Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 9, numéro 8
Alexandre Trudel

Entre écart absolu et passages : la difficile rencontre surréaliste-situationniste

JérÎme Duwa, Surréalistes et situationnistes, vies parallÚles, Paris, éditions Dilecta, 2008, 237 p.

1En novembre 1958, le leader de l’Internationale situationniste Guy Debord est conviĂ© Ă  un dĂ©bat organisĂ© par l’ex-surrĂ©aliste NoĂ«l Arnaud, dĂ©bat prenant pour question « Le surrĂ©alisme est-il mort ou vivant? ». Un public essentiellement composĂ© de la nouvelle garde du mouvement surrĂ©aliste de l’aprĂšs-guerre se rend donc sur lieu pour dĂ©battre de la pertinence, de plus en plus contestĂ©e, de leur aventure poĂ©tique. Pourtant prĂ©sent lors du dĂ©bat, Debord dĂ©cide de communiquer son intervention sur une bande sonore enregistrĂ©e plutĂŽt que de parler de vive voix. Le discours de Debord, en plus d’ĂȘtre dĂ©clamĂ© avec cette voix si monotone reconnaissable d’entre toutes − rappelons-nous le ton de ses films −, est accompagnĂ© de guitare. L’ouverture de ce discours, rĂ©pondant directement Ă  la question du dĂ©bat, vaut la peine d’ĂȘtre citĂ©e : « Le surrĂ©alisme est Ă©videmment vivant, Ses crĂ©ateurs ne sont pas encore morts. Des gens nouveaux, de plus en plus mĂ©diocres il est vrai, s’en rĂ©clament. Le surrĂ©alisme est connu du grand public comme l’extrĂȘme du modernisme et, d’autre part, il est devenu l’objet de jugements universitaires. Il s’agit bien d’une de ces choses qui vivent en mĂȘme temps que nous, comme le catholicisme et le gĂ©nĂ©ral de Gaulle »1. Dans ce passage assez typique de la posture de Debord − qui aime tant insulter ou sermonner son public −, on retrouve bien vivant le mĂ©pris avec lequel les situationnistes ont considĂ©rĂ© leurs contemporains surrĂ©alistes, ces compĂ©titeurs pour l’hĂ©gĂ©monie de l’avant-garde.

2Une nouvelle monographie du chercheur JĂ©rĂŽme Duwa, SurrĂ©alistes et situationnistes : vies parallĂšles, retrace l’histoire mouvementĂ©e des rapports conflictuels qui se sont Ă©tablis entre l’Internationale lettriste (I.L.,1952-1957) puis leurs descendants de l'International situationniste (I.S., 1957-1972) et les surrĂ©alistes, qui se reconstituent, dans le Paris de l’aprĂšs-guerre, encore une fois autour de la figure centrale d’AndrĂ© Breton. Durant cette seconde pĂ©riode de l’histoire du mouvement surrĂ©aliste (de 1946 Ă  1969), le mouvement de Breton occupe toujours une importance considĂ©rable au sein du milieu de l’art europĂ©en, mais surtout, il jouit d’une influence majeure sur de nombreux artistes Ă©mergeants, notamment du Tiers monde (CaraĂŻbes, AmĂ©rique du sud). Si le prestige du mouvement est sur le dĂ©clin Ă  Paris mĂȘme, l’esprit du surrĂ©alisme se diffuse dĂ©sormais partout, modifiant considĂ©rablement l’art du XXe siĂšcle. Cette nouvelle puissance internationale du surrĂ©alisme, les situationnistes vont la conspuer profondĂ©ment, l’identifiant Ă  une rĂ©cupĂ©ration d’une sociĂ©tĂ© marchande qui se plaĂźt Ă  dĂ©samorcer toutes les tentatives de subversion portĂ©es Ă  sont Ă©gard : « La bourgeoisie doit surtout empĂȘcher un nouveau dĂ©part de la pensĂ©e rĂ©volutionnaire. Elle a eu conscience du caractĂšre menaçant du surrĂ©alisme. Elle se plaĂźt Ă  constater, maintenant qu’elle a pu le dissoudre dans le commerce esthĂ©tique courant, qu’il avait atteint le point extrĂȘme du dĂ©sordre »2. Les lettristes tenteront avec plus ou moins d’aisance de retrouver ce « point de dĂ©sordre », qu’ils identifient Ă  la premiĂšre pĂ©riode, « hĂ©roĂŻque », du mouvement surrĂ©aliste, marquĂ©e par les scandales et la provocation3. Les premiĂšres annĂ©es de l’I.L. sont d’ailleurs marquĂ©es par divers scandales − comme, par exemple, l’insulte des lettristes Ă  Charlie Chaplin, significative car les surrĂ©alistes ont Ă©tĂ©, avec leur tract « Hands off Love », de grands dĂ©fenseurs de Chaplin, victime exemplaire, selon eux, du puritanisme amĂ©ricain − qui tentent de retrouver l’esprit du surrĂ©alisme des dĂ©buts.

3Maintenant que le climat terroriste qui accompagnait ces discordes historiques s’est grandement apaisĂ©, il s’avĂšre dĂ©sormais possible de considĂ©rer autrement le rapport entre les surrĂ©alistes et les situationnistes. Et c’est le grand mĂ©rite de ce livre que de prĂ©senter une toute nouvelle image de ce rapport, Ă©loignĂ©e des nombreuses orthodoxies qui ne parlent que le langage de la rupture absolue. Comme le fait justement remarquer Duwa dans l’introduction de son ouvrage, une partie des difficultĂ©s dĂ©coule du fait que l’historiographie officielle a adoptĂ©, sans posture critique, le mĂȘme regard rĂ©ducteur que les situationnistes nous ont transmis sur leurs contemporains surrĂ©alistes :  « la vulgate de la dĂ©gĂ©nĂ©rescence du surrĂ©alisme aprĂšs 1945 sombrant dans l’occultisme de fĂȘte foraine est si gĂ©nĂ©ralement acceptĂ©e sans objection d’aucune sorte que sa rĂ©futation n’est pas une tĂąche inutile » (p.15). Une des qualitĂ©s de ce travail de Duwa, c’est justement de prĂ©senter, Ă  travers des analyses historiques et de nombreux documents appelĂ©s Ă  tĂ©moigner,  toute la complexitĂ© et la richesse du « second » mouvement surrĂ©aliste, loin des clichĂ©s et des raccourcis trop souvent utilisĂ©s.  Au niveau Ă©thique, Duwa ne cache pas son dĂ©sir de  « redonner la parole aux surrĂ©alistes fĂącheusement Ă©crasĂ©s par ce qu’il faut bien appeler une mode situationniste faite de jugements expĂ©ditifs de retardataires qui auraient bien voulu en ĂȘtre et qui « oublient » le respect que Debord a manifestĂ© Ă  la fin Ă  Breton et Ă  son Ɠuvre » (p.16). Ce qui nous permet de dĂ©couvrir pour la premiĂšre fois l’opinion fort nĂ©gative (s’en Ă©tonnera-t-on?) qu’avaient les surrĂ©alistes de la seconde gĂ©nĂ©ration sur leurs ennemis situationnistes.

4Mais avant d’assumer, Ă  la fin de sa vie, son admiration pour l’auteur de Nadja4, Debord a lui-mĂȘme lancĂ© cette mode des « jugements expĂ©ditifs ». Souvenons-nous de ses analyses du surrĂ©alisme dans le Rapport sur la construction des situations
 (1957), le fameux manifeste de l’I.S. dans lequel les supposĂ©es apories du surrĂ©alisme dans la sociĂ©tĂ© contemporaine sont durement critiquĂ©es. Debord ne manque pas de mettre de l’avant l’attachement surrĂ©aliste Ă  l’occultisme, et le blocage politique qui en rĂ©sulte : « Les restes du mouvement surrĂ©aliste orthodoxe, Ă  ce stade sĂ©nile-occultiste, sont aussi incapables d’avoir une position idĂ©ologique  que d’inventer quoi que ce soit »5. Cette accusation de « dĂ©viation » mystico-occulte n’était cependant pas nouvelle, et mĂȘme avant la Seconde Guerre mondiale, certains commentateurs faisaient remarquer les limitations rĂ©volutionnaires que provoquait une telle posture. C’était d’ailleurs un des seuls aspects du mouvement qui retenait l’enthousiasme, pourtant grand, de Walter Benjamin envers le mouvement de Breton. À propos de la fascination qu’exerçait sur les surrĂ©alistes la pratique du spiritisme, Benjamin ne cachait pas son irritation : « Qui n’aimerait pas voir ces enfants adoptifs de la rĂ©volution rompre de la façon la plus nette avec tout ce qui se pratique dans les conventicules de dames patronnesses dĂ©crĂ©pites, de militaires en retraite, de trafiquants Ă©migrĂ©s ? »6.

5Refusant toutes considĂ©rations prenant compte de l’inconscient et ou de la dĂ©possession du sujet, les situationnistes propagent l’idĂ©e d’un homme nouveau bien diffĂ©rent de celui dĂ©fendu par les surrĂ©alistes : ne disent-ils pas qu’il « faut aller plus avant, et rationaliser davantage le monde, premiĂšre condition pour le passionner »7? Leur attachement Ă  la Raison et à une conception volontariste du sujet serait supposĂ© marquer cette diffĂ©rence essentielle entre eux et leurs compĂ©titeurs surrĂ©alistes ; Debord ne dit-il pas « l’aventurier est celui qui fait arriver les aventures, plus que celui Ă  qui les aventures arrivent »8 ? C’est ainsi que les situationnistes se sont plu Ă  constamment rĂ©duire le potentiel subversif du surrĂ©alisme, dĂ©nonçant sa promotion de la passivitĂ©, de l’irrationnel, de la folie et de clichĂ©s mĂ©taphysiques comme celui du gĂ©nie artistique. Ces critiques, souvent rĂ©ductrices, ne vont pas sans poser problĂšme. PremiĂšrement, comme le rappelait Michael Löwy dans L’Étoile du matin : surrĂ©alisme et marxisme,  les surrĂ©alistes ont systĂ©matiquement refusĂ© d’employer le terme « irrationnel » pour dĂ©signer soi leurs Ɠuvres, soi leurs conceptions de l’homme9. Doit-on rappeler le fidĂšle attachement Ă  la dialectique hĂ©gĂ©lienne et au matĂ©rialisme qui caractĂ©rise tout autant Breton que Debord ? C’est d’ailleurs en partie cette question de la fidĂ©litĂ© Ă  Hegel qui a provoquĂ© la rupture entre Breton et George Bataille, cet autre grand opposant du surrĂ©alisme.

6Duwa fait le pari d’une confrontation Ă©galitaire entre les deux groupes, dans le but fort louable « de dĂ©mĂȘler ce qui constitue l’originalitĂ© des uns et des autres en s’éloignant toujours Ă  la fois du discours dĂ©niant toute nouveautĂ© au style situationniste et de son revers confĂ©rant une nouveautĂ© absolue Ă  Debord et ses amis » (p.16). Ce qui rĂ©sulte d’un tel travail comparatif, c’est justement la destruction du mythe, soigneusement entretenu, de l’originalitĂ© absolue de l’I.S. Duwa prĂ©sente une nouvelle image du rapport entre Debord et le surrĂ©alisme : « La relation de rivalitĂ© avec le surrĂ©alisme, qui ne connaĂźt Ă  peu prĂšs aucune interruption, semble bien participer Ă  la construction progressive de l’identitĂ© situationniste » (p.18). En d’autres termes, Duwa suggĂšre que Debord, tout comme George Bataille, est essentiellement un « ennemi du dedans », un opposant « intĂ©rieur » au mouvement surrĂ©aliste. Pour l’observateur impartial, il va de soi que les deux groupes partagent beaucoup plus de points en commun que de points de discorde. Outre leur approche « terroriste » de la culture, les mouvements surrĂ©aliste et situationniste se rĂ©fĂšrent sans cesse Ă  une mĂȘme sĂ©rie de sources littĂ©raires et philosophiques dont la similitude ne peut qu’éveiller le soupçon (notons en vrac Sade, LautrĂ©amont, Arthur Cravan, Hegel, Marx). On retrouve aussi chez ces deux groupes une mĂȘme fascination pour le crime et pour le mal, une mĂȘme pratique de l’exploration subjectiviste de l’environnement urbain, une mĂȘme propension pour l’imprĂ©vu, et une mĂȘme vision messianique de l’art devant s’abolir pour se rĂ©aliser dans la vie quotidienne. Naturellement, la dĂ©rive psychogĂ©ographique n’est qu’une variante lĂ©gĂšrement modifiĂ©e de la flĂąnerie surrĂ©aliste (Breton, quand il aurait pris connaissance de la pratique situationniste de la dĂ©rive, se serait exprimĂ© ainsi : « Tiens, les lettristes dĂ©couvrent la promenade ! »10). Chez ces deux groupes, on assiste en outre Ă  une mĂȘme volontĂ© de ne pas se dĂ©finir comme une Ă©cole littĂ©raire, mais plutĂŽt par une aventure collective prenant racine dans le vĂ©cu immĂ©diat.

7Un des principaux reproches de l’I.S. envers le mouvement surrĂ©aliste est d’ailleurs celui de ne pas avoir rĂ©sistĂ© Ă  sa propre institutionnalisation, et de s’ĂȘtre constituĂ©, peut-ĂȘtre malgrĂ© lui, en Ă©cole littĂ©raire, et en « objet de jugements universitaires ». Pour les situationnistes, une telle consĂ©cration populaire et un tel « embourgeoisement » ne peuvent que trahir les ambitions rĂ©volutionnaires initiales.  Pour l’I.S., l’esthĂ©tique surrĂ©aliste s’est pleinement intĂ©grĂ©e au dispositif spectaculaire de la sociĂ©tĂ© contemporaine, qui utilise notamment le rĂȘve, la surprise et l’absurde comme autant d’élĂ©ments rhĂ©toriques du discours marchand devant manipuler le dĂ©sir. La volontĂ© rĂ©volutionnaire des situationnistes engageait donc un rĂ©el souci de clandestinitĂ© et du secret devant permettre d’attaquer la sociĂ©tĂ© marchande sans possibilitĂ© aucune de rĂ©cupĂ©ration. L’élimination, Ă  partir de 1961 et des secrĂštes « ThĂšses de Hambourg», des artistes actifs au sein de l’I.S. tĂ©moigne de cette radicalisation du mouvement, qui refuse dĂ©sormais toute activitĂ© d’autoreprĂ©sentation (mĂȘme si les situationnistes participeront à un certain nombre d’expositions qui contreviennent Ă  cette « directive »). Aux mains du jacobin Debord, l’I.S. devient un groupe sectaire et occulte, mystĂ©rieux mais nĂ©anmoins actif. Bref, l’I.S. se bĂątit volontairement sur le mode du lĂ©gendaire et du mythologique : seule la rumeur persistante de son existence sĂ©ditieuse devrait assurer une activitĂ© de propagande efficace dans la perspective d’une rĂ©volution libertaire Ă  venir.

8Duwa souligne justement que le conflit majeur entre les deux groupes concerne les rapports entre l’esthĂ©tique et le politique, et, plus prĂ©cisĂ©ment, sur les possibilitĂ©s rĂ©volutionnaires de la poĂ©sie. Suite à leur engagement dĂ©cevant au sein du Parti communiste français et Ă  l’incomprĂ©hension de ses instances en charge de la culture, les surrĂ©alistes avaient rĂ©glĂ© la question abruptement quand ils avaient finalement optĂ© pour considĂ©rer les deux domaines, l’esthĂ©tique et le politique, comme entiĂšrement indĂ©pendants; aux surrĂ©alistes revient la « rĂ©volution de l’esprit », aux camarades professionnels de la politique, la rĂ©volution socialiste (cette « nĂ©cessaire » spĂ©cialisation des champs politique et artistique Ă©tait d’ailleurs Ă  la base du commun accord entre Breton et Trotsky lorsqu’ils Ă©crivirent leur « Manifeste pour un art rĂ©volutionnaire indĂ©pendant » en 1937). L’I.L. puis l’I.S. refusent cette rĂ©signation malheureuse de la poĂ©sie Ă  se limiter Ă  son domaine  « spirituel », sans capacitĂ© d’intervenir directement au sein du corps social-politique.  

9Dans une lettre Ă  Patrick Straram qui traite du scandale du fameux  Manifeste des 121, que Debord et Bernstein signent malgrĂ© le fait qu’elle Ă©mane « des pires ennemis de toute recherche rĂ©volutionnaire (les Sartre, Nadeau, Mascolo et surrĂ©alistes surchauffĂ©s) », Debord explique son engouement pour le mouvement : « ces gens en sont venus pour la premiĂšre fois Ă  se placer, nettement et courageusement, dans une position de pure scandale (disons : scandale artistique, au sens des meilleurs gestes du surrĂ©alisme de la bonne Ă©poque) » (citĂ©, p.28). On retrouve ici explicitĂ©e la conception de la poĂ©sie de Debord : celle-ci ne doit plus se contenter d’une existence simplement littĂ©raire; elle doit plutĂŽt intervenir directement sur le social, y crĂ©er la division, et, Ă©ventuellement, la lutte. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la question du dĂ©passement de l’art : « si ce scandale est artistique, c’est d’une maniĂšre telle que l’art travaille ici Ă  son propre dĂ©passement et construit, en somme, une situation sans retour » (p.28).  Dans cette perspective, les diverses prises de position autour du fameux poĂšme d’Aragon  Front Rouge  (1932) permettent de saisir la nature de la mĂ©sentente entre les surrĂ©alistes et les lettristes de Debord. Alors que les surrĂ©alistes dĂ©noncĂšrent essentiellement dans le poĂšme pro-soviĂ©tique d’Aragon sa misĂšre poĂ©tique (sa pauvretĂ© formelle), les surrĂ©alistes belges applaudirent le geste d’éclat d’Aragon, et le scandale qui s’ensuivit (rappelons que le poĂšme lance un appel Ă  la dĂ©sertion militaire et au meurtre politique). Pour les surrĂ©alistes belges, qui marquent ainsi leur dĂ©viance par rapport Ă  l’orthodoxie de Breton, le poĂšme d’Aragon parvient justement Ă  transcender les problĂšmes et les apories de l’art engagé : « En bref,  puisque Front Rouge dĂ©chaĂźne contre lui l’appareil rĂ©pressif, il est le poĂšme vĂ©ritablement subversif, il accomplit ce qu’aucun poĂšme n’avait pu rĂ©aliser : ĂȘtre pris au sĂ©rieux sans ĂȘtre relĂ©guĂ© ipso facto [
] sur le terrain de l’expĂ©rimentation strictement esthĂ©tique » (p.69).

10 Les lettristes de Debord se positionnent dans cette tradition interprĂ©tative du rĂŽle propagandiste de la poĂ©sie, alors que les surrĂ©alistes parisiens rejettent toute conception tacticienne ou utilitariste de la poĂ©sie. C’est ainsi qu’on retrouve dans Potlatch « une surprenante dĂ©fense de la thĂ©orie de l’art rĂ©aliste socialiste au nom de son efficacitĂ© sur une  “faction peu Ă©voluĂ©e du prolĂ©tariat” » (p.68). Pour ceux qui connaissent uniquement l’époque situationniste, tellement prompte Ă  dĂ©noncer toutes les traditions rĂ©volutionnaires instituĂ©es (maoĂŻsme, castrisme, etc.) et la nature bureaucratique totalitaire de l’URSS, quelle surprise de dĂ©couvrir la soviĂ©tophilie des ancĂȘtres lettristes! Son regard critique envers les mouvements rĂ©volutionnaires autoritaires, Debord va l’acquĂ©rir plus tard, lorsqu’il frĂ©quentera le groupe Socialisme ou barbarie, une autre source de sa pensĂ©e qu’il a bien pris soin d’occulter. Durant les annĂ©es prĂ©-situationnistes cependant, la position des lettristes ne permet aucun doute. Ils Ă©crivent, dans Potlatch nÂș13 : « en des circonstances qui commandent le choix nous nous trouverions naturellement du cĂŽtĂ© des “mouscotaires” contre leurs maĂźtres ou les singes de leurs maĂźtres » (citĂ©, p.55). Le rĂ©el de l’antagonisme de la guerre froide est ici acceptĂ©, alors que les surrĂ©alistes refusent, plus lucidement, la perspective perverse de ce faux choix entre le capitalisme sauvage ou le totalitarisme russe. Quand, en 1961, l’I.S. insulte les surrĂ©alistes belges en les qualifiant de « nuance stalinienne du surrĂ©alisme », elle tait volontairement les annĂ©es de collaboration active qu’ont partagĂ©es Potlatch et les LĂšvres nues, et « la communautĂ© de pensĂ©e entre MariĂ«n et les lettristes sur la question soviĂ©tique » (p.74).

11Mais peut-ĂȘtre ne doit-on pas prendre trop  au sĂ©rieux l’engagement pro-soviĂ©tique des lettristes ? C’est ce que suggĂšre Duwa, pour qui cette posture purement provocatrice sert surtout aux lettristes Ă  se distancier des surrĂ©alistes parisiens, et de l’ombre envahissant de Breton. Comme l’explique Christophe Bourseiller dans sa prĂ©face au livre de Duwa, Debord a toujours craint l’autoritĂ© d’une figure paternelle. Mais pour Ă©voluer intellectuellement, il a aussi eu besoin de se mesurer Ă  quelques esprits forts. La relation de Debord Ă  ces figures intellectuelles est marquĂ©e par l’ambivalence : autant il souhaite se confronter Ă  elles, autant sa mythologie personnelle exclue toute notion d’hĂ©ritage, et donc de rapport filial. En ce sens, la stratĂ©gie du dĂ©tournement apparaĂźt comme une tactique psychique de rappropriation « d’un legs dont on se croit exclu » (p.8), comme le souligne justement Bourseiller. C’est ainsi que Debord, aprĂšs avoir frĂ©quentĂ© activement des penseurs de haute stature comme Henri Lefebvre ou Cornelius Castoriadis, a souvent cherchĂ© Ă  taire l’influence pourtant dĂ©terminante qu’ont eue sur sa propre pensĂ©e ces personnalitĂ©s. Debord agit de la mĂȘme maniĂšre avec des figures littĂ©raires qu’il ne frĂ©quente que dans ses lectures, des Ă©crivains « papes » comme Breton ou Sartre. Dans le cas de Breton, la position de Debord est particuliĂšrement difficile, vu le grand nombre de points en commun que partage leur mouvement d’avant-garde respectif. Comme le prĂ©cise Duwa, Debord Ă©volue donc toujours dans un rapport dialectique avec le surrĂ©alisme, et s’il privilĂ©gie le nĂ©gatif, il a nĂ©anmoins besoin du surrĂ©alisme pour se dĂ©velopper et s’autodĂ©finir : « Debord s’étant donnĂ© un ennemi dĂ©mesurĂ© en la personne d’AndrĂ© Breton, il lui fallait pour l’affronter trouver quelque alliĂ© d’une trempe exceptionnelle » (p.61). Cet alliĂ© sera prĂ©cisĂ©ment − du moins pendant une courte unitĂ© de temps − le mouvement surrĂ©aliste belge.

12L’aspect le plus intĂ©ressant du livre de Duwa tient justement dans cette analyse du rapport qu’ont entretenu les lettristes avec leurs camarades surrĂ©alistes de Bruxelles. Si on se fie aux interprĂ©tations de Duwa, l’influence du groupe bruxellois est probablement beaucoup plus importante qu’on le croit gĂ©nĂ©ralement, au point oĂč « on pourrait mĂȘme ĂȘtre effleurĂ© par un soupçon : n’y a-t-il pas eu la volontĂ© d’écrire l’histoire de la montĂ©e en puissance des situationnistes sans passer par le dĂ©tour, brouillant fĂącheusement les pistes, de Bruxelles » (p.71) ? La figure la plus dĂ©terminante dans ce mouvement d’influence est sans nul doute Paul NougĂ©, que les lettristes rencontrent Ă  Paris en 1954. Discret, excentrique et talentueux, NougĂ© est un des plus important membres du mouvement surrĂ©aliste belge. Debord prend connaissance des Ă©crits de NougĂ©, alors inconnus en France, quand Marcel MariĂ«n les lui envoie de Belgique en 1954. Comme on le sait maintenant, c’est la position de NougĂ© et ses amis envers la destinĂ©e politique et polĂ©mique de la poĂ©sie qui « a certainement contribuĂ©, pour Debord et ses amis, Ă  penser une sortie de l’inĂ©vitable mimĂ©tisme du groupe de Breton » (p.61). Si Duwa se dĂ©fend bien de vouloir « surestimer » l’influence de NougĂ© et de ses camarades sur l’I.L., il n'expose pas moins de nombreux exemples qui laissent peu de doute sur l’importance de cette influence. Les critiques de l’esthĂ©tique surrĂ©aliste prĂ©sentes dans le Rapport sur la construction des situations s’appuieraient sur les critiques de l’automatisme inaugurĂ©es par NougĂ© en 1929 dans sa ConfĂ©rence de Charleroi. La notion du dĂ©tournement, Ă©laborĂ©e en 1953 par Debord et Gil Wolman, aurait elle aussi Ă©tĂ© influencĂ©e par le concept de « poĂšme tenu en objet » dĂ©fendu par NougĂ©. En effet, la poĂ©sie pratiquĂ©e par NougĂ©, Magritte et MariĂ«n incluait dĂ©jĂ  la rĂ©cupĂ©ration puis le collage de divers dĂ©bris textuels ou visuels Ă  des fins de « propagande d’avant-garde ».  

13C’est aussi la personnalitĂ© mĂȘme de NougĂ© qui semble avoir impressionnĂ©e Debord. Duwa nous rappelle le portrait qu’en a fait Marcel MarciĂ«n dans Le Radeau de la mĂ©moire : « NougĂ© conduisait en permanence une politique des relations humaines dont [
] la sincĂ©ritĂ© Ă©tait pratiquement bannie. [
] NougĂ© menait, quasi sans relĂąche, une inquisition fondĂ©e sur un systĂšme de feintes oĂč le mensonge calculĂ© tenait une place si Ă©minente qu’on pourrait dire qu’il lui ait rendu, sinon confĂ©rĂ© pour la premiĂšre fois, ses lettres de noblesse » (citĂ©, p.60). Comment ici ne pas apercevoir une portrait assez juste de Debord lui-mĂȘme, surtout quand on se rappelle sa passion pour le baroque, pour la pensĂ©e stratĂ©gique et pour les auteurs de la duplicitĂ© classique, comme Baltasar GraciĂĄn ? Le bon stratĂšge, contrairement au prolĂ©tariat, a besoin des forces du faux, il a besoin de tirer les ficelles de nos illusions. C’est en habile stratĂšge que Debord a pu occulter ses sources surrĂ©alistes, et les nouveaux chercheurs, dĂ©gagĂ©s des partis pris, ont maintenant le devoir de rĂ©tablir les trop nombreuses demi-vĂ©ritĂ©s que nous a lĂ©guĂ©es l’historiographie officielle de l’I.S.