L'affaire Aristote: retour sur un emballement historiographico-médiatique
1La publication dâAristote au Mont Saint-Michel, essai de Sylvain Gouguenheim (professeur dâhistoire mĂ©diĂ©vale Ă lâEcole Normale SupĂ©rieure de Lettres et Sciences Humaines de Lyon) sous-titré « les racines grecques de lâEurope chrĂ©tienne » a donnĂ© lieu Ă une polĂ©mique dont lâampleur et le retentissement mĂ©diatique sont assez rares dans le champ de lâhistoire mĂ©diĂ©vale pour mĂ©riter quâon sây attarde1. Comment expliquer quâun ouvrage historique, passĂ© relativement inaperçu Ă sa sortie, ait pu en quelques semaines susciter un tel tollĂ© et de telles empoignades par organes de presse interposĂ©s ?
2Un mois aprĂšs la parution de lâouvrage, alors que la polĂ©mique semble commencer Ă sâestomper sans quâun terrain dâentente ait pu ĂȘtre trouvĂ© entre les diffĂ©rents protagonistes de ce qui par bien des aspects a pris la forme dâun « dialogue de sourds », nous nous proposons de revenir sur les tenants et les aboutissants de cet Ă©pisode historiographico-mĂ©diatique dâun genre nouveau, qui ouvre dâintĂ©ressantes pistes de rĂ©flexion sur lâimpact des mĂ©dias, et notamment de lâinternet, sur le travail des chercheurs en sciences humaines et sociales ainsi que sur les usages publics qui en sont faits, particuliĂšrement concernant des questions socialement vives comme celle des relations entre islam, christianisme et modernitĂ©.
3 De prime abord, la thĂšse dĂ©fendue par Sylvain Gouguenheim, clairement explicitĂ©e dans son avant-propos, ne semble pas devoir rĂ©volutionner lâhistoriographie mĂ©diĂ©vale et encore moins ĂȘtre sujette Ă controverse : lâauteur annonce en effet que son propos vise Ă en finir avec les clichĂ©s qui font du Haut Moyen Age occidental une Ă©poque obscurantiste, sombre parenthĂšse dans lâhistoire de lâEurope, un « ùge sombre ». Ne sâagirait-il donc que de refaire le travail opĂ©rĂ© jadis, entre tant dâautres, par RĂ©gine Pernoud ou encore Jacques Le Goff 2? Nullement, car lâoriginalitĂ© du propos de S. Gouguenheim tient Ă ce que son entreprise de rĂ©habilitation de lâOccident mĂ©diĂ©val ne passe pas comme chez ses prĂ©dĂ©cesseurs par une dĂ©construction du concept de « Renaissance » et de ses prĂ©supposĂ©s dĂ©valorisants Ă lâĂ©gard du Moyen Age, ni par un dĂ©montage des clichĂ©s romantiques qui entourent encore trop souvent la vision que le grand public se fait de la pĂ©riode, mais par une critique du monde musulman mĂ©diĂ©val dont la richesse et plus encore le rayonnement seraient selon lui surestimĂ©s par une historiographie complaisante fantasmant sur un supposĂ© « Islam des LumiĂšres », maillon incontournable entre culture classique grĂ©co-romaine et raison moderne occidentale.
4 Le premier chapitre de lâouvrage entend dĂ©montrer lâexistence dans lâOccident mĂ©diĂ©val dâune « filiĂšre grecque » endogĂšne et par lĂ mĂȘme rĂ©futer lâidĂ©e dâun « intermĂ©diaire arabe » entre la culture antique et lâOccident moderne. Pour ce faire, S. Gouguenheim commence, en sâappuyant sur les travaux dâHervĂ© Inglebert, par relativiser la coupure avec le monde antique quâauraient constituĂ© les « invasions barbares ». Puis il insiste sur la permanence des liens entre lâOccident et le monde grec au Haut Moyen Age, notamment par le biais des flux de rĂ©fugiĂ©s byzantins fuyant les persĂ©cutions religieuses des empereurs ou, par la suite, lâavancĂ©e des troupes musulmanes (ce qui lui fait dire que « paradoxalement, lâIslam a dâabord transmis la culture grecque Ă lâOccident en provoquant lâexil de ceux qui refusaient sa domination » ; p. 34). Enfin, il souligne quâau sein-mĂȘme de lâEurope latine, subsistaient des foyers de peuplement et donc âselon lui- de culture grecs, notamment en Italie et plus particuliĂšrement Ă Rome oĂč lâon trouve trace de plusieurs papes dâorigine grecque, et dans une moindre mesure dans le monde ottonien : « ces divers noyaux de peuplement hellĂ©nophone attestent la permanence dâune prĂ©sence grecque en Occident, alimentĂ©e au cours du temps par des flux de nouveaux arrivants » (p. 33). Mais pour que cette « diaspora chrĂ©tienne orientale » (p. 34) puisse fertiliser lâOccident mĂ©diĂ©val, encore fallait-il que celui-ci fut disposĂ© Ă recevoir son enseignement, et câest prĂ©cisĂ©ment ce que S. Gouguenheim sâattache ensuite Ă dĂ©montrer en Ă©tablissant lâexistence dâune « irrĂ©sistible attirance pour les auteurs grecs » (p. 36) des lettrĂ©s carolingiens ainsi que la « solide connaissance du grec » (p. 38) dâun certain nombre dâacteurs de la renaissance ottonienne, autant de facteurs rendant possible le « grand mouvement de traduction » (p. 49) directement du grec au latin âet donc sans passer par lâintermĂ©diaire du monde musulman et de la langue arabe- opĂ©rĂ© en Occident. Au premier rang de ces traducteurs, S. Gouguenheim place Jacques de Venise et « les moines pionniers du Mont-Saint-Michel » -dont on ne sait si Jacques de Venise fit partie- auxquels il consacre son troisiĂšme chapitre. En effet, le scriptorium de lâabbaye du Mont-Saint-Michel fut au XIIe siĂšcle le lieu dâune vaste entreprise de traduction et de commentaire de lâĆuvre dâAristote du grec au latin qui, Ă en croire S. Gouguenheim, connut dĂšs ses dĂ©buts une importante diffusion, ce qui lui permet dâaffirmer que « la place du Mont-Saint-Michel apparaĂźt essentielle dans le processus de diffusion de la pensĂ©e dâAristote » dans lâOccident mĂ©diĂ©val (p. 120).
5 La dĂ©monstration de S. Gouguenheim aurait pu sâen tenir lĂ , et nâaurait sans doute guĂšre fait de remous. Mais lâauteur va beaucoup plus loin : non content dâavoir mis en lumiĂšre les ferments dâhellĂ©nitĂ© endogĂšnes Ă lâOccident mĂ©diĂ©val, il entreprend en contrepoint de montrer que le monde musulman en fut lui dĂ©pourvu, ou plus prĂ©cisĂ©ment quâil ne put, ne sut ou ne voulut les faire fructifier. Une telle affirmation a de quoi surprendre tant elle va Ă lâencontre de toute lâhistoriographie contemporaine qui insiste au contraire sur lâassimilation et la fructification du savoir grec opĂ©rĂ©es en terre dâIslam. Pour la dĂ©montrer, S. Gouguenheim procĂšde Ă une distinction a priori de bon sens entre arabitĂ© et islamitĂ© et rappelle quâau Moyen Age plus encore que de nos jours, ĂȘtre arabe ne signifie nullement ĂȘtre musulman. Or si des Arabes furent bien impliquĂ©s dans la traduction des auteurs grecs au Moyen Age, ceux-ci furent quasiment toujours des chrĂ©tiens arabisĂ©s -nestoriens, syriaques, jacobites- et jamais des Arabes musulmans. Lâattrait oriental pour la culture grecque ne serait donc pas le fait de la religion musulmane mais des seuls chrĂ©tiens orientaux qui, au demeurant, « usaient communĂ©ment de deux langues, le grec, langue de culture et de lâadministration impĂ©riale byzantine, et le syriaque » alors que « jamais les Arabes musulmans nâapprirent le grec » (p. 85). Les traductions arabes dâauteurs grecs se firent par lâintermĂ©diaire du syriaque si bien que selon lâauteur, « lâOrient musulman doit presque tout Ă lâOrient chrĂ©tien » (p. 101). Pour preuve, les plus grands savants musulmans, Al-Farabi, Avicenne ou AverroĂšs ne connaissaient pas le grec â mais il est vrai quâil en allait de mĂȘme de bien des penseurs de la scolastique occidentale, ce que S. Gouguenheim oublie opportunĂ©ment de rappeler.
6 Pour parachever sa dĂ©monstration et ĂŽter au monde musulman tout rĂŽle dans la transmission Ă lâOccident de lâhĂ©ritage culturel hellĂ©nique, S. Gouguenheim en vient finalement Ă disqualifier lâintermĂ©diaire musulman en lui dĂ©niant la capacitĂ© mĂȘme dâavoir jouĂ© ce rĂŽle. A lâen croire en effet, et câest bien lĂ le cĆur de ce qui a fait polĂ©mique, la religion musulmane serait, au contraire du christianisme, ontologiquement incompatible avec les valeurs de la culture grecque -câest lâobjet du quatriĂšme chapitre. Cette thĂšse radicale, lâauteur la dĂ©duit dâabord du point prĂ©cĂ©dant : « demeurant Ă©trangĂšres Ă la langue, les Ă©lites musulmanes nâavaient quâun accĂšs indirect Ă la pensĂ©e et Ă la science grecques » (p. 128). Mais lâargument est aussi et surtout valable en sens inverse : si les Ă©lites musulmanes ne parlaient pas le grec, câest parce quâelles nâen Ă©prouvaient ni lâenvie ni le besoin : « lâindiffĂ©rence lâemporta souvent mais il y eut aussi de nombreux rejets radicaux » (p. 127). Pour expliquer cette supposĂ©e indiffĂ©rence du monde musulman Ă lâĂ©gard de la culture grecque, S. Gouguenheim en vient finalement Ă avancer la thĂšse dâune incompatibilitĂ© linguistique entre les deux civilisations, lâarabe -langue sĂ©mitique- Ă©tant qualifiĂ© de « langue de religion » propice Ă la poĂ©sie alors que le grec -langue indo-europĂ©enne- serait lui plus propice Ă la philosophie : « en somme, les diffĂ©rences entre les deux systĂšmes linguistiques sont telles qu'elles dĂ©fient presque toute traduction, tant le signifiĂ© risque de changer de sens en passant d'une langue Ă l'autre » (p. 137). Il y a donc Ă proprement parler, Ă en croire lâauteur, une incompatibilitĂ© linguistique entre les deux civilisations, Ă laquelle viendrait sâajouter le poids des dogmes religieux : câest le thĂšme du « crible », du « filtre » ou encore du « tamis » musulman auquel aurait Ă©tĂ© soumis lâhĂ©ritage grec en terre dâIslam. « LâhĂ©ritage grec fut donc soigneusement triĂ© et la part acceptĂ©e inflĂ©chie dans une direction religieuse, rĂ©orientĂ©e en fonction des exigences du Coran. Les deux civilisations, celle de la GrĂšce antique et celle de lâIslam classique ne se sont pas mĂ©langĂ©es » (p. 164) pour la simple raison que, selon lâauteur, elles ne le pouvaient pas. Et dâen conclure, dans lâultime chapitre que « la MĂ©diterranĂ©e mĂ©diĂ©vale ne fut pas lâespace dâune civilisation mais un espace partagĂ© entre plusieurs civilisations » (p. 171), une frontiĂšre plutĂŽt quâun creuset. LâEurope ne saurait donc se dĂ©finir par sa mĂ©diterranĂ©itĂ© mais bien par sa christianitĂ© teintĂ©e dâhellĂ©nisme.
7 Au final, ce nâest pas tant la thĂšse dĂ©fendue par lâouvrage que les procĂ©dĂ©s utilisĂ©s pour la justifier qui sont nouveaux et prĂȘtent Ă controverse. Affirmer la persistance dâun substrat hellĂ©nique endogĂšne dans lâOccident mĂ©diĂ©val nâa en effet rien de bien rĂ©volutionnaire, quoiquâen dise S. Gouguenheim. En revanche, appuyer cette thĂšse sur une rĂ©vision radicale de la perception de la civilisation islamique mĂ©diĂ©vale en affirmant que la translatio studiorum thĂ©orisĂ©e par les mĂ©diĂ©vistes Ă©tait a priori impossible du fait dâune prĂ©tendue incompatibilitĂ© entre hellĂ©nitĂ© et islamitĂ© est beaucoup plus aventureux et ne pouvait manquer, quoique lâauteur sâen dĂ©fende, dâentrer en rĂ©sonnance avec les dĂ©bats politiques les plus contemporains. Câest prĂ©cisĂ©ment ce qui va vite nourrir les soupçons : Ă©tait-il besoin pour Ă©tablir les filiations culturelles endogĂšnes Ă lâEurope dâen passer par une essentialisation outranciĂšre du monde islamique ? Ce procĂ©dĂ© et les longs dĂ©veloppements du cinquiĂšme chapitre visant Ă lĂ©gitimer le recours aux concepts de « racines » et dâ « identité » culturelles ne viseraient-ils pas plutĂŽt des objectifs politiques trĂšs contemporains et bien moins avouables ?
8 Roger Pol-Droit est le premier Ă faire Ă©cho de la nouvelle parution, dans les colonnes du Monde des Livres en date du 4 avril. Il y donne une recension Ă©logieuse de lâouvrage quâil qualifie de « fort courageux » car nâhĂ©sitant pas, sur un sujet pour lequel « les enjeux idĂ©ologiques et politiques pĂšsent lourd », Ă aller Ă lâencontre des « prĂ©jugĂ©s de lâheure ». Tout en faisant siennes ses conclusions, il prĂ©dit que le livre «va susciter dĂ©bats et polĂ©miques ». StĂ©phane Boiron lui emboĂźte le pas dans Le Figaro du 17 avril qui va jusquâĂ fĂ©liciter lâauteur « de n'avoir pas craint de rappeler qu'il y eut bien un creuset chrĂ©tien mĂ©diĂ©val, fruit des hĂ©ritages d'AthĂšnes et de JĂ©rusalem ». Allant encore plus loin, il fait du livre de S. Gouguenheim une illustration de la justesse du diagnostic portĂ© par BenoĂźt XVI quant au rapport entre Islam et raison dans la confĂ©rence controversĂ©e prononcĂ©e Ă Ratisbonne le 12 septembre 2006. Plus que la dĂ©monstration de lâauteur, ce sont donc ses conclusions perçues comme politiquement incorrectes et particuliĂšrement salutaires qui sĂ©duisent les deux journalistes. On voit lĂ comment dâemblĂ©e, lâouvrage est tirĂ© hors du champ des Ă©tudes mĂ©diĂ©vales pour servir Ă des dĂ©bats dâune toute autre nature : il est vrai cependant que bien quâil sâen dĂ©fende, il prĂȘtait le flanc Ă de telles rĂ©cupĂ©rations. Câest ce qui va lui valoir un accueil trĂšs critique de la part de dâun monde universitaire jusquâalors silencieux.
9Â
10 La rĂ©action des historiens est en effet dâun tout autre registre que celle des journalistes. Elle prend dâabord la forme dâune tribune de Gabriel Martinez-Gros et Julien Loiseau dans Le Monde des Livres du 24 avril. DĂ©nonçant une « dĂ©monstration suspecte », ils en soulignent les principales faiblesses : essentialisation du monde musulman -rĂ©duit Ă un bloc monolithique et linguistiquement dĂ©terminĂ©, confusion entre le domaine du religieux et le domaine du civilisationnel -les savants syriaques sont certes chrĂ©tiens, mais leurs commanditaires et leur environnement sont principalement musulmans, assimilation un peu rapide de tout Grec prĂ©sent en Occident Ă un passeur culturel. Mais le cĆur de leur critique porte non pas sur lâouvrage mais sur les arriĂšre-pensĂ©es politiques et polĂ©miques prĂ©sumĂ©es de son auteur : les deux mĂ©diĂ©vistes sâĂ©tonnent en effet de certaines rĂ©fĂ©rences bibliographiques ouvertement islamophobes (RenĂ© Marchand, auteur en 2002 dâune France en danger dâIslam) et plus encore de la divulgation, bien avant la parution de lâouvrage, de certains de ses chapitres sur le site internet extrĂ©miste Occidentalis qui se prĂ©vaut de mener une action dâ « islamovigilance » afin que « la France ne devienne jamais une terre dâIslam ». Et dâen conclure que « les frĂ©quentations intellectuelles de Sylvain Gouguenheim sont pour le moins douteuses ». Alain de Libera, Ă©minent spĂ©cialiste de la philosophie mĂ©diĂ©vale dont les thĂšses sont directement et Ă plusieurs reprises ouvertement critiquĂ©es dans lâouvrage de S. Gouguenheim rĂ©agit Ă©galement dans un texte mordant (Landernau en terre dâIslam) adressĂ© au Monde mais finalement publiĂ© par TĂ©lĂ©rama. Y sont critiquĂ©s la propension de S. Gouguenheim Ă caricaturer en une vulgate aisĂ©ment dĂ©montable la position ĂŽ combien plus complexe de ceux de ses collĂšgues quâil prĂ©tend rĂ©futer, les nombreuses approximations dont il fait preuve (notamment « la rĂ©duction des christianismes dâOrient et dâOccident Ă une Europe chrĂ©tienne Ă©tendue dâOuest en Est »)  et enfin le sous-bassement idĂ©ologique supposĂ© de son travail (la « double amnĂ©sie nourrissant le discours xĂ©nophobe »). Le 30 avril, LibĂ©ration publie Ă son tour une pĂ©tition signĂ©e par plus de 50 mĂ©diĂ©vistes dĂ©nonçant une «relecture fallacieuse des liens entre l'Occident chrĂ©tien et le monde islamique» et pointant lĂ encore certaines des faiblesses de lâargumentation de S. Gouguenheim, au premier rang desquelles un dĂ©coupage chronologique sur mesure (VIIe-XIIe siĂšcle) qui permet de passer par pertes et profits tout ce qui dans lâEurope des XIIIe et XIVe siĂšcles contredit sa thĂšse. Face Ă ce flot de critiques, S. Gouguenheim nâa Ă ce jour rĂ©agi publiquement que deux fois. Dâabord, au tout dĂ©but de lâaffaire, dans les colonnes du Monde des Livres du 10 avril. Il y expliquait ĂȘtre « bouleversĂ© par la virulence et la nature » des attaques dont son livre est lâobjet affirmant quâ « on [lui] prĂȘte des intentions qu[âil nâa] pas ». Quant Ă la divulgation en primeur dâextraits de son livre sur internet, il affirmait ne pas en connaĂźtre lâorigine. Le 20 mai, il sâexprimait de nouveau sur le site Riposte LaĂŻque. Il y affirme notamment que « la pĂ©tition nâest pas un mode normal de discussion scientifique » et tend Ă minimiser la portĂ©e de ses propos en se retranchant derriĂšres les nombreux auteurs reconnus quâil cite, sans rĂ©pondre cependant aux critiques que ces derniers ont pu Ă©mettre quant Ă lâutilisation faite de leur travaux3. Il va mĂȘme plus loin en appelant Fernand Braudel et sa Grammaire des civilisations Ă son secours : selon lui, ses dĂ©tracteurs seraient ethnocentristes en ce quâils voient une dĂ©prĂ©ciation de lâIslam lĂ oĂč lui ne prĂ©tend dĂ©montrer quâune diffĂ©rence. A lâen croire, les imperfections de son ouvrage seraient dâabord le fait de son ambition vulgarisatrice : « La vulgarisation est une entreprise difficile, qui expose Ă commettre des erreurs, et que lâon critique parfois un peu vivement. Pourtant elle me semble indispensable ». Il affirme enfin ĂȘtre tout disposĂ© Ă dĂ©battre scientifiquement de ses thĂšses et se dit « prĂȘt Ă reconnaĂźtre des erreurs ».
11 Câest donc par le biais de la grande presse que la thĂšse devient une affaire et que les esprits sâĂ©chauffent. Il est Ă ce propos intĂ©ressant de noter que la polĂ©mique ne naĂźt pas de la publication du livre mais de celle de recensions Ă©logieuses et donc lĂ©gitimantes dans la presse quotidienne nationale : les deux premiĂšres rĂ©actions publiques dâhistoriens (celle de Gabriel Martinez-Gros et Julien Loiseau, puis celle dâAlain de Libera) se font dâailleurs dâabord explicitement contre la recension de Roger Pol-Droit et, dans le cas de la seconde, implicitement contre celle de StĂ©phane Boiron (allusion aux « caves du Vatican »). La polĂ©mique illustre surtout la place croissante prise par lâinternet dans la recherche historique et plus encore dans lâusage public de ses conclusions : que lâauteur lâait ou non souhaitĂ©, le fait est que ses pages se sont trouvĂ©es publiĂ©es sur un site extrĂ©miste, et que la blogosphĂšre rĂ©actionnaire sâest empressĂ©e de voler Ă son secours dĂšs lors que sâest dĂ©versĂ© sur lui le flot critique de ses collĂšgues mĂ©diĂ©vistes4. Plus encore, il est Ă noter quâune bonne partie de lâaccusation ânotamment la pĂ©tition des membres de lâENS LSH- Ă son encontre repose sur plusieurs commentaires politiquement engagĂ©s postĂ©s sous son nom sur divers sites internet au cours des cinq derniĂšres annĂ©es, ce qui ne va pas sans poser la question de la frontiĂšre entre lâexpression publique et lâexpression privĂ©e du chercheur : peut-on confĂ©rer un mĂȘme statut Ă un commentaire postĂ© sur un blog ou un site de vente de livre quâĂ un ouvrage publiĂ© par une grande maison dâĂ©dition parisienne ? Evidemment non. Doit-on pour autant en faire abstraction ? Câest de fait tout aussi Ă©videmment impossible. On mesure par lĂ en quoi lâaffaire soulĂšve des questions bien plus larges quant Ă la place de lâinternet dans la pratique des chercheurs et dans lâutilisation plus ou moins judicieuse faite de leurs travaux par des groupes de pression et dâopinion particuliĂšrement actifs sur la toile. Alors mĂȘme que se multiplient les espaces virtuels de construction et de discussion du savoir scientifique (sites de critique, listes de diffusion, forums, wiki) offrant de nouvelles opportunitĂ©s aux chercheurs dans lâĂ©laboration de leurs travaux5, apparaissent les risques que ces pratiques nouvelles engendrent, Ă commencer par celui de la prĂ©cipitation6, aggravĂ© par la non maĂźtrise des donnĂ©es une fois celles-ci divulguĂ©es : alors que lâinternet est surtout utilisĂ© par les chercheurs comme un lieu dâĂ©change et de construction de savoir, donc comme une Ă©tape par nature provisoire, le fait est que des traces en demeurent qui peuvent tel un boomerang revenir parasiter le rĂ©sultat final au grĂ© des usages qui en sont faits par des personnes plus ou moins bien intentionnĂ©es.
12
13Au jour dâaujourdâhui, on ne peut quâĂȘtre frustrĂ© de la tournure prise par le dĂ©bat : du cĂŽtĂ© des opposants Ă S. Gouguenheim, on a certes fait lâeffort dâune analyse serrĂ©e permettant de relever un certain nombre dâerreurs et de raccourcis dans sa dĂ©monstration7, mais on nâa guĂšre pris le soin de discuter de lâensemble des thĂšses (il est vrai pas toutes trĂšs nouvelles) quâil avance ou reprend, quâon a prĂ©fĂ©rĂ© disqualifier en bloc par le pointage de la faiblesse de certaines dâentre elles, des approximations sur lesquelles elles reposent trop souvent, et la dĂ©nonciation des convictions politiques supposĂ©es de lâauteur. Par un Ă©trange raccourci synecdotique, on a ainsi estimĂ© que relever des erreurs et des biais bien rĂ©els suffisait Ă disqualifier lâensemble dâune dĂ©monstration. Câest sans doute vrai dans le cas prĂ©sent, mais il eut sans doute Ă©tĂ© plus utile au dĂ©bat et Ă son intelligibilitĂ© publique dâĂ©laborer une contre-dĂ©monstration argumentĂ©e8. A lâinverse, ces critiques qui pour porter essentiellement sur le dĂ©tail plus que sur le fond, et sur la reformulation mĂ©diatique sĂ©lective de ses thĂšses plus que sur lâensemble du livre lui-mĂȘme, nâen sont pas moins souvent judicieuses, ont le plus souvent Ă©tĂ© balayĂ©es dâun revers de main par ceux qui, notamment sur internet, sont partis en croisade pour sauver le soldat Gouguenheim. Ces derniers nâont rien voulu y voir dâautres quâun tir de barrage dâune intelligentsia conformiste soumise Ă la loi du politiquement correct. Si le livre de S. Gouguenheim pĂšche indĂ©niablement par excĂšs de raccourcis et, quoiquâil sâen dĂ©fende vigoureusement, de provocation9, il est regrettable quâil nâait pas encore permis dâengager un dĂ©bat constructif propre Ă clarifier pour le grand public les acquis de la recherche sur le sujet. AssurĂ©ment, un tel bilan critique permettrait de mieux comprendre comment, en partant de constatations et dâanalyses souvent assez proches, chacun des protagonistes en arrive Ă des conclusions radicalement opposĂ©es. Gageons que, conformĂ©ment Ă la proposition de lâĂ©ditrice du livre10, ce sera chose faite dans les mois Ă venir. La polĂ©mique nâaurait alors pas Ă©tĂ© totalement inutile.

