Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 9, numéro 8
Gilles Siouffi

La singularitĂ© d’écrire Ă  l’ñge classique

LittĂ©rature n° 137, « La singularitĂ© d’écrire aux XVIe-XVIIIe siĂšcles», textes rĂ©unis par Anne Herschberg-Pierrot et Olivia Rosenthal, Larousse, mars 2005, 128 p.

1L’individuation du discours comme processus historique, la littĂ©rarisation du rapport Ă  l’écriture, l’affranchissement de la littĂ©rature hors de ses cadres rhĂ©toriques de dĂ©part, l’inflĂ©chissement de la notion de style : autant de questions qui fascinent lĂ©gitimement les historiens de la littĂ©rature comme ceux du rapport Ă  la langue. A l’évidence, il y a lĂ  un fait majeur de notre histoire culturelle qui engage la lecture que l’on peut faire de ses tĂ©moignages. Reste Ă  Ă©viter la tentation de plaquer sur des Ă©poques qui ne l’ont pas connue la vision romantique d’un artiste diffĂ©rent, seul maĂźtre Ă  bord de son langage, et qui concevrait son discours uniquement en lien avec la poĂ©tique d’une Ɠuvre. C’est ce que rĂ©ussissent Ă  faire les contributeurs de ce numĂ©ro de LittĂ©rature, issu d’une journĂ©e d’étude organisĂ©e Ă  l’universitĂ© de Paris 8, en menant l’investigation de maniĂšre subtile et nuancĂ©e sur la pĂ©riode qu’on s’accorde Ă  penser comme dĂ©cisive dans la prĂ©paration des futurs modes de pensĂ©e : la pĂ©riode classique, et en formulant Ă  son sujet des propositions novatrices.

2La question Ă  laquelle le numĂ©ro entend rĂ©pondre est formulĂ©e ainsi dans la prĂ©sentation : « à une Ă©poque oĂč prĂ©vaut encore l’acception rhĂ©torique de « style », qu’en est-il de la façon dont les Ă©crivains du XVIe, XVIIe, XVIIIe siĂšcles envisagent la singularitĂ© d’écrire ? » Elle est complĂ©tĂ©e par les questions subsidiaires suivantes : « Quels mots emploient-ils pour le dire ? Y a-t-il des maniĂšres diffĂ©rentes de penser la singularitĂ©, des ruptures entre les façons de penser ? Comment se pense la relation du singulier au collectif, Ă  la langue ? ». C’est dire si le numĂ©ro intĂ©ressera non seulement les littĂ©raires, mais aussi tous ceux que prĂ©occupe la construction culturelle du concept de langue.

3« SingularitĂ© d’écrire » : drĂŽle de mot, rarement entendu pour dĂ©crire les matiĂšres Ă©voquĂ©es ; un mot sur lequel on aurait bien aimĂ© en savoir plus
, qui sonne bien, en tout cas, son XVIe siĂšcle, avec son infinitif en complĂ©ment prĂ©positionnel. À tout le moins, l’ensemble du numĂ©ro pourrait ĂȘtre placĂ© sous l’égide d’une phrase de Marivaux sur Montaigne, qui est exploitĂ©e dans deux des contributions, et qui Ă©voque, Ă  propos de l’auteur des Essais, « une singularitĂ© d’esprit et consĂ©quemment de style, qui fait aujourd’hui son mĂ©rite ». Cette citation Ă©nonce un premier fil, qui sera tirĂ© tout au long des contributions, celui de la singularitĂ© perçue, entre problĂ©matiques de traduction et d’imitation, mais installe aussi comme une balise un nom, au cƓur de ce parcours historique : Montaigne, rĂ©fĂ©rence durable de la pensĂ©e sur le singulier jusqu’à la fin du XVIIIe siĂšcle.

4Le parcours est organisĂ© de maniĂšre chronologique. AprĂšs une prĂ©sentation riche oĂč Anne Herrschberg-Pierrot et Olivia Rosenthal dĂ©plient les articulations essentielles de la problĂ©matique de l’individuation Ă  l’Âge classique et rappellent notamment son lien avec la reconnaissance sociale, juridique et Ă©conomique du statut de l’écrivain, Perrine Galand-Hallyn revient sur quelques-uns des termes au moyen desquels le XVIe siĂšcle humaniste latinisant a pensĂ© la question de la singularité : le terme ingenium, notamment, et la formule se exprimere (me tamen exprimo) qu’on trouve pour la premiĂšre fois dans une lettre d’Ange Politien, Ă  la fin du Quattrocento. Dans la seconde partie de son article, elle choisit de commenter le projet singulier d’un recueil de Jean Salmon Macrin, les Naeniae (1550), « tombeau » dont les premiĂšres parties se dĂ©marquent de la topique traditionnelle pour afficher « un nouveau mode d’écriture fondĂ© sur une prĂ©cision autobiographique reconnaissable ».

5 Jean-Charles Monferran rappelle ensuite que la raison pour laquelle la collecte des indices venus du XVIe siĂšcle apporte des rĂ©sultats si minces est que l’époque est tout entiĂšre focalisĂ©e autour des thĂ©ories de l’imitation. Toutefois, se concentrant sur l’Art poĂ©tique de Peletier (1555), il souligne que ce motif repose sur un paradoxe, dans la mesure oĂč les modĂšles proposĂ©s (Virgile, par exemple), sont posĂ©s comme devant ĂȘtre imitĂ©s, mais aussi hors de portĂ©e de l’imitation, en raison de « ceste Energie, et ne sçay quel Esprit, qui est en leurs Ecriz, que les Latins appelleroient Genius ». Ainsi la thĂ©orie de l’imitation, problĂ©matique de rĂ©ception avant d’en ĂȘtre une de crĂ©ation, dĂ©bouche-t-elle sur une « promotion de l’inimitable », d’abord appliquĂ©e aux grands auteurs antiques, puis Ă  quelques modernes choisis (Marot, Ronsard, Rabelais). Jean-Charles Monferran remarque que cet accent nouveau a pour consĂ©quence la limitation des schĂ©mas prescriptifs, dans les arts poĂ©tiques, et le dĂ©veloppement d’une politique du « montrer » plus que de l’expliquer. TroisiĂšme contribution seiziĂ©miste, l’article d’Étienne Dobenesque explore les rĂ©sonances de ces questions d’imitation et de style dans le champ de la traduction. Il rappelle qu’il existait au XVIe siĂšcle un fort emploi du mot style appliquĂ© Ă  la langue elle-mĂȘme : on parlait de style latin, de style italien, de style français, etc. Ce fait a une incidence sur l’un des emplois du terme phrase, qui est ainsi Ă  reverser du cĂŽtĂ© de la « stylistique de la langue ». Passer d’une langue Ă  l’autre, c’est essentiellement changer de style, autrement dit passer d’un magasin de mots et de « phrases » Ă  l’autre. La proposition d’Étienne Dobenesque est forte : elle va jusqu’à impliquer que l’esthĂ©tique des « belles infidĂšles » du XVIIe siĂšcle, loin d’ĂȘtre une exaltation du traducteur souverain, repose en fait sur un refus de la singularitĂ© du discours au nom d’un autre gĂ©nie, celui de la langue.

6Du cĂŽtĂ© du XVIIe siĂšcle, on lira d’abord un article de Christine Noille-Clauzade. L’éditrice de ce pilier de la rĂ©flexion sur le style Ă  la fin du XVIIe siĂšcle qu’est Bernard Lamy propose ici une relecture critique du parcours de la rhĂ©torique classique, laquelle s’est Ă©loignĂ©e de ses motivations philosophiques et morales de dĂ©part pour tomber dans le piĂšge de la nomenclature formelle. Face Ă  cette dĂ©rive, un courant contestataire Ă©merge, sous la double influence de Descartes et de Port-Royal, qui va imposer une philosophie des facultĂ©s du sujet Ă  la racine de l’acte verbal. L’attachement de Lamy Ă  la diversitĂ© des styles au pluriel tĂ©moigne de cette rĂ©orientation de la rhĂ©torique vers le particulier, voire le subjectif. Mais cette inflexion est bientĂŽt dĂ©passĂ©e par la passion du vrai, de l’universalitĂ© de l’intelligence, du naturel, du sublime, qui, de Pascal Ă  La BruyĂšre et Buffon, ressaisit « le style » dans un singulier qui va de nouveau apparaĂźtre comme une signature, celle du sujet pensant. Bruno ClĂ©ment, de son cĂŽtĂ©, met en relation le goĂ»t pour la singularitĂ© qu’on observe chez un Balzac ou un Pascal avec l’esprit d’une dĂ©fiance vis-Ă -vis des rĂšgles. Les notions de naturel, d’agrĂ©ment, de je ne sais quoi, s’offrent, il faut le dire, comme des alternatives Ă  ce que la codification du commun peut avoir de normatif.

7Modifions un tout petit peu, ici, l’ordre de prĂ©sentation du volume, pour rendre compte de l’article de Marc Escola, Ă©crit en contrepoint Ă  la feuille du Cabinet du philosophe (1734) oĂč Marivaux reprend dans un mĂȘme geste la « singularité » de Montaigne, de La BruyĂšre et de Pascal. Pour l’auteur, il y a lĂ  une filiation qui est tout ensemble une certaine forme de dĂ©gagement hors de la norme, une dĂ©nonciation de l’attention excessive accordĂ©e aux mots au dĂ©triment de la pensĂ©e, et la revendication d’un statut plein de l’homme. Ce que retient Marivaux de ces auteurs (et d’autres comme La Rochefoucauld), c’est que le style doit ĂȘtre d’abord reliĂ© Ă  la pensĂ©e, Ă  l’idĂ©e. Ce motif fonde, selon l’auteur, la lecture hermĂ©neutique que nous avons faite dans un second temps de la notion. Mais il construit aussi un paradoxe : semblable dĂ©finition du style dĂ©finit certes un espace pour le commentaire, mais se rend elle-mĂȘme in-thĂ©orisable. Et Marc Escola de conclure son propos par cette formule : « Appelons style ce dont s’autorise l’interprĂ©tation et dont il ne reste rien au terme du travail hermĂ©neutique ». Enfin, dĂ©cidĂ©ment ancrĂ©e dans le XVIIIe siĂšcle, la contribution de Patrick Brasart propose un parcours allant « de Buffon Ă  Danton ». Mais on pourrait tout aussi bien dire qu’elle effectue le trajet en sens inverse
 Danton, reçu par exemple par L.-S. Mercier, a en effet Ă©tĂ© vu comme un rare exemple (il y eut Mirabeau avant lui) de singularitĂ© stylistique allant jusqu’à l’excentricitĂ©. À son propos, un nouveau lieu a mĂȘme Ă©tĂ© identifiĂ© au gĂ©nie du verbe : l’improvisation, Ă©manation directe du souffle crĂ©ateur de l’esprit, et opposĂ©e Ă  l’aspect figĂ© du texte Ă©crit. Faut-il en dĂ©duire que le style devient une pensĂ©e de l’individu ? Non, estime Patrick Brasart, qui voit lĂ  l’occasion de revenir sur le mot fameux de Buffon : « le style est l’homme mĂȘme ». Et ici, la proposition de l’auteur est claire, Ă©tayĂ©e par une confrontation de plusieurs textes de Buffon : ce que Buffon dĂ©signe par l‘homme doit surtout s’entendre comme « l’espĂšce humaine ». C’est en ce sens en tout cas que Danton reprend la formule. L’homme, chez Buffon, est d’abord une pensĂ©e de la nature, nous dit l’auteur, autrement dit de cette puissance qui ne saisit pas les choses dans les dĂ©tails, mais par l’unitĂ©.

8Comme on le voit, ce numĂ©ro est riche de pistes novatrices, et toujours Ă©tayĂ©es par une lecture minutieuse des textes — esprit qui dessine mĂȘme une sorte d’unitĂ© entre les contributions. Au fil des articles, on trouve maint commentaire sur les mots de la singularitĂ©  — style, gĂ©nie, originalitĂ© (chez Etienne Dobenesque) — et sur les textes phares de la construction de cette rĂ©flexion (Du Bellay, Montaigne, Pascal, Lamy, Buffon
). Au total, la rĂ©union de ces contributions nous paraĂźt faire apparaĂźtre la cohĂ©rence de deux fils topiques distincts. Le premier concerne la singularitĂ© perçue, qu’elle le soit dans la rĂ©ception d’un auteur antique Ă  traduire, ou dans la lecture critique (espace alors en train de se construire) d’un texte canonique de la modernitĂ© — Montaigne, au premier chef — et qui dit quelque chose Ă  ses continuateurs. Le second est pour ainsi dire l’inspiration « anthropologique » qui gouverne la rĂ©flexion sur la singularitĂ©. Cette inspiration Ă©tait dĂ©cisive chez Montaigne ; elle est notable dans la rĂ©fection de la rhĂ©torique dont Christine Noille-Clauzade a analysĂ© les figures dans le second XVIIe siĂšcle ; et elle se retrouve encore dans la filiation qui conduit la philosophie naturaliste de Buffon vers cette passion de l’homme qui caractĂ©rise la pĂ©riode rĂ©volutionnaire. Il y a une pensĂ©e du naturel, du vrai, on aurait presque envie de dire de la fidĂ©litĂ© Ă  l’idĂ©e, qui est derriĂšre toute la construction — à plus d’un titre paradoxale — que les siĂšcles « classiques » proposent de la singularitĂ©. Comme souvent, une figure Ă©merge de ce parcours : celle de Montaigne, dĂ©cidĂ©ment « incontournable », pour employer ce mot un peu galvaudĂ©. Montaigne, c’est l’ « humeur », tant fustigĂ©e aprĂšs lui et contre lui, mais aussi le goĂ»t du vrai, point commun entre les siĂšcles des moralistes et les prĂ©-romantiques qui leur feront suite.