Une Ćuvre estrangeante
1Le Fou dâElsa, publiĂ© en 1963, fait partie de ces textes qui signent, de façon dĂ©routante, lâextension et le renouveau des formes poĂ©tiques au XXe siĂšcle. Câest bien lâĆuvre dâun « fou », Ćuvre folle, Ćuvre monstrueuse1, pareille Ă la chimĂšre prohibĂ©e dâHorace dans lâĂpĂźtre aux Pisons2, immense assemblage de vers et de prose, de rĂ©cits et de chants, « poĂšme » polyphonique et polyglotte, mĂȘlant le monde chrĂ©tien Ă celui de lâIslam, le passĂ© au prĂ©sent et Ă lâavenir. Et ce nâest pas le moindre mĂ©rite du livre dâHervĂ© Bismuth que de partir Ă lâassaut de ce monstre littĂ©raire, imposant tant par sa longueur que par son riche mĂ©tissage.
2Par ce deuxiĂšme ouvrage tirĂ© de sa thĂšse de doctorat, HervĂ© Bismuth affirme avec force le caractĂšre opĂ©ratoire dâune approche linguistique pour comprendre un tel poĂšme. En Ă©tudiant la langue dâAragon et lâintertextualitĂ© du Fou dâElsa dans ses pratiques de tissages linguistiques et discursifs, le critique se saisit dâune clef tendue par le poĂšte Ă son lecteur dans les premiers (« Tout a commencĂ© par une faute de français ») et derniers mots du livre (« Excusez les fautes de lâauteur »). Muni de cette clef linguistique, HervĂ© Bismuth nous fait entrer dans la fabrique du poĂšme, analysant chaque membre du monstre, chaque « greffe », chaque « transfusion » (p. 11), et tentant de penser lâensemble Ă la fois dans sa disparitĂ© et son unitĂ©, son hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© et son homogĂ©nĂ©isation dans la parole de « lâauteur ».
3DĂšs lâintroduction, HervĂ© Bismuth propose une stimulante comparaison entre lâĂ©criture dâAragon et celle des poĂštes de la Renaissance, Ă©criture savante et humaniste reposant sur la mĂ©thode de lâ« innutrition ». Dans ce poĂšme en effet, langues et paroles Ă©trangĂšres3 entrent dans le jeu dâun Ă©change fĂ©cond : assimilĂ©es, digĂ©rĂ©es par le poĂšte, elles altĂšrent sa propre parole et sa propre langue ; tissĂ©es Ă celles du poĂšte, paroles et langues Ă©trangĂšres se trouvent elles-mĂȘmes transformĂ©es. Elles sont donc Ă la fois estrangeantes et estrangĂ©es, pour reprendre, avec HervĂ© Bismuth, le langage des poĂštes de la PlĂ©iade : « mĂ©tissages linguistiques et discursifs » que le livre va analyser.
4En outre, le critique situe dâemblĂ©e ces pratiques littĂ©raires sur un plan symbolique et politique : dans Le Fou dâElsa, la mixitĂ© langagiĂšre nâest pas un simple tour de force de la part dâun Ă©crivain Ă©rudit et virtuose, mais bien une façon nouvelle et dĂ©tournĂ©e de parler de lâactualitĂ© â la guerre dâAlgĂ©rie â et de prendre parti. Comme le dit HervĂ© Bismuth, « lâintertextualitĂ© dans laquelle baigne Le Fou dâElsa dĂ©passe largement le champ de la littĂ©rature » (p. 10). Ce nâest donc pas seulement la langue dâAragon qui est estrangĂ©e, nourrie des mots, paroles et cultures des Autres, mais encore la rĂ©alitĂ© quâil aborde par le dĂ©tour de la fiction et de la mise en scĂšne4 ; et ce nâest pas uniquement le lecteur qui se voit estrangĂ© par le point de vue historique original adoptĂ© par le poĂšme â celui des vaincus de lâhistoire â mais Ă©galement lâauteur, qui renouvelle sa stratĂ©gie de poĂšte de circonstance et de poĂšte rĂ©aliste au contact de pratiques littĂ©raires Ă©trangĂšres5.
5Dans la premiĂšre partie de son ouvrage, intitulĂ©e « Traduire », HervĂ© Bismuth sâintĂ©resse au complexe et subtil travail de traduction rĂ©alisĂ© dans Le Fou dâElsa. Dans la seconde partie, le critique analyse le poĂšme dâun point de vue Ă©nonciatif, en Ă©tudiant les modalitĂ©s dâinsertion des paroles des personnages dans le texte. Enfin, la troisiĂšme partie se consacre plus spĂ©cifiquement, en rassemblant diverses remarques dissĂ©minĂ©es dans les parties prĂ©cĂ©dentes, aux pratiques citatives, appelĂ©es aussi procĂ©dĂ©s de convocation textuelle.
6HervĂ© Bismuth considĂšre la traduction comme un discours second, participant de lâ« hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© montrĂ©e6 » du texte. Il envisage ainsi les pratiques traduisantes dans un sens large, ce dont il se justifie dans une note. Lâobjet de cette premiĂšre partie, câest le travail menĂ© par Aragon sur les langues Ă©trangĂšres, abordĂ© sous trois aspects : dâabord, celui de la typographie, de lâorthographe et de la translittĂ©ration (« Graphier ») ; ensuite, celui de la transcription des noms propres (« Nommer ») ; enfin celui de la traduction proprement dite (« Transformer »).
7LâĂ©tude de la graphie des langues Ă©trangĂšres (italique, orthographe, translittĂ©ration) est impressionnante par son caractĂšre systĂ©matique et par sa prĂ©cision. HervĂ© Bismuth procĂšde Ă une vĂ©ritable enquĂȘte, recherchant par exemple les sources dâAragon pour le choix de telle ou telle graphie, non par simple souci dâĂ©rudition, mais pour mieux saisir la portĂ©e des Ă©trangetĂ©s observĂ©es dans la transcription des langues Ă©trangĂšres. Le critique part en effet du principe, dont il nous convainc par la minutie de son enquĂȘte et de son raisonnement, que la graphie relĂšve dâun choix dĂ©libĂ©rĂ© et dâune « stratĂ©gie » (p. 59) significative des enjeux de lâĆuvre et non dâun « arbitraire7 », comme voudrait le faire croire Aragon lui-mĂȘme, ni mĂȘme dâune nĂ©gligence de lâĂ©diteur. Les Ă©trangetĂ©s graphiques relevĂ©es sont de trois ordres : Ă©trangetĂ©s par rapport aux normes de transcription en vigueur et connues dâAragon, poĂšte lexicographe sâappuyant sur les travaux dâorientalistes de lâĂ©poque, tels BlachĂšre ou Massignon ; Ă©trangetĂ©s par rapport Ă sa propre recherche de rĂ©alisme, puisque des « incohĂ©rences » (p. 59) apparaissent dans le systĂšme orthographique dâune mĂȘme langue et contreviennent par lĂ mĂȘme aux exigences du rĂ©alisme linguistique ; Ă©trangetĂ©s enfin par rapport aux usages graphiques dâAragon dans dâautres Ćuvres. Par exemple, lâancien français, dans Le Fou dâElsa, est conservĂ© dans sa graphie originelle, alors mĂȘme quâAragon, dâordinaire, soit le traduit en français moderne, soit procĂšde Ă un « toilettage » pour lâadapter au lecteur de son temps. De cette façon, dans ce poĂšme Ă©crit du point de vue de lâAutre, lâancien français apparaĂźt davantage comme une langue Ă©trangĂšre, y compris pour les lecteurs rĂ©els du poĂšme, que lâarabe, translittĂ©rĂ© de façon Ă attĂ©nuer son Ă©trangetĂ© aux yeux du lecteur français et Ă le rendre plus facilement prononçable.
8Cette façon dâestranger le lecteur, tout en lui laissant un minimum de repĂšres, sâobserve aussi au niveau onomastique ainsi que dans ce quâHervĂ© Bismuth nomme lâ « opĂ©ration traduisante » : dans Le Fou dâElsa, les noms propres eux-mĂȘmes sont traduisibles, et le fait de nommer la ville de Grenade de multiples façons, selon la langue ou le moment de son histoire, participe Ă la fois du rĂ©alisme linguistique et du brouillage des rĂ©fĂ©rences. Comme le dit trĂšs bien le critique, « la bigarrure lexicale du poĂšme a pour but ïâŠï de dĂ©stabiliser, en lâ « estrangeant », le confort du lecteur » (p. 42), confort idĂ©ologique dĂ©stabilisĂ© par un dĂ©centrement avant tout linguistique. Ainsi AverroĂšs sâappelle Ibn-Rochd, MaĂŻmonide BenMaĂŻmon.
9La deuxiĂšme partie, « Composer », Ă©tudie les « mĂ©tissages » non plus seulement langagiers, mais discursifs, autrement dit les modalitĂ©s de citation et dâinsertion dans le discours premier de la « parole de lâAutre » (p. 63). Au seuil de cette partie, HervĂ© Bismuth Ă©tablit une distinction entre deux pratiques intertextuelles correspondant Ă deux types de paroles Ă©trangĂšres : lâintertextualitĂ© interne, renvoyant aux paroles des personnages et correspondant Ă une « pratique de composition », et lâintertextualitĂ© externe, paroles extĂ©rieures au monde de la fiction et convoquĂ©es dans cette derniĂšre. Le second type dâintertextualitĂ© est Ă©tudiĂ© dans la derniĂšre partie de lâouvrage, « Convoquer ».
10Cette seconde partie aborde donc un aspect dĂ©cisif du poĂšme dâAragon : lâentremĂȘlement des voix des personnages Ă celle du scripteur. HervĂ© Bismuth commence par Ă©tudier deux personnages au statut unique dans le poĂšme, « étranges Ă©trangers » par excellence (si lâon me permet cet emprunt Ă PrĂ©vert), Jean de la Croix et Jean Molinet. Ces deux « hommes-textes », selon la formule du critique, obligent Ă rĂ©pertorier une nouvelle catĂ©gorie de pratique citative, « mixte », Ă mi-chemin entre la réécriture et la citation proprement dite, car les paroles de ces personnages historiques introduits dans la fiction poĂ©tique sont en fait tirĂ©es de leurs propres Ă©crits. HervĂ© Bismuth analyse la façon dont lâauteur intervient sur ces paroles, les investit par toutes sortes dâaltĂ©rations, copiste faisant en rĂ©alitĂ© Ćuvre nouvelle.
11Ă travers ces Ă©crits devenus paroles, ces Ă©crivains rĂ©els mĂȘlĂ©s aux personnages imaginaires, câest toute lâambivalence du statut des paroles dans le poĂšme qui se manifeste, car le poĂšte scripteur sâefface en fait devant de nombreux Ă©nonciateurs : le MedjnoĂ»n, les poĂštes de la « bourse aux rimes », ZaĂŻd, Boabdil, pour nâen citer que quelques-uns. Or, la question est de savoir si lâauteur se cache ou non derriĂšre ses personnages comme autant de masques. Certes, la mĂ©taphore théùtrale est prĂ©sente dĂšs lâouverture du poĂšme, le poĂšte scripteur Ă©voquant mĂȘme un « théùtre intĂ©rieur8 », mais tout Ă©nonciateur ne doit sans doute pas pour autant ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une image, mĂȘme dĂ©formĂ©e, du poĂšte. HervĂ© Bismuth Ă©tudie ici le dispositif théùtral, si frappant dans Le Fou dâElsa, comme il lâĂ©tait dĂ©jĂ dans Les PoĂštes, poĂšme de 1960. Il analyse en particulier le chapitre intitulĂ© « La bourse aux rimes » qui, selon lui, sert de matrice Ă tous les autres « tableauïxï vivantïsï » (p.73) du livre. Dans ce passage, la parole du narrateur se replie dans des didascalies, Ă©crites en italiques, et laisse paraĂźtre sur le devant de la scĂšne imaginaire les personnages fictifs, en lâoccurrence des poĂštes. HervĂ© Bismuth rapproche judicieusement cette scĂšne de « La nuit des jeunes gens » dans Les PoĂštes pour montrer comment chaque personnage peut apparaĂźtre comme lâun des « reflets » (p. 74) dâun auteur aux multiples masques. Si cette interprĂ©tation des « images du poĂšte » produites sur les « trĂ©teaux de son « théùtre intĂ©rieur » » (p. 74) est sans doute contestable â on peut en effet choisir de lire dans ces figures non des porte-paroles dâAragon mais des reprĂ©sentations de postures et discours possibles sur la poĂ©sie en cours Ă son Ă©poque â le mĂ©rite dâHervĂ© Bismuth est toutefois de faire apparaĂźtre nettement la façon dont Aragon unifie les paroles de tous ces personnages : lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des discours se trouve homogĂ©nĂ©isĂ©e par la prosodie, par laquelle lâauteur, devenu ici metteur en scĂšne, affirme sa prĂ©sence et sa puissance. HervĂ© Bismuth en arrive ainsi Ă qualifier de façon trĂšs juste Le Fou dâElsa de « polyphonie pour une voix seule » (p. 93).
12La derniĂšre partie de lâouvrage se concentre enfin sur les phĂ©nomĂšnes dâintertextualitĂ© externe, Ă savoir la citation et la réécriture. HervĂ© Bismuth y Ă©tudie les jeux dâaltĂ©rations et de mĂ©tissages que subissent, et se font subir rĂ©ciproquement, textes (ou paroles) convoquĂ©s et discours premier. Pour ce faire, le critique repĂšre et classe les multiples « cas de figure » (p. 116) des citations, moins pour faire Ă©tat ou prendre la mesure de lâencyclopĂ©disme dâAragon, de la bigarrure culturelle de ses rĂ©fĂ©rences, que pour dĂ©terminer la fonction de chaque type de citation dans lâĂ©conomie du poĂšme. Chacune dâentre elles est dĂšs lors pensĂ©e dans son contexte Ă©nonciatif, le critique se demandant toujours qui parle, qui prend en charge la parole citĂ©e, si câest lâauteur ou lâun des personnages (analyse du « sujet citant », p. 109). Entre autres fonctions, la citation participe naturellement Ă lâĂ©laboration dâun dĂ©cor historique, dâune couleur locale ; elle a aussi une valeur argumentative et didactique : HervĂ© Bismuth parle ainsi de « solidaritĂ© politique dâun Auteur envers un peuple, une culture, que les conquĂ©rants castillans ont privĂ©s de futur et dont la littĂ©rature occidentale a enseveli le passé » (p. 164). De façon stimulante, le critique propose en outre de voir dans la citation une fonction « publicitaire » (p. 165) : le poĂšte scripteur est aussi un Ă©diteur, un mĂ©diateur entre la littĂ©rature universelle et le public français ; citer, câest faire connaĂźtre.
13Si lâon peut regretter dans cette derniĂšre partie une trop grande disjonction entre lâinventaire des pratiques citatives, prĂ©sentĂ©es sous forme de « taxinomies » (p. 128), et les « enjeux9 » du poĂšme, celle-ci permet nĂ©anmoins dâĂ©clairer deux aspects essentiels du Fou dâElsa. Dâune part, elle approfondit lâanalyse des stratĂ©gies par lesquelles lâauteur construit peu Ă peu son propre visage, au travers de ses choix dâemprunts et de réécriture. Un cas extrĂȘme repĂ©rĂ© par HervĂ© Bismuth est celui de la « fusion » (p. 121), cas oĂč lâauteur, rompant le pacte citatif, fait sienne la parole Ă©trangĂšre â en lâoccurrence les poĂšmes de Lorca â en ne la dĂ©marquant pas comme telle, et brouillant du mĂȘme coup les catĂ©gories de la citation et de la réécriture10. Dâautre part, elle permet de problĂ©matiser les types de relations que lâauteur tisse avec son lecteur : par la citation, facteur estrangeant de lâunivers rĂ©fĂ©rentiel du lecteur français, lâauteur cherche-t-il Ă perdre ce dernier ? Mais le lexique, par exemple, contrebalance cet effet. Ou bien tente-t-il dâĂ©lever le lecteur en nourrissant sa curiositĂ© et en mettant au dĂ©fi sa culture littĂ©raire ?
14Sans compter les multiples pistes de rĂ©flexion ouvertes par le critique pour mieux lire Le Fou dâElsa, le grand mĂ©rite de cet ouvrage est sans conteste de mettre en lumiĂšre de façon prĂ©cise lâun des traits les plus essentiels du style dâAragon, tant dans ce « poĂšme » Ă©trange, que dans lâensemble de son Ćuvre : lâintertextualitĂ©. Relevons ici une formule trĂšs juste par laquelle HervĂ© Bismuth dĂ©signe ce autour de quoi « le style dâAragon sâorganise » : un « monologisme constamment nourri dâaltĂ©ritĂ©s » (p. 168), formule qui rĂ©affirme aussi la place dĂ©cisive que tient lâinnutrition dans lâĂ©criture dâAragon. Or, le parallĂšle suggĂ©rĂ© dans lâouvrage entre lâauteur du Fou dâElsa et les poĂštes de la PlĂ©iade est si pertinent quâil mĂ©riterait sans doute dâĂȘtre approfondi. Il serait intĂ©ressant par exemple de mieux comprendre le modĂšle poĂ©tique que dĂ©fend ici Aragon : modĂšle Ă la fois classique, revalorisant le rĂŽle de la tradition et de lâimitation dans lâĂ©criture, et moderne puisque sâaffirment Ă©galement avec force le gĂ©nie et les pouvoirs dâun « auteur » dĂ©multipliĂ©. En outre, remarquons que si Aragon travaille bien Ă une « Renaissance » de lâart poĂ©tique français, et ce depuis la Seconde Guerre mondiale, celle-ci ne sâenracine plus seulement dans la tradition française comme au temps de la RĂ©sistance, mais se nourrit dĂ©sormais de traditions Ă©trangĂšres que le poĂšte se donne la charge de transmettre et de renouveler.

