« Il aurait pu ĂȘtre amĂ©ricain » : lâAmĂ©rique de Stendhal.
1SpĂ©cialiste incontestĂ© de lâauteur de Le Rouge et le Noir, Michel Crouzet, professeur Ă©mĂ©rite Ă lâuniversitĂ© Paris IV-Sorbonne, offre un nouvel opuscule de la vie de Stendhal : Stendhal et lâAmĂ©rique. LâAmĂ©rique et la modernitĂ©, paru aux Ă©ditions de Fallois. Si ce nouveau recueil est important pour la critique stendhalienne, câest parce quâil est le pendant dâune autre chronique consacrĂ©e Ă lâItalie1. En effet, lâAmĂ©rique, apprend-on sur la quatriĂšme de couverture, est « le pĂŽle de la modernitĂ© et elle fait face au pĂŽle de lâanti-modernitĂ©, lâItalie ». PĂ©nĂ©trons dans cette AmĂ©rique si particuliĂšre pour lâĂ©crivain français, lieu de toutes les modernitĂ©s, qui, paradoxalement, nâa jamais Ă©tĂ© visitĂ©.
2Ainsi Stendhal est-il Ă la fois « amĂ©ricain, parce quâil tient Ă©perdument Ă la libertĂ© politique, Ă la raison, au bonheur matĂ©riel des hommes, et il est anti-ou non-amĂ©ricain parce quâil tient, non moins passionnĂ©ment, Ă tout ce qui semble absent, [âŠ] refusĂ©, aboli ou interdit dans lâamĂ©ricanisme » (p. 10). Câest ce paradoxe que lâouvrage va mettre en exergue, puisque lâAmĂ©rique « entre dans son Ćuvre » (ibid.), en mesurant « à quel point Stendhal sâĂ©claire Ă partir dâelle [de lâAmĂ©rique] ; son effort incessant pour la comprendre, la juger, en fixer le sens est un effort pour comprendre, lui et le romantisme » (ibid.). Lâouvrage se compose de dix-sept parties qui rendent compte des rapports paradoxaux (parfois conflictuels) entre lâAmĂ©rique et lâĂ©crivain français, Stendhal.
3Tout dâabord lâAmĂ©rique est « une prĂ©sence virtuelle » (p. 21). En effet, Stendhal dĂ©sire « sortir des idĂ©es europĂ©ennes » (ibid.). Mais le pays reste Ă©loigné : il suscite chez lui curiositĂ© et envie, quâil comblera grĂące Ă la lecture de petites histoires et autres anecdotes, en enregistrant les « petits faits relatifs Ă lâAmĂ©rique » (p. 23). Michel Crouzet se propose alors de ne pas sâintĂ©resser aux 350 allusions amĂ©ricaines, mais uniquement à « celles qui portent sur le fond, sur lâĂ©poque de la civilisation marquĂ©e par la dĂ©mocratie et lâamĂ©ricanisme qui lui est lié » (p. 22). LâAmĂ©rique, « synonyme de pays lointain et Ă©tranger », est donc une contrĂ©e oĂč Stendhal se met en scĂšne « pour signifier quâil se place au bout du monde » (p. 22), tout en se forçant Ă refuser une « coupure Europe-AmĂ©rique » (p. 23). Il sera par consĂ©quent lâ« intermĂ©diaire entre les Deux Mondes » (p. 25), sâĂ©vertuant Ă plusieurs reprises à « stendhaliser les AmĂ©ricains » (ibid.). LâAmĂ©rique stendhalienne, « câest un Ă©largissement de lâhorizon mental, une Ă©preuve de vĂ©ritĂ© pour soi-mĂȘme, une formation : une sagesse, un savoir de lâhomme et de soi. [âŠ] Câest une vĂ©ritĂ©, une vĂ©ritĂ© de la politique, une raison pratique dont le contact est un dĂ©niaisement et une formation » (p. 26). Il faut donc « PartirâŠÂ » : titre (paradoxal ?) de ce deuxiĂšme chapitre puisque Stendhal a Ă©crit un rĂ©cit de voyage en AmĂ©rique sans avoir traversĂ© lâAtlantique. Ce ne fut quâun projetâŠmais ce voyage a quelque chose de plus : « partir, Ă©crit Michel Crouzet, pour mourir un peu, cette fois, il faut sâexpatrier, changer de monde et de moi » (p.27). Au fond, le voyage pour Stendhal, est « comme une mĂ©tamorphose imitĂ©e de soi, la dĂ©couverte dâune identitĂ© inconnue ». Le Ailleurs, « le Nouveau Monde » est cette « vertu du renouvellement de soi et de lâhomme ». Atteindre la Terre promise devient le synonyme du « hors soi », de cette transformation « au point de ne plus se reconnaĂźtre, câest-Ă -dire ĂȘtre davantage le Soi quâon est » (p. 29). On le voit ce chapitre met profondĂ©ment en avant cette dĂ©claration si stendhalienne « dâindĂ©pendance personnelle » (p. 30). LâidĂ©e de ce dĂ©part arrive Ă maturation entre mars et avril 1820, car lâĂ©crivain cherche Ă se dĂ©tacher de lâItalie, Ă fuir Milan : il veut « un voyage qui brise toutes les habitudes et force Ă se dĂ©tourner de soi » (p. 33). Il fantasme donc lâaccueil amĂ©ricain : il sera reçu comme en Angleterre : il veut ĂȘtre « touriste » et « écrivain » Ă la fois (p. 34) : il veut « ĂȘtre connu ». Mais il lâest dĂ©jĂ (dĂšs 1823) Ă travers les Vies dâHaydn, Mozart et MĂ©tastase : texte Ă peine attribuĂ© Ă Stendhal et remaniĂ©. Alors « les nouvelles dâAmĂ©rique sont mauvaises » (p. 34). Il doute « de trouver lĂ -bas des gens capables non pas seulement de lâinstruire sur le Nouveau Monde mais aussi de le recevoir tous les soirs, pour une conversation, des gens capables de parler de rien, pour sâamuser » (ibid.) Ă partir de ce constat, le voyage en AmĂ©rique nâest plus pour lui, mais il le dĂ©lĂ©guera systĂ©matiquement « à ses personnages de fiction ». Ce qui lui permet dâ « affirmer encore la prĂ©sence de lâAmĂ©rique, mais aussi de lâĂ©loigner » (ibid.). Par consĂ©quent, se redĂ©finissent les rapports entre lui et le pays outre-Atlantique : lâAmĂ©rique devient « une nouvelle humanitĂ©, un re-commencement de lâhistoire, Ă partir dâune table rase. [âŠElle est] un espace de fuite, de fuite en avant ». Non seulement une fuite de la sociĂ©tĂ© oppressive, mais aussi une fuite de « soi-mĂȘme » : « changer de corps, de nom, de moi, ĂȘtre un autre, câest un rĂȘve stendhalien, pas byronien : un rĂȘve qui recoupe le rĂȘve amĂ©ricain » (p. 35). La grande AmĂ©rique est donc terre dâasile qui « transforme, revigore les passifs, les oisifs. » (p. 37). Elle bouleverserait le rĂȘve pour se convertir en une « terre oĂč lâon se dĂ©barrasse des gens dont on ne sait plus quoi faire » (p. 38). « La libertĂ© amĂ©ricaine, Ă©crit le critique, devient corrective, et mĂȘme punitive, câest lâĂ©quivalent dâune condamnation », voire « une substitution Ă la prison2 » (ibid.). Il ajoute : « dans lâunivers stendhalien, celui qui veut traverser lâAtlantique a en effet besoin de changer son ĂȘtre, parce quâil sâĂ©chappe de lui-mĂȘme, parce quâil fuit la douleur, la faute, la honte, lâĂ©chec, la fatigue de lui-mĂȘme. Parce quâil rĂ©prouve celui quâil est, il est en quĂȘte dâune dĂ©personnalisation » (p. 39). Ainsi fonctionneront les personnages de Stendhal quand ils rencontrent lâAmĂ©rique.
4AprĂšs lâĂ©tude des « émigrĂ©s », ceux qui se dĂ©pouillent de leur identitĂ© au contact de lâAmĂ©rique, Michel Crouzet sâarrĂȘte, dans cette troisiĂšme partie, sur lâimage de celui qui est sur le territoire amĂ©ricain : « Lâ Indien » (p. 43.) Cet Autre, ce Sauvage â « ce degrĂ© zĂ©ro de lâhumanitĂ© et de la sociĂ©té » (p. 47). Stendhal ne le considĂšre que peu, « il ne les respecte guĂšre » (p. 43), mĂȘme si sa dĂ©marche reste anthropologique, influencĂ©e par Volney et Malthus. Il rejoint ce dernier sur le fait que « lâindien se dĂ©finit essentiellement par ses relations avec les subsistances et le besoin » (p. 44). Du premier, Stendhal retiendra que les Indiens « rendent intelligible [âŠ] lâinvention dâune beautĂ© premiĂšre et la construction dâune image esthĂ©tique de lâhomme » grĂące notamment à « lâexpĂ©rience primitive du besoin » (ibid.). Progressivement, lâhomme de lâOuest succĂšde Ă lâIndien en ce sens que « la civilisation amĂ©ricaine, comme lâindienne, reste une culture du besoin » (ibid.). Câest une vĂ©ritable « philosophie de lâutile » (p. 45) que dĂ©couvre Stendhal Ă travers lâimage du Sauvage. « Lâhomme est dans tous les hommes, mais pas de la mĂȘme maniĂšre » : « il y a le germe » de nos propres « mĆurs et passions » dans celles de ces primitifs. Par le truchement des travaux de Volney, Stendhal rĂšgle aussi ses comptes avec « lâhomme de nature », celui de Rousseau et de Chateaubriand (avec lâindien dâAtala), qui proposent deux visions idĂ©alisĂ©es, « mensongĂšres et convergentes » (p. 47). LâIndien est pour Stendhal « le premier moment de lâĂ©tat social » (p. 48), « un objet dâobservation, non [âŠune] hypothĂšse rationaliste ». Aussi est-ce que la modernitĂ©, dont il est question dans lâouvrage, est proche de lâIndien ? Ă cette interrogation, Michel Crouzet reprend la distinction de R. Legros : le Sauvage est « hominisé », mais pas vraiment « humanisé » : « lâhominisation tend Ă se distinguer de lâhumanisation, oĂč lâhomme est capable dâinvention, dâinnovation, de singularisation3 » (p. 51). Câest dans cette dialectique que sâavance Stendhal : entre les deux pĂŽles de la rĂ©flexion anthropologique. Mais le destin de lâhomme, pour lui, reste tributaire de la sensibilitĂ©, mĂȘme si, avec Volney, « Stendhal [âŠ] attribue Ă lâIndien une certaine sagacitĂ© dans lâobservation de son milieu » (p. 53) qui sâapparente alors « à dire innocemment la vĂ©ritĂ© brute », comme le Huron voltairien. « Le dĂ©tour par les Indiens dâAmĂ©rique conduit Stendhal aux deux Ă©lĂ©ments fondateurs de la vraie civilisation : la BeautĂ© et lâĂros » (p. 54). Ils seraient, de maniĂšre rĂ©ductrice et dâaprĂšs la thĂ©orie de Volney, « lâimage vĂ©ritable de ce que furent les Grecs, ceux des temps hĂ©roĂŻques » (ibid.). Stendhal suit le mouvement, en sâamusant Ă contredire « érudits et professeurs de belles-lettres [âŠ] qui commentent la vĂ©ritĂ© des Grecs de Racine ou de Voltaire » (p. 55). « Ătrange anthropologie », affirme Michel Crouzet, qui nâen reste pas moins des plus polĂ©miques. En effet, quand le Sauvage « bĂ©nĂ©ficie dâun surplus de vivres [âŠ] alors lâennui apparaĂźt riche de toutes les virtualitĂ©s de lâinvention » : « pour faire naĂźtre les arts, Ă©crit Stendhal, je lui ai fait cultiver la terre » (p. 56). Câest ici, « âdans les forĂȘts de la Thessalieâ [que] naissent lâartiste sauvage [âŠ] et lâidĂ©e de beauté » qui forme elle-mĂȘme « les habitudes de tous les hommes » (p. 57). La beautĂ© fait que lâhomme « parvient Ă lui-mĂȘme [et] devient un ĂȘtre de la diffĂ©rence et du dĂ©sir » (p. 59).
5AprĂšs lâIndien, il allait de soi que Michel Crouzet traitĂąt, dans ce quatriĂšme chapitre, de « lâHomme de lâOuest ». LâOuest, « rĂ©servoir de terres prĂȘtes Ă ĂȘtre conquises et cultivĂ©es, est une garantie de la vertu rĂ©publicaine » (p. 67) Lâhomme de lâOuest est lâopposĂ© de lâIndien, figure importante pour lâauteur de la Chartreuse de Parme, il est lâAmĂ©rique. Pourtant, et câest la thĂšse du critique : « Stendhal brouille le jeu et il paraĂźt bien sâĂȘtre aventurĂ© vers un rapprochement de lâAmĂ©rindien et de lâAmĂ©ricain moderne » (p. 67). Rapprochement de lâhomme des bois â avide de biens â et du dĂ©mocrate des villes (autrement dit, « le pionner ») â avide de richesses â qui serait alors une rencontre des « extrĂȘmes opposĂ©s » (p. 68) dans la « mĂȘme matĂ©rialité et la mĂȘme ignorance de lâamour » (ibid.). Se niche ici la vĂ©ritable question de la modernitĂ© et du progrĂšs. « Le simplement humain revient, et devient, Ă©crit Michel Crouzet, le comble du progrĂšs » (p. 69 et 84) : « la dĂ©mocratie nĂ©e dans les forĂȘts » (p. 74) et « lâhomme de lâOuest [devient] le hĂ©ros du retour au primitif » (p. 79) absorbĂ© par le monde naturel. Dâun bout Ă lâautre, la nature est prĂ©sente : lâIndien, par ses besoins vitaux et dans sa sensibilitĂ© corporelle, « est lâhumanitĂ© premiĂšre de lâAmĂ©rique ». Le pionner, quant Ă lui, « est le tĂ©moin dâune impasse de la modernité ».
6Le chapitre cinq est consacrĂ© à « la SolidaritĂ© des RĂ©publicains ». Il part dâun postulat que le critique expose clairement : Stendhal, Ă travers lâimage de la RĂ©volution amĂ©ricaine, revient Ă 1789, « car la RĂ©volution française et la rĂ©volution amĂ©ricaine sont une seule et mĂȘme rĂ©volution » (p. 85). En bute contre les monarchies et les empires, les deux RĂ©publiques sont pourtant diffĂ©rentes. AlliĂ© Ă lâAmĂ©rique, Stendhal est contre lâAngleterreâŠmais Stendhal, Ă©crit Michel Crouzet, « a Ă©tĂ© naĂŻf » et est Ă contre-courant de lâopinion française. LâAngleterre, cette arrogante « institutionnalisĂ©e », sâattire les foudres de lâĂ©crivain et « est en train dâĂȘtre punie de ses crimes et de ses hypocrisies » (p. 89). Mais la dĂ©ception point Ă lâhorizon, car lâAmĂ©rique aime trop lâargent et la raison. Cette « solidaritĂ© rĂ©publicaine », cette « co-appartenance » (p. 92) nâexiste pas. Mais si lâĂtat vengeur nâest pas lâAmĂ©rique, il sera au moins lâĂtat de la LibertĂ©, la RĂ©publique des libertĂ©s. Et ce sont des AmĂ©ricains qui ont fondĂ© cette RĂ©publique, et pour dĂ©couvrir « Stendhal rĂ©publicain-amĂ©ricain » (p. 96), il faut revenir aux fondateurs. Câest lâobjet de ce sixiĂšme chapitre : « les PĂšres fondateurs ». Dans un premier temps, le critique sâintĂ©resse aux rapports quâentretient Stendhal vis-Ă -vis de « Washington » (p. 97). Celui-ci « rĂ©sume les Etats-Unis », car il est « la RĂ©publique » (p. 100). Mais ce rapport est inquiĂ©tant parce que « Stendhal ne considĂšre de Washington que le buste, ou le portrait, un homme impersonnel rĂ©duit Ă son maintien politique, un homme absent de lui-mĂȘme, un rĂŽle historique dĂ©sincarné » (p. 101). Il nâest Ă ses yeux quâune lĂ©gende pure, « un homme-symbole ». De cette considĂ©ration naĂźt « lâanti-amĂ©ricanisme » stendhalien : Washington « est plat, homme de bien, et de rien, son apparence lisse et terme le condamne » (p. 105) Ce qui lui fera dire : « je respecte Washington, mais il mâennuie » (p. 106.) Le chapitre sept, quant Ă lui, sâintĂ©resse Ă Benjamin Franklin. Le romancier le respect et lâadmire. Il « se dĂ©crit dans Franklin » (p. 108.), car en lui « le simple et le sublime sont synonymes et identiques » (p. 109). Et la simplicitĂ© nâest-elle pas in fine toute rĂ©publicaine ? Franklin, pour Stendhal, est « le vrai philosophe, le vrai sage antique, le nouveau type de citoyen, [âŠ] dans les limites de la vie humaine, et dans les limites du moi » (p. 111). Bien plus, il est « le self-made-man exemplaire, et par lĂ il recoupe lâĂ©gotisme stendhalien » (p. 114). Câest Jefferson qui occupe le huitiĂšme chapitre du livre. Stendhal lâadmire et lui rend souvent hommage, mĂȘme si celui-ci reste ambigu. « Nous rentrons, affirme Michel Crouzet, dans le grand jeu stendhalien des fausses et des vraies identitĂ©s » (p. 117.). Citer Jefferson, câest aussi et avant tout se rĂ©fĂ©rer aux idĂ©es amĂ©ricaines. Car, Ă travers le pĂšre fondateur, câest son philosophe quâil met en exergue : Tracy (« un rĂ©publicain amĂ©ricain ou radical » (p. 123.). Stendhal « joue de ce double sens (Jefferson-Tracy) et de cette confusion volontaire » (ibid.). Sâest amorcĂ©e progressivement une Ă©volution dans « lâattitude de Stendhal Ă lâĂ©gard de lâAmĂ©rique ». Câest cette Ă©volution qui est lâobjet du neuviĂšme chapitre. En effet, les Etats-Unis stendhaliens sont « une dĂ©couverte constante dâun objet qui est toujours en train de se dĂ©voiler, de se prĂ©senter en rapport, en contraste avec la situation française » (p. 131). Cette Ă©volution se produit au contact des rĂ©alitĂ©s amĂ©ricaines qui se font jour de plus en plus, en fonction des dĂ©couvertes du romancier. LâAmĂ©rique, selon la formule de Miss Martineau, « câest âun théùtre dâessaiâ pour la grande expĂ©rience du bonheur politique » (p. 132). Mais de lâĂ©loge nous passons au blĂąme, particuliĂšrement dans les annĂ©es 1832 Ă 1834. Le grand divorce est proclamé : tout ce qui fut « qualité » devient « dĂ©faut »âŠbien que Michel Crouzet nous mette en garde contre un quelconque ton pĂ©remptoire. Stendhal nâa pas de « pensĂ©e univoque » : « tout est mixte ». Ă partir de lĂ , Stendhal pensera par paradoxes : il Ă©voquera lâAmĂ©rique par « contradictions », par « fragments », par « le divers, par la mobilitĂ© et lâimprĂ©vu de lâidĂ©e-Ă©clair » (p. 135). Progressivement ses idĂ©es se feront plus claires : on assistera à « la montĂ©e du refus de lâamĂ©ricanisation, qui emporte mĂȘme avec lui un refus de la rĂ©publique et de la dĂ©mocratie, câest la logique mĂȘme du romantisme comme analyse de la crise de la civilisation, et lâAmĂ©rique est Ă lâĂ©tat pur cette civilisation et sa crise » (p. 138). LâĂ©volution nĂ©gative contre lâAmĂ©rique, observĂ©e dans ce chapitre, Stendhal lâavait sans doute dĂ©jĂ ressentie dans les annĂ©es 1818-1819 grĂące Ă ce farmer anglais qui dĂ©testait lâAngleterre : Birkbeck, objet de ce dixiĂšme chapitre. Stendhal sâest passionnĂ© pour lui au point dâencourager « Mareste [âŠ] a faire traduire le premier puis le second de ses livres, le seul Ă avoir paru en français » (p. 140). « Le tĂ©moignage de Birkbeck, Ă©crit le critique, apparaissait comme la premiĂšre vĂ©ritable information sur la nouvelle AmĂ©rique qui naissait dâune Ă©migration interne, qui nâavait rien Ă voir avec les anciennes colonies libĂ©rĂ©es : câest bien ce qui nâa pas Ă©chappĂ© Ă Stendhal » (p. 141). Ă partir du tĂ©moignage de ce « jacobin anglais au franc-parler », un nouvel AmĂ©ricain naĂźt, imaginĂ© par Stendhal lui-mĂȘme : Le dernier des Hurons : un AmĂ©ricain presque parfait est le titre de cette onziĂšme partie. Ce Huron est Stendhal : il dialogue ensemble. Et « le dialogue accouche du romantisme » (p. 146). Voilà « le romantisme de Stendhal exprimĂ©, confirmĂ© par son faire-valoir, son prĂȘte-nom, son porte-parole venu dâAmĂ©rique ». LâAmĂ©ricain, câest lui ! Le dĂ©tour par lâautre Ă cet avantage de fonder la thĂ©orie (p. 147). LâĂ©volution se poursuit et lâon arrive au Sommet de la courbe (Chapitre 12). Il est atteint quand Stendhal prend ses distances « au cĂŽtĂ© gauche qui rĂ©vĂšle [âŠ] ses affinitĂ©s profondes avec lâidĂ©ologie industrialiste » (p. 149). Câest cette idĂ©ologie que le romancier exĂšcre par-dessous tout, surtout « la rationalitĂ© instrumentale » (p. 152). Et câest bien le romantisme qui « se dĂ©finit comme son opposition, [car] il se rĂ©clame de tous les actes [âŠ] qui transcendent le monde positif, il revendique tous les hĂ©roĂŻsmes, et toutes les conduites dĂ©sintĂ©ressĂ©es sans lesquelles au reste lâordre de lâintĂ©rĂȘt nâexisterait pas » (p. 153.) Michel Crouzet pense que la date de 1825 est un moment de basculement, car « aprĂšs avoir exercĂ© ses talents de pamphlĂ©taire contre les classiques de gauche et les romantiques de droite, [Stendhal] a cru quâil allait pouvoir changer de front et sâen prendre aux ridicules et aux absurditĂ©s de la gauche » (p. 154.) Câest le combat de lâartiste contre la bourgeoisie, « du schisme de la civilisation et de ma culture » dans lequel sâengage Stendhal par ses Ă©crits : « la modernitĂ© romantique se sĂ©pare de la modernitĂ© moderne » (p. 161). Le romancier oppose dĂšs lors aux « grands hommes du commerce des hĂ©ros contemporains de la politique, ceux qui ont sacrifiĂ© leur intĂ©rĂȘt Ă leur conviction » (ibid.). Et câest parce que lâAmĂ©rique a ce pouvoir de vertu et de vigueur quâelle est libre et quâelle a des institutions rĂ©publicaines : « la libertĂ© est une fin en soi » (p. 163).
7Mais dâaprĂšs Victor Jacquemont, « lâAmĂ©rique nâest pas libre » ! (p. 165). Tout change donc en 1827. Câest ce que va monter ce treiziĂšme chapitre. En effet, le fin Ă©quilibre qui caractĂ©risait le style stendhalien Ă propos de lâAmĂ©rique (entre Ă©loge et blĂąme) disparaĂźt et Ă©merge ainsi « le vaste mouvement dâanti-amĂ©ricanisme qui va se dĂ©velopper aprĂšs 1830 » : « câest le dĂ©couronnement de lâAmĂ©rique par le mise en doute de sa liberté » (ibid.). « LâĂ©conomie a tuĂ©, Ă©crit Michel Crouzet, lâesthĂ©tique, la vie terre Ă terre a aplati les Ăąmes : câest le mal moderne » (p. 173). LâEurope romantique se sent, par consĂ©quent, plus libre que les Ătats-Unis, ce qui conditionne finalement lâĂ©tat nouveau du romantique, ce qui explique aussi en partie cet anti-amĂ©ricanisme. LâAmĂ©ricain alors arrive en FranceâŠEt dans Promenades dans Rome (1853) lâAmĂ©ricain devient « Un Barbare moderne » (chapitre 14) qui visite Rome sans la voir, sans la regarder : « câest la barbarie civilisĂ©e qui nous (sic) envahit, hĂ©las » (p. 177) Le barbare est M. Clinker : « il est [âŠ] le dĂ©veloppement logique des nouvelles venues dâAmĂ©rique, le reprĂ©sentant fictif et imaginaire de la rĂ©alitĂ© du Nouveau Monde, condensĂ©, essentialisé » (p. 177.) Il est « le vrai amĂ©ricain positif, pratique, dĂ©fricheur, entrepreneur privĂ©, ingĂ©nieur, investisseur, hĂ©ros de lâĂ©conomie et de la technique de pointe », il est donc bien Ă Rome « lâambassadeur paradoxal dâune nĂ©gation militante de lâesthĂ©tique » (p. 183). Il est enfin « le sujet moderne, [et] nâa comme identitĂ© que son intĂ©rĂȘt » (ibid.).
8« 1830. Un marin anglais chez les Yankees » est le titre de ce quinziĂšme chapitre. Stendhal est dĂšs lors ouvertement « un critique », « un adversaire », « un homme inquiet que lâAmĂ©rique soit un exemple, que lâamĂ©ricanisme sâĂ©tende en France » (p. 185). Avec le Nouveau Monde, il embarque dans sa critique virulente son « prototype », lâAngleterre : « lâopposition se dĂ©place : ce nâest plus lâItalie contre les autres, câest lâAmĂ©rique [et] lâAngleterre, contre nous, et tous les autres » (p. 188). Stendhal va alors « annoter lâautre classique de lâanti-amĂ©ricanisme, le voyage de Mrs Trollope ». Câest lâobjet de cet avant dernier chapitre : « La Bible de lâanti-amĂ©ricanisme annotĂ©e par Stendhal : des marginales qui font peut-ĂȘtre un livre » (p. 197). Le romancier sâamuse quâune anglaise reproche Ă lâAmĂ©rique ce que la France reproche Ă lâAngleterre. Entre agacement et reconnaissance, il reconnaĂźt en elle « une femme que les mĆurs amĂ©ricaines ont blessĂ©e et mĂȘme outragĂ©e » (p. 200). En effet, les maniĂšres amĂ©ricaines sont mauvaises « parce quâelles Ă©liment la prĂ©sence fĂ©minine » : Mme Trollope avait dĂ©jĂ remarquĂ© que la « dĂ©mocratie Ă©tait la fin du rĂšgne de la femme » (p. 201.) Mais Stendhal nâest pas dupe et met en doute non pas les faits, mais ses commentaires. Dâailleurs, il lâidentifie à « lady Bellenden », hĂ©roĂŻne des Puritains dâĂcosse de Walter Scott Ă cause justement de sa ressemblance avec « le modĂšle de lâAnglaise ultra [âŠ] fĂ©odale » (p. 203).
9En dernier lieu, ce chapitre 17 sâattache Ă lâannĂ©e 1836 oĂč le constat se fait : « LâAmĂ©rique est impossible comme la comĂ©die » (p. 207). Câest un texte qui conclura « le pĂ©riple amĂ©ricain de Stendhal » : La ComĂ©die est impossible en 1836, titre qui aurait pu ĂȘtre in fine : « la comĂ©die est impossible parce que lâAmĂ©rique est possible » (ibid.). Les textes de Stendhal, plus particuliĂšrement le Lucien Leuwen (1834), sont dĂ©sormais sans appel : ils sont des critiques de lâAmĂ©rique. Et Lucien se prĂ©sente alors comme « le porte-parole de Stendhal. Parce quâil se place pour juger et condamner lâAmĂ©rique dans une dimension dâĂ©valuation, et raisonne en termes de valeurs romantiques et dans une axiologie spĂ©cifique » (p. 209). Mais lâAmĂ©rique est dĂ©jĂ ancrĂ©e dans le prĂ©sent stendhalien, et sous la pression de cette idĂ©e, le romancier « renforce rĂ©solument un passĂ©isme tout de mĂȘme extraordinaire » (p. 117). Et si lâon veut vivre « à la romantique », « il faut sauver ce passĂ© et le maintenir vivant » (p. 220) : ultime raisonnement de Stendhal qui, dans ses plus jeunes annĂ©es avait aimĂ© le Nouveau Monde et qui, dans les derniers temps, lâavait haĂŻeâŠ
10Finalement, lâAmĂ©rique est ce Tyran aux mains sales (titre de la conclusion de Michel Crouzet). Et par une formule, proche du syllogisme, le critique retrace en quelques mots le parcours si chaotique des rapports de Stendhal avec lâAmĂ©rique quâil a pu mettre en lumiĂšre dans cet ouvrage si passionnant : « En somme, avec lâAmĂ©rique, on est parti de lâidĂ©e quâun gouvernement raisonnable sâidentifiait Ă la liberté ; or il nâest pas raisonnable, et il aboutit [donc] Ă une tyrannie » (p. 241).

