Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 9, numéro 11
Magali Nachtergael

Vie, poésie, sacré et abstraction chez les artistes contemporains français

Michael Bishop, Contemporary French Art I. Eleven Studies, Amsterdam-New-York : Rodopi, coll. « Faux Titre », , 2008.

1Michael Bishop, professeur Ă©mĂ©rite de la Dalhousie UniversitĂ© est aujourd’hui affiliĂ© au Contemporary Studies Program du King’s College d’Halifax (Canada). Depuis plusieurs annĂ©es il s’intĂ©resse aux artistes contemporains français, aprĂšs avoir publiĂ© de nombreux livres sur la poĂ©sie contemporaine. Sur le mĂȘme modĂšle que ce livre paru dans la collection Faux Titre (spĂ©cialisĂ©e en langue et littĂ©rature françaises), il avait publiĂ© en 1985 The Contemporary Poetry of France, Eight Studies1, puis en 1995 un recueil similaire sur la poĂ©sie contemporaine fĂ©minine (Contemporary French Women's Poetry en deux volumes2). Son Ă©tude en deux volumes sur l’art contemporain français poursuit pour sa part un travail publiĂ© en 2005 avec Christopher Elson sur L’Art français et francophone depuis les annĂ©es 803. De cet ouvrage, on retrouvera des noms connus comme ceux de GĂ©rard Titus-Carmel ou d’Annette Messager parmi les onze Ă©tudes composant le premier volume de Contemporary French Art.

2L’art contemporain de Michael Bishop trouve ses origines dans les annĂ©es 60 avec Ben Vautier, Niki de Saint Phalle, François Morellet ou Claude Viallat, des artistes nĂ©s pour la plupart avant les annĂ©es 50 et qui ont connu le succĂšs Ă  partir des annĂ©es 70 jusqu’à obtenir aujourd’hui des notoriĂ©tĂ©s relatives. Parmi son florilĂšge, notons que si Sophie Calle fait la une des magazines d’art contemporain et reprĂ©sente la France Ă  la Biennale de Venise, Alexandre Hollan ou Jean-Pierre Pincemin reprĂ©sentent des courants plus confidentiels et moins spectaculaires de l’art contemporain français. Pour mieux situer le paysage artistique contemporain que Bishop dessine en forme de diptyque, il explique dans un bref avant-propos que le second volume prĂ©sentera entre autres, GĂ©rard Garouste, Colette DeblĂ©, Georges Rousse ou Christian Jaccard.

3Les courts essais commencent par une Ă©tude sur Ben Vautier (1935-
) : la forme choisie par Bishop est une analyse chronologique des Ɠuvres qui ne prĂ©tend pas Ă  l’exhaustivitĂ©. À partir du site Internet de l’artiste (une Ɠuvre en soi) et d’exemples divers comme La Tour de Babel, 1994 ou des expositions rĂ©centes (Chance does not exist, 2005 et Le Hasard est partout, 2006), Bishop traverse les formes que Ben propose pour les replacer dans une perspective fonciĂšrement poĂŻĂ©tique, c’est-Ă -dire, liĂ©es non seulement au « poĂŻen », au sens artisanal, mais aussi Ă  la crĂ©ation poĂ©tique. L’aspect dĂ©sordonnĂ© et simpliste des Ɠuvres de Ben serait un indice de la forte intrication entre la crĂ©ation artistique et la vie, « simulteaneously positively and negatively charged — like existence itself » (p. 16). Dans cette optique, tout a une validitĂ© (« all has validity », p. 13) et Ben utilise le langage pour transmettre, dans une veine post-duchampienne qui se revendique ludique, l’expĂ©rience vĂ©cue et l’expĂ©rience artistique comme Ă©tant tautologiques.

4On retrouve les mĂȘmes considĂ©rations sur le lien entre art et vie dans l’étude consacrĂ©e Ă  Niki de Saint-Phalle (1930-2002). Dans son cas cependant, il ne s’agit pas de la dĂ©finition de l’art qui est en jeu, mais d’un questionnement sur l’expĂ©rience de la fĂ©minitĂ© et de la masculinitĂ©. Bishop s’arrĂȘte longuement sur la sĂ©rie des Nanas (des dessins commencĂ©s en 1965) qui ont servi de prĂ©liminaires Ă  la monumentale Hon — en Katedral, 1966, (Elle — en cathĂ©drale) une sculpture que Saint Phalle appelait « la plus grande putain sur terre » (p. 21). Cette sculpture, rĂ©alisation ubuesque et colorĂ©e de L’Origine du monde de Courbet, sert de point de dĂ©part Ă  l’analyse de Bishop sur le travail de Saint Phalle. Il voit dans la sĂ©rie des Nanas un principe matriciel qui mĂšne aux MariĂ©es (dont la plus cĂ©lĂšbre est conservĂ©e au MAMAC de Nice), rĂ©miniscence elle aussi duchampienne. Plus attentif aux matĂ©riaux que Saint Phalle utilise dans ses assemblages « exubĂ©rants », Bishop s’intĂ©resse Ă  l’évolution picturale d’une peintre « avec un plus » qui avait commencĂ© par tirer sur ses toiles avec des pistolets Ă  peinture. MariĂ©e Ă  Jean Tinguely et proche du Nouveau rĂ©alisme, les sculptures de Saint Phalle trouvent d’aprĂšs Bishop leur moment sĂ©minal dans ses premiers dessins (p. 32) et dialoguent intensĂ©ment avec la pratique de l’anti-peinture d’un Duchamp ou d’un Rauschenberg, tout en prĂ©servant des rĂ©fĂ©rences picturales fortes Ă  Giotto ou au douanier Rousseau.

5Dans le mĂȘme ouvrage, trois autres femmes artistes, Louise Bourgeois, Annette Messager et Sophie Calle ont traitĂ© Ă  leur façon des reprĂ©sentations du fĂ©minin. Bishop choisit toutefois d’aborder leur carriĂšre d’artistes sous des angles variĂ©s : pour Bourgeois (1911-
), il insiste plus sur la reprĂ©sentation hĂ©tĂ©roclite d’une psychĂ© travaillĂ©e par la cruautĂ© et la douleur. Les figures de la mĂšre et du pĂšre, des organes et du regard mis en scĂšne dans les installations ou sculptures de Bourgeois crĂ©ent une scĂ©nographie de l’engendrement spectaculaire, qui ressortit parfois Ă  la sorcellerie ou Ă  des cĂ©rĂ©monies religieuses. L’amour et le dĂ©sir apparaissent Ă  Bishop comme des ressorts esthĂ©tiques et symboliques puissants chez Bourgeois (« eros becomes pure agape », p. 62), et comme l’a montrĂ© la rĂ©cente rĂ©trospective du Centre Pompidou, Bourgeois organise ses affects dans des espaces cloisonnĂ©s, enveloppĂ©s de linges ou entourĂ©s de grillages, au milieu d’objets du quotidien vraisemblablement laissĂ©s Ă  l’abandon.

6Cette utilisation des matiĂšres domestiques et ce goĂ»t du sacrĂ© se retrouvent mais de façon subvertie chez Annette Messager (1943-
), par exemple par la rĂ©activation d’activitĂ©s fĂ©minines clichĂ©s telles que la couture ou la broderie. L’aspect autobiographique assumĂ© de l’Ɠuvre de Messager se double d’une production en sĂ©rie, matĂ©rialisĂ©e par les Albums ou les montages de photographies, dessins, travaux de couture et effigies diverses qui composent un univers enfantin et en apparence simple. Outre la revalorisation artistique d’activitĂ©s domestiques, l’éclatement et la dislocation des figures forment une « mosaĂŻque complexe, nostalgique, rĂ©fĂ©rentielle et pourtant bizarre » (p. 147), rĂ©sultat des ambiguĂŻtĂ©s propres Ă  ces installations (Les Piques, 1991 ou Mes Ouvrages, 1988). L’étrangetĂ© semble en effet caractĂ©riser ces Ɠuvres, tant chez Saint Phalle, Bourgeois ou Messager. Bishop extirpe les fils signifiants en pointant les processus qui les animent : circulation, mĂ©moire, dislocation ou hybridation, etc. Contrairement au sacrĂ© de Louise Bourgeois qui sublime les contradictions, le sacrĂ© chez Messager voit imploser ces contradictions dans un tricot serrĂ© presque claustrophobe (p. 154). Bien souvent, les Ɠuvres de Messager englobent le visiteur (DĂ©pendance IndĂ©pendance, 1995-1996 et Plaisir DĂ©plaisir, 1997) et l’utilisation de laines, fils et Ă©lĂ©ments de dĂ©coration d’intĂ©rieure donnent la sensation de clĂŽture des lieux.  

7La place de Sophie Calle (1947-
) dans ce groupe d’artistes fĂ©minines est un peu dĂ©calĂ©e mĂȘme si la reprĂ©sentation du fĂ©minin s’y retrouve mise en scĂšne dans des rĂ©cits autobiographiques. Les mĂ©dias qu’elle utilise sont principalement la photographie et le texte, et depuis quelques annĂ©es, la vidĂ©o. Du religieux, Sophie Calle ne conserve que le rituel comme systĂšme rĂ©gulateur de ses dĂ©sirs. Toutefois Bishop y reconnaĂźt une forme de consignation de l’expĂ©rience et du quotidien qui reposerait sur des projets Ă  valeur tantĂŽt sociologique, tantĂŽt autobiographique. La participation de l’autre dans ces projets est alors fondamentale afin de permettre la rĂ©alisation de ses obsessions (p. 107-8) : Prenez soin de vous (2007) en est le dernier exemple, mais Douleur exquise (2002) auparavant et dĂ©jĂ  Les Dormeurs (1979) requĂ©raient l’intervention de collaborateurs externes. Bishop dans son Ă©tude sur Calle identifie donc ses Ɠuvres Ă  des mises en scĂšne jouĂ©e nĂ©cessairement sous le regard d’autrui, une analyse que la presse a souvent faite mais qui rĂ©vĂšle aussi le caractĂšre journalistique des Ɠuvres photo-textuelles de Calle.

8François Morellet (1926-
), considĂ©rĂ© comme un « baroque minimaliste », est associĂ© Ă  l’Optical Art et a fait partie du G.R.A.V. (Groupe de Recherche d’Art Visuel). Bishop interroge le qualificatif de « Pythagoricien postmoderne » qui a Ă©tĂ© attribuĂ© Ă  Morellet par Thomas McEvilley (p. 35) et rapproche les peintures minimalistes Ă  des architectures gĂ©omĂ©triques baroques, Ă  la fois Ă©lĂ©gantes et dĂ©licates (« astonishing woofs and weavings, grids and double woofs, so elementary in their conception, so delicate in their execution », p. 38). Bishop engage alors cette peinture d’oĂč toute rĂ©fĂ©rence semble abolie dans une histoire de l’art moderniste qui va de Derain Ă  Tatline. Mais ces sĂ©ries gĂ©omĂ©triques propres aux Ɠuvres du GRAV induisent sur un plan philosophique une reprĂ©sentation visuelle du processus de diffĂ©rance dĂ©crit par Derrida en ce qu’elles tentent de montrer de façon radicale une forme de finitude et de supplĂ©mentaritĂ© permanente (« seeking merely to show the endless arguableness, supplementarity, diffĂ©rance at play in the aesthetics of François Morellet’s pur-dur gestures », p. 43).

9Chez Claude Viallat (1936-
), un des membres fondateurs en 1969 du groupe Support-Surface, Bishop insiste sur la variĂ©tĂ© des matĂ©riaux utilisĂ©s pour remplacer la toile, tandis que les motifs en forme de haricot se rĂ©pĂštent sans beaucoup de variations : « what is at stake is not this or that specific product or aesthetically individualised painting [
] but rather, painting as a vast ongoing practice, art as life, [
] where all instants and instances [
] constitute a unified flow » (p. 81). Bishop tente, aprĂšs avoir prĂ©sentĂ© l’Ɠuvre de Viallat et son originalitĂ©, d’expliquer le « pourquoi » et le « comment » de cette expĂ©rience artistique auto-rĂ©flexive. Il aborde la question d’un « art non-inspirationnel » (p. 88) qui est la manifestation d’une prĂ©sence humaine et la motivation d’un artiste Ă  recrĂ©er des expĂ©riences Ă©motionnelles (ScĂšnes de tauromachie, 1963). Bernard PagĂšs (1940 – ...), Jean-Pierre Pincemin (1944-2005) et GĂ©rard Titus-Carmel (1942-
), qui clĂŽt le livre, reprĂ©sentent d’autres courants de l’abstraction française Ă©troitement liĂ©e Ă  la crĂ©ation poĂ©tique.

10Bernard PagĂšs, s’il utilise beaucoup de matĂ©riaux bruts et industriels, semble adoucir ses Ɠuvres de titres Ă©vocateurs comme Les Trois grĂąces (2006) ou La Grande Gloriette (1993). Bishop dĂ©crit la composition des Ɠuvres d’une prodigalitĂ© et hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© organique Ă©trange qu’il compare Ă  des hybridations de matiĂšres similaires Ă  celles que l’on peut trouver dans la nature. Mais les « fusions » paradoxales opĂ©rĂ©es par PagĂšs tĂ©moignent d’une tension que Marcelin Pleynet qualifiait de « paysage en deux » (p. 117). La sculpture chez PagĂšs montre le rĂ©sultat silencieux d’une intrication de matiĂšre : il agglomĂšre le monde pour le rĂ©enchanter poĂ©tiquement, Ă  la maniĂšre des surrĂ©alistes qui  cherchaient Ă  produire une Ă©tincelle en rapprochant des images les plus Ă©loignĂ©es et distinctes possibles.

11Ce rĂ©enchantement fabuleux se retrouve Ă©galement dans la pratique multiple de Jean-Pierre Pincemin qui intĂšgre en 1971 le groupe Support-Surface. Peintre, graveur et sculpteur, Pincemin s’intĂ©resse Ă  la structure, la forme et la couleur afin de subvertir leur systĂšme  d’association (p. 132). Si cette prĂ©occupation apparaĂźt dans ses peintures des annĂ©es 70 (Peinture, 1976, de 4 mĂštres sur 3), les sculptures mettent en scĂšne une vĂ©ritable « dĂ©marche » plastique globale (p. 133) qui utilise des blocs de bĂ©ton ou des morceaux bois trouvĂ©s non travaillĂ©s pour faire des compositions monumentales. Mais sa pratique se distingue par sa diversitĂ©, puisqu’il passe en alternance d’un mode figuratif Ă  un autre (p. 138). Il questionne de façon systĂ©matique la notion d’abstraction (Bishop cite ici Barbara Rose4, p. 138) mais aussi son rapport Ă  l’harmonie, qu’il explique dans son essai, Monkey Business5 (1998).

12Un art contemporain en dialogue avec la poésie ?

13Michael Bishop, en concluant son livre avec GĂ©rard Titus-Carmel, trace l’itinĂ©raire complexe d’un peintre qui est aussi poĂšte. Titus-Carmel s’intĂ©resse aux manifestations de la prĂ©sence, Ă  l’instar de MallarmĂ©, tout en dĂ©veloppant, selon ses propres mots une « relation dialectique entre rĂ©alitĂ© et imitation » (p. 163). Au sujet de 20 variations sur l’idĂ©e de dĂ©tĂ©rioration (1971) ou Season Sticks (1974-5), des dessins-collages, Bishop se demande si un modĂšle mimĂ©tique est impliquĂ© dans cette reprĂ©sentation des « émotions primitives » (p. 163) faite d’artefacts aussi simples que des bouts de bois collĂ©s sur du papier. Ajoutant des « didascalies » aux Ɠuvres, Titus-Carmel impose de reformer et de réécrire le modĂšle original, dans la mesure oĂč le sens de la reprĂ©sentation se fait mouvant au regard du texte (p. 164). Mais Bishop souligne surtout l’aspect mĂ©lancolique et solitaire de ces crĂ©ations plastiques oĂč l’innommable blanchotien reste un paradigme essentiel Ă  l’apprĂ©ciation de son Ɠuvre (p. 173).

14En conclusion, si les essais tĂ©moignent d’une vigueur rhĂ©torique mise au service des Ɠuvres et des artistes, les analyses de Bishop, Ă  la fois denses et limitĂ©es par le format de l’essai monographique, souffrent d’un seul principal dĂ©faut : l’absence d’illustrations. Bien que les nombreuses Ɠuvres Ă©voquĂ©es soient amplement dĂ©crites, le lecteur devra s’adjoindre les services d’une encyclopĂ©die ou d’une documentation visuelles annexes pour profiter pleinement de ces « study cases ». Mais l’étude comparĂ©e d’Ɠuvres contemporaines françaises en rĂ©fĂ©rence avec des Ă©crivains et poĂštes comme Yves Bonnefoy, Pierre Reverdy, Georges Perec ou Maurice Blanchot, autorise des rapprochements fructueux quant Ă  la reprĂ©sentation des Ă©motions mais aussi de l’abstraction. En effet, on apprĂ©cie l’effort de Bishop Ă  renvoyer les problĂ©matiques liĂ©es au sens, Ă  la vie et Ă  l’expĂ©rience du rĂ©el Ă  une plus large conception du « poĂŻen » qui inclut aussi bien la pratique de la poĂ©sie que de l’art.