Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 9, numéro 6
Céline Pardo

Une Ɠuvre estrangeante

HervĂ© Bismuth, Le Fou d’Elsa : mĂ©tissages linguistiques et discursifs, Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, coll. Écritures, 2007

1Le Fou d’Elsa, publiĂ© en 1963, fait partie de ces textes qui signent, de façon dĂ©routante, l’extension et le renouveau des formes poĂ©tiques au XXe siĂšcle. C’est bien l’Ɠuvre d’un « fou », Ɠuvre folle, Ɠuvre monstrueuse1, pareille Ă  la chimĂšre prohibĂ©e d’Horace dans l’ÉpĂźtre aux Pisons2, immense assemblage de vers et de prose, de rĂ©cits et de chants, « poĂšme » polyphonique et polyglotte, mĂȘlant le monde chrĂ©tien Ă  celui de l’Islam, le passĂ© au prĂ©sent et Ă  l’avenir. Et ce n’est pas le moindre mĂ©rite du livre d’HervĂ© Bismuth que de partir Ă  l’assaut de ce monstre littĂ©raire, imposant tant par sa longueur que par son riche mĂ©tissage.

2Par ce deuxiĂšme ouvrage tirĂ© de sa thĂšse de doctorat, HervĂ© Bismuth affirme avec force le caractĂšre opĂ©ratoire d’une approche linguistique pour comprendre un tel poĂšme. En Ă©tudiant la langue d’Aragon et l’intertextualitĂ© du Fou d’Elsa dans ses pratiques de tissages linguistiques et discursifs, le critique se saisit d’une clef tendue par le poĂšte Ă  son lecteur dans les premiers (« Tout a commencĂ© par une faute de français ») et derniers mots du livre (« Excusez les fautes de l’auteur »). Muni de cette clef linguistique, HervĂ© Bismuth nous fait entrer dans la fabrique du poĂšme, analysant chaque membre du monstre, chaque « greffe », chaque « transfusion » (p. 11), et tentant de penser l’ensemble Ă  la fois dans sa disparitĂ© et son unitĂ©, son hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© et son homogĂ©nĂ©isation dans la parole de « l’auteur ».

3DĂšs l’introduction, HervĂ© Bismuth propose une stimulante comparaison entre l’écriture d’Aragon et celle des poĂštes de la Renaissance, Ă©criture savante et humaniste reposant sur la mĂ©thode de l’« innutrition ». Dans ce poĂšme en effet, langues et paroles Ă©trangĂšres3 entrent dans le jeu d’un Ă©change fĂ©cond : assimilĂ©es, digĂ©rĂ©es par le poĂšte, elles altĂšrent sa propre parole et sa propre langue ; tissĂ©es Ă  celles du poĂšte, paroles et langues Ă©trangĂšres se trouvent elles-mĂȘmes transformĂ©es. Elles sont donc Ă  la fois estrangeantes et estrangĂ©es, pour reprendre, avec HervĂ© Bismuth, le langage des poĂštes de la PlĂ©iade : « mĂ©tissages linguistiques et discursifs » que le livre va analyser.

4En outre, le critique situe d’emblĂ©e ces pratiques littĂ©raires sur un plan symbolique et politique : dans Le Fou d’Elsa, la mixitĂ© langagiĂšre n’est pas un simple tour de force de la part d’un Ă©crivain Ă©rudit et virtuose, mais bien une façon nouvelle et dĂ©tournĂ©e de parler de l’actualitĂ© – la guerre d’AlgĂ©rie – et de prendre parti. Comme le dit HervĂ© Bismuth, « l’intertextualitĂ© dans laquelle baigne Le Fou d’Elsa dĂ©passe largement le champ de la littĂ©rature » (p. 10). Ce n’est donc pas seulement la langue d’Aragon qui est estrangĂ©e, nourrie des mots, paroles et cultures des Autres, mais encore la rĂ©alitĂ© qu’il aborde par le dĂ©tour de la fiction et de la mise en scĂšne4 ; et ce n’est pas uniquement le lecteur qui se voit estrangĂ© par le point de vue historique original adoptĂ© par le poĂšme – celui des vaincus de l’histoire – mais Ă©galement l’auteur, qui renouvelle sa stratĂ©gie de poĂšte de circonstance et de poĂšte rĂ©aliste au contact de pratiques littĂ©raires Ă©trangĂšres5.

5Dans la premiĂšre partie de son ouvrage, intitulĂ©e « Traduire », HervĂ© Bismuth s’intĂ©resse au complexe et subtil travail de traduction rĂ©alisĂ© dans Le Fou d’Elsa. Dans la seconde partie, le critique analyse le poĂšme d’un point de vue Ă©nonciatif, en Ă©tudiant les modalitĂ©s d’insertion des paroles des personnages dans le texte. Enfin, la troisiĂšme partie se consacre plus spĂ©cifiquement, en rassemblant diverses remarques dissĂ©minĂ©es dans les parties prĂ©cĂ©dentes, aux pratiques citatives, appelĂ©es aussi procĂ©dĂ©s de convocation textuelle.

6HervĂ© Bismuth considĂšre la traduction comme un discours second, participant de l’« hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© montrĂ©e6 » du texte. Il envisage ainsi les pratiques traduisantes dans un sens large, ce dont il se justifie dans une note. L’objet de cette premiĂšre partie, c’est le travail menĂ© par Aragon sur les langues Ă©trangĂšres, abordĂ© sous trois aspects : d’abord, celui de la typographie, de l’orthographe et de la translittĂ©ration (« Graphier ») ; ensuite, celui de la transcription des noms propres (« Nommer ») ; enfin celui de la traduction proprement dite (« Transformer »).

7L’étude de la graphie des langues Ă©trangĂšres (italique, orthographe, translittĂ©ration) est impressionnante par son caractĂšre systĂ©matique et par sa prĂ©cision. HervĂ© Bismuth procĂšde Ă  une vĂ©ritable enquĂȘte, recherchant par exemple les sources d’Aragon pour le choix de telle ou telle graphie, non par simple souci d’érudition, mais pour mieux saisir la portĂ©e des Ă©trangetĂ©s observĂ©es dans la transcription des langues Ă©trangĂšres. Le critique part en effet du principe, dont il nous convainc par la minutie de son enquĂȘte et de son raisonnement, que la graphie relĂšve d’un choix dĂ©libĂ©rĂ© et d’une « stratĂ©gie » (p. 59) significative des enjeux de l’Ɠuvre et non d’un « arbitraire7 », comme voudrait le faire croire Aragon lui-mĂȘme, ni mĂȘme d’une nĂ©gligence de l’éditeur. Les Ă©trangetĂ©s graphiques relevĂ©es sont de trois ordres : Ă©trangetĂ©s par rapport aux normes de transcription en vigueur et connues d’Aragon, poĂšte lexicographe s’appuyant sur les travaux d’orientalistes de l’époque, tels BlachĂšre ou Massignon ; Ă©trangetĂ©s par rapport Ă  sa propre recherche de rĂ©alisme, puisque des « incohĂ©rences » (p. 59) apparaissent dans le systĂšme orthographique d’une mĂȘme langue et contreviennent par lĂ  mĂȘme aux exigences du rĂ©alisme linguistique ; Ă©trangetĂ©s enfin par rapport aux usages graphiques d’Aragon dans d’autres Ɠuvres. Par exemple, l’ancien français, dans Le Fou d’Elsa, est conservĂ© dans sa graphie originelle, alors mĂȘme qu’Aragon, d’ordinaire, soit le traduit en français moderne, soit procĂšde Ă  un « toilettage » pour l’adapter au lecteur de son temps. De cette façon, dans ce poĂšme Ă©crit du point de vue de l’Autre, l’ancien français apparaĂźt davantage comme une langue Ă©trangĂšre, y compris pour les lecteurs rĂ©els du poĂšme, que l’arabe, translittĂ©rĂ© de façon Ă  attĂ©nuer son Ă©trangetĂ© aux yeux du lecteur français et Ă  le rendre plus facilement prononçable.

8Cette façon d’estranger le lecteur, tout en lui laissant un minimum de repĂšres, s’observe aussi au niveau onomastique ainsi que dans ce qu’HervĂ© Bismuth nomme l’ « opĂ©ration traduisante » : dans Le Fou d’Elsa, les noms propres eux-mĂȘmes sont traduisibles, et le fait de nommer la ville de Grenade de multiples façons, selon la langue ou le moment de son histoire, participe Ă  la fois du rĂ©alisme linguistique et du brouillage des rĂ©fĂ©rences. Comme le dit trĂšs bien le critique, « la bigarrure lexicale du poĂšme a pour but   de dĂ©stabiliser, en l’ « estrangeant », le confort du lecteur » (p. 42), confort idĂ©ologique dĂ©stabilisĂ© par un dĂ©centrement avant tout linguistique. Ainsi AverroĂšs s’appelle Ibn-Rochd, MaĂŻmonide BenMaĂŻmon.

9La deuxiĂšme partie, « Composer », Ă©tudie les « mĂ©tissages » non plus seulement langagiers, mais discursifs, autrement dit les modalitĂ©s de citation et d’insertion dans le discours premier de la « parole de l’Autre » (p. 63). Au seuil de cette partie, HervĂ© Bismuth Ă©tablit une distinction entre deux pratiques intertextuelles correspondant Ă  deux types de paroles Ă©trangĂšres : l’intertextualitĂ© interne, renvoyant aux paroles des personnages et correspondant Ă  une « pratique de composition », et l’intertextualitĂ© externe, paroles extĂ©rieures au monde de la fiction et convoquĂ©es dans cette derniĂšre. Le second type d’intertextualitĂ© est Ă©tudiĂ© dans la derniĂšre partie de l’ouvrage, « Convoquer ».

10Cette seconde partie aborde donc un aspect dĂ©cisif du poĂšme d’Aragon : l’entremĂȘlement des voix des personnages Ă  celle du scripteur. HervĂ© Bismuth commence par Ă©tudier deux personnages au statut unique dans le poĂšme, « étranges Ă©trangers » par excellence (si l’on me permet cet emprunt Ă  PrĂ©vert), Jean de la Croix et Jean Molinet. Ces deux « hommes-textes », selon la formule du critique, obligent Ă  rĂ©pertorier une nouvelle catĂ©gorie de pratique citative, « mixte », Ă  mi-chemin entre la réécriture et la citation proprement dite, car les paroles de ces personnages historiques introduits dans la fiction poĂ©tique sont en fait tirĂ©es de leurs propres Ă©crits. HervĂ© Bismuth analyse la façon dont l’auteur intervient sur ces paroles, les investit par toutes sortes d’altĂ©rations, copiste faisant en rĂ©alitĂ© Ɠuvre nouvelle.

11À travers ces Ă©crits devenus paroles, ces Ă©crivains rĂ©els mĂȘlĂ©s aux personnages imaginaires, c’est toute l’ambivalence du statut des paroles dans le poĂšme qui se manifeste, car le poĂšte scripteur s’efface en fait devant de nombreux Ă©nonciateurs : le MedjnoĂ»n, les poĂštes de la « bourse aux rimes », ZaĂŻd, Boabdil, pour n’en citer que quelques-uns. Or, la question est de savoir si l’auteur se cache ou non derriĂšre ses personnages comme autant de masques. Certes, la mĂ©taphore théùtrale est prĂ©sente dĂšs l’ouverture du poĂšme, le poĂšte scripteur Ă©voquant mĂȘme un « théùtre intĂ©rieur8 », mais tout Ă©nonciateur ne doit sans doute pas pour autant ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une image, mĂȘme dĂ©formĂ©e, du poĂšte. HervĂ© Bismuth Ă©tudie ici le dispositif théùtral, si frappant dans Le Fou d’Elsa, comme il l’était dĂ©jĂ  dans Les PoĂštes, poĂšme de 1960. Il analyse en particulier le chapitre intitulĂ© « La bourse aux rimes » qui, selon lui, sert de matrice Ă  tous les autres « tableaux vivants » (p.73) du livre. Dans ce passage, la parole du narrateur se replie dans des didascalies, Ă©crites en italiques, et laisse paraĂźtre sur le devant de la scĂšne imaginaire les personnages fictifs, en l’occurrence des poĂštes. HervĂ© Bismuth rapproche judicieusement cette scĂšne de « La nuit des jeunes gens » dans Les PoĂštes pour montrer comment chaque personnage peut apparaĂźtre comme l’un des « reflets » (p. 74) d’un auteur aux multiples masques. Si cette interprĂ©tation des « images du poĂšte » produites sur les « trĂ©teaux de son « théùtre intĂ©rieur » » (p. 74) est sans doute contestable — on peut en effet choisir de lire dans ces figures non des porte-paroles d’Aragon mais des reprĂ©sentations de postures et discours possibles sur la poĂ©sie en cours Ă  son Ă©poque — le mĂ©rite d’HervĂ© Bismuth est toutefois de faire apparaĂźtre nettement la façon dont Aragon unifie les paroles de tous ces personnages : l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des discours se trouve homogĂ©nĂ©isĂ©e par la prosodie, par laquelle l’auteur, devenu ici metteur en scĂšne, affirme sa prĂ©sence et sa puissance. HervĂ© Bismuth en arrive ainsi Ă  qualifier de façon trĂšs juste Le Fou d’Elsa de « polyphonie pour une voix seule » (p. 93).

12La derniĂšre partie de l’ouvrage se concentre enfin sur les phĂ©nomĂšnes d’intertextualitĂ© externe, Ă  savoir la citation et la réécriture. HervĂ© Bismuth y Ă©tudie les jeux d’altĂ©rations et de mĂ©tissages que subissent, et se font subir rĂ©ciproquement, textes (ou paroles) convoquĂ©s et discours premier. Pour ce faire, le critique repĂšre et classe les multiples « cas de figure » (p. 116) des citations, moins pour faire Ă©tat ou prendre la mesure de l’encyclopĂ©disme d’Aragon, de la bigarrure culturelle de ses rĂ©fĂ©rences, que pour dĂ©terminer la fonction de chaque type de citation dans l’économie du poĂšme. Chacune d’entre elles est dĂšs lors pensĂ©e dans son contexte Ă©nonciatif, le critique se demandant toujours qui parle, qui prend en charge la parole citĂ©e, si c’est l’auteur ou l’un des personnages (analyse du « sujet citant », p. 109). Entre autres fonctions, la citation participe naturellement Ă  l’élaboration d’un dĂ©cor historique, d’une couleur locale ; elle a aussi une valeur argumentative et didactique : HervĂ© Bismuth parle ainsi de « solidaritĂ© politique d’un Auteur envers un peuple, une culture, que les conquĂ©rants castillans ont privĂ©s de futur et dont la littĂ©rature occidentale a enseveli le passé » (p. 164). De façon stimulante, le critique propose en outre de voir dans la citation une fonction « publicitaire » (p. 165) : le poĂšte scripteur est aussi un Ă©diteur, un mĂ©diateur entre la littĂ©rature universelle et le public français ; citer, c’est faire connaĂźtre.

13Si l’on peut regretter dans cette derniĂšre partie une trop grande disjonction entre l’inventaire des pratiques citatives, prĂ©sentĂ©es sous forme de « taxinomies » (p. 128), et les « enjeux9 » du poĂšme, celle-ci permet nĂ©anmoins d’éclairer deux aspects essentiels du Fou d’Elsa. D’une part, elle approfondit l’analyse des stratĂ©gies par lesquelles l’auteur construit peu Ă  peu son propre visage, au travers de ses choix d’emprunts et de réécriture. Un cas extrĂȘme repĂ©rĂ© par HervĂ© Bismuth est celui de la « fusion » (p. 121), cas oĂč l’auteur, rompant le pacte citatif, fait sienne la parole Ă©trangĂšre — en l’occurrence les poĂšmes de Lorca — en ne la dĂ©marquant pas comme telle, et brouillant du mĂȘme coup les catĂ©gories de la citation et de la réécriture10. D’autre part, elle permet de problĂ©matiser les types de relations que l’auteur tisse avec son lecteur : par la citation, facteur estrangeant de l’univers rĂ©fĂ©rentiel du lecteur français, l’auteur cherche-t-il Ă  perdre ce dernier ? Mais le lexique, par exemple, contrebalance cet effet. Ou bien tente-t-il d’élever le lecteur en nourrissant sa curiositĂ© et en mettant au dĂ©fi sa culture littĂ©raire ?

14Sans compter les multiples pistes de rĂ©flexion ouvertes par le critique pour mieux lire Le Fou d’Elsa, le grand mĂ©rite de cet ouvrage est sans conteste de mettre en lumiĂšre de façon prĂ©cise l’un des traits les plus essentiels du style d’Aragon, tant dans ce « poĂšme » Ă©trange, que dans l’ensemble de son Ɠuvre : l’intertextualitĂ©. Relevons ici une formule trĂšs juste par laquelle HervĂ© Bismuth dĂ©signe ce autour de quoi « le style d’Aragon s’organise » : un « monologisme constamment nourri d’altĂ©ritĂ©s » (p. 168), formule qui rĂ©affirme aussi la place dĂ©cisive que tient l’innutrition dans l’écriture d’Aragon. Or, le parallĂšle suggĂ©rĂ© dans l’ouvrage entre l’auteur du Fou d’Elsa et les poĂštes de la PlĂ©iade est si pertinent qu’il mĂ©riterait sans doute d’ĂȘtre approfondi. Il serait intĂ©ressant par exemple de mieux comprendre le modĂšle poĂ©tique que dĂ©fend ici Aragon : modĂšle Ă  la fois classique, revalorisant le rĂŽle de la tradition et de l’imitation dans l’écriture, et moderne puisque s’affirment Ă©galement avec force le gĂ©nie et les pouvoirs d’un « auteur » dĂ©multipliĂ©. En outre, remarquons que si Aragon travaille bien Ă  une « Renaissance » de l’art poĂ©tique français, et ce depuis la Seconde Guerre mondiale, celle-ci ne s’enracine plus seulement dans la tradition française comme au temps de la RĂ©sistance, mais se nourrit dĂ©sormais de traditions Ă©trangĂšres que le poĂšte se donne la charge de transmettre et de renouveler.