Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 9, numéro 8
Marc Escola

Narratologie, acte III

ThĂ©orie du rĂ©cit. L’apport de la recherche allemande, John Pier (Ă©d.), Lille, Presses Universitaires du Septentrion, coll. « Narratologie », 2007. 326 p.

1RassemblĂ©es et excellemment prĂ©sentĂ©es par John Pier, les treize contributions de cette ThĂ©orie du rĂ©cit tiennent toutes les promesses d’un titre ambitieux. S’il s’agissait d’abord de donner au public français un panorama des recherches conduites depuis quelques annĂ©es par l’équipe de narratologues hĂ©bergĂ©e Ă  l’UniversitĂ© de Hambourg1 et de tĂ©moigner « du renouveau de la narratologie depuis la mise en question du structuralisme », mais aussi de la vitalitĂ© des Ă©changes entre l’équipe de Hambourg et le Centre de Recherches sur les Arts et le Langage (Cral) du Cnrs2, le volume vient attester des bienfaits proprement thĂ©oriques du « tournant narratif » dans les sciences humaines. Comme le signalait J. Pier lors d’une journĂ©e de prĂ©sentation du volume Ă  l’UniversitĂ© de Hambourg3 :

« La prise en compte des contextes socio-culturels des rĂ©cits, l’adoption de paradigmes nouveaux (la logique des mondes possibles, le cognitivisme, l’intelligence artificielle, etc.) ainsi que l’expansion des corpus au-delĂ  des rĂ©cits littĂ©raires vers les rĂ©cits historiographiques, le rĂ©cit dans la conversation de tous les jours, dans les environnements numĂ©riques, etc. — tout a militĂ© en faveur de ce qu’on appelle depuis quelques annĂ©es la narratologie « post-classique » ou bien les « narratologies » dont on a pu Ă©numĂ©rer une bonne trentaine. »

2C’est aussi que la thĂ©orie allemande peut revendiquer l’hĂ©ritage d’une tradition autochtone dans l’analyse du rĂ©cit : « Discours du rĂ©cit » de G. Genette (Figures III, 1972) n’a Ă©tĂ© traduit en allemand qu’en 1994, soit quatorze ans aprĂšs sa traduction en anglais4. Une premiĂšre partie du volume est d’ailleurs vouĂ©e Ă  Ă©valuer dans une perspective historique certains des concepts et mĂ©thodes endogĂšnes de la ErzĂ€hltheorie ; la seconde section met en place de nouveaux outils susceptibles de renouveler les « standards » internationaux en analyse du rĂ©cit, sur des questions pour la plupart familiĂšres au public francophone ; la derniĂšre rubrique regroupe quelques Ă©tudes de cas pour illustrer tel ou tel point fondamental de la thĂ©orie narrative.

3Diagrammes et typologies, concepts et systĂšmes, Ă©tablissement minutieux de prĂ©supposĂ©s et discussions serrĂ©es : le lecteur français retrouvera lĂ  dans toute son austĂšre vigueur une « passion de la thĂ©orie » quelque peu Ă©teinte dans l’Hexagone — étouffĂ©e par le dĂ©mon de l’érudition ou trop vite congĂ©diĂ©e au nom d’un hypothĂ©tique « sens commun ». J. Pier l’affirmait sans ambages dans son allocution de Hambourg encore :

« Partisans non des narratologies Ă  double entrĂ©e (narratologie postcoloniale, narratologie fĂ©ministe, etc.), mais connaisseurs avertis des Ă©volutions rĂ©centes et moins rĂ©centes de la thĂ©orie narrative et de leurs diffĂ©rents contextes scientifiques et nationaux, les auteurs des treize contributions offrent au lecteur français un ensemble d’études dont le mĂ©rite consiste, entre autres, Ă  fournir Ă  la fois un Ă©clairage nouveau sur narratologie, y compris la narratologie française, et des pistes de rĂ©flexion pour une thĂ©orie narrative renouvelĂ©e. »

4* * *

5Il n’y aurait guĂšre de sens Ă  tenter de rĂ©sumer ici les cinq premiers articles qui Ɠuvrent Ă  une « histoire des concepts narratologiques » — des premiĂšres dĂ©cennies du XXe siĂšcle jusqu’aux annĂ©es 1990 — et qui se donnent Ă  lire comme de minutieuses synthĂšses adossĂ©es Ă  des bibliographies riches de dizaines de titres pour l’essentiel lisibles seulement en allemand.

6La contribution inaugurale co-signĂ©e par Anja Cornils et Wilhelm Schernus se penche sur « Le rapport entre thĂ©orie du roman, thĂ©orie narrative et narratologie » : si les trois appellations subsistent aujourd’hui encore dans le champ des Ă©tudes thĂ©oriques sur le rĂ©cit (ErzĂ€hlforschung), c’est que les premiĂšres recherches germaniques, datant de la fin du XIXe siĂšcle et des toutes premiĂšres dĂ©cennies du XXe, forment beaucoup plus qu’une « prĂ©-histoire » en regard de la « marche triomphale » du structuralisme des annĂ©es 1960 et 1970. Les deux auteurs dĂ©taillent ici un complexe panorama en distinguant trois pĂ©riodes : dans la premiĂšre, qui court jusqu’aux annĂ©es 1950, la question du rĂ©cit Ă©merge comme telle dans le cadre plus gĂ©nĂ©ral d’une thĂ©orie du roman ; le besoin d’une approche formelle se fait progressivement jour pour rĂ©pondre aux apories des classifications thĂ©matiques ; sous l’impulsion notamment d’Oskar Walzel et de son Ă©lĂšve KĂ€te Friedmann (Ă  qui l’on doit la distinction de principe entre auteur empirique et narrateur), mais aussi de Robert Petsch, de GĂŒnther MĂŒller (le premier Ă  formuler la distinction entre « temps du rĂ©cit » et « temps de l’histoire) ou de Eberhard LĂ€mmert (qui fait de la loi de succession le principe constitutif du rĂ©cit)5, la recherche allemande se dote de plusieurs modĂšles de « typologies des formes » narratives. C’est Ă  cette diversitĂ© que prĂ©tend rĂ©agir, au milieu des annĂ©es 1950, le plus cĂ©lĂšbre peut-ĂȘtre des narrologues allemands, Franz K Stanzel, par un ouvrage qui exercera une influence considĂ©rable dĂšs sa parution en Allemagne (1955) puis dans les pays anglophones (trad. 1971) mais aujourd’hui encore malheureusement indisponible en français6 : Situations narratives typiques du roman serait nĂ© du « refus de toute tentative prescriptive d’assimiler le roman Ă  une forme du rĂ©cit » — une approche typologique du genre romanesque convertie en une ThĂ©orie du rĂ©cit en 1964. À dater de la fin des annĂ©es 1950, une Ă©volution se dessine qui conduit « de la thĂ©orie narrative (ErzĂ€hltheorie) Ă  la narratologie », mais elle coĂŻncide en Allemagne avec un regain d’intĂ©rĂȘt pour la « poĂ©tique historique du roman » (la Narrativik ou ErzĂ€hlforschung tente de subsumer rĂ©flexion thĂ©orique Ă  visĂ©e systĂ©matique, progressivement Ă©largie Ă  la classe des textes factuels, et recherches Ă  dominante historique). Cette « narratologie II » trouve tardivement son assise dans l’importation des deux essais de G. Genette traduits solidairement sous le titre Die ErzĂ€hlung (1994) : leur discussion ouvre Ă  la thĂ©orie narrative allemande la possibilitĂ© d’intĂ©grer la recherche internationale en narratologie. À partir des annĂ©es 1990, la recherche germanique entre ensuite, avec le reste du monde, dans ce qu’Anja Cornils et Wilhelm Schernus nomment « Narratologie III », que caractĂ©rise « l’inclusion des contextes » de production des rĂ©cits et « l’extension interdisciplinaire ».

7Les deux mĂȘmes auteurs donnent sĂ©parĂ©ment une autre contribution sur les travaux de Stanzel, l’évolution des concepts proposĂ©s dĂšs 1955 et plusieurs fois rĂ©visĂ©s.

8Anja Cornils propose une lecture « à rebours » — Ă  partir des « écrits choisis » de Stanzel recueillis dans Unterwegs. ErzĂ€hltheorie fĂŒr Leser (2002) — du « structuralisme modĂ©ré » ou low structuralism du thĂ©oricien allemand : une expression forgĂ©e dĂšs 1974 par Robert Scholes et popularisĂ©e depuis 1981, Ă  toutes fins utiles, par Dorrit Cohn dans son compte rendu de la traduction anglais de ThĂ©orie du rĂ©cit, recension que le thĂ©oricien allemand a tenu en retour Ă  faire figurer en appendice de son dernier recueil
 Le lecteur français y dĂ©couvrira le rĂŽle de la controverse engagĂ©e par Stanzel dĂšs 1959 avec K. Hamburger sur « le prĂ©tĂ©rit Ă©pique, le discours indirect libre et le prĂ©sent historique » — dĂ©bat d’une importance indĂ©niable, tant pour le dĂ©veloppement ultĂ©rieurs des concepts de Stanzel que pour la seconde Ă©dition de Logik der Dichtung (1968) — et une premiĂšre analyse de l’article de D. Cohn Ă  partir duquel s’établit une « constellation Stanzel-Cohn-Genette » qui forme depuis lors le centre de gravitĂ© des dĂ©bats et recherches internationaux.

9L’article de W. Schernus s’attache aux « Évolutions et modifications de la thĂ©orie narrative de Franz K. Stanzel et leurs reprĂ©sentations visuelles », et constitue par lĂ  mĂȘme une utile contribution Ă©pistĂ©mologique sur le recours aux diagrammes (« cercles typologiques », tableaux et arbres gĂ©nĂ©alogiques — mĂȘme si l’on doit regretter que les prĂ©cieux schĂ©mas de Stanzel soient ici reproduits sans ĂȘtre traduits
), mais aussi aux exemples dans la thĂ©orie littĂ©raire. On y dĂ©couvre ce que la prĂ©fĂ©rence constamment accordĂ©e par Stanzel aux « rosaces » doit aux intuitions de Goethe sur les « formes naturelles de la littĂ©rature » (Le Divan, 1819), propositions dont s’étaient dĂ©jĂ  inspirĂ©s Julius Petersen et Emil Staiger ; l’on y suit surtout les controverses suscitĂ©es par Theorie des ErzĂ€hlens depuis 1979 jusqu’aux critiques dĂ©cisives de D. Cohn qui suggĂšre une « rĂ©vision » du cercle typologique, laquelle conduit G. Genette Ă  analyser plus en dĂ©tail la thĂ©orie des « situations narratives » (Nouveau Discours du rĂ©cit, 1983) pour proposer (le trĂšs peu goethĂ©en mais trĂšs aristotĂ©licien) tableau des « possibles narratifs » que l’on sait — Ă  six cases, dont une vide7.

10Deux autres contributions viennent encore nourrir cette « histoire des concepts narratologiques », davantage centrĂ©es sur les questions d’énonciation narrative.

11Tom Kindt retrace la genĂšse du concept d’« auteur implicite » (implied author)8 depuis l’article publiĂ© par Wayne C. Booth en 1952 et sa reconduction dans Rhetoric of fiction (1961), avant d’examiner quatre dĂ©cennies des controverses sur une notion prise « entre narratologie et thĂ©orie de l’interprĂ©tation »9. Le spĂ©cialiste allemand montre d’abord comment le concept « reprĂ©sentait un compromis qui permettait Ă  Booth de rĂ©aliser un programme rhĂ©torico-Ă©thique dans une pĂ©riode Ă  prĂ©dominance fondamentaliste de l’immanence textuelle », en signalant deux « points obscurs » dĂšs l’origine : d’une part, les dĂ©veloppements de Booth « ne dĂ©finissaient pas le rĂŽle de l’auteur implicite au sein de la communication littĂ©raire » ; et d’autre part, « ils ne fournissaient aucune indication d’ordre mĂ©thodologique de la fonction de l’auteur implicite d’une Ɠuvre ». Booth a en effet produit deux descriptions difficilement conciliables du rapport entre l’auteur empirique et l’auteur implicite — le second apparaissant tantĂŽt comme une Ă©manation ou si l’on prĂ©fĂšre une crĂ©ation dĂ©libĂ©rĂ©e du premier, tantĂŽt comme une infĂ©rence produite par le lecteur rĂ©el. Alors que son ambiguĂŻtĂ© originelle semblait prĂ©destiner le concept « à l’établissement d’une passerelle entre la simple description d’un texte et une interprĂ©tation riche en prĂ©supposĂ©s », il a surtout Ă©tĂ© mobilisĂ© pour l’interprĂ©tation des textes : dans tous les cas oĂč l’idĂ©ologie d’une Ɠuvre ne recoupe pas les convictions de son narrateur, comme pour les exemples popularisĂ©s par Rhetoric of the fiction sous le nom de « narrations non fiables » (unreliable narrations), la postulation d’un « auteur implicite » offre le code mĂ©talinguistique dans lequel traiter du narrateur et de sa narration. On verra ensuite comment des thĂ©oriciens aussi diffĂ©rents que Shlomith Rimmon-Kenan ou Seymour Chatman ont progressivement invitĂ© Ă  comprendre l’auteur implicite non comme une instance pragmatique (« contrairement au narrateur, l’auteur implicite ne peut rien nous dire ; c’est une instance qui n’a pas de voix ») mais comme un concept sĂ©mantique — une construction Ă©laborĂ©e Ă  rĂ©ception, et « le produit d’une nĂ©gociation entre les domaines intratextuels et extratextuels ». Dans le domaine de la narratologie descriptive, le rejet de la notion d’auteur implicite a Ă©tĂ© en revanche unanime, comme en tĂ©moigne telle sentence de G. Genette dans Nouveau discours du rĂ©cit (« La narratologie n’a pas Ă  aller au-delĂ  de l’instance narrative, et les instances de l’implied author et de l’implied reader se situent clairement dans cet au-delà ») ou les dĂ©clarations de Mieke Bal (pour qui l’auteur implicite n’est jamais que « le rĂ©sultat d’une enquĂȘte sur la signification d’un texte, et non pas la source de cette signification »). C’est l’occasion pour T. Kind d’en appeler Ă  l’établissement d’une ligne de partage toujours plus nette entre la description des textes et leur interprĂ©tation — entre poĂ©tique et hermĂ©neutique donc10 : la faveur dont a joui la notion d’auteur implicite, quarante ans durant et sans prĂ©juger de l’avenir, ne s’explique peut-ĂȘtre que par sa dommageable et nĂ©anmoins « remarquable capacitĂ© Ă  rendre invisible le passage de la description Ă  l’interprĂ©tation » 

12Une derniĂšre contribution historiographique s’attache Ă  la distinction entre « auteur empirique, auteur implicite et Moi lyrique » : Jörg Schönert y donne un commentaire de l’analyse, par lui proposĂ©e en 1999, des dĂ©bats suscitĂ©s par la confusion des trois concepts — on ne s’étonnera pas voir convoquĂ©e au sein d’un volume intitulĂ© ThĂ©orie du rĂ©cit la question du sujet lyrique : nombre des genres de la Lyrik allemande, Ă  commencer par la ballade, sont des genres narratifs (Ă  la premiĂšre ou Ă  la troisiĂšme personne)11 ; les recherches menĂ©es sur les relation entre le discours du narrateur et les discours des personnages ne furent pas au demeurant sans consĂ©quence, comme le montre J. Schönert, sur la dĂ©finition du statut du Moi dans la poĂ©sie lyrique, concept distinguĂ© du Moi de l’auteur empirique dĂšs 1910 par Margarete Susman mais que le succĂšs rencontrĂ© par le concept d’« auteur implicite » a pu un temps Ă©clipser, et que le progrĂšs dans la typologie des modes d’énonciation pourrait un jour Ă©vincer.

13* * *

14Les articles rĂ©unis sous la rubrique « ModĂšles et concepts » affichent pour leur part d’authentiques propositions thĂ©oriques sur des questions gĂ©nĂ©rales sans doute plus familiĂšres au lecteur français.

15Ainsi de la contribution de Wolf Schmid qui, rĂ©visant ici un article paru en 1982, Ă©labore un modĂšle « constitutionnel » du rĂ©cit (« La constitution narrative : les Ă©vĂ©nements, l’histoire, le rĂ©cit, la prĂ©sentation du rĂ©cit »). Il suggĂšre d’abord de substituer aux « conceptions dichotomes » canoniques « fable »/« sujet » dans le formalisme russe (Chklovski, PĂ©trovski & Tomachevski) et « histoire »/« discours » dans le structuralisme français (Todorov), ou aux triades Ă©laborĂ©es par Genette (rĂ©cit, histoire, narration), M. Bal (text, story, fabula) ou K. Stierle (Ă©vĂ©nements, histoire, texte de l’histoire »), un « modĂšle gĂ©nĂ©ratif » Ă  quatre niveaux : trois gĂ©no-niveaux (les Ă©vĂ©nements, entendus comme « totalitĂ© informe des situations, personnages et actions », l’histoire comme rĂ©sultat d’une sĂ©lection parmi les Ă©vĂ©nements, le rĂ©cit comme produit de la composition) et un phĂ©no-niveau, seul accessible Ă  l’observation empirique (la prĂ©sentation du rĂ©cit) liĂ©s entre eux par des opĂ©rations de sĂ©lection, linĂ©arisation, segmentation, etc. Qu’en est-il de la « perspective » (ou de la focalisation) dans un tel modĂšle ? Elle n’est pas, contrairement Ă  la thĂšse semblablement dĂ©fendue par les tenants des modĂšles Ă  deux et Ă  trois niveaux, une opĂ©ration parmi d’autres, mais un produit de toutes les opĂ©rations. On lira avec profit, schĂ©mas Ă  l’appui, la description proposĂ©e des diffĂ©rentes phases du « processus de perspectivation progressive des faits narratifs » (le modĂšle gĂ©nĂ©ratif ne prĂ©tendant toutefois nullement « reprĂ©senter l’acte rĂ©el de crĂ©ation », mais plutĂŽt « simuler la genĂšse idĂ©ale, atemporelle, de l’Ɠuvre narrative »), et tout particuliĂšrement les pages consacrĂ©es aux opĂ©rations de « nĂ©gation » qui forment les corollaires logiques des opĂ©rations de sĂ©lection : « c’est seulement sur l’arriĂšre-plan de ce qui n’a pas Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ© que se constituent l’identitĂ© et le sens de “ce qui a Ă©tĂ© choisi” ». W. Schmid traite ensuite plus rapidement du niveau proprement sĂ©miotique, oĂč sont Ă  l’Ɠuvre les processus de dĂ©notation et d’indication.

16Prenant acte de la difficultĂ© des narrotologues Ă  dĂ©finir la narration comme « prĂ©sentation d’évĂ©nements », et trouvant un premier appui sur la cĂ©lĂšbre distinction proposĂ©e par Lessing entre poĂ©sie et peinture (Dramaturgie de Hambourg, 1767), Jan Christoph Meister cherche Ă  dĂ©finir la notion d’évĂ©nement du double point de vue de la phĂ©nomĂ©nologie et de la thĂ©orie cognitive, au profit d’un conception fonctionnelle de la « narrativité », soit : « de ce que les textes narratifs, Ă  la diffĂ©rence d’autres textes, sont [seuls] Ă  mĂȘme d’opĂ©rer » (« “NarrativitĂ©â€, â€œĂ©vĂ©nement” et objectivation de la temporalité »). En distinguant entre l’évĂ©nement comme structure logique, sa reprĂ©sentation dans le texte et sa transformation cognitive en une construction narrative, l’entreprise, qui forme l’exact pendant du « modĂšle gĂ©nĂ©ratif » de Schmid, vise surtout Ă  proposer un modĂšle de « la (re)construction des Ă©vĂ©nements narratifs Ă  rĂ©ception » : « comment une construction Ă©vĂ©nementielle que j’élabore en tant que rĂ©cepteur Ă  partir du matĂ©riau symbolique peut-elle fonctionner comme si elle Ă©tait l’équivalent de perceptions empiriques, enregistrant des Ă©vĂ©nements rĂ©els advenants Ă  des objets rĂ©els dans le monde rĂ©el ? ». L’article fait ultimement apparaĂźtre « l’objectivation de la temporalité » comme trait constitutif de la narrativitĂ©.

17Peter HĂŒhn et Jens Kiefer offrent de leur cĂŽtĂ© une « Approche descriptive de l’intrigue et de la construction de l’intrigue par la thĂ©orie des systĂšmes », en proposant d’intĂ©grer les notions d’intrigue (plot) et de construction de l’intrigue (plotting) telles qu’élaborĂ©es par le narratologue amĂ©ricain Peter Brooks (Reading for the Plot, 1984) Ă  la thĂ©orie des systĂšmes dĂ©veloppĂ©e dans les mĂȘmes annĂ©es par le sociologue Niklas Luhmann (Soziale Systeme, 1984). Cet effort d’intĂ©gration aboutit Ă  la distinction de « deux types fondamentalement diffĂ©rents d’intrigues comme constructions Ă©vĂ©nementielles, selon que le dĂ©veloppement des Ă©vĂ©nements est guidĂ© par le protagoniste ou d’autres personnages, ou bien que ce dĂ©veloppement possĂšde sa dynamique propre et supra-personnelle ». Dans le premier type, dont relĂšvent par exemple les detective novels, les romans de chevalerie ou les romans picaresques, l’intrigue rĂ©pond au schĂ©ma succĂšs/Ă©chec, selon une progression linĂ©aire dĂ©terminĂ©e par la capacitĂ© du protagoniste Ă  surmonter ou non des obstacles. La thĂ©orie des systĂšmes s’avĂšre, de l’aveu des deux auteurs, d’un plus grand secours dans la description du second type qui se rencontre pour sa part sous deux formes. Dans une premiĂšre variante, la suite des Ă©vĂ©nements se dĂ©veloppe par elle-mĂȘme, indĂ©pendamment d’intentions personnelles, comme un systĂšme qui Ă©merge par « auto-poĂŻĂšse » en se nourrissant des Ă©vĂ©nements qui surgissent (par « hasard », mais aussi bien en fonction des actions et rĂ©actions des protagonistes, etc.) — on voit qu’il s’agit lĂ , mĂȘme si le mot n’est pas prononcĂ©, d’une description possible du conflit tragique (l’exemple se trouve ĂȘtre RomĂ©o et Juliette). Dans la seconde variante du type 2, l’intrigue est organisĂ©e comme personal-line plot sur le modĂšle de la carriĂšre, au sens luhmannien d’un schĂ©ma de dĂ©roulement biographique, choisissant et intĂ©grant les Ă©vĂ©nements uniquement selon qu’ils touchent positivement ou nĂ©gativement le dĂ©veloppement vers un but visĂ© d’emblĂ©e (l’exemple est ici celui du roman de P. Highsmith, The Talentend Mr Ripley).

18Revenant sur l’opposition paradigmatique entre « narration et description », et les apories qui en rĂ©sultent, Matthias AumĂŒller conteste l’équivalence couramment admise entre narration et Ă©vĂ©nements d’un cĂŽtĂ©, description et Ă©tats de l’autre. Il tente d’abord sans succĂšs de mettre en Ă©vidence « le seuil de distinction entre un Ă©vĂ©nement considĂ©rĂ© comme dĂ©crit et un Ă©vĂ©nement considĂ©rĂ© comme raconté ». Il suggĂšre ensuite que le degrĂ© de narrativitĂ© d’un texte est avant tout dĂ©terminĂ© par sa « portĂ©e Ă©vĂ©nementielle » (Ereignishaftigkeit, eventfulness). Parmi les mĂ©canismes qui conditionnent cette « portĂ©e », il faut compter notamment avec la « granularité » des verbes (le concept est issu des travaux de la linguiste Doris Marszk), c’est-Ă -dire leur « degrĂ© de rĂ©solution », la signification des verbes supposant un nombre plus ou moins grand d’actions partielles et faisant plus ou moins appel aux facultĂ©s kinĂ©siques et sensori-motrices que d’autres — plus une action dĂ©signĂ©e par un verbe est concrĂšte et spĂ©cifique, plus haute sera la rĂ©solution de ce verbe (« se raser » est un verbe Ă  rĂ©solution plus haute que « guĂ©rir » ou « organiser »). À l’échelle des textes toutefois, ce n’est pas tant l’exactitude objective avec laquelle un verbe actualise un procĂšs qui est dĂ©cisive pour la narrativitĂ©, mais « la dimension de son ancrage kinesthĂ©sique et sensomoteur venue se sĂ©dimenter dans la signification du verbe ». La frĂ©quence des verbes « à rĂ©solution haute » dans cette acception constitue le critĂšre le plus sĂ»r de la narrativitĂ©. M. AumĂŒller fait l’épreuve de la validitĂ© du critĂšre en confrontant, Ă  la suite de D. Marszk, trois textes qui traitent de Pierre le Grand : une entrĂ©e de dictionnaire, un extrait d’une biographie, un passage du roman historique de TolstoĂŻ.

19L’article de Tatjana Jesch et Malte Stein (« Mise en perspective et focalisation : deux concepts – un aspect ? Tentative d’une diffĂ©renciation des concepts ») procĂšde Ă  une critique du plus « classique » mais aussi du plus discutĂ© des concepts narratologiques : la focalisation telle que dĂ©finie par G. Genette, Ă  laquelle les deux auteurs reprochent de mĂȘler deux type de considĂ©rations — les perceptions des narrateurs et personnages d’une part, et d’autre part la rĂ©gulation de l’information narrative dans la communication entre auteur et lecteur. La focalisation se trouve ici dĂ©finie comme « une rĂ©tention provisoire ou dĂ©finitive de l’information que l’auteur donne au lecteur » ; la « mise en perspective » est pour sa part entendue comme « la prĂ©sentation d’un Ă©tat de fait du “point de vue” subjectif d’une instance fictive (narrateur ou personnages), cette “vue” faisant en mĂȘme temps partie de ce que l’auteur prĂ©sente au lecteur ». La question « Qui (parmi les instances fictives) perçoit (combien) ? » est Ă  distinguer en toute rigueur de la question « Qu’est-ce que le lecteur peut savoir sur le(s) monde(s) reprĂ©sentĂ©(s) ? ». La diffĂ©renciation des deux concepts induit logiquement une typologie Ă  quatre cases que viennent illustrer des extraits d’un mĂȘme texte, La MĂ©tamorphose : focalisation par mise en perspective, mise en perspective sans focalisation, focalisation sans mise en perspective, absence de focalisation comme de mise en perspective.

20* * *

21La troisiĂšme section de ce volume de ThĂ©orie du rĂ©cit rassemble des articles oĂč les concepts narratologiques sont dĂ©libĂ©rĂ©ment mis au service de la lecture d’un texte singulier.

22GĂŒnter Dammann illustre « le paramĂštre de la transmission du savoir en narratologie » par des exemples tirĂ©s du Tour du monde en 80 jours de Jules Verne : s’intĂ©resser Ă  la « transmission du savoir », ou plus exactement au savoir progressivement construit par le lecteur selon diffĂ©rentes modalitĂ©s du « tenir pour vrai », c’est (re)mettre au centre de l’analyse narratologique la relation narrateur-lecteur dans sa dynamique processuelle, quand Genette privilĂ©gie plutĂŽt la relation narrateur-personnage ; au passage, G. Dammann souligne Ă  bon droit que l’intĂ©rĂȘt de la thĂ©orie de Genette tient non pas tant dans la triade des focalisations que dans l’étude de ces « altĂ©rations » que sont notamment la paralipse et la paralepse ; s’agissant de la premiĂšre notion, qui dĂ©signe, comme on le sait peut-ĂȘtre, une rĂ©tention du savoir Ă  l’égard du lecteur — le narrateur donnant « moins d’information qu’il n’est en principe nĂ©cessaire » — on doit en effet observer que le procĂ©dĂ© ne se conçoit pas Ă  partir de la relation du narrateur Ă  son personnage, mais bien dans une « configuration » entre le narrateur et le lecteur.

23Le cas des unreliable narrations dont il a Ă©tĂ© question avec Tom Kindt pourrait nourrir des considĂ©rations du mĂȘme ordre, mais aussi l’exemple du skaz, dont traite pour sa part Robert Hodel (« La cohĂ©rence textuelle dans le skaz »). Cette forme narrative propre au monde slave — illustrĂ©e notamment par Gogol et Leskov, elle a Ă©tĂ© trĂšs tĂŽt instituĂ©e en corpus pour les narrotologues Ă  la suite des travaux d’Eikhenbaum et Vonogradov en outre —, accentue l’altĂ©ritĂ© de la langue employĂ©e ou du locuteur lui-mĂȘme, crĂ©ant un jeu d’écarts qui mine la cohĂ©rence du rĂ©cit, rendant pĂ©rilleuse son interprĂ©tation et impliquant inĂ©vitablement des questions idĂ©ologiques, comme le montre R. Hodel en procĂ©dant Ă  une analyse de Jalova jesen [Automne stĂ©rile, 2000] de l’écrivain serbe Dragoslav Mihailović.

24Klaus Meyer-Minnemann et Sabine Schlickers enfin Ă©tudient « Les procĂ©dĂ©s de mise en abyme et de pseudo-diĂ©gĂšse » dans Beatus Ille d’Antonio Muñoz Molina, souvent considĂ©rĂ© (Ă  tort, selon les contributeurs) comme une mĂ©tafiction historiographique : occasion de rĂ©viser partiellement, Ă  l’aide d’un efficace modĂšle Ă  six niveaux de communication narrative, la typologie proposĂ©e par L. DĂ€llenbach dans Le RĂ©cit spĂ©culaire (Seuil, 1977), mais aussi d’ouvrir le dĂ©bat sur le statut et l’interprĂ©tation des mĂ©tafictions.

25*  *  *

26Les travaux prĂ©sentĂ©s dans cette ThĂ©orie du rĂ©cit, qui pour la plupart dĂ©livrent la synthĂšse de trĂšs longues recherches, offrent ainsi bien plus qu’une cartographie du projet des narratologues de Hambourg : chacune des contributions vient tĂ©moigner Ă  sa façon d’une lecture de la narratologie française, Ă  la fois rigoureuse et soucieuse d’ouvrir de nouvelles perspectives, mais aussi du dynamisme de la narratologie aujourd’hui — dans les pays germanophones et anglophones essentiellement comme en font foi les copieuses bibliographies proposĂ©es. Une façon de lever de rideau, pour un public français, sur le troisiĂšme acte de l’histoire de la narratologie.