagne, « n’est jamais orientĂ© par rapport aux points cardinaux, mais Ă  partir de certain point H du centre rĂ©el H (enry) d’oĂč la scĂšne  a Ă©tĂ© vĂ©cue. »(Blin).

24Dans la section « L’art et le sĂ©rieux de la promenade », les auteurs prĂ©cisent que la fonction du roman est de prĂ©senter les positions respectives de chacun de ses protagonistes. Stendhal a posĂ© tous les paramĂštres de son esthĂ©tique- ancrage historique et politique, satire sociale conscience subjective situĂ©e, confrontation des points de vue autour d’un mĂȘme objet-, Stendhal mĂȘle la fonction reprĂ©sentative du miroir(la sociĂ©tĂ© en tant que public) et sa facultĂ© de faire dĂ©filer les images sans les retenir, (la sociĂ©tĂ© en tant qu’objet d’une multitude de regards).comme dans la parabole du miroir dans la hotte, l’image de la rĂ©alitĂ© sociale Ă  travers le miroir est toujours lĂ  pour un public. Pour L. Jullier et G. Soulez, la promenade est Ă  la fois le lien d’une disponibilitĂ© Ă  la sensation. OĂč la mĂ©taphore visuelle fait encore sens, et le lieu de rassemblement du texte en vue de la lecture future(c’est la promenade ‘dĂ©licieuse’ de saint –RĂ©al, oĂč la mĂ©taphore s’évanouit au profit de la cohĂ©rence littĂ©raire) ceci confirme que l’esthĂ©tique du miroir et la restriction de champ sont bien une seule et mĂȘme chose, analysĂ©e sous deux aspects diffĂ©rents. ils poursuivent en disant que « l’esthĂ©tique du miroir » et la restriction de champ sont une seule et mĂȘme chose, analysĂ©e sous deux aspects diffĂ©rents.

25La promenade n’est donc pas, version technique, le support d’une sĂ©rie de « photographies » ni, version esthĂ©tique, celui d’une  contemplation rĂ©ceptive mais le vĂ©hicule d’une pluralitĂ© de positions subjectives tout Ă  la fois historiquement, socialement, affectivement, imaginairement et phĂ©nomĂ©nalement situĂ©es. En ce sens, la dĂ©multiplication que rend possible la promenade du miroir permet au texte littĂ©raire de proposer un dĂ©filĂ© de scĂšnes Ă  travers le prisme de plusieurs subjectivitĂ©s.

26La promenade a aussi pour rĂšgle, prĂ©cisĂ©ment, l’absence de fixation des perceptions, l’une chasse l’autre mĂ©mĂ© si, comme un roman, l’ensemble produit une impression, qui n’est pas la synthĂšse des impressions partielles, mais plutĂŽt le plaisir mĂȘme de la variation Ă©prouvĂ©e.

27Dans cette section « L’effet Ă©lectrique de la vĂ©rité »,  La mĂ©taphore du miroir n’empĂȘche pas Stendhal de penser qu’un « paysage »peint est un artefact, donc toujours dĂ©jĂ  un point de vue (qui renvoie au tempĂ©rament du peintre) et  non un objet prĂ©-pictural, qui existerait avant qu’on porte un regard sur lui. Si l’écriture est pour Stendhal un moyen de formuler indirectement ce qu’on ne doit pas dire Ă  cause de la pudeur ou des convenances. Elle a donc le dĂ©faut d’interdire une transcription vraiment exacte de ce qu’on ressent profondĂ©ment, Ă  moins de rĂ©ussir Ă  produire les effets de miroir («  il y a une maniĂšre d’émouvoir qui est de montrer les faits, les choses, sans en dire l’effet »). Mais l’écriture conditionne aussi le rĂ©cit, lequel possĂšde cette inapprĂ©ciable qualité : organiser les Ă©vĂ©nements en facilitant leur remĂ©moration et leur communication.

28Le chapitre « Stendhal ou l’observateur » est composĂ© de deux sections.

29De nombreux travaux se dĂ©veloppent sur les impressions lumineuses et, en particulier, sur la persistance rĂ©tinienne, si bien que l’image consĂ©cutive qui persiste sur la rĂ©tine passe du statut d’erreur ou d’illusion au statut de « vĂ©ritĂ© optique ».comme l’a montrĂ© Laurent Mannoni(le grand art de l’ombre et de la lumiĂšre ,ArchĂ©ologie du cinĂ©ma),ces recherches expĂ©rimentales sont transformĂ©es en objets de divertissement, tels le thaumatraupe (1825), le phĂ©nakistiscope (qu’on utilise devant un miroir,1830) ou le stroboscope (1834).de mĂȘme, sous l’effet de ce virement de la perception, le panorama inventĂ© au siĂšcle prĂ©cĂ©dent subit des changements Ă  son tour.

30Daguerre et Bouton mettent au point en 1822 le diorama, spectacle qui « se fonde sur l’incorporation d’un observateur immobile dans un dispositif mĂ©canique et sur son assujettissement Ă  une expĂ©rience optique dont le dĂ©roulement temporel est préétabli » (Jonathan Crary, L’art de l’observation. Vision et modernitĂ© au XIX siĂšcle [The Art of the Observer, 1990], Editions Jacqueline Chambon, NĂźmes, 1994). Dans le diorama, le principe du disque tournant est ainsi appliquĂ© aux spectateurs eux-mĂȘmes qui, plongĂ©s dans le noir, se trouvent placĂ©s sur une « plate-forme circulaire qui se dĂ©place lentement, ce qui lui permet de voir diffĂ©rentes scĂšnes sous des effets d’éclairage changeants ». En ce sens, contrairement aux prĂ©cĂ©dentes machines Ă  illusions, comme la lanterne magique, ces dispositifs font que le rĂ©el est  senti comme le fruit d’une production mĂ©canique. C’est bien le « rĂ©el » qui est visĂ© Ă  travers les jeux de miroir, mouvements et rĂ©fractions lumineuses, car ils nous permettent de comprendre le fonctionnement de notre perception mĂȘme.

31Dans cette section « la mutation des images », Stendhal a Ă©tĂ© fort sensible Ă  la mutation des images dont il est contemporain, comme le suggĂšre cette citation d’un article qu’il publie dans le journal de Paris en 1824 : « On vient d’inventer, il y a deux mois, un canon Ă  vapeur qui lancera Ă  une lieue de distance vingt boulets par minute. Nous triomphons dans les arts mĂ©caniques, dans la lithographie, dans le diorama. Mais tous les cƓurs sont froids, mais la passion sous toutes ses formes ne se trouve plus nulle part. » (Repris dans Du Romantisme dans les arts, citĂ© par Jacques Leenhardt).  Tout l’enjeu pour Stendhal  est de retrouver la puissance du « miroir » moral et passionnel qui fonde son rĂ©alisme subjectif dans le cadre d’une nouvelle pensĂ©e de la perception ; celle-ci rĂ©futant les modĂšles de la sĂ©paration de l’extĂ©rieur et de l’intĂ©rieur et de la transparence des instruments rĂ©fringents, elle correspond donc Ă  sa conscience sensualiste.les auteurs prĂ©cisent que la chambre noire fait voir la mouvement et le temps mais en interdit la reprĂ©sentation, le diorama introduit des variations dans un mĂȘme paysage peint(par exemple du lever au coucher du soleil), de telle sorte que les spectateurs mesurent dĂ©sormais les variations de leur perception tout en comprenant le mĂ©canisme qui permet de les reprĂ©senter.

32Le miroir moral trouve dans les annĂ©es 1820 une mĂ©canique de la variation qui renvoie au public des images passantes dont le romancier ne se donne pas, paradoxalement, comme l’auteur, mais dont il peut tirer plusieurs leçons quant Ă  la sociĂ©tĂ© et aux passions qu’elles font voir, s’instituant plutĂŽt comme un commentateur de ce spectacle vivant.

33Dans l’ultime section de ce chapitre, « les mondes possibles de Stendhal »,  Stendhal tente sans cesse de se dĂ©tacher de lui-mĂȘme ; il s’inscrit dans un mouvement d’émergence du moi, dont Charles Taylor a dressĂ© le portrait Ă  l’échelle des dix derniers siĂšcles dans son livre (Les sources du moi/La Formation de l’identitĂ© moderne, Seuil, 1998). En Ă©cho Ă  la transformation du regard, l’époque de Stendhal marque « un tournant expressiviste » au cours duquel l’intuition intĂ©rieure prend le pas sur le sentiment de la finalitĂ© des choses ; les sentiments y sont valorisĂ©s par eux-mĂȘmes.

34Les auteurs L.Gullier et G. Soulez rĂ©flĂ©chissent aussi sur un nouveau dispositif de reprĂ©sentation du monde, le gĂ©orama. Le brevet du gĂ©orama, dĂ©posĂ© en 1822, le dĂ©crivait comme un globe creux de 40 pieds de diamĂštre, au centre duquel Ă©tait fixĂ©e une plate ‘forme de 10 pieds depuis laquelle le spectateur pouvait ’embrasser toute les merveilles de la terre d’un seul coup d’Ɠil’.si Stendhal  le convoque de prĂ©fĂ©rence au diorama, c’est peut-ĂȘtre parce qu’il se prĂ©sente comme un environnement immersif, qui englobe le spectateur, tandis que le diorama est un environnement Ă  visiter, invitant Ă  la distanciation du flĂąneur.

35Le monde construit par les privilĂšges est un « petit monde » ou un monde possible. Quand au degrĂ© de rĂ©alitĂ© de ce monde, c’est selon. A la suite de Leibniz,  Le fondateur de l’esthĂ©tique, Baumgarten, fera une place, Ă  cotĂ© des fictions utopiques qui comportent des « incohĂ©rences irrĂ©mĂ©diables ou des impossibilitĂ©s mĂ©taphasiques », aux fictions hĂ©tĂ©roscopiques, « qui auraient pu se rĂ©aliser dans un monde [possible] diffĂ©rent » (FrĂ©dĂ©ric Ferro, La pyramide des mondes possibles, in Magazine littĂ©raire, n° 416, Paris, janvier 2003, pp. 43-45.)

36Le monde possible chez Stendhal permet Ă  travers l’introspection de dĂ©passer la puissance corrosive des miroirs, qui n’est autre que la cruautĂ© de ce monde ci perçue selon diffĂ©rentes variations d’ñme, sans retomber dans l’artificialitĂ© trop Ă©vidente d’une fiction, afin de prĂ©server une autre possibilitĂ© de variation, celle des paramĂštres du monde lui-mĂȘme , pour mieux poursuivre en imagination telle ou telle passion dĂ©vorante du moment.

37Le dernier chapitre, intitulĂ© « conclusion le montage des reflets » le sens du miroir Stendhalien  affirme le pouvoir de cadrage du romancier,  lui permettant de mettre en jeu une rĂ©flexivitĂ© entre points de vue, jusqu’à creuser en lui-mĂȘme Ă  l’infini des mondes virtuels pour mieux se ressaisir. C’est retrouver le projet du cadre sous le cadre. Il ne s’agit pas d’un simple cache, ou prĂ©lĂšvement d’un rĂ©el devant la camĂ©ra dans les limites du cadre, pour reprendre la fameuse distinction proposĂ©e par Bazin, (AndrĂ© Bazin, Ă©d. cit.). Distinction qui suppose en fait un cadre photographique qui absorbe ou retient quelque chose du monde rĂ©el, mais au contraire d’une maniĂšre de dire que toute scĂšne est toujours dĂ©jĂ  un regard, y compris un regard sur soi-mĂȘme. MĂȘme « documentaire », le montage cinĂ©matographique ne peut pas ĂȘtre un simple montage de vues, au sens de scĂšnes photographiĂ©es.

38Stendhal invente, entre roman, expĂ©rience de vie et expĂ©rience  des images, un dialogisme du regard qui sera au cƓur du cinĂ©ma entant qu’il est montage de ces regards. Mais de ces regards c’est tout autant la position que l’effet de rĂ©flexion qu’ils produisent que Stendhal met en relation pour un public, ou pour lui-mĂȘme comme public, s’observant sous le regard de « God ». A l’opposĂ© de l’identification, ou comme identification possible et impossible Ă  un autre soi-mĂȘme pourvu de maints pouvoirs dont le je ne dispose pas, l’expĂ©rience de pensĂ©e proposĂ©e propose en somme un montage analytique-critique qu’on pourrait qualifier de montage des reflets. Stendhal dĂ©doublant les points de vue de ses protagonistes, ou se dĂ©doublant pour crĂ©er l’espace d’un point de vue, ne propose pas un simple conflit de des consciences subjectives, mais ouvre un abĂźme entre deux reflets.

39La seconde partie de l’ouvrage reproduit les vingt-trois articles qui constituent les Privilùges de 10 avril 1840.