Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 9, numéro 5
Florian Louis

L'affaire Aristote: retour sur un emballement historiographico-médiatique

Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont-Saint-Michel. Les racines grecques de l’Europe chrĂ©tienne, Paris, Seuil, coll. "L’Univers Historique", 2008

1La publication d’Aristote au Mont Saint-Michel, essai de Sylvain Gouguenheim (professeur d’histoire mĂ©diĂ©vale Ă  l’Ecole Normale SupĂ©rieure de Lettres et Sciences Humaines de Lyon) sous-titré « les racines grecques de l’Europe chrĂ©tienne » a donnĂ© lieu Ă  une polĂ©mique dont l’ampleur et le retentissement mĂ©diatique sont assez rares dans le champ de l’histoire mĂ©diĂ©vale pour mĂ©riter qu’on s’y attarde1. Comment expliquer qu’un ouvrage historique, passĂ© relativement inaperçu Ă  sa sortie, ait pu en quelques semaines susciter un tel tollĂ© et de telles empoignades par organes de presse interposĂ©s ?

2Un mois aprĂšs la parution de l’ouvrage, alors que la polĂ©mique semble commencer Ă  s’estomper sans qu’un terrain d’entente ait pu ĂȘtre trouvĂ© entre les diffĂ©rents protagonistes de ce qui par bien des aspects a pris la forme d’un « dialogue de sourds », nous nous proposons de revenir sur les tenants et les aboutissants de cet Ă©pisode historiographico-mĂ©diatique d’un genre nouveau, qui ouvre d’intĂ©ressantes pistes de rĂ©flexion sur l’impact des mĂ©dias, et notamment de l’internet, sur le travail des chercheurs en sciences humaines et sociales ainsi que sur les usages publics qui en sont faits, particuliĂšrement concernant des questions socialement vives comme celle des relations entre islam, christianisme et modernitĂ©.

3 De prime abord, la thĂšse dĂ©fendue par Sylvain Gouguenheim, clairement explicitĂ©e dans son avant-propos, ne semble pas devoir rĂ©volutionner l’historiographie mĂ©diĂ©vale et encore moins ĂȘtre sujette Ă  controverse : l’auteur annonce en effet que son propos vise Ă  en finir avec les clichĂ©s qui font du Haut Moyen Age occidental une Ă©poque obscurantiste, sombre parenthĂšse dans l’histoire de l’Europe, un « ùge sombre ». Ne s’agirait-il donc que de refaire le travail opĂ©rĂ© jadis, entre tant d’autres, par RĂ©gine Pernoud ou encore Jacques Le Goff 2? Nullement, car l’originalitĂ© du propos de S. Gouguenheim tient Ă  ce que son entreprise de rĂ©habilitation de l’Occident mĂ©diĂ©val ne passe pas comme chez ses prĂ©dĂ©cesseurs par une dĂ©construction du concept de « Renaissance » et de ses prĂ©supposĂ©s dĂ©valorisants Ă  l’égard du Moyen Age, ni par un dĂ©montage des clichĂ©s romantiques qui entourent encore trop souvent la vision que le grand public se fait de la pĂ©riode, mais par une critique du monde musulman mĂ©diĂ©val dont la richesse et plus encore le rayonnement seraient selon lui surestimĂ©s par une historiographie complaisante fantasmant sur un supposĂ© « Islam des LumiĂšres », maillon incontournable entre culture classique grĂ©co-romaine et raison moderne occidentale.

4 Le premier chapitre de l’ouvrage entend dĂ©montrer l’existence dans l’Occident mĂ©diĂ©val d’une « filiĂšre grecque » endogĂšne et par lĂ  mĂȘme rĂ©futer l’idĂ©e d’un « intermĂ©diaire arabe » entre la culture antique et l’Occident moderne. Pour ce faire, S. Gouguenheim commence, en s’appuyant sur les travaux d’HervĂ© Inglebert, par relativiser la coupure avec le monde antique qu’auraient constituĂ© les « invasions barbares ». Puis il insiste sur la permanence des liens entre l’Occident et le monde grec au Haut Moyen Age, notamment par le biais des flux de rĂ©fugiĂ©s byzantins fuyant les persĂ©cutions religieuses des empereurs ou, par la suite, l’avancĂ©e des troupes musulmanes (ce qui lui fait dire que « paradoxalement, l’Islam a d’abord transmis la culture grecque Ă  l’Occident en provoquant l’exil de ceux qui refusaient sa domination » ; p. 34). Enfin, il souligne qu’au sein-mĂȘme de l’Europe latine, subsistaient des foyers de peuplement et donc –selon lui- de culture grecs, notamment en Italie et plus particuliĂšrement Ă  Rome oĂč l’on trouve trace de plusieurs papes d’origine grecque, et dans une moindre mesure dans le monde ottonien : « ces divers noyaux de peuplement hellĂ©nophone attestent la permanence d’une prĂ©sence grecque en Occident, alimentĂ©e au cours du temps par des flux de nouveaux arrivants » (p. 33). Mais pour que cette « diaspora chrĂ©tienne orientale » (p. 34) puisse fertiliser l’Occident mĂ©diĂ©val, encore fallait-il que celui-ci fut disposĂ© Ă  recevoir son enseignement, et c’est prĂ©cisĂ©ment ce que S. Gouguenheim s’attache ensuite Ă  dĂ©montrer en Ă©tablissant l’existence d’une « irrĂ©sistible attirance pour les auteurs grecs » (p. 36) des lettrĂ©s carolingiens ainsi que la « solide connaissance du grec » (p. 38) d’un certain nombre d’acteurs de la renaissance ottonienne, autant de facteurs rendant possible le « grand mouvement de traduction » (p. 49) directement du grec au latin –et donc sans passer par l’intermĂ©diaire du monde musulman et de la langue arabe- opĂ©rĂ© en Occident. Au premier rang de ces traducteurs, S. Gouguenheim place Jacques de Venise et « les moines pionniers du Mont-Saint-Michel » -dont on ne sait si Jacques de Venise fit partie- auxquels il consacre son troisiĂšme chapitre. En effet, le scriptorium de l’abbaye du Mont-Saint-Michel fut au XIIe siĂšcle le lieu d’une vaste entreprise de traduction et de commentaire de l’Ɠuvre d’Aristote du grec au latin qui, Ă  en croire S. Gouguenheim, connut dĂšs ses dĂ©buts une importante diffusion, ce qui lui permet d’affirmer que « la place du Mont-Saint-Michel apparaĂźt essentielle dans le processus de diffusion de la pensĂ©e d’Aristote » dans l’Occident mĂ©diĂ©val (p. 120).

5 La dĂ©monstration de S. Gouguenheim aurait pu s’en tenir lĂ , et n’aurait sans doute guĂšre fait de remous. Mais l’auteur va beaucoup plus loin : non content d’avoir mis en lumiĂšre les ferments d’hellĂ©nitĂ© endogĂšnes Ă  l’Occident mĂ©diĂ©val, il entreprend en contrepoint de montrer que le monde musulman en fut lui dĂ©pourvu, ou plus prĂ©cisĂ©ment qu’il ne put, ne sut ou ne voulut les faire fructifier. Une telle affirmation a de quoi surprendre tant elle va Ă  l’encontre de toute l’historiographie contemporaine qui insiste au contraire sur l’assimilation et la fructification du savoir grec opĂ©rĂ©es en terre d’Islam. Pour la dĂ©montrer, S. Gouguenheim procĂšde Ă  une distinction a priori de bon sens entre arabitĂ© et islamitĂ© et rappelle qu’au Moyen Age plus encore que de nos jours, ĂȘtre arabe ne signifie nullement ĂȘtre musulman. Or si des Arabes furent bien impliquĂ©s dans la traduction des auteurs grecs au Moyen Age, ceux-ci furent quasiment toujours des chrĂ©tiens arabisĂ©s -nestoriens, syriaques, jacobites- et jamais des Arabes musulmans. L’attrait oriental pour la culture grecque ne serait donc pas le fait de la religion musulmane mais des seuls chrĂ©tiens orientaux qui, au demeurant, « usaient communĂ©ment de deux langues, le grec, langue de culture et de l’administration impĂ©riale byzantine, et le syriaque » alors que « jamais les Arabes musulmans n’apprirent le grec » (p. 85). Les traductions arabes d’auteurs grecs se firent par l’intermĂ©diaire du syriaque si bien que selon l’auteur, « l’Orient musulman doit presque tout Ă  l’Orient chrĂ©tien » (p. 101). Pour preuve, les plus grands savants musulmans, Al-Farabi, Avicenne ou AverroĂšs ne connaissaient pas le grec – mais il est vrai qu’il en allait de mĂȘme de bien des penseurs de la scolastique occidentale, ce que S. Gouguenheim oublie opportunĂ©ment de rappeler.

6 Pour parachever sa dĂ©monstration et ĂŽter au monde musulman tout rĂŽle dans la transmission Ă  l’Occident de l’hĂ©ritage culturel hellĂ©nique, S. Gouguenheim en vient finalement Ă  disqualifier l’intermĂ©diaire musulman en lui dĂ©niant la capacitĂ© mĂȘme d’avoir jouĂ© ce rĂŽle. A l’en croire en effet, et c’est bien lĂ  le cƓur de ce qui a fait polĂ©mique, la religion musulmane serait, au contraire du christianisme, ontologiquement incompatible avec les valeurs de la culture grecque -c’est l’objet du quatriĂšme chapitre. Cette thĂšse radicale, l’auteur la dĂ©duit d’abord du point prĂ©cĂ©dant : « demeurant Ă©trangĂšres Ă  la langue, les Ă©lites musulmanes n’avaient qu’un accĂšs indirect Ă  la pensĂ©e et Ă  la science grecques » (p. 128). Mais l’argument est aussi et surtout valable en sens inverse : si les Ă©lites musulmanes ne parlaient pas le grec, c’est parce qu’elles n’en Ă©prouvaient ni l’envie ni le besoin : « l’indiffĂ©rence l’emporta souvent mais il y eut aussi de nombreux rejets radicaux » (p. 127). Pour expliquer cette supposĂ©e indiffĂ©rence du monde musulman Ă  l’égard de la culture grecque, S. Gouguenheim en vient finalement Ă  avancer la thĂšse d’une incompatibilitĂ© linguistique entre les deux civilisations, l’arabe -langue sĂ©mitique- Ă©tant qualifiĂ© de « langue de religion » propice Ă  la poĂ©sie alors que le grec -langue indo-europĂ©enne- serait lui plus propice Ă  la philosophie : « en somme, les diffĂ©rences entre les deux systĂšmes linguistiques sont telles qu'elles dĂ©fient presque toute traduction, tant le signifiĂ© risque de changer de sens en passant d'une langue Ă  l'autre » (p. 137). Il y a donc Ă  proprement parler, Ă  en croire l’auteur, une incompatibilitĂ© linguistique entre les deux civilisations, Ă  laquelle viendrait s’ajouter le poids des dogmes religieux : c’est le thĂšme du « crible », du « filtre » ou encore du « tamis » musulman auquel aurait Ă©tĂ© soumis l’hĂ©ritage grec en terre d’Islam. « L’hĂ©ritage grec fut donc soigneusement triĂ© et la part acceptĂ©e inflĂ©chie dans une direction religieuse, rĂ©orientĂ©e en fonction des exigences du Coran. Les deux civilisations, celle de la GrĂšce antique et celle de l’Islam classique ne se sont pas mĂ©langĂ©es » (p. 164) pour la simple raison que, selon l’auteur, elles ne le pouvaient pas. Et d’en conclure, dans l’ultime chapitre que « la MĂ©diterranĂ©e mĂ©diĂ©vale ne fut pas l’espace d’une civilisation mais un espace partagĂ© entre plusieurs civilisations » (p. 171), une frontiĂšre plutĂŽt qu’un creuset. L’Europe ne saurait donc se dĂ©finir par sa mĂ©diterranĂ©itĂ© mais bien par sa christianitĂ© teintĂ©e d’hellĂ©nisme.

7 Au final, ce n’est pas tant la thĂšse dĂ©fendue par l’ouvrage que les procĂ©dĂ©s utilisĂ©s pour la justifier qui sont nouveaux et prĂȘtent Ă  controverse. Affirmer la persistance d’un substrat hellĂ©nique endogĂšne dans l’Occident mĂ©diĂ©val n’a en effet rien de bien rĂ©volutionnaire, quoiqu’en dise S. Gouguenheim. En revanche, appuyer cette thĂšse sur une rĂ©vision radicale de la perception de la civilisation islamique mĂ©diĂ©vale en affirmant que la translatio studiorum thĂ©orisĂ©e par les mĂ©diĂ©vistes Ă©tait a priori impossible du fait d’une prĂ©tendue incompatibilitĂ© entre hellĂ©nitĂ© et islamitĂ© est beaucoup plus aventureux et ne pouvait manquer, quoique l’auteur s’en dĂ©fende, d’entrer en rĂ©sonnance avec les dĂ©bats politiques les plus contemporains. C’est prĂ©cisĂ©ment ce qui va vite nourrir les soupçons : Ă©tait-il besoin pour Ă©tablir les filiations culturelles endogĂšnes Ă  l’Europe d’en passer par une essentialisation outranciĂšre du monde islamique ? Ce procĂ©dĂ© et les longs dĂ©veloppements du cinquiĂšme chapitre visant Ă  lĂ©gitimer le recours aux concepts de « racines » et d’ « identité » culturelles ne viseraient-ils pas plutĂŽt des objectifs politiques trĂšs contemporains et bien moins avouables ?

8 Roger Pol-Droit est le premier Ă  faire Ă©cho de la nouvelle parution, dans les colonnes du Monde des Livres en date du 4 avril. Il y donne une recension Ă©logieuse de l’ouvrage qu’il qualifie de « fort courageux » car n’hĂ©sitant pas, sur un sujet pour lequel « les enjeux idĂ©ologiques et politiques pĂšsent lourd », Ă  aller Ă  l’encontre des « prĂ©jugĂ©s de l’heure ». Tout en faisant siennes ses conclusions, il prĂ©dit que le livre «va susciter dĂ©bats et polĂ©miques ». StĂ©phane Boiron lui emboĂźte le pas dans Le Figaro du 17 avril qui va jusqu’à fĂ©liciter l’auteur « de n'avoir pas craint de rappeler qu'il y eut bien un creuset chrĂ©tien mĂ©diĂ©val, fruit des hĂ©ritages d'AthĂšnes et de JĂ©rusalem ». Allant encore plus loin, il fait du livre de S. Gouguenheim une illustration de la justesse du diagnostic portĂ© par BenoĂźt XVI quant au rapport entre Islam et raison dans la confĂ©rence controversĂ©e prononcĂ©e Ă  Ratisbonne le 12 septembre 2006. Plus que la dĂ©monstration de l’auteur, ce sont donc ses conclusions perçues comme politiquement incorrectes et particuliĂšrement salutaires qui sĂ©duisent les deux journalistes. On voit lĂ  comment d’emblĂ©e, l’ouvrage est tirĂ© hors du champ des Ă©tudes mĂ©diĂ©vales pour servir Ă  des dĂ©bats d’une toute autre nature : il est vrai cependant que bien qu’il s’en dĂ©fende, il prĂȘtait le flanc Ă  de telles rĂ©cupĂ©rations. C’est ce qui va lui valoir un accueil trĂšs critique de la part de d’un monde universitaire jusqu’alors silencieux.

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10 La rĂ©action des historiens est en effet d’un tout autre registre que celle des journalistes. Elle prend d’abord la forme d’une tribune de Gabriel Martinez-Gros et Julien Loiseau dans Le Monde des Livres du 24 avril. DĂ©nonçant une « dĂ©monstration suspecte », ils en soulignent les principales faiblesses : essentialisation du monde musulman -rĂ©duit Ă  un bloc monolithique et linguistiquement dĂ©terminĂ©, confusion entre le domaine du religieux et le domaine du civilisationnel -les savants syriaques sont certes chrĂ©tiens, mais leurs commanditaires et leur environnement sont principalement musulmans, assimilation un peu rapide de tout Grec prĂ©sent en Occident Ă  un passeur culturel. Mais le cƓur de leur critique porte non pas sur l’ouvrage mais sur les arriĂšre-pensĂ©es politiques et polĂ©miques prĂ©sumĂ©es de son auteur : les deux mĂ©diĂ©vistes s’étonnent en effet de certaines rĂ©fĂ©rences bibliographiques ouvertement islamophobes (RenĂ© Marchand, auteur en 2002 d’une France en danger d’Islam) et plus encore de la divulgation, bien avant la parution de l’ouvrage, de certains de ses chapitres sur le site internet extrĂ©miste Occidentalis qui se prĂ©vaut de mener une action d’ « islamovigilance » afin que « la France ne devienne jamais une terre d’Islam ». Et d’en conclure que « les frĂ©quentations intellectuelles de Sylvain Gouguenheim sont pour le moins douteuses ». Alain de Libera, Ă©minent spĂ©cialiste de la philosophie mĂ©diĂ©vale dont les thĂšses sont directement et Ă  plusieurs reprises ouvertement critiquĂ©es dans l’ouvrage de S. Gouguenheim rĂ©agit Ă©galement dans un texte mordant (Landernau en terre d’Islam) adressĂ© au Monde mais finalement publiĂ© par TĂ©lĂ©rama. Y sont critiquĂ©s la propension de S. Gouguenheim Ă  caricaturer en une vulgate aisĂ©ment dĂ©montable la position ĂŽ combien plus complexe de ceux de ses collĂšgues qu’il prĂ©tend rĂ©futer, les nombreuses approximations dont il fait preuve (notamment « la rĂ©duction des christianismes d’Orient et d’Occident Ă  une Europe chrĂ©tienne Ă©tendue d’Ouest en Est »)  et enfin le sous-bassement idĂ©ologique supposĂ© de son travail (la « double amnĂ©sie nourrissant le discours xĂ©nophobe »). Le 30 avril, LibĂ©ration publie Ă  son tour une pĂ©tition signĂ©e par plus de 50 mĂ©diĂ©vistes dĂ©nonçant une «relecture fallacieuse des liens entre l'Occident chrĂ©tien et le monde islamique» et pointant lĂ  encore certaines des faiblesses de l’argumentation de S. Gouguenheim, au premier rang desquelles un dĂ©coupage chronologique sur mesure (VIIe-XIIe siĂšcle) qui permet de passer par pertes et profits tout ce qui dans l’Europe des XIIIe et XIVe siĂšcles contredit sa thĂšse. Face Ă  ce flot de critiques, S. Gouguenheim n’a Ă  ce jour rĂ©agi publiquement que deux fois. D’abord, au tout dĂ©but de l’affaire, dans les colonnes du Monde des Livres du 10 avril. Il y expliquait ĂȘtre « bouleversĂ© par la virulence et la nature » des attaques dont son livre est l’objet affirmant qu’ « on [lui] prĂȘte des intentions qu[‘il n’a] pas ». Quant Ă  la divulgation en primeur d’extraits de son livre sur internet, il affirmait ne pas en connaĂźtre l’origine. Le 20 mai, il s’exprimait de nouveau sur le site Riposte LaĂŻque. Il y affirme notamment que « la pĂ©tition n’est pas un mode normal de discussion scientifique » et tend Ă  minimiser la portĂ©e de ses propos en se retranchant derriĂšres les nombreux auteurs reconnus qu’il cite, sans rĂ©pondre cependant aux critiques que ces derniers ont pu Ă©mettre quant Ă  l’utilisation faite de leur travaux3. Il va mĂȘme plus loin en appelant Fernand Braudel et sa Grammaire des civilisations Ă  son secours : selon lui, ses dĂ©tracteurs seraient ethnocentristes en ce qu’ils voient une dĂ©prĂ©ciation de l’Islam lĂ  oĂč lui ne prĂ©tend dĂ©montrer qu’une diffĂ©rence. A l’en croire, les imperfections de son ouvrage seraient d’abord le fait de son ambition vulgarisatrice : « La vulgarisation est une entreprise difficile, qui expose Ă  commettre des erreurs, et que l’on critique parfois un peu vivement. Pourtant elle me semble indispensable ». Il affirme enfin ĂȘtre tout disposĂ© Ă  dĂ©battre scientifiquement de ses thĂšses et se dit « prĂȘt Ă  reconnaĂźtre des erreurs ».

11 C’est donc par le biais de la grande presse que la thĂšse devient une affaire et que les esprits s’échauffent. Il est Ă  ce propos intĂ©ressant de noter que la polĂ©mique ne naĂźt pas de la publication du livre mais de celle de recensions Ă©logieuses et donc lĂ©gitimantes dans la presse quotidienne nationale : les deux premiĂšres rĂ©actions publiques d’historiens (celle de Gabriel Martinez-Gros et Julien Loiseau, puis celle d’Alain de Libera) se font d’ailleurs d’abord explicitement contre la recension de Roger Pol-Droit et, dans le cas de la seconde, implicitement contre celle de StĂ©phane Boiron (allusion aux « caves du Vatican »). La polĂ©mique illustre surtout la place croissante prise par l’internet dans la recherche historique et plus encore dans l’usage public de ses conclusions : que l’auteur l’ait ou non souhaitĂ©, le fait est que ses pages se sont trouvĂ©es publiĂ©es sur un site extrĂ©miste, et que la blogosphĂšre rĂ©actionnaire s’est empressĂ©e de voler Ă  son secours dĂšs lors que s’est dĂ©versĂ© sur lui le flot critique de ses collĂšgues mĂ©diĂ©vistes4. Plus encore, il est Ă  noter qu’une bonne partie de l’accusation –notamment la pĂ©tition des membres de l’ENS LSH- Ă  son encontre repose sur plusieurs commentaires politiquement engagĂ©s postĂ©s sous son nom sur divers sites internet au cours des cinq derniĂšres annĂ©es, ce qui ne va pas sans poser la question de la frontiĂšre entre l’expression publique et l’expression privĂ©e du chercheur : peut-on confĂ©rer un mĂȘme statut Ă  un commentaire postĂ© sur un blog ou un site de vente de livre qu’à un ouvrage publiĂ© par une grande maison d’édition parisienne ? Evidemment non. Doit-on pour autant en faire abstraction ? C’est de fait tout aussi Ă©videmment impossible. On mesure par lĂ  en quoi l’affaire soulĂšve des questions bien plus larges quant Ă  la place de l’internet dans la pratique des chercheurs et dans l’utilisation plus ou moins judicieuse faite de leurs travaux par des groupes de pression et d’opinion particuliĂšrement actifs sur la toile. Alors mĂȘme que se multiplient les espaces virtuels de construction et de discussion du savoir scientifique (sites de critique, listes de diffusion, forums, wiki) offrant de nouvelles opportunitĂ©s aux chercheurs dans l’élaboration de leurs travaux5, apparaissent les risques que ces pratiques nouvelles engendrent, Ă  commencer par celui de la prĂ©cipitation6, aggravĂ© par la non maĂźtrise des donnĂ©es une fois celles-ci divulguĂ©es : alors que l’internet est surtout utilisĂ© par les chercheurs comme un lieu d’échange et de construction de savoir, donc comme une Ă©tape par nature provisoire, le fait est que des traces en demeurent qui peuvent tel un boomerang revenir parasiter le rĂ©sultat final au grĂ© des usages qui en sont faits par des personnes plus ou moins bien intentionnĂ©es.

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13Au jour d’aujourd’hui, on ne peut qu’ĂȘtre frustrĂ© de la tournure prise par le dĂ©bat : du cĂŽtĂ© des opposants Ă  S. Gouguenheim, on a certes fait l’effort d’une analyse serrĂ©e permettant de relever un certain nombre d’erreurs et de raccourcis dans sa dĂ©monstration7, mais on n’a guĂšre pris le soin de discuter de l’ensemble des thĂšses (il est vrai pas toutes trĂšs nouvelles) qu’il avance ou reprend, qu’on a prĂ©fĂ©rĂ© disqualifier en bloc par le pointage de la faiblesse de certaines d’entre elles, des approximations sur lesquelles elles reposent trop souvent, et la dĂ©nonciation des convictions politiques supposĂ©es de l’auteur. Par un Ă©trange raccourci synecdotique, on a ainsi estimĂ© que relever des erreurs et des biais bien rĂ©els suffisait Ă  disqualifier l’ensemble d’une dĂ©monstration. C’est sans doute vrai dans le cas prĂ©sent, mais il eut sans doute Ă©tĂ© plus utile au dĂ©bat et Ă  son intelligibilitĂ© publique d’élaborer une contre-dĂ©monstration argumentĂ©e8. A l’inverse, ces critiques qui pour porter essentiellement sur le dĂ©tail plus que sur le fond, et sur la reformulation mĂ©diatique sĂ©lective de ses thĂšses plus que sur l’ensemble du livre lui-mĂȘme, n’en sont pas moins souvent judicieuses, ont le plus souvent Ă©tĂ© balayĂ©es d’un revers de main par ceux qui, notamment sur internet, sont partis en croisade pour sauver le soldat Gouguenheim. Ces derniers n’ont rien voulu y voir d’autres qu’un tir de barrage d’une intelligentsia conformiste soumise Ă  la loi du politiquement correct. Si le livre de S. Gouguenheim pĂšche indĂ©niablement par excĂšs de raccourcis et, quoiqu’il s’en dĂ©fende vigoureusement, de provocation9, il est regrettable qu’il n’ait pas encore permis d’engager un dĂ©bat constructif propre Ă  clarifier pour le grand public les acquis de la recherche sur le sujet. AssurĂ©ment, un tel bilan critique permettrait de mieux comprendre comment, en partant de constatations et d’analyses souvent assez proches, chacun des protagonistes en arrive Ă  des conclusions radicalement opposĂ©es. Gageons que, conformĂ©ment Ă  la proposition de l’éditrice du livre10, ce sera chose faite dans les mois Ă  venir. La polĂ©mique n’aurait alors pas Ă©tĂ© totalement inutile.