Entre écart absolu et passages : la difficile rencontre surréaliste-situationniste
1En novembre 1958, le leader de lâInternationale situationniste Guy Debord est conviĂ© Ă un dĂ©bat organisĂ© par lâex-surrĂ©aliste NoĂ«l Arnaud, dĂ©bat prenant pour question « Le surrĂ©alisme est-il mort ou vivant? ». Un public essentiellement composĂ© de la nouvelle garde du mouvement surrĂ©aliste de lâaprĂšs-guerre se rend donc sur lieu pour dĂ©battre de la pertinence, de plus en plus contestĂ©e, de leur aventure poĂ©tique. Pourtant prĂ©sent lors du dĂ©bat, Debord dĂ©cide de communiquer son intervention sur une bande sonore enregistrĂ©e plutĂŽt que de parler de vive voix. Le discours de Debord, en plus dâĂȘtre dĂ©clamĂ© avec cette voix si monotone reconnaissable dâentre toutes â rappelons-nous le ton de ses films â, est accompagnĂ© de guitare. Lâouverture de ce discours, rĂ©pondant directement Ă la question du dĂ©bat, vaut la peine dâĂȘtre citĂ©e : « Le surrĂ©alisme est Ă©videmment vivant, Ses crĂ©ateurs ne sont pas encore morts. Des gens nouveaux, de plus en plus mĂ©diocres il est vrai, sâen rĂ©clament. Le surrĂ©alisme est connu du grand public comme lâextrĂȘme du modernisme et, dâautre part, il est devenu lâobjet de jugements universitaires. Il sâagit bien dâune de ces choses qui vivent en mĂȘme temps que nous, comme le catholicisme et le gĂ©nĂ©ral de Gaulle »1. Dans ce passage assez typique de la posture de Debord â qui aime tant insulter ou sermonner son public â, on retrouve bien vivant le mĂ©pris avec lequel les situationnistes ont considĂ©rĂ© leurs contemporains surrĂ©alistes, ces compĂ©titeurs pour lâhĂ©gĂ©monie de lâavant-garde.
2Une nouvelle monographie du chercheur JĂ©rĂŽme Duwa, SurrĂ©alistes et situationnistes : vies parallĂšles, retrace lâhistoire mouvementĂ©e des rapports conflictuels qui se sont Ă©tablis entre lâInternationale lettriste (I.L.,1952-1957) puis leurs descendants de l'International situationniste (I.S., 1957-1972) et les surrĂ©alistes, qui se reconstituent, dans le Paris de lâaprĂšs-guerre, encore une fois autour de la figure centrale dâAndrĂ© Breton. Durant cette seconde pĂ©riode de lâhistoire du mouvement surrĂ©aliste (de 1946 Ă 1969), le mouvement de Breton occupe toujours une importance considĂ©rable au sein du milieu de lâart europĂ©en, mais surtout, il jouit dâune influence majeure sur de nombreux artistes Ă©mergeants, notamment du Tiers monde (CaraĂŻbes, AmĂ©rique du sud). Si le prestige du mouvement est sur le dĂ©clin Ă Paris mĂȘme, lâesprit du surrĂ©alisme se diffuse dĂ©sormais partout, modifiant considĂ©rablement lâart du XXe siĂšcle. Cette nouvelle puissance internationale du surrĂ©alisme, les situationnistes vont la conspuer profondĂ©ment, lâidentifiant Ă une rĂ©cupĂ©ration dâune sociĂ©tĂ© marchande qui se plaĂźt Ă dĂ©samorcer toutes les tentatives de subversion portĂ©es Ă sont Ă©gard : « La bourgeoisie doit surtout empĂȘcher un nouveau dĂ©part de la pensĂ©e rĂ©volutionnaire. Elle a eu conscience du caractĂšre menaçant du surrĂ©alisme. Elle se plaĂźt Ă constater, maintenant quâelle a pu le dissoudre dans le commerce esthĂ©tique courant, quâil avait atteint le point extrĂȘme du dĂ©sordre »2. Les lettristes tenteront avec plus ou moins dâaisance de retrouver ce « point de dĂ©sordre », quâils identifient Ă la premiĂšre pĂ©riode, « hĂ©roĂŻque », du mouvement surrĂ©aliste, marquĂ©e par les scandales et la provocation3. Les premiĂšres annĂ©es de lâI.L. sont dâailleurs marquĂ©es par divers scandales â comme, par exemple, lâinsulte des lettristes Ă Charlie Chaplin, significative car les surrĂ©alistes ont Ă©tĂ©, avec leur tract « Hands off Love », de grands dĂ©fenseurs de Chaplin, victime exemplaire, selon eux, du puritanisme amĂ©ricain â qui tentent de retrouver lâesprit du surrĂ©alisme des dĂ©buts.
3Maintenant que le climat terroriste qui accompagnait ces discordes historiques sâest grandement apaisĂ©, il sâavĂšre dĂ©sormais possible de considĂ©rer autrement le rapport entre les surrĂ©alistes et les situationnistes. Et câest le grand mĂ©rite de ce livre que de prĂ©senter une toute nouvelle image de ce rapport, Ă©loignĂ©e des nombreuses orthodoxies qui ne parlent que le langage de la rupture absolue. Comme le fait justement remarquer Duwa dans lâintroduction de son ouvrage, une partie des difficultĂ©s dĂ©coule du fait que lâhistoriographie officielle a adoptĂ©, sans posture critique, le mĂȘme regard rĂ©ducteur que les situationnistes nous ont transmis sur leurs contemporains surrĂ©alistes :  « la vulgate de la dĂ©gĂ©nĂ©rescence du surrĂ©alisme aprĂšs 1945 sombrant dans lâoccultisme de fĂȘte foraine est si gĂ©nĂ©ralement acceptĂ©e sans objection dâaucune sorte que sa rĂ©futation nâest pas une tĂąche inutile » (p.15). Une des qualitĂ©s de ce travail de Duwa, câest justement de prĂ©senter, Ă travers des analyses historiques et de nombreux documents appelĂ©s Ă tĂ©moigner,  toute la complexitĂ© et la richesse du « second » mouvement surrĂ©aliste, loin des clichĂ©s et des raccourcis trop souvent utilisĂ©s.  Au niveau Ă©thique, Duwa ne cache pas son dĂ©sir de  « redonner la parole aux surrĂ©alistes fĂącheusement Ă©crasĂ©s par ce quâil faut bien appeler une mode situationniste faite de jugements expĂ©ditifs de retardataires qui auraient bien voulu en ĂȘtre et qui « oublient » le respect que Debord a manifestĂ© Ă la fin Ă Breton et Ă son Ćuvre » (p.16). Ce qui nous permet de dĂ©couvrir pour la premiĂšre fois lâopinion fort nĂ©gative (sâen Ă©tonnera-t-on?) quâavaient les surrĂ©alistes de la seconde gĂ©nĂ©ration sur leurs ennemis situationnistes.
4Mais avant dâassumer, Ă la fin de sa vie, son admiration pour lâauteur de Nadja4, Debord a lui-mĂȘme lancĂ© cette mode des « jugements expĂ©ditifs ». Souvenons-nous de ses analyses du surrĂ©alisme dans le Rapport sur la construction des situations⊠(1957), le fameux manifeste de lâI.S. dans lequel les supposĂ©es apories du surrĂ©alisme dans la sociĂ©tĂ© contemporaine sont durement critiquĂ©es. Debord ne manque pas de mettre de lâavant lâattachement surrĂ©aliste Ă lâoccultisme, et le blocage politique qui en rĂ©sulte : « Les restes du mouvement surrĂ©aliste orthodoxe, Ă ce stade sĂ©nile-occultiste, sont aussi incapables dâavoir une position idĂ©ologique  que dâinventer quoi que ce soit »5. Cette accusation de « dĂ©viation » mystico-occulte nâĂ©tait cependant pas nouvelle, et mĂȘme avant la Seconde Guerre mondiale, certains commentateurs faisaient remarquer les limitations rĂ©volutionnaires que provoquait une telle posture. CâĂ©tait dâailleurs un des seuls aspects du mouvement qui retenait lâenthousiasme, pourtant grand, de Walter Benjamin envers le mouvement de Breton. Ă propos de la fascination quâexerçait sur les surrĂ©alistes la pratique du spiritisme, Benjamin ne cachait pas son irritation : « Qui nâaimerait pas voir ces enfants adoptifs de la rĂ©volution rompre de la façon la plus nette avec tout ce qui se pratique dans les conventicules de dames patronnesses dĂ©crĂ©pites, de militaires en retraite, de trafiquants Ă©migrĂ©s ? »6.
5Refusant toutes considĂ©rations prenant compte de lâinconscient et ou de la dĂ©possession du sujet, les situationnistes propagent lâidĂ©e dâun homme nouveau bien diffĂ©rent de celui dĂ©fendu par les surrĂ©alistes : ne disent-ils pas quâil « faut aller plus avant, et rationaliser davantage le monde, premiĂšre condition pour le passionner »7? Leur attachement Ă la Raison et à une conception volontariste du sujet serait supposĂ© marquer cette diffĂ©rence essentielle entre eux et leurs compĂ©titeurs surrĂ©alistes ; Debord ne dit-il pas « lâaventurier est celui qui fait arriver les aventures, plus que celui Ă qui les aventures arrivent »8 ? Câest ainsi que les situationnistes se sont plu Ă constamment rĂ©duire le potentiel subversif du surrĂ©alisme, dĂ©nonçant sa promotion de la passivitĂ©, de lâirrationnel, de la folie et de clichĂ©s mĂ©taphysiques comme celui du gĂ©nie artistique. Ces critiques, souvent rĂ©ductrices, ne vont pas sans poser problĂšme. PremiĂšrement, comme le rappelait Michael Löwy dans LâĂtoile du matin : surrĂ©alisme et marxisme,  les surrĂ©alistes ont systĂ©matiquement refusĂ© dâemployer le terme « irrationnel » pour dĂ©signer soi leurs Ćuvres, soi leurs conceptions de lâhomme9. Doit-on rappeler le fidĂšle attachement Ă la dialectique hĂ©gĂ©lienne et au matĂ©rialisme qui caractĂ©rise tout autant Breton que Debord ? Câest dâailleurs en partie cette question de la fidĂ©litĂ© Ă Hegel qui a provoquĂ© la rupture entre Breton et George Bataille, cet autre grand opposant du surrĂ©alisme.
6Duwa fait le pari dâune confrontation Ă©galitaire entre les deux groupes, dans le but fort louable « de dĂ©mĂȘler ce qui constitue lâoriginalitĂ© des uns et des autres en sâĂ©loignant toujours Ă la fois du discours dĂ©niant toute nouveautĂ© au style situationniste et de son revers confĂ©rant une nouveautĂ© absolue Ă Debord et ses amis » (p.16). Ce qui rĂ©sulte dâun tel travail comparatif, câest justement la destruction du mythe, soigneusement entretenu, de lâoriginalitĂ© absolue de lâI.S. Duwa prĂ©sente une nouvelle image du rapport entre Debord et le surrĂ©alisme : « La relation de rivalitĂ© avec le surrĂ©alisme, qui ne connaĂźt Ă peu prĂšs aucune interruption, semble bien participer Ă la construction progressive de lâidentitĂ© situationniste » (p.18). En dâautres termes, Duwa suggĂšre que Debord, tout comme George Bataille, est essentiellement un « ennemi du dedans », un opposant « intĂ©rieur » au mouvement surrĂ©aliste. Pour lâobservateur impartial, il va de soi que les deux groupes partagent beaucoup plus de points en commun que de points de discorde. Outre leur approche « terroriste » de la culture, les mouvements surrĂ©aliste et situationniste se rĂ©fĂšrent sans cesse Ă une mĂȘme sĂ©rie de sources littĂ©raires et philosophiques dont la similitude ne peut quâĂ©veiller le soupçon (notons en vrac Sade, LautrĂ©amont, Arthur Cravan, Hegel, Marx). On retrouve aussi chez ces deux groupes une mĂȘme fascination pour le crime et pour le mal, une mĂȘme pratique de lâexploration subjectiviste de lâenvironnement urbain, une mĂȘme propension pour lâimprĂ©vu, et une mĂȘme vision messianique de lâart devant sâabolir pour se rĂ©aliser dans la vie quotidienne. Naturellement, la dĂ©rive psychogĂ©ographique nâest quâune variante lĂ©gĂšrement modifiĂ©e de la flĂąnerie surrĂ©aliste (Breton, quand il aurait pris connaissance de la pratique situationniste de la dĂ©rive, se serait exprimĂ© ainsi : « Tiens, les lettristes dĂ©couvrent la promenade ! »10). Chez ces deux groupes, on assiste en outre Ă une mĂȘme volontĂ© de ne pas se dĂ©finir comme une Ă©cole littĂ©raire, mais plutĂŽt par une aventure collective prenant racine dans le vĂ©cu immĂ©diat.
7Un des principaux reproches de lâI.S. envers le mouvement surrĂ©aliste est dâailleurs celui de ne pas avoir rĂ©sistĂ© Ă sa propre institutionnalisation, et de sâĂȘtre constituĂ©, peut-ĂȘtre malgrĂ© lui, en Ă©cole littĂ©raire, et en « objet de jugements universitaires ». Pour les situationnistes, une telle consĂ©cration populaire et un tel « embourgeoisement » ne peuvent que trahir les ambitions rĂ©volutionnaires initiales.  Pour lâI.S., lâesthĂ©tique surrĂ©aliste sâest pleinement intĂ©grĂ©e au dispositif spectaculaire de la sociĂ©tĂ© contemporaine, qui utilise notamment le rĂȘve, la surprise et lâabsurde comme autant dâĂ©lĂ©ments rhĂ©toriques du discours marchand devant manipuler le dĂ©sir. La volontĂ© rĂ©volutionnaire des situationnistes engageait donc un rĂ©el souci de clandestinitĂ© et du secret devant permettre dâattaquer la sociĂ©tĂ© marchande sans possibilitĂ© aucune de rĂ©cupĂ©ration. LâĂ©limination, Ă partir de 1961 et des secrĂštes « ThĂšses de Hambourg», des artistes actifs au sein de lâI.S. tĂ©moigne de cette radicalisation du mouvement, qui refuse dĂ©sormais toute activitĂ© dâautoreprĂ©sentation (mĂȘme si les situationnistes participeront à un certain nombre dâexpositions qui contreviennent Ă cette « directive »). Aux mains du jacobin Debord, lâI.S. devient un groupe sectaire et occulte, mystĂ©rieux mais nĂ©anmoins actif. Bref, lâI.S. se bĂątit volontairement sur le mode du lĂ©gendaire et du mythologique : seule la rumeur persistante de son existence sĂ©ditieuse devrait assurer une activitĂ© de propagande efficace dans la perspective dâune rĂ©volution libertaire Ă venir.
8Duwa souligne justement que le conflit majeur entre les deux groupes concerne les rapports entre lâesthĂ©tique et le politique, et, plus prĂ©cisĂ©ment, sur les possibilitĂ©s rĂ©volutionnaires de la poĂ©sie. Suite Ă Â leur engagement dĂ©cevant au sein du Parti communiste français et Ă lâincomprĂ©hension de ses instances en charge de la culture, les surrĂ©alistes avaient rĂ©glĂ© la question abruptement quand ils avaient finalement optĂ© pour considĂ©rer les deux domaines, lâesthĂ©tique et le politique, comme entiĂšrement indĂ©pendants; aux surrĂ©alistes revient la « rĂ©volution de lâesprit », aux camarades professionnels de la politique, la rĂ©volution socialiste (cette « nĂ©cessaire » spĂ©cialisation des champs politique et artistique Ă©tait dâailleurs Ă la base du commun accord entre Breton et Trotsky lorsquâils Ă©crivirent leur « Manifeste pour un art rĂ©volutionnaire indĂ©pendant » en 1937). LâI.L. puis lâI.S. refusent cette rĂ©signation malheureuse de la poĂ©sie Ă se limiter Ă son domaine  « spirituel », sans capacitĂ© dâintervenir directement au sein du corps social-politique. Â
9Dans une lettre Ă Patrick Straram qui traite du scandale du fameux  Manifeste des 121, que Debord et Bernstein signent malgrĂ© le fait quâelle Ă©mane « des pires ennemis de toute recherche rĂ©volutionnaire (les Sartre, Nadeau, Mascolo et surrĂ©alistes surchauffĂ©s) », Debord explique son engouement pour le mouvement : « ces gens en sont venus pour la premiĂšre fois Ă se placer, nettement et courageusement, dans une position de pure scandale (disons : scandale artistique, au sens des meilleurs gestes du surrĂ©alisme de la bonne Ă©poque) » (citĂ©, p.28). On retrouve ici explicitĂ©e la conception de la poĂ©sie de Debord : celle-ci ne doit plus se contenter dâune existence simplement littĂ©raire; elle doit plutĂŽt intervenir directement sur le social, y crĂ©er la division, et, Ă©ventuellement, la lutte. Câest en ce sens quâil faut comprendre la question du dĂ©passement de lâart : « si ce scandale est artistique, câest dâune maniĂšre telle que lâart travaille ici Ă son propre dĂ©passement et construit, en somme, une situation sans retour » (p.28).  Dans cette perspective, les diverses prises de position autour du fameux poĂšme dâAragon  Front Rouge (1932) permettent de saisir la nature de la mĂ©sentente entre les surrĂ©alistes et les lettristes de Debord. Alors que les surrĂ©alistes dĂ©noncĂšrent essentiellement dans le poĂšme pro-soviĂ©tique dâAragon sa misĂšre poĂ©tique (sa pauvretĂ© formelle), les surrĂ©alistes belges applaudirent le geste dâĂ©clat dâAragon, et le scandale qui sâensuivit (rappelons que le poĂšme lance un appel Ă la dĂ©sertion militaire et au meurtre politique). Pour les surrĂ©alistes belges, qui marquent ainsi leur dĂ©viance par rapport Ă lâorthodoxie de Breton, le poĂšme dâAragon parvient justement Ă transcender les problĂšmes et les apories de lâart engagé : « En bref,  puisque Front Rouge dĂ©chaĂźne contre lui lâappareil rĂ©pressif, il est le poĂšme vĂ©ritablement subversif, il accomplit ce quâaucun poĂšme nâavait pu rĂ©aliser : ĂȘtre pris au sĂ©rieux sans ĂȘtre relĂ©guĂ© ipso facto [âŠ] sur le terrain de lâexpĂ©rimentation strictement esthĂ©tique » (p.69).
10 Les lettristes de Debord se positionnent dans cette tradition interprĂ©tative du rĂŽle propagandiste de la poĂ©sie, alors que les surrĂ©alistes parisiens rejettent toute conception tacticienne ou utilitariste de la poĂ©sie. Câest ainsi quâon retrouve dans Potlatch « une surprenante dĂ©fense de la thĂ©orie de lâart rĂ©aliste socialiste au nom de son efficacitĂ© sur une  âfaction peu Ă©voluĂ©e du prolĂ©tariatâ » (p.68). Pour ceux qui connaissent uniquement lâĂ©poque situationniste, tellement prompte Ă dĂ©noncer toutes les traditions rĂ©volutionnaires instituĂ©es (maoĂŻsme, castrisme, etc.) et la nature bureaucratique totalitaire de lâURSS, quelle surprise de dĂ©couvrir la soviĂ©tophilie des ancĂȘtres lettristes! Son regard critique envers les mouvements rĂ©volutionnaires autoritaires, Debord va lâacquĂ©rir plus tard, lorsquâil frĂ©quentera le groupe Socialisme ou barbarie, une autre source de sa pensĂ©e quâil a bien pris soin dâocculter. Durant les annĂ©es prĂ©-situationnistes cependant, la position des lettristes ne permet aucun doute. Ils Ă©crivent, dans Potlatch nÂș13 : « en des circonstances qui commandent le choix nous nous trouverions naturellement du cĂŽtĂ© des âmouscotairesâ contre leurs maĂźtres ou les singes de leurs maĂźtres » (citĂ©, p.55). Le rĂ©el de lâantagonisme de la guerre froide est ici acceptĂ©, alors que les surrĂ©alistes refusent, plus lucidement, la perspective perverse de ce faux choix entre le capitalisme sauvage ou le totalitarisme russe. Quand, en 1961, lâI.S. insulte les surrĂ©alistes belges en les qualifiant de « nuance stalinienne du surrĂ©alisme », elle tait volontairement les annĂ©es de collaboration active quâont partagĂ©es Potlatch et les LĂšvres nues, et « la communautĂ© de pensĂ©e entre MariĂ«n et les lettristes sur la question soviĂ©tique » (p.74).
11Mais peut-ĂȘtre ne doit-on pas prendre trop  au sĂ©rieux lâengagement pro-soviĂ©tique des lettristes ? Câest ce que suggĂšre Duwa, pour qui cette posture purement provocatrice sert surtout aux lettristes Ă se distancier des surrĂ©alistes parisiens, et de lâombre envahissant de Breton. Comme lâexplique Christophe Bourseiller dans sa prĂ©face au livre de Duwa, Debord a toujours craint lâautoritĂ© dâune figure paternelle. Mais pour Ă©voluer intellectuellement, il a aussi eu besoin de se mesurer Ă quelques esprits forts. La relation de Debord Ă ces figures intellectuelles est marquĂ©e par lâambivalence : autant il souhaite se confronter Ă elles, autant sa mythologie personnelle exclue toute notion dâhĂ©ritage, et donc de rapport filial. En ce sens, la stratĂ©gie du dĂ©tournement apparaĂźt comme une tactique psychique de rappropriation « dâun legs dont on se croit exclu » (p.8), comme le souligne justement Bourseiller. Câest ainsi que Debord, aprĂšs avoir frĂ©quentĂ© activement des penseurs de haute stature comme Henri Lefebvre ou Cornelius Castoriadis, a souvent cherchĂ© Ă taire lâinfluence pourtant dĂ©terminante quâont eue sur sa propre pensĂ©e ces personnalitĂ©s. Debord agit de la mĂȘme maniĂšre avec des figures littĂ©raires quâil ne frĂ©quente que dans ses lectures, des Ă©crivains « papes » comme Breton ou Sartre. Dans le cas de Breton, la position de Debord est particuliĂšrement difficile, vu le grand nombre de points en commun que partage leur mouvement dâavant-garde respectif. Comme le prĂ©cise Duwa, Debord Ă©volue donc toujours dans un rapport dialectique avec le surrĂ©alisme, et sâil privilĂ©gie le nĂ©gatif, il a nĂ©anmoins besoin du surrĂ©alisme pour se dĂ©velopper et sâautodĂ©finir : « Debord sâĂ©tant donnĂ© un ennemi dĂ©mesurĂ© en la personne dâAndrĂ© Breton, il lui fallait pour lâaffronter trouver quelque alliĂ© dâune trempe exceptionnelle » (p.61). Cet alliĂ© sera prĂ©cisĂ©ment â du moins pendant une courte unitĂ© de temps â le mouvement surrĂ©aliste belge.
12Lâaspect le plus intĂ©ressant du livre de Duwa tient justement dans cette analyse du rapport quâont entretenu les lettristes avec leurs camarades surrĂ©alistes de Bruxelles. Si on se fie aux interprĂ©tations de Duwa, lâinfluence du groupe bruxellois est probablement beaucoup plus importante quâon le croit gĂ©nĂ©ralement, au point oĂč « on pourrait mĂȘme ĂȘtre effleurĂ© par un soupçon : nây a-t-il pas eu la volontĂ© dâĂ©crire lâhistoire de la montĂ©e en puissance des situationnistes sans passer par le dĂ©tour, brouillant fĂącheusement les pistes, de Bruxelles » (p.71) ? La figure la plus dĂ©terminante dans ce mouvement dâinfluence est sans nul doute Paul NougĂ©, que les lettristes rencontrent Ă Paris en 1954. Discret, excentrique et talentueux, NougĂ© est un des plus important membres du mouvement surrĂ©aliste belge. Debord prend connaissance des Ă©crits de NougĂ©, alors inconnus en France, quand Marcel MariĂ«n les lui envoie de Belgique en 1954. Comme on le sait maintenant, câest la position de NougĂ© et ses amis envers la destinĂ©e politique et polĂ©mique de la poĂ©sie qui « a certainement contribuĂ©, pour Debord et ses amis, Ă penser une sortie de lâinĂ©vitable mimĂ©tisme du groupe de Breton » (p.61). Si Duwa se dĂ©fend bien de vouloir « surestimer » lâinfluence de NougĂ© et de ses camarades sur lâI.L., il n'expose pas moins de nombreux exemples qui laissent peu de doute sur lâimportance de cette influence. Les critiques de lâesthĂ©tique surrĂ©aliste prĂ©sentes dans le Rapport sur la construction des situations sâappuieraient sur les critiques de lâautomatisme inaugurĂ©es par NougĂ© en 1929 dans sa ConfĂ©rence de Charleroi. La notion du dĂ©tournement, Ă©laborĂ©e en 1953 par Debord et Gil Wolman, aurait elle aussi Ă©tĂ© influencĂ©e par le concept de « poĂšme tenu en objet » dĂ©fendu par NougĂ©. En effet, la poĂ©sie pratiquĂ©e par NougĂ©, Magritte et MariĂ«n incluait dĂ©jĂ la rĂ©cupĂ©ration puis le collage de divers dĂ©bris textuels ou visuels Ă des fins de « propagande dâavant-garde ». Â
13Câest aussi la personnalitĂ© mĂȘme de NougĂ© qui semble avoir impressionnĂ©e Debord. Duwa nous rappelle le portrait quâen a fait Marcel MarciĂ«n dans Le Radeau de la mĂ©moire : « NougĂ© conduisait en permanence une politique des relations humaines dont [âŠ] la sincĂ©ritĂ© Ă©tait pratiquement bannie. [âŠ] NougĂ© menait, quasi sans relĂąche, une inquisition fondĂ©e sur un systĂšme de feintes oĂč le mensonge calculĂ© tenait une place si Ă©minente quâon pourrait dire quâil lui ait rendu, sinon confĂ©rĂ© pour la premiĂšre fois, ses lettres de noblesse » (citĂ©, p.60). Comment ici ne pas apercevoir une portrait assez juste de Debord lui-mĂȘme, surtout quand on se rappelle sa passion pour le baroque, pour la pensĂ©e stratĂ©gique et pour les auteurs de la duplicitĂ© classique, comme Baltasar GraciĂĄn ? Le bon stratĂšge, contrairement au prolĂ©tariat, a besoin des forces du faux, il a besoin de tirer les ficelles de nos illusions. Câest en habile stratĂšge que Debord a pu occulter ses sources surrĂ©alistes, et les nouveaux chercheurs, dĂ©gagĂ©s des partis pris, ont maintenant le devoir de rĂ©tablir les trop nombreuses demi-vĂ©ritĂ©s que nous a lĂ©guĂ©es lâhistoriographie officielle de lâI.S.

