La singularitĂ© dâĂ©crire Ă lâĂąge classique
1Lâindividuation du discours comme processus historique, la littĂ©rarisation du rapport Ă lâĂ©criture, lâaffranchissement de la littĂ©rature hors de ses cadres rhĂ©toriques de dĂ©part, lâinflĂ©chissement de la notion de style : autant de questions qui fascinent lĂ©gitimement les historiens de la littĂ©rature comme ceux du rapport Ă la langue. A lâĂ©vidence, il y a lĂ un fait majeur de notre histoire culturelle qui engage la lecture que lâon peut faire de ses tĂ©moignages. Reste Ă Ă©viter la tentation de plaquer sur des Ă©poques qui ne lâont pas connue la vision romantique dâun artiste diffĂ©rent, seul maĂźtre Ă bord de son langage, et qui concevrait son discours uniquement en lien avec la poĂ©tique dâune Ćuvre. Câest ce que rĂ©ussissent Ă faire les contributeurs de ce numĂ©ro de LittĂ©rature, issu dâune journĂ©e dâĂ©tude organisĂ©e Ă lâuniversitĂ© de Paris 8, en menant lâinvestigation de maniĂšre subtile et nuancĂ©e sur la pĂ©riode quâon sâaccorde Ă penser comme dĂ©cisive dans la prĂ©paration des futurs modes de pensĂ©e : la pĂ©riode classique, et en formulant Ă son sujet des propositions novatrices.
2La question Ă laquelle le numĂ©ro entend rĂ©pondre est formulĂ©e ainsi dans la prĂ©sentation : « à une Ă©poque oĂč prĂ©vaut encore lâacception rhĂ©torique de « style », quâen est-il de la façon dont les Ă©crivains du XVIe, XVIIe, XVIIIe siĂšcles envisagent la singularitĂ© dâĂ©crire ? » Elle est complĂ©tĂ©e par les questions subsidiaires suivantes : « Quels mots emploient-ils pour le dire ? Y a-t-il des maniĂšres diffĂ©rentes de penser la singularitĂ©, des ruptures entre les façons de penser ? Comment se pense la relation du singulier au collectif, Ă la langue ? ». Câest dire si le numĂ©ro intĂ©ressera non seulement les littĂ©raires, mais aussi tous ceux que prĂ©occupe la construction culturelle du concept de langue.
3« SingularitĂ© dâĂ©crire » : drĂŽle de mot, rarement entendu pour dĂ©crire les matiĂšres Ă©voquĂ©es ; un mot sur lequel on aurait bien aimĂ© en savoir plusâŠ, qui sonne bien, en tout cas, son XVIe siĂšcle, avec son infinitif en complĂ©ment prĂ©positionnel. Ă tout le moins, lâensemble du numĂ©ro pourrait ĂȘtre placĂ© sous lâĂ©gide dâune phrase de Marivaux sur Montaigne, qui est exploitĂ©e dans deux des contributions, et qui Ă©voque, Ă propos de lâauteur des Essais, « une singularitĂ© dâesprit et consĂ©quemment de style, qui fait aujourdâhui son mĂ©rite ». Cette citation Ă©nonce un premier fil, qui sera tirĂ© tout au long des contributions, celui de la singularitĂ© perçue, entre problĂ©matiques de traduction et dâimitation, mais installe aussi comme une balise un nom, au cĆur de ce parcours historique : Montaigne, rĂ©fĂ©rence durable de la pensĂ©e sur le singulier jusquâĂ la fin du XVIIIe siĂšcle.
4Le parcours est organisĂ© de maniĂšre chronologique. AprĂšs une prĂ©sentation riche oĂč Anne Herrschberg-Pierrot et Olivia Rosenthal dĂ©plient les articulations essentielles de la problĂ©matique de lâindividuation Ă lâĂge classique et rappellent notamment son lien avec la reconnaissance sociale, juridique et Ă©conomique du statut de lâĂ©crivain, Perrine Galand-Hallyn revient sur quelques-uns des termes au moyen desquels le XVIe siĂšcle humaniste latinisant a pensĂ© la question de la singularité : le terme ingenium, notamment, et la formule se exprimere (me tamen exprimo) quâon trouve pour la premiĂšre fois dans une lettre dâAnge Politien, Ă la fin du Quattrocento. Dans la seconde partie de son article, elle choisit de commenter le projet singulier dâun recueil de Jean Salmon Macrin, les Naeniae (1550), « tombeau » dont les premiĂšres parties se dĂ©marquent de la topique traditionnelle pour afficher « un nouveau mode dâĂ©criture fondĂ© sur une prĂ©cision autobiographique reconnaissable ».
5 Jean-Charles Monferran rappelle ensuite que la raison pour laquelle la collecte des indices venus du XVIe siĂšcle apporte des rĂ©sultats si minces est que lâĂ©poque est tout entiĂšre focalisĂ©e autour des thĂ©ories de lâimitation. Toutefois, se concentrant sur lâArt poĂ©tique de Peletier (1555), il souligne que ce motif repose sur un paradoxe, dans la mesure oĂč les modĂšles proposĂ©s (Virgile, par exemple), sont posĂ©s comme devant ĂȘtre imitĂ©s, mais aussi hors de portĂ©e de lâimitation, en raison de « ceste Energie, et ne sçay quel Esprit, qui est en leurs Ecriz, que les Latins appelleroient Genius ». Ainsi la thĂ©orie de lâimitation, problĂ©matique de rĂ©ception avant dâen ĂȘtre une de crĂ©ation, dĂ©bouche-t-elle sur une « promotion de lâinimitable », dâabord appliquĂ©e aux grands auteurs antiques, puis Ă quelques modernes choisis (Marot, Ronsard, Rabelais). Jean-Charles Monferran remarque que cet accent nouveau a pour consĂ©quence la limitation des schĂ©mas prescriptifs, dans les arts poĂ©tiques, et le dĂ©veloppement dâune politique du « montrer » plus que de lâexpliquer. TroisiĂšme contribution seiziĂ©miste, lâarticle dâĂtienne Dobenesque explore les rĂ©sonances de ces questions dâimitation et de style dans le champ de la traduction. Il rappelle quâil existait au XVIe siĂšcle un fort emploi du mot style appliquĂ© Ă la langue elle-mĂȘme : on parlait de style latin, de style italien, de style français, etc. Ce fait a une incidence sur lâun des emplois du terme phrase, qui est ainsi Ă reverser du cĂŽtĂ© de la « stylistique de la langue ». Passer dâune langue Ă lâautre, câest essentiellement changer de style, autrement dit passer dâun magasin de mots et de « phrases » Ă lâautre. La proposition dâĂtienne Dobenesque est forte : elle va jusquâĂ impliquer que lâesthĂ©tique des « belles infidĂšles » du XVIIe siĂšcle, loin dâĂȘtre une exaltation du traducteur souverain, repose en fait sur un refus de la singularitĂ© du discours au nom dâun autre gĂ©nie, celui de la langue.
6Du cĂŽtĂ© du XVIIe siĂšcle, on lira dâabord un article de Christine Noille-Clauzade. LâĂ©ditrice de ce pilier de la rĂ©flexion sur le style Ă la fin du XVIIe siĂšcle quâest Bernard Lamy propose ici une relecture critique du parcours de la rhĂ©torique classique, laquelle sâest Ă©loignĂ©e de ses motivations philosophiques et morales de dĂ©part pour tomber dans le piĂšge de la nomenclature formelle. Face Ă cette dĂ©rive, un courant contestataire Ă©merge, sous la double influence de Descartes et de Port-Royal, qui va imposer une philosophie des facultĂ©s du sujet Ă la racine de lâacte verbal. Lâattachement de Lamy Ă la diversitĂ© des styles au pluriel tĂ©moigne de cette rĂ©orientation de la rhĂ©torique vers le particulier, voire le subjectif. Mais cette inflexion est bientĂŽt dĂ©passĂ©e par la passion du vrai, de lâuniversalitĂ© de lâintelligence, du naturel, du sublime, qui, de Pascal Ă La BruyĂšre et Buffon, ressaisit « le style » dans un singulier qui va de nouveau apparaĂźtre comme une signature, celle du sujet pensant. Bruno ClĂ©ment, de son cĂŽtĂ©, met en relation le goĂ»t pour la singularitĂ© quâon observe chez un Balzac ou un Pascal avec lâesprit dâune dĂ©fiance vis-Ă -vis des rĂšgles. Les notions de naturel, dâagrĂ©ment, de je ne sais quoi, sâoffrent, il faut le dire, comme des alternatives Ă ce que la codification du commun peut avoir de normatif.
7Modifions un tout petit peu, ici, lâordre de prĂ©sentation du volume, pour rendre compte de lâarticle de Marc Escola, Ă©crit en contrepoint Ă la feuille du Cabinet du philosophe (1734) oĂč Marivaux reprend dans un mĂȘme geste la « singularité » de Montaigne, de La BruyĂšre et de Pascal. Pour lâauteur, il y a lĂ une filiation qui est tout ensemble une certaine forme de dĂ©gagement hors de la norme, une dĂ©nonciation de lâattention excessive accordĂ©e aux mots au dĂ©triment de la pensĂ©e, et la revendication dâun statut plein de lâhomme. Ce que retient Marivaux de ces auteurs (et dâautres comme La Rochefoucauld), câest que le style doit ĂȘtre dâabord reliĂ© Ă la pensĂ©e, Ă lâidĂ©e. Ce motif fonde, selon lâauteur, la lecture hermĂ©neutique que nous avons faite dans un second temps de la notion. Mais il construit aussi un paradoxe : semblable dĂ©finition du style dĂ©finit certes un espace pour le commentaire, mais se rend elle-mĂȘme in-thĂ©orisable. Et Marc Escola de conclure son propos par cette formule : « Appelons style ce dont sâautorise lâinterprĂ©tation et dont il ne reste rien au terme du travail hermĂ©neutique ». Enfin, dĂ©cidĂ©ment ancrĂ©e dans le XVIIIe siĂšcle, la contribution de Patrick Brasart propose un parcours allant « de Buffon Ă Danton ». Mais on pourrait tout aussi bien dire quâelle effectue le trajet en sens inverse⊠Danton, reçu par exemple par L.-S. Mercier, a en effet Ă©tĂ© vu comme un rare exemple (il y eut Mirabeau avant lui) de singularitĂ© stylistique allant jusquâĂ lâexcentricitĂ©. Ă son propos, un nouveau lieu a mĂȘme Ă©tĂ© identifiĂ© au gĂ©nie du verbe : lâimprovisation, Ă©manation directe du souffle crĂ©ateur de lâesprit, et opposĂ©e Ă lâaspect figĂ© du texte Ă©crit. Faut-il en dĂ©duire que le style devient une pensĂ©e de lâindividu ? Non, estime Patrick Brasart, qui voit lĂ lâoccasion de revenir sur le mot fameux de Buffon : « le style est lâhomme mĂȘme ». Et ici, la proposition de lâauteur est claire, Ă©tayĂ©e par une confrontation de plusieurs textes de Buffon : ce que Buffon dĂ©signe par lâhomme doit surtout sâentendre comme « lâespĂšce humaine ». Câest en ce sens en tout cas que Danton reprend la formule. Lâhomme, chez Buffon, est dâabord une pensĂ©e de la nature, nous dit lâauteur, autrement dit de cette puissance qui ne saisit pas les choses dans les dĂ©tails, mais par lâunitĂ©.
8Comme on le voit, ce numĂ©ro est riche de pistes novatrices, et toujours Ă©tayĂ©es par une lecture minutieuse des textes â esprit qui dessine mĂȘme une sorte dâunitĂ© entre les contributions. Au fil des articles, on trouve maint commentaire sur les mots de la singularitĂ©  â style, gĂ©nie, originalitĂ© (chez Etienne Dobenesque) â et sur les textes phares de la construction de cette rĂ©flexion (Du Bellay, Montaigne, Pascal, Lamy, BuffonâŠ). Au total, la rĂ©union de ces contributions nous paraĂźt faire apparaĂźtre la cohĂ©rence de deux fils topiques distincts. Le premier concerne la singularitĂ© perçue, quâelle le soit dans la rĂ©ception dâun auteur antique Ă traduire, ou dans la lecture critique (espace alors en train de se construire) dâun texte canonique de la modernitĂ© â Montaigne, au premier chef â et qui dit quelque chose Ă ses continuateurs. Le second est pour ainsi dire lâinspiration « anthropologique » qui gouverne la rĂ©flexion sur la singularitĂ©. Cette inspiration Ă©tait dĂ©cisive chez Montaigne ; elle est notable dans la rĂ©fection de la rhĂ©torique dont Christine Noille-Clauzade a analysĂ© les figures dans le second XVIIe siĂšcle ; et elle se retrouve encore dans la filiation qui conduit la philosophie naturaliste de Buffon vers cette passion de lâhomme qui caractĂ©rise la pĂ©riode rĂ©volutionnaire. Il y a une pensĂ©e du naturel, du vrai, on aurait presque envie de dire de la fidĂ©litĂ© Ă lâidĂ©e, qui est derriĂšre toute la construction â à plus dâun titre paradoxale â que les siĂšcles « classiques » proposent de la singularitĂ©. Comme souvent, une figure Ă©merge de ce parcours : celle de Montaigne, dĂ©cidĂ©ment « incontournable », pour employer ce mot un peu galvaudĂ©. Montaigne, câest lâ « humeur », tant fustigĂ©e aprĂšs lui et contre lui, mais aussi le goĂ»t du vrai, point commun entre les siĂšcles des moralistes et les prĂ©-romantiques qui leur feront suite.

