Au treizième coup de minuit
1Le livre de Michel Remy est une anthologie du surréalisme, non seulement de la poésie surréaliste, puisqu'il présente des traductions de nombreux poètes (David Gascoyne, E.L.T. Mesens, Roland Penrose, Emmy Bridgwater, Ithell Colquhoun, Anthony Earnshaw), mais aussi de la peinture surréaliste : on y découvre beaucoup d'encres de Desmond Morris, l'éthologue célèbre du Singe nu, et de reproductions de toiles des mêmes poètes, mises en regard avec les poèmes. Les reproductions, la mise en page aérée et la belle typographie font de Au treizième coup de minuit un livre élégant et agréable à consulter.
2Le livre s'ouvre sur une préface qui retrace les grandes étapes de la naissance du Surréalisme en Angleterre. Installation lente que l'auteur compare à une "effraction progressive" faite dans une Angleterre frileuse voire dédaigneuse à l'égard de ces "étranges dieux venus de France" (F. Rutter, critique influent du Sunday Times). Quand la Mayor Gallery accueille Klee, Arp ou Miró en 1933, les journalistes crient à la mauvaise plaisanterie, à l'infantilisme. Certes des films de Man Ray ou de René Clair avaient été projetés, des toiles de Dali avaient été exposée ; et l'Angleterre fut le terreau de nombreuses manifestations, mais toutes isolées, sans unité idéologique ou artistique. Comme l'écrit M. Remy :"Il ne s'est jamais agi pour le groupe surréaliste anglais de formaliser un discours, de se dire à travers des théorisations ou des explications ; il est au contraire passé, dès son introduction en Angleterre, directement, sans attendre [...] à l'éparpillement des œuvres et des discours." (p. 22-23) L'histoire du surréalisme en Angleterre est l'une des plus "convulsives" écrit-il ensuite. Ce n'est qu'en 1936, avec l'Exposition internationale du Surréalisme à Londres qu'aura lieu l'acte d'entérinement du Surréalisme en Angleterre, légitimant et rassemblant d'un coup toutes les manifestations qui avaient froissé la sensibilité des critiques d'art jusque là . – Michel Remy traite ensuite de la vie du groupe surréaliste, de son engagement et de son rapport particulier à la France, et à Breton.
3La première partie de l'anthologie est consacrĂ©e Ă des manifestes et dĂ©clarations surrĂ©alistes. Les diffĂ©rents textes proposĂ©s donnent un aperçu des revendications (poĂ©tiques autant que politiques) du groupe, mais aussi de ses scissions et de ses querelles concernant l'orthodoxie surrĂ©aliste. On y trouve bien sĂ»r des extraits du Premier manifeste anglais du surrĂ©alisme, Ă©crit en Français par David Gascoyne (1935), lors d'un sĂ©jour Ă Paris oĂą l'auteur a rencontrĂ© MirĂł, Ernst, DalĂ... Gascoyne s'y fait le passeur des propositions surrĂ©alistes de Breton et de sa rhĂ©torique rĂ©volutionnaire et prophĂ©tique : « Nous, surrĂ©alistes, croyons Ă un avenir oĂą la rĂ©volution rĂ©vèlera la rĂ©elle, la surrĂ©elle Ă©tendue de toutes ses facultĂ©s de vie, d'amour et de pensĂ©e, oĂą toutes les chaĂ®nes qui nous entravent seront brisĂ©es Ă jamais. La poĂ©sie n'a pas Ă se confondre avec la propagande. Elle est l'acte par lequel l'homme parvient Ă la plus complète connaissance de lui-mĂŞme. » (p. 41) – Le texte de Gascoyne est aussi remarquable par l'effort qu'il fait de rattacher le mouvement surrĂ©aliste Ă "la grande tradition anglaise" : Swift, Blake, Young, Lewis sont des modèles rĂ©vĂ©rĂ©s. Cependant, certains des textes de propose M. Remy tĂ©moignent d'un grand attachement, voire d'une dĂ©pendance Ă la France d'un point de vue idĂ©ologique ; la rĂ©fĂ©rence aux textes de Breton, d'Eluard ou d'Aragon, le jugement et l'usage qu'on en fait sont au centre des dĂ©bats. Si Gascoyne est un fondateur, on se souviendra aussi du belge E.L.T. Mesens ou de Roland Penrose comme de leaders marquants du groupe, et gardiens de l’esprit du mouvement et de son orthodoxie. Bien moins centralisĂ© qu’en France, le groupe surrĂ©aliste anglais a lui aussi essuyĂ© des querelles, subi l’éloignement de certains de ces membres, mais signe malgrĂ© tout en 1947 une nouvelle dĂ©claration, rĂ©affirmant la mission de la rĂ©volution surrĂ©aliste, fidèles Ă Breton et au mot d’ordre de Rimbaud : « Changer la vie, transformer le monde, en finir avec la Misère Humaine » (p. 78).
4Les revendications politiques constituent l'autre versant des textes proposés. Dès 1936, la Déclaration sur l'Espagne, cosignée par onze membres du groupe, attaque de front la politique de non intervention du Gouvernement britannique à l'égard du conflit espagnol : "Des armes pour le peuple espagnol" lancent-ils. Sur fond de lutte anticapitaliste, les cosignataires dénoncent l'inhumanité du fascisme ("les pays fascistes apparaissent comme partie prenante d'une internationale, l'Internationale Capitaliste." - p. 44) dont témoigne suprêmement l'assassinat de Garcia Lorca. L'enjeu spirituel et les ambitions humanistes des surréalistes viennent donner une nouvelle dimension à l'action politique ; lutter contre la non-intervention, c'est lutter pour l'intelligence et l'imagination : « INTERVENEZ EN TANT QUE POETES, ARTISTES ET INTELLECTUELS PAR TOUT MOYEN SUBVERSIF, VIOLENT OU SUBTIL ET PAR LA STIMULATION DU DESIR. » (p. 52) peut-on lire à la fin de l'appel rédigé en 1937 à l'occasion du Congrès International des Artistes.
5L’anthologie poétique, qui constitue l’essentiel du livre, propose des traductions, dont certaines sont inédites en français, de vingt-et-un auteurs. Et c’est encore à Gascoyne que l’on doit le premier poème surréaliste anglais, « Et le septième songe et le songe d’Isis » : long poème qui déploie une puissante vision tour à tour morbide, fleurie, douloureuse, mystique :
c’est aujourd’hui le jour où les rues sont envahies de corbillards
oĂą les femmes cachent leur annulaire sous des morceaux de soie
où les portes tombent de leurs gonds dans les cathédrales en ruines
où des nuées d’oiseaux blancs traversent l’océan depuis l’Amérique
et font voir leurs nids dans les arbres des jardins publics
les trottoirs des villes sont couverts d’aiguilles
les réservoirs sont remplis de chevelures humaines
des vapeurs de soufre enveloppent les maisons de passe
d’où apparaissent des lys rouge sang
de l’autre côté de la place où les gens meurent par milliers
un homme marche sur un fil couvert de papillons de nuit (p. 132)
6Il est difficile de rendre compte de la diversité des textes : tentatives d’écriture automatique, prémisses de quête mystique, revendications politiques et sociales, relations d’états limites ou encore célébrations de la nature et de l’énergie créatrice… Michel Remy résume cette diversité en soulignant l’intense et presque violente énergie de toutes ces productions « […] le lecteur sera surpris, j’en suis convaincu, de lire dans chacun de ces textes la profonde sincérité de voix, authentiquement, décidément en révolte, insoumise à la logique et à l’imposition de la réalité. Autant que dans les tableaux, sinon davantage, quelque chose d’irréprimé et d’irrépressible se soulève ici. » (p. 23). Presque chacun des auteurs bénéficie, dès la fin de la préface, d’une petite notice présentant le caractère des textes traduits, évoquant souvent habilement des thèmes récurrents ou des obsessions. Enfin, on trouve aussi en fin de volume un petit dictionnaire abrégé du surréalisme anglais, qui présente des petites notices biographiques sur les auteurs, d’autres retraçant l’histoire des revues qui ont accueilli leurs productions, ainsi que sur les grandes déclarations du groupe.
7Laissons le mot de la fin à Emily Bridgwater, dont les poèmes témoignent d’une grande sensibilité, et qui, à sa manière, résume le double impératif de l’activité surréaliste tendue entre l’élaboration d’une rhétorique et le vœu d’authenticité poétique, entre le désir de choquer, de se donner en spectacle, et celui de se connaître soi-même :
Levez le rideau sur le théâtre des combats
Allez, les gars, ne soyez pas en retard
Les spectateurs s’impatientent de vous voir
Face à face à votre destin. (p. 85)

