De la répétition avant toute chose
« I believe in repetition. Yes. Always and always.
Must write the hymn of repetition. »
(Gertrude Stein, « Notebook D »)
1Le volume rĂ©unit les actes du Colloque international du Forell « Reprise, rĂ©pĂ©tition, réécriture », tenu lors du XXXIVe CongrĂšs de la SociĂ©tĂ© de LittĂ©rature GĂ©nĂ©rale et ComparĂ©e Ă Poitiers, du 7 Ă 9 septembre 2006. L'« Avant-propos » de Jean-Paul EngĂ©libert et Yen-MaĂŻ Tran-Gervat ouvre cet ample dossier sur la question de la rĂ©pĂ©tition qui se dĂ©cline sous plusieurs formes: reprise, stĂ©rĂ©otype, reproduction ou réécriture. Les travaux rĂ©unis « ne privilĂ©gient aucune production particuliĂšre, mais ouvrent une rĂ©flexion sur la dimension seconde de toute Ă©criture » (p. 8). La notion d'intertextualitĂ© se trouve elle aussi revisitĂ©e par le concept de rĂ©pĂ©tition. Les trois mots interrogĂ©s  permettent une discussion plus approfondie sur les rapports qui se tissent entre les Ćuvres d'art: « le premier mot est mĂ©taphorique », « le second est pratique et hermĂ©neutique » et « le troisiĂšme est scriptural et critique » (p. 9). Ainsi se trouvent conjuguĂ©es la thĂ©orie et la pratique littĂ©raire et artistique, le faire et la rĂ©flexion sur ce faire crĂ©ateur. Nous ne cessons jamais de nous entre-dire et de nous rĂ©pĂ©ter. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle notre lecture de ce volume a pris Ă©galement en compte cette notion de rĂ©pĂ©tition et a voulu en rendre compte mĂȘme dans la rĂ©daction de nos notes de lecture, qui ont tellement privilĂ©giĂ© la reprise et la rĂ©pĂ©tition d'une partie des textes parcourus.
2Afin de donner une certaine cohérence aux études du volumes, les éditeurs ont dû opérer des classifications selon les genres, les périodes littéraires, les champs de création (la littérature, le cinéma, la musique, les arts plastiques et numériques) abordés par les quarante et un chercheurs. La premiÚre section comprend des études qui portent sur cinq champs fondamentaux de la recherche comparatiste: l'histoire, le voyage, le genre, la traduction et la musicalité de la prose. La deuxiÚme partie réunit les interventions selon le critÚre chronologique: la Renaissance, le XIXe siÚcle, le premier XXe siÚcle, la littérature contemporaine, le cinéma et l'image de synthÚse. L'important est de mettre en évidence que le concept de « répétition » trouve sa validité hors les structures limitées d'un genre littéraire ou d'un thÚme spécifique, hors un certain art ou domaine. C'est un phénomÚne qui transgresse les particularités d'une certaine spécialité et c'est de cette applicabilité variée qu'il  extrait sa pertinence et qu'il rend opératoire tout questionnement.
3L'article de Jean-Christophe Bailly, « Reprise, rĂ©pĂ©tition, réécriture », interroge l'Ă©criture, le langage et la crĂ©ation dans leurs rapports avec les trois termes proposĂ©s pour le dĂ©bat. L'auteur assigne Ă chaque notion des connotations qu'il dĂ©veloppe ensuite dans son Ă©tude. Pour la reprise, il choisit la couture (« quelqu'un penchĂ© aussi, comme une mĂšre, sur une texture qui est Ă reprendre, parce qu'elle s'est dĂ©faite » - p. 14), pour la rĂ©pĂ©tition, le théùtre (connotation inĂ©vitable d'ailleurs et « par laquelle le théùtre indĂ©fectiblement, y compris s'il est chorĂ©graphique, s'avĂšre ĂȘtre pleinement une Ă©criture »), et pour la réécriture, le palimpseste (p. 14). Si la mĂ©taphore usuelle de la littĂ©rature est celle du tissage, la reprise apparaĂźt comme une mĂ©taphore de lecture : « c'est par la lecture, tout d'abord, qu'un texte est sans fin repris et remis Ă neuf » (p. 15). Quand il s'agit de la citation et de la traduction, l'autre mĂ©taphore (celle de la couture) entre en discussion: « effet rĂ©siduel de la lecture, la citation intervient dans le texte Ă la maniĂšre, toujours au sens de la couture, d'une piĂšce » (p. 16), tandis que la traduction « se prĂ©sente bien davantage comme une suite d'accrocs et (...) ce sont ces accrocs qui, en travaillant la langue d'accueil comme une forme d'accent, un accent sĂ©mantique devrait-on dire, produisent la qualitĂ© effective de la reprise » (p. 16). Selon l'auteur, la deuxiĂšme notion, « la rĂ©pĂ©tition », comporte un paradoxe fondamental: elle combine « un travail de finition formelle avec une exigence infinie » (p. 17). C'est le verbe infinir qui semble caractĂ©riser ce travail rĂ©pĂ©titif: « la rĂ©pĂ©tition infinit le texte, ouvre l'Ă©coute Ă l'infinition du sens qui se donne pourtant dans une forme finie » (p. 17). C'est pour cela que le travail spĂ©cifique de la rĂ©pĂ©tition (voir Ă©galement son fonctionnement dans la sphĂšre théùtrale) est « de rĂ©unir peu Ă peu, par insistance, les conditions d'une performance techniquement pure, telle que la totalitĂ© du sens imaginĂ© au commencement soit dĂ©livrĂ©e Ă la fin » (p. 17). Le dernier concept, « la réécriture » ne serait aux yeux de Jean-Christophe Bailly que cette rĂ©alitĂ© qu'il exprime d'une façon tellement poĂ©tique: « chaque instant de littĂ©rature, en mĂȘme temps qu'il est dĂ©tachable, appartient au temps du sens tout entier, c'est que chaque goutte de sens, qui peut ĂȘtre Ă©prouvĂ©e sĂ©parĂ©ment, n'a de sens et n'a son sens qu'en Ă©tant rapportable Ă la totalitĂ© de la pluie â c'est (...) que chaque Ă©cho est entendu par un chĆur invisible et que le chant de ce chĆur s'entend silencieusement sous tout vocable » (p. 18).
4Comme l'indique le titre, l'article de Anne Tomiche prĂ©sente une « Histoire de la rĂ©pĂ©tition », conçue sous une forme extrĂȘmement documentĂ©e et clairement exposĂ©e. Sont ainsi inventoriĂ©s les moments clĂ©s de la rĂ©flexion thĂ©orique sur le concept de « rĂ©pĂ©tition », une rĂ©pĂ©tition qui est regardĂ©e plutĂŽt en tant que rĂ©pĂ©tition crĂ©atrice et non pas comme le dire incessant et monotone, non-crĂ©ateur de la mĂȘme chose. L'auteur souligne que pour Ă©crire une « histoire de la rĂ©pĂ©tition » il faut tenir compte du fait que « la modernitĂ© semble placĂ©e sous le signe de la fonction du 're-' et que le XXIe siĂšcle semble ĂȘtre le siĂšcle de la rĂ©pĂ©tition » (p. 21). Sont citĂ©s des philosophes qui avaient commencĂ© Ă s'interroger dĂšs le milieu du XIXe siĂšcle sur le statut de la rĂ©pĂ©tition (Kierkegaard, Nietzsche) pour arriver ensuite Ă l'ouvrage fondamental du XXe siĂšcle, celui de Gilles Deleuze, DiffĂ©rence et rĂ©pĂ©tition. Les distinctions opĂ©rĂ©es par Deleuze entre rĂ©pĂ©tition du mĂȘme et rĂ©pĂ©tition du DiffĂ©rent supposent une inclusion mutuelle de la rĂ©pĂ©tition et de la diffĂ©rence (p. 22) et ouvrent la perspective des autres considĂ©rations comme celles faites par Maurice Blanchot (L'Entretien infini) et Jacques Derrida. Pour eux, la redite est une « puissance propre du langage, qui n'oppose pas dialectiquement identitĂ© et diffĂ©rence mais qui les unit » (p. 22) et elle fonctionne comme un principe originaire (p. 23). L'Ă©criture ne sera plus dissociĂ©e de la rĂ©pĂ©tition, elle est « la possibilitĂ© d'une rĂ©pĂ©tition qui dĂ©place » (p. 23). L'auteur observe que la pensĂ©e de Deleuze, Derrida et Blanchot dĂ©rive en quelque sorte de celle freudienne qui pose le mĂȘme problĂšme de la rĂ©pĂ©tition dans des ouvrages comme Ătudes sur l'hystĂ©rie, Au-delĂ du principe de plaisir, ou l'essai sur LĂ©onard de Vinci. On peut ainsi parler de la « compulsion de rĂ©pĂ©tition » qui « rĂ©vĂšle l'essence paradoxale du dĂ©sir: un plaisir de la rĂ©pĂ©tition qui naĂźt de la rĂ©pĂ©tition du manque, un sujet qui jouit de rĂ©pĂ©ter dans la mort » (p. 24). Ces questionnements prĂ©sents dans le champs de la philosophie et de la psychanalyse ont des Ă©chos dans le domaine littĂ©raire, on assiste d'ailleurs Ă une prolifĂ©ration des Ă©tudes de phĂ©nomĂšnes relevant de la rĂ©pĂ©tition pendant le XXe siĂšcle, surtout depuis les annĂ©es 60 lorsque la « littĂ©rature de second degré » commence Ă ĂȘtre thĂ©orisĂ©e. Sont Ă©voquĂ©s dans ce sens les travaux sur la citation d'Antoine Compagnon, les thĂ©ories  poĂ©tiques de Roman Jakobson, les perspectives stylistiques de Georges MoliniĂ© qui donnent Ă la rĂ©pĂ©tition une valeur universelle, en la proclamant mĂȘme l' « essence de la littĂ©rature, du poĂ©tique ou instrument privilĂ©giĂ© d'analyse » (p. 25). L'association de la rĂ©pĂ©tition Ă l'intertextualitĂ© donne lieu Ă une rĂ©flexion sur les Ă©tapes les plus importantes d'Ă©volution de cette notion (de MikhaĂŻl Bakhtine et Julia Kristeva Ă GĂ©rard Genette et Roland Barthes), l'intertextualitĂ© apparaissant comme une « fonction â plus ou moins explicite, plus ou moins marquĂ©e, plus ou moins 'transformante' â de la rĂ©pĂ©tition » (p. 25). AprĂšs ce passage en revue des courants de la rĂ©flexion thĂ©orique, Anne Tomiche insiste sur la prĂ©sentation du cĂŽtĂ© pratique, scriptural de cette notion, sur la façon dont l'Ă©criture du XXe siĂšcle l'a intĂ©grĂ©e en tant que procĂ©dĂ© de crĂ©ation par excellence. Marguerite Duras, Michel Butor, Alain Robbe-Grillet, Samuel Beckett, Gertrude Stein, Lyn Hejinian ou Charles Bernstein placent l'ensemble de leur crĂ©ation sous le signe de la rĂ©pĂ©tition de sorte qu'on serait autorisĂ© de parler d'une « vĂ©ritable poĂ©tique de la rĂ©pĂ©tition, caractĂ©ristique de la conscience de la modernité » (p. 28).
5La premiĂšre partie intitulĂ©e «  Traverses » comprend quatre chapitres: « Champs », « RepĂšres romanesques », « Mythes » et « Théùtre ». L'Ă©tude de RaphaĂ«lle GuidĂ©e intitulĂ©e « L'Ă©ternel retour de la catastrophe. RĂ©pĂ©tition et destruction dans les Ćuvres de Georges Perec et W.G. Sebald » ouvre le premier chapitre. L'auteur reprend quelques passages thĂ©oriques sur la rĂ©pĂ©tition et les rĂ©fĂ©rences aux thĂ©ories de Paul RicĆur qui associait la rĂ©pĂ©tition Ă une extraordinaire puissance crĂ©atrice et en faisait « l'outil central pour penser l'articulation du passĂ©, du prĂ©sent et de l'avenir dans un contexte de crise de la tradition » (p. 37). Les analyses des poĂ©tiques de la rĂ©pĂ©tition de Jean-François Hamel (Revenances de l'histoire. RĂ©pĂ©tition, narrativitĂ©, modernitĂ©, Minuit, 2006) ne font qu'ouvrir le champ de la rĂ©pĂ©tition Ă une autre dimension, celle de sa puissance destructrice. Le corpus Ă©tudiĂ© comprend les textes autobiographiques de Georges Perec et les enquĂȘtes biographiques de W.G. Sebald. RaphaĂ«lle GuidĂ©e souligne dĂšs le dĂ©but la particularitĂ© d'un tel rapprochement: « Sans ĂȘtre Ă proprement parler des tĂ©moins de l'histoire, Sebald et Perec ont en commun d'articuler une situation historique â l'hĂ©ritage de la Shoah â et un motif structurant â la rĂ©pĂ©tition â dĂ©clinĂ© comme thĂšme (la gĂ©nĂ©alogie) comme mode de composition (la frĂ©quence rĂ©pĂ©titive) et comme pratique intertextuelle (la réécriture) » (p. 38). Loin d'ĂȘtre une simple analyse de l'usage de la rĂ©pĂ©tition et de sa portĂ©e dans les rĂ©cits de catastrophe, ce texte se veut une interrogation sur le mĂ©canisme de transformation de la rĂ©pĂ©tition crĂ©atrice (« qui dit Ă la fois la continuitĂ© et la diffĂ©rence des temps ») en une rĂ©pĂ©tition destructrice « qui figure l'Ă©ternel retour de la catastrophe » (p. 38). La premiĂšre partie « RĂ©pĂ©ter l'anĂ©antissement: Georges Perec » insiste sur deux textes de Perec (W ou le souvenir d'enfance et la description de « La rue Vilin »), reprĂ©sentatifs pour ce que l'auteur nomme « l'Ă©puisement du souvenir par sa rĂ©pĂ©tition » (p. 38). La rĂ©pĂ©tition y apparaĂźt comme « trace d'une disparition » (p. 41), ce qui ne fait qu'approfondir la voie que la rĂ©pĂ©tition de la disparition est la seule capable de sauver le projet de l'Ă©criture: « ce que la sĂ©rie de ces textes dĂ©crit, ce n'est donc pas le retour d'un souvenir, ou la survivance d'une trace de l'enfance perdue, mais bien l'effacement des traces, la disparition d'un lieu qui Ă©puise mĂȘme les formes les plus mĂ©caniques du rĂ©cit autobiographique » (p. 41). La deuxiĂšme partie « La destruction et son reste: W. G. Sebald » reprend l'analyse de cette pratique du ressassement destructeur dans l'Ćuvre de l'Ă©crivain allemand exilĂ© en Angleterre. MalgrĂ© le manque de rapport personnel avec la Shoah (comme ce fut le cas de Perec), l'Ćuvre entiĂšre de Sebald abonde en rĂ©cits (aux limites de l'Ă©criture documentaire et de la fiction) qui sont construits tous autour du mĂȘme thĂšme. RaphaĂ«lle GuidĂ©e fait une analyse du dernier des quatre rĂ©cits qui composent Die Ausgewanderten (Les Emigrants) â 1992. L'Ă©criture est tendue entre la disparition et le reste, et « la pratique de la reprise infinie, de la rĂ©criture comme rature et correction sans fin d'un texte source et de son inachevable copie, engage, chez l'Ă©crivain qu'est Sebald comme chez son double fictif, une reprĂ©sentation de l'absolu de la destruction (...) » (p. 44). La derniĂšre partie « Lire la catastrophe » approfondit l'idĂ©e que la rĂ©pĂ©tition destructrice (telle qu'elle apparaĂźt chez Perec et Sebald) « invalide (...) les discours continuistes de la mĂ©moire et de l'histoire au profit d'une reprĂ©sentation catastrophique d'un temps figĂ© dans l'Ă©ternel retour de la disparition » (p. 45). La rĂ©pĂ©tition destructrice nous confronte Ă©galement au problĂšme hermĂ©neutique : comment lire la possibilitĂ© d'un Ă©chec ou mĂȘme d'un refus de la restauration du sens disparu? La rĂ©pĂ©tition nous donne cette possibilitĂ© de modifier notre lecture des rĂ©cits qui « en figurant l'histoire comme fondamentalement destructrice, font le deuil des fictions tĂ©lĂ©ologiques donnant sens Ă l'histoire comme celui des configurations cycliques Ă©chappant Ă ses rivages » (p. 46).
6Jean-Marc Moura associe dans son intervention les trois notions (reprise, rĂ©pĂ©tition et réécriture) Ă la littĂ©rature du voyage. Son article « Reprise, rĂ©pĂ©tition, réécriture des voyages dans la fiction europĂ©enne contemporaine » aborde deux aspects fondamentaux: les transformations de la conception du voyage au XXe siĂšcle et la question de la rĂ©pĂ©tition et de la réécriture. Dans la section « Le voyage aujourd'hui », l'auteur Ă©voque le rapport du rĂ©cit de voyage avec l'intertextualitĂ© et observe que si pour la premiĂšre moitiĂ© du XXe siĂšcle, le voyage est liĂ© Ă la réécriture, la seconde moitiĂ© du XXe siĂšcle propose un nouveau type de manifestation : le « voyage rĂ©trospectif », c'est-Ă -dire « une forme de fiction consacrĂ©e au voyage qui emprunte les voies de la réécriture sans se confondre avec elle » (p. 51). La section suivante porte sur « Les transformations du voyage littĂ©raire » et inventorie les Ă©lĂ©ments dĂ©finitoires de la littĂ©rature du voyage contemporaine: la sortie de la Buchkultur / la culture du livre, l'accĂ©lĂ©ration et la multiplication des voyages et les modification radicales des rapports de l'Europe aux autres cultures (p. 51). La derniĂšre section est consacrĂ©e au « Voyage rĂ©trospectif » et analyse les caractĂ©ristiques des textes de voyage contemporains (rĂ©unis autour le syntagme « mĂ©tafiction du voyage » - p. 53). La reprise et la réécriture apparaissent au moment oĂč « l'action du scripteur est dĂ©clenchĂ©e et nourrie par un rĂ©cit de voyage » (p. 53) et les Ă©crivains de la seconde moitiĂ© du XXe siĂšcle sont plus sensibles Ă l'illusion rĂ©fĂ©rentielle. Jean-Marc Moura identifie quelques modalitĂ©s de ce voyage rĂ©trospectif dans lequel « la couleur locale » ou le rĂ©fĂ©rent exotique n'aura plus la mĂȘme portĂ©e, ce qui est plus important rĂ©sidant dans la réécriture d'un texte de voyage. Parmi les traits identifiĂ©s, le comparatiste Ă©voque: la sollicitation d'archives, de documents, les effets de collision de temporalitĂ©s, la mĂ©tamorphose d'un voyage historiquement attestĂ© en lĂ©gende (p. 54). Sont Ă©galement citĂ©s quelques exemples: le rĂ©cit de Gavin Young In Search of Conrad (dans ce cas il s'agit d'un « voyage sur les traces de »), DĂ©sert et Le Chercheur d'or (J.M.G. Le ClĂ©zio) ou Die Schreckeb des Eises und der Finsternis de C. Ransmayr (dans ce cas, un rĂ©cit historique sert de point de dĂ©part Ă l'imagination) ou As Naus de l'Ă©crivain portugais AntĂłnio Lobo Antunes (la réécriture apparaissant sous la forme du « voyage dans la bibliothĂšque nationale ») (p. 53-56). Jean-Marc Moura observe que ces reprises et réécritures transcrivent l'intĂ©rĂȘt pour l'histoire de l'Autre, qui se dĂ©cline sous deux aspects majeurs: la reconstruction de la figure de l'Autre (réécrire l'histoire Ă partir de son point de vue) et de son deuil (voir surtout les textes des auteurs de la premiĂšre moitiĂ© du XXe siĂšcle: Segalen, Michaux, Gide, Leiris, Mauss, LĂ©vi-Strauss) â p. 56. La littĂ©rature du voyage est regardĂ©e comme une rĂ©action contre la condition universelle en Occident, la condition touristique (p. 57), et c'est pour cette raison que les exemples citĂ©s Ă©voquent d'autres maniĂšres de voyager, « montrant que le sens du voyage ne rĂ©side pas dans l'ailleurs-musĂ©e mais qu'il nous est donnĂ© dans la redĂ©couverte si ce n'est de cet ailleurs, du moins de notre prĂ©sence au monde » (p. 57).
7L'Ă©tude de Lambert BarthĂ©lĂ©my porte sur « 'Pastoral Hide and Seek'. Sur la dĂ©construction de l'imaginaire pastoral (Handke, McCarthy, Simon) » et part de l'hypothĂšse suivante: la dĂ©construction des ressources essentielles de l'hĂ©ritage pastoral remet en question le propre de la fiction et « s'opĂšre au nom d'une impulsion biocentrique » (p. 62) qui se manifeste au niveau esthĂ©tique par « une stratĂ©gie de remotivation du sublime » (p. 62). Une ample discussion est rĂ©servĂ©e Ă la notion d'espace et aux rapports entre l'histoire humaine et l'histoire naturelle. Le renversement de la prescription pastorale en impulsion environnementaliste dĂ©centre le rapport traditionnel entre l'homme et son environnement et modifie la perspective sur l'espace qui n'est plus jugĂ© en termes de cardinalitĂ© et d'utilitĂ© (p. 62-63). Si le canon pastoral prĂ©sente une vision Ă©conomique et mĂ©trique de l'espace (Ă©tant un espace exploitĂ© par l'homme), dans les romans des trois auteurs il existe plutĂŽt une vision intensive et directionnelle de l'espace. Lambert BarthĂ©lĂ©my se rĂ©fĂšre aux ouvrages suivants: Le Vent. Tentative de restitution d'un retable baroque (1957), L'Herbe (1958), Les GĂ©orgiques (1981) de Claude Simon; Outer Dark (1968), Suttree (1979) et The Crossing (1994) de Mc Carthy et Mein Jahr in der Niemandsbucht. Ein MĂ€rchen aus den neuen Zeiten (1994) de Peter Handke. La modification de la vision de l'espace entraĂźne un changement d'ordre temporel: si l'imaginaire pastoral est structurĂ© sur une hypothĂšse temporelle anti-naturelle (la fuite hors du temps, le repli sur le fantasme d'identitĂ© inaltĂ©rable), les pastorales modernes prĂ©sentent l'effondrement de communautĂ©s pastorales, leur dĂ©composition et leur dissolution, le temps Ă©tant plutĂŽt un agent corrosif qui suspend tout: « emmĂȘlement continu des strates (Simon), affleurement permanent de l'archaĂŻque (Mc Carthy), temps gĂ©ologique doublant l'historique (Handke): Ă l'unitĂ© inaltĂ©rable du temps pastoral, les recyclages contemporains opposent donc en rĂ©alitĂ© des configurations mouvantes et impures » (p. 64). AprĂšs l'espace et le temps, est abordĂ©e la notion de communautĂ©. Si traditionnellement celle-ci est plutĂŽt narcissique, close, homogĂšne, voire fusionnelle, les fictions modernes rompent avec le canon et lui substituent « l'hypothĂšse d'une communautĂ© sans racine, modulable » qui s'efforce de « redĂ©finir le commun de la communautĂ© comme activitĂ© et non comme substance » (p. 64). C'est la compĂ©tence narrative qui met en Ćuvre cette nouvelle forme de communautĂ©, qui « tient sur la dĂ©clinaison, la variation, la modulation, la dĂ©multiplication du rĂ©cit » (p. 65). La derniĂšre partie insistera sur la prĂ©sentation de trois modalitĂ©s de mise en Ćuvre de la pastorale: « la saturation lexicale, la prĂ©pondĂ©rance du descriptif, la prolifĂ©ration syntaxique » (p. 65). Nous retenons des analyses faites la minutie des lectures et les exemples pertinents. L'auteur conclut sur l'idĂ©e que la rĂ©vision pastorale implique toute une esthĂ©tique dont le principe essentiel est le « dĂ©bordement humain » (p. 67).
8Christine Lombez rĂ©flĂ©chit sur la notion de réécriture et son rapport avec le processus de la traduction. L'article « Réécriture et traduction » part d'un constat Ă©vident: le discours critique des traductologues et des traducteurs ne fait pas usage de cette notion, mĂȘme si la réécriture apparaĂźt comme une Ă©tape incontournable dans l'activitĂ© de traduction (p. 71). La premiĂšre partie de l'Ă©tude se propose de tracer l'historique du rapport entre la réécriture et la traduction. Est abordĂ©e en premier lieu la diffĂ©rence entre deux notions: la « rĂ©criture » (dans la perspective de Jean Ricardou: « l'ensemble des manĆuvres qui vouent un Ă©crit Ă se voir supplantĂ© par un autre » citĂ©e dans l'article « Pour une thĂ©orie de la rĂ©criture », PoĂ©tique, no. 77, Paris, Seuil, 1989, p. 3) et la « réécriture » (qui dĂ©signe dans la perspective de Henri BĂ©har « toute opĂ©ration consistant Ă transformer un texte de dĂ©part A pour aboutir Ă un nouveau texte B », dans « La réécriture comme poĂ©tique â ou le mĂȘme et l'autre », Romantic Review, no. 72/1 janvier 1981, p. 51). MĂȘme si ces dĂ©finitions pensent le phĂ©nomĂšne selon la perspective linguistique, il est Ă©vident que le processus dĂ©crit est identique Ă celui de la traduction. D'ailleurs, l'enjeu principal de la traduction interlinguale est, selon Christine Lombez, de « produire avec les moyens linguistiques et stylistiques d'une langue B l'Ă©quivalent d'un message produit dans une langue A, de sorte que, ayant vocation Ă remplacer le texte source en langue Ă©trangĂšre inaccessible pour une large partie du public, il fonctionne comme un nouvel original dans la culture cible » (p. 72). Tout en prolongeant la rĂ©flexion de Henri BĂ©har, l'auteur considĂšre que les deux notions devraient ĂȘtre vues comme des Ă©lĂ©ments dans un rapport d'inclusion, la réécriture Ă©tant une sorte de « macro-concept dont la traduction serait un sous-ensemble » (p. 72). Sont Ă©voquĂ©es ensuite les prĂ©cisions thĂ©oriques sur la notion de réécriture faites par Henri Meschonnic et par GĂ©rard Genette. La deuxiĂšme partie prend en compte la place de la traduction dans l'horizon de la réécriture. La traduction est regardĂ©e dĂšs le dĂ©but comme une notion plurivoque (p. 73) et l'auteur en distingue les moments les plus importants de son Ă©volution. La traduction est analysĂ©e en rapport avec une autre notion, celle d'imitation (qui occupait Ă l'Ă©poque du Classicisme une place centrale dans la poĂ©tique). L'auteur offre des exemples qui dĂ©montrent que les limites sĂ©mantiques entre « réécriture » et « traduction » ne sont pas toujours faciles Ă Ă©tablir et aborde un autre cas, celui de l'autotraduction. Dans toutes les situations Ă©voquĂ©es (imitation, (re)traduction ou autotraduction), le traducteur « intervient chaque fois sur le texte premier pour en crĂ©er un nouveau, destinĂ© idĂ©alement Ă jouer le rĂŽle d'Ćuvre littĂ©raire dans la culture cible » (p. 76). La troisiĂšme partie « Réécriture, traduction et orthonymie » essaie d'explorer la trace laissĂ©e par le traducteur dans l'objet de son travail. La réécriture sera associĂ©e Ă la dĂ©sĂ©criture: « l'opacification (le dĂ©mantĂšlement) de l'Ă©nonciation originale suite Ă l'accumulation de gauchissements successifs peut aller jusqu'au conflit  - un phĂ©nomĂšne surtout visible chez les Ă©crivains ayant Ă leur actif une Ćuvre de traduction » (p. 77). Sont citĂ©s les exemples d'Yves Bonnefoy (relatifs Ă la traduction du titre d'un poĂšme de Yeats) et de Philippe Jaccottet (Ă l'Ă©gard d'une version du poĂšme de Goethe). C'est dans le conflit (dialogue) des Ă©nonciations que la notion de réécriture revĂȘt son plein sens, la traduction en Ă©tant son Ă©lĂ©ment structurant (p. 78). Vers la fin de son article, Christine Lombez nous livre la rĂ©ponse quant aux raisons du manque de rĂ©fĂ©rence Ă la réécriture dans le discours sur la traduction: « Si l'on associe plus difficilement la notion d'Ćuvre (et d'Ă©criture) Ă un texte traduit, c'est peut-ĂȘtre parce que toute traduction est une production textuelle effectuĂ©e sous la contrainte d'un texte original par rapport auquel elle doit nĂ©cessairement se situer » (p. 78). L'auteur laisse ouvert le dĂ©bat et provoque le lecteur Ă rĂ©flĂ©chir davantage sur ce qui constitue la « littĂ©rarité » d'un texte en  traduction, et pourquoi pas, sur les possibilitĂ©s de reconnaĂźtre un tel texte comme « écriture » (p. 78).
9 L'Ă©tude par laquelle se termine le premier chapitre est intitulĂ©e « Lorsque la redite ne redit rien: autour de la dynamique musico-littĂ©raire de la rĂ©pĂ©tition dans l'Ćuvre de Gabriel Josipovici ».  Marcin Stawiarski se propose d'y examiner la notion de reprise dans l'Ćuvre de l'auteur britannique contemporain Gabriel Josipovici, par l'entremise de la musique. Sont analysĂ©s les romans de la premiĂšre pĂ©riode de crĂ©ation The Present (1975), Migrations (1977), Distances (1987). Est mis en valeur le spĂ©cifique de la rĂ©pĂ©tition opĂ©rant Ă la frontiĂšre du musical et du poĂ©tique. L'auteur insiste Ă©galement sur le rapport entre l'idĂ©e de la musicalitĂ© et la notion de frĂ©quence du rĂ©cit, pour terminer sur les liens entre temporalitĂ© musicale et temporalitĂ© littĂ©raire.
10 Le deuxiÚme chapitre « RepÚres romanesques » réunit quatre études. Les deux premiÚres portent sur la reprise du mythe de don Quichotte : « Réécritures de don Quichotte: illusion et ironie dans Northanger Abbey de Jane Austen (1818) et Tristana de Benito Pérez Galdos (1892) » d'Anne Teulade et « Portrait du lecteur en rhapsode (sur quelques réécritures de don Quichotte) » d'Isabelle Poulin. Les deux autres études se réfÚrent au statut des romans de Marcel Proust (l'étude de Philippe Chardin insiste sur la réécriture de quelques romans européens du XIXe siÚcle dans le Temps retrouvé, tandis que Bernard Urbani analyse le roman Du cÎté de chez Proust de Curzio Malaparte et les enjeux de la reprise de à la recherche du temps perdu). La réécriture est regardée dans une perspective intertextuelle et nous observons que les romans modernes se caractérisent justement par le fait qu'il sont devenus le terrain critique privilégié d'interrogations sur la fiction: « La littérature se fait palimpseste, circule et se réécrit: comme le réel, elle est un tissu de secrÚtes affinités dont il appartient à l'analyste de retrouver la trame » (p. 134). Une autre particularité de ces articles repose sur le fait que la question de la « reprise, répétition ou réécriture » est posée d'un point de vue dirait-on poïétique, du faire et du devenir du texte littéraire et de sa perception par le lecteur. Citons à cet égard Isabelle Poulin: « Une réécriture est un véritable laboratoire de la lecture en ce qu'elle montre le travail de composition du lecteur, son point de couture la façon dont il a cousu ensemble (en un nouveau texte) des espaces disjoints, des temps, des langues » (p. 106).
11Le troisiĂšme chapitre concerne la réécriture des mythes, aspect essentiel de toute approche comparatiste et comprend six Ă©tudes portant sur la reprise des mythes antiques: « En finir avec le théùtre: transmodalisation et renouvellement de la réécriture mythique (Ćdipe sur  la route et Antigone d'H. Bauchau, « Medea Stimmen de Christa Wolf; Amphytryon d'Ignacio Padilla » d'Ariane Ferry, « Le flambeau de PromĂ©thĂ©e: La Bible de l'humanité » d'Ariane Eissen, « Réécritures de PhaĂ©ton et d'Icare de l'opĂ©ra 'baroque' pour marionnettes (Antonio Jose Da Silva, Precipicio de Faetonte, 1738) au film opĂ©ratique (Jean-Luc Godard, Pierrot-le-fou, 1965) » de Duarte Mimoso-Ruiz, des mythes bibliques (« RĂ©crire et rĂ©interprĂ©ter au XIXe siĂšcle: le cas des mythes bibliques » CĂ©cile Hussherr) et d'autres mythes : « Réécriture d'Al-Andalus: la lĂ©gende de Boabdil » de Bernadette Rey Mimoso-Ruiz et « Quand Lovecraft et Tolkien rĂ©inventent le signe lunaire » de Nathalie Dufayet. L'hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des genres abordĂ©s (dramatique, romanesque, filmique) rend compte de l'ampleur du phĂ©nomĂšne de reprise et de la fascination exercĂ©e par ces mythes. La réécriture d'un mythe implique aussi l'interrogation sur la notion mĂȘme de l'histoire, « la grande Histoire comme la Fable » (p. 147), comme le constate Ariane Ferry dans son Ă©tude. Est Ă©voquĂ©e la question du rapport entre le genre pratiquĂ© et la libertĂ© concernant la réécriture du mythe. Retenons de la mĂȘme Ă©tude que si les dramaturges ont Ă©tĂ© « soumis Ă l'impĂ©ratif catĂ©gorique de texte faisant autorité », le roman a pris toutes ses libertĂ©s, ce qui justifie d'ailleurs son aptitude Ă renouveler les mythes: « Nos principaux genres littĂ©raires, comme l'a remarquĂ© George Steiner, ont un modĂšle grec, Ă l'exception du grand roman en prose. Les Grecs vivaient plus prĂšs de l'initial et du fondamental que nous. Ils n'avaient peut-ĂȘtre pas besoin pour s'exprimer d'une forme assez complexe et libre que le roman » (H. Bauchau, L'Ă©criture Ă l'Ă©coute, Actes Sud, 2000, p. 59). L'historien est un « enregistreur de faits », tandis que le romancier est « un explorateur de possibles » (p. 148). De ce point de vue, réécrire les mythes signifie « penser et reprĂ©senter comment les mythes se fabriquent, figeant dans une parole et dans un premier rĂ©seau de significations la mĂ©moire des choses » (p. 149). Un autre aspect novateur introduit par la reprise des mythes par le roman est reprĂ©sentĂ© par l'introspection des personnages et l'Ă©laboration des thĂšmes comme la jalousie ou l'hybriditĂ© qui, « s'ils inflĂ©chissent la rĂ©criture des mythes bibliques, sont de ces ingrĂ©dients dont la narration aime Ă se nourrir » (p. 180). Cela permet Ă©galement l'adaptation du mythe biblique Ă l'histoire humaine, comme le souligne CĂ©cile Hussherr dans son article: « Flexible, silencieux, le mythe biblique s'adapte Ă l'histoire humaine, que cette histoire admette ou rejette le personnage de Dieu » (p. 181).
12Dans le cas de la reprise du mythe de PromĂ©thĂ©e telle qu'elle est faite par Michelet, celle-ci est, selon Ariane Eissen, « partisane »: « La réécriture est choix responsable, maniĂšre de se placer dans une lignĂ©e, ou de refuser des ancĂȘtres. Se rĂ©clamer d'un texte comme le PromĂ©thĂ©e enchaĂźnĂ©, c'est avancer un ensemble de valeurs, et tenir un discours global sur l'Histoire, en nouant les Ă©poques entre elles et en parlant conjointement du passĂ©, du prĂ©sent et de l'avenir » (p. 157). Le texte filmique a su s'approprier et transformer les mythes de PhaĂ©ton et Icare et nous apprĂ©cions particuliĂšrement l'Ă©tude de Duarte Mimoso-Ruiz qui fait un excellent passage en revue de la reprise de ces mythes par les textes opĂ©ratique, romanesque, filmique et picturaux (de Antonio JosĂ© da Silva Ă Jean-Luc Godard et Peter Greenaway): « Pour sublimer en effet les angoisses dĂ©rivĂ©es de la chute, du sic transit gloria mundi, de l'aporie dans la rĂ©alisation d'improbables utopies (le voyage vers le soleil, la matĂ©rialisation de l'homme oiseau), les diverses tribulations exemplaires de PhaĂ©ton et d'Icare convient les lecteurs-spectateurs Ă un apprentissage esthĂ©tique et Ă©thique » (p. 170). Le mythe espagnol portant sur le rĂŽle de Boabdil dans la chute de Grenade met en jeu un personnage considĂ©rĂ© pendant les siĂšcles plutĂŽt comme la reprĂ©sentation de la « lĂąchetĂ©, de la faiblesse, voire de la trahison » (p. 194). Le problĂšme de l'anti-hĂ©ros est ainsi clairement abordĂ©: au dĂ©but, le personnage a Ă©tĂ© rĂ©duit Ă une fĂ©minisation dĂ©gradante, ensuite il a trouvĂ© un Ă©tat de grĂące (en devenant le dĂ©positaire des hĂ©sitations et des erreurs de tous les autres hommes » (p. 194). L'Ă©volution littĂ©raire de Boabdil correspond Ă la logique d'une lĂ©gende « qui Ă©volue vers le mythe en nĂ©gligeant l'authentique, pour incarner une contestation des versions contradictoires d'un mĂȘme Ă©vĂ©nement, selon l'idĂ©ologie Ă laquelle on se rĂ©fĂšre » (p. 194-195).
13La reprise des mythes et leur actualisation dans le monde contemporain correspond Ă une esthĂ©tique qui rĂ©side dans la « recrĂ©ation de rĂ©alitĂ©s fictionnelles dites autonomes » (p. 199). Les auteurs analysĂ©s par Nathalie Dufayet dans le dernier article (Lovecraft et Tolkien) relĂšvent un dĂ©fi langagier qui consiste à « rĂ©inventer totalement la nature et fonction du signe en fiction, condition sine qua non pour que leur 'univers' devienne indĂ©pendant de toute mimĂ©sis (...); ils cultivent une auto-mimĂ©sis: ils se réécrivent eux-mĂȘmes » (p. 200). La réécriture n'est qu'un « sentier qui bifurque vers l'Ă©criture » et la reprise un moyen excellent « pour que les auteurs et les lecteurs recommencent ainsi le mot et le monde » (p. 209).
14Le chapitre suivant rĂ©unit quatre Ă©tudes portant sur le domaine théùtral: « Du bon usage des codes. IntertextualitĂ© et efficacitĂ© du monologue de théùtre en Angleterre et en France (1580-1640) » de Clothilde Thouret, « L'Espagne invisible ou l'hypotexte inavouĂ©. Transferts et dĂ©guisements dans des comĂ©dies françaises dĂ©rivĂ©es d'Ćuvres espagnoles au XVIIe siĂšcle » de Catherine Dumas, « D'Aristophane (L'AssemblĂ©e des femmes) Ă Marivaux (La Colonie): l'utopie fĂ©ministe au théùtre » de Chantal Foucrier et « PhĂšdre et Nora: convergence des deux figures dans une réécriture contemporaine (Insolation de W. Palka) de BĂ©atrice Jongy. Le premier article interroge le rapport entre la rĂ©pĂ©tition et le monologue (baroque anglais et français) du point de vue de la rĂ©ception. L'auteur constate en effet que les monologues de la fin du XVIe et de la premiĂšre moitiĂ© du XVIIe siĂšcle convoquent des formes de reprise, de rĂ©pĂ©tition et de réécriture qui correspondent Ă des modalitĂ©s d'Ă©criture intertextuelle et qui rĂ©pondent Ă certains Ă©lĂ©ments spĂ©cifiques Ă la rĂ©ception du texte dramatique: « surenchĂšre topique pour un plaisir esthĂ©tique garant du pathĂ©tique, dĂ©placements des codes pour un comique parodique ou encore suspens du monologue attendu pour toucher plus sĂ»rement le spectateur, et lui donner Ă voir des formes nouvelles de la subjectivité » (p. 224). Le deuxiĂšme article Ă©tudie les modalitĂ©s de transfert des comĂ©dies espagnoles dans le théùtre français du XVIIe siĂšcle : sont pris en compte des Ă©lĂ©ments relatifs au passage d'une langue Ă l'autre, la versification, les structures, les transferts culturels et les motifs les plus importants (le camouflage, la dissimulation, le dĂ©guisement et la mystification) employĂ©s dans les comĂ©dies françaises selon le modĂšle espagnol. Chantal Foucrier met en Ă©vidence dans ses analyses des piĂšces d'Aristophane et de Marivaux le fait que « l'esthĂ©tique carnavalesque du monde renversĂ© permet une distance critique Ă l'Ă©gard de problĂšmes philosophiques, politiques et sociaux qui ne peuvent laisser le spectateur indiffĂ©rent: l'incivisme, la lĂąchetĂ© des dirigeants, l'aliĂ©nation des minoritĂ©s » (p. 252). La réécriture du mythe de PhĂšdre constitue l'objet de la derniĂšre intervention du quatriĂšme chapitre. La piĂšce Insolation de l'auteur autrichien Wolfgang Palka « oscille entre adaptation, réécriture et citation parodique du mythe » (p. 255) et fait Ă©cho Ă des passages d'Euripide, de Racine et d'Ibsen. A part la réécriture du mythe, il existe Ă©galement dans la piĂšce une « rĂ©flexion sur la place du fantasme fĂ©minin dans la sociĂ©tĂ© contemporaine » (p. 255).
15La deuxiÚme partie du volume comprend cinq chapitres dont les quatre premiers sont groupés selon la période envisagée: la Renaissance, le XIXe siÚcle, le premier XXe siÚcle, la littérature contemporaine et le dernier réunit des études portant sur la fiction cinématographique et les nouvelles images.
16Le chapitre consacrĂ© aux réécritures de la Renaissance contient les interventions de Pounech Mochiri, « Le paragone mis en scĂšne. La translation des traitĂ©s d'art de la Renaissance italienne dans la littĂ©rature de la fin du XIXe siĂšcle », d'Alain Schaffner « Il y a des guerriers de l'Arioste dans le soleil »: romanesque, réécriture et reprĂ©sentation chez Jean Giono » et de Caroline Andriot-Saillant, « Laures de Jude StĂ©fan: l'intertextualitĂ© entre origine et transgression ». Pounech Mochiri montre dans son intervention que si les traitĂ©s d'art de la Renaissance dĂ©plaçaient le dĂ©bat sur le terrain de la rhĂ©torique et demandaient du peintre une formation encyclopĂ©dique qui le faisait de ce point de vue l'Ă©gal du poĂšte, le XIXe siĂšcle insiste sur le cĂŽtĂ© psychologique du peintre, devenu le personnage central de la fiction. Cela rĂ©pond d'ailleurs Ă l'esthĂ©tique romantique de la crĂ©ation artistique: « au vates, poĂšte divin et enthousiaste, se substitue le peintre visionnaire, que sa quĂȘte dĂ©miurgique mĂšne aux confins de la folie » (p. 279). Alain Schaffner explore Ă son tour le rĂŽle que Jean Giono fait jouer au Roland furieux dans son choix du romanesque et approfondit la façon dont la rĂ©fĂ©rence au texte dâArioste travaille le roman de Giono : « les rĂ©fĂ©rences de Giono Ă lâArioste conduisent Ă mettre en Ă©vidence la maniĂšre dont le romanesque se construit Ă partir dâune reprĂ©sentation (paravent, tapisserie, construction imaginaire) que le hĂ©ros et le lecteur doivent mettre Ă lâĂ©preuve de la rĂ©alitĂ© contemporaine (âŠ). Le Roland furieux de lâArioste, poĂšme Ă©pique, peut ainsi apparaĂźtre comme un modĂšle du romanesque, hantĂ© quâil est lui-mĂȘme par les grands romans de chevalerie ou la chanson de geste » (p. 290). LâĂ©tude comparĂ©e des deux textes demande au lecteur une rĂ©flexion sur « les enjeux et les limites de la reprĂ©sentation mimĂ©tique lorsquâelle conduit plusieurs mondes fictionnels Ă sâemboĂźter » (p. 291). Caroline Andriot-Saillant sâintĂ©resse Ă la reprise du modĂšle pĂ©trarquiste faite par Jude StĂ©fan dans la sĂ©quence des « laures » de la deuxiĂšme section dâun recueil datant de 1984 et observe que « la conscience que la poĂ©sie a dâelle-mĂȘme dans le recueil Laures passe par lâaxe de lâaltĂ©ritĂ© subjective dont les mots sont porteurs, quand leur emploi rĂ©active le noyau Ă©tymologique et signifiant du langage qui a portĂ© la langue des autres » (p. 304).
17Les Ă©tudes relatives Ă la réécriture au XIXe siĂšcle rĂ©unissent quatre interventions. Anne-GaĂ«lle Weber sâintĂ©resse au lieu commun des perroquets de Cook et Ă la façon dont il reflĂšte les principaux traits du rĂ©cit de voyage. Son intervention intitulĂ©e « Les perroquets de Cook ou les enjeux de l'usage des lieux communs dans le rĂ©cit de voyage scientifique au XIXe siĂšcle » met en Ă©vidence le fait que la « persistance de lieux communs reconnus et dĂ©noncĂ©s comme tels dans le rĂ©cit de voyage savant est lâindice du renouvellement dâun genre littĂ©raire qui ne suit pas cependant les principes Ă©dictĂ©s par les savants qui le pratiquent » (p. 323). Claudine Le Blanc nous propose une lecture du roman indien du XIXe siĂšcle Indulekha (1889) d'O. Chandumenon en tant que réécriture du roman europĂ©en de Benjamin Disraeli, Henrietta Temple (1837) : « la réécriture procĂšde ici successivement dâun travail de traduction et des nĂ©cessitĂ©s de la transcription, les secondes venant Ă transformer radicalement le processus de recrĂ©ation en crĂ©ation quasi autonome, comme le reflĂšte le paradoxe sur lequel se fonde lâexpression âun roman anglais en malayalamâ » (p. 328). Lâarticle de DĂ©borah LĂ©vy-Bertherat, « Mad Trist ou la citation subvertie dans La chute de la maison Usher de Poe » fait une analyse minutieuse de « lâexploitation singuliĂšre que fait Poe dâun motif empruntĂ© Ă Hoffmann, celui de la scĂšne de lecture, Ă©lĂ©ment dĂ©clencheur du surnaturel » (p. 339) et examine trois aspects du dysfonctionnement de la citation dans le texte de Poe dans le but de prĂ©senter un cas Ă part de parodie qui ne porte plus sur le sujet ou le style mais sur une figure : la citation. Le choix dâun texte imaginaire donnĂ© comme authentique, le dĂ©nigrement du texte citĂ© et lâinsistance pesante sur les effets dâĂ©chos entre le texte citĂ© et lâhypertexte (p. 340) ne font que mieux mettre en Ă©vidence le fonctionnement et la lĂ©gitimitĂ© de la citation. Yves Landerouin analyse « Le dispositif intertextuel de âLa fontaine chez les voleursâ de Jules LemaĂźtre »  afin de mieux dĂ©finir le rĂŽle mĂ©tatextuel jouĂ© par les réécritures et les reprises des textes de La Fontaine et de ses contemporains. LemaĂźtre pratique une critique subjective, crĂ©ative, et « dans ce processus, la lecture de La Fontaine, nourrie par la connaissance des textes de Tallemant des RĂ©aux, dâOudin de PrĂ©fontaine et de quelques autres, a eu pour lui valeur dââincitationâ, incitation Ă produire une Ćuvre nouvelle et aussi personnelle que celles dâOscar Wilde ou de Walter Pater » (p. 358).
18Les quatre Ă©tudes sur le premier XXe siĂšcle portent toutes sur lâintertextualitĂ© et son rapport avec la rĂ©pĂ©tition. François Guiyoba fait une lecture comparative de CĆur de tĂ©nĂšbres de Joseph Conrad et de ses reprises par AndrĂ© Gide, CĂ©line, Graham Greene et Timothy Findley. LâintĂ©rĂȘt de cette Ă©tude rĂ©side Ă©galement dans le fait que lâauteur observe lâopĂ©rativitĂ© du concept dâintertextualitĂ©, Ă©tant « un auxiliaire thĂ©orique, mĂ©thodologique et Ă©pistĂ©mologique efficace de la littĂ©rature comparĂ©e, voire sa pierre angulaire » (p. 371) ; Ă son tour, la reprise est regardĂ©e comme « un levier constant » de la crĂ©ation artistico-littĂ©raire qui « travaille Ă la reconnaissance institutionnelle des Ćuvres et de leurs textes Ă©pigonaux » (p. 371). Jaime BarĂłn Ă©tudie la poĂ©sie de lâun des grands poĂštes avant-gardistes latino-amĂ©ricains du XXe siĂšcle : Vicente Huidobro et ses dĂ©pendances de la poĂ©sie française (surtout des textes dâApollinaire et Reverdy). Lâauteur constate une concurrence entre la paratextualitĂ© et lâintertextualitĂ© qui Ă©veille la question sur la stratĂ©gie de lâinsertion gĂ©nĂ©rale du crĂ©ationnisme, son foyer crĂ©ateur, sa position au milieu de textes et intertextes (p. 381), le crĂ©ationnisme devant ĂȘtre compris « dans son dialogue avec lâintertexte avant-gardiste notamment » en tant que « thĂ©orie esthĂ©tique gĂ©nĂ©rale » qui vise Ă prĂ©senter un « phĂ©nomĂšne nouveau » (p. 381). Lâintertexte des avant-gardes est Ă voir Ă©galement dans ses rapports avec lâidentitĂ© confrontĂ©e avec la crise poĂ©tique et surtout avec la « dĂ©personnalisation » : « lâĆuvre du poĂšte chilien projette avec force les effets dâune persona auctoriale nourrissant et nourrie par le mythe du poĂšte hĂ©ritĂ© du romantisme et relayĂ© par les avant-gardes » (p. 382). Arnaud Huftier propose une Ă©tude intitulĂ©e « Vertiges de la sĂ©rie. M. Wens de S.-A. Steeman ou réécrire la rĂ©pĂ©tition » dans laquelle il montre le rĂŽle et le fonctionnement des réécritures dâun texte du mĂȘme auteur : « les reprises forcĂ©es de Wens sont en effet source dâun bien Ă©trange jeu de miroir » et en « dĂ©construisant ainsi son personnage, Steeman en vient donc Ă perdre toute possibilitĂ© de rĂ©pĂ©tition, perdant Ă lâoccasion toute sensation de crĂ©ateur » (p. 392). Lâintervention de Robert Smadja « Faulkner, Absalon, Absalon! et Richard Millet, L'Amour des trois sĆurs Piale » prĂ©cise dĂšs son titre la perspective comparatiste et les Ćuvres analysĂ©es. Lâauteur insistera sur la technique romanesque et sur lâĂ©tude des analogies thĂ©matiques entre les deux romans. LâintertextualitĂ©, telle quâelle apparaĂźt au niveau de ces Ćuvres, est perçue non comme une « chaĂźne linĂ©aire », mais comme une construction ramifiĂ©e qui fonctionne selon des « schĂ©mas arborescents ou en treillis » (p. 404-405). Ainsi lâintertextualitĂ© sâexerce Ă lâintĂ©rieur de « larges thĂ©matiques fondamentales, ici celle de la famille et de la sociĂ©tĂ©, dans la concordance-discordance qui requiert Ă chaque instant lâidentification du mĂȘme et de lâautre et constitue lâune des tĂąches les plus exigeantes de la littĂ©rature comparĂ©e » (p. 405).
19La section consacrĂ©e Ă la littĂ©rature contemporaine contient les articles suivants : « 'Faire avec' et 'Faire sans': les hypotextes problĂ©matiques de la fiction contemporaine (R. BolaĆo, U. Eco, H. Lefebvre, C. Ozick » de ChloĂ© Conant, « Le Bardo littĂ©raire, ou le fardeau de la preuve » de Bertrand Gervais (avec la collaboration dâAmĂ©lie Paquet), « Réécrire l'histoire littĂ©raire. Georges Perec et d'autres voyageurs d'hiver » de Hans Hartje et « Postmodernisme et réécritures dans Small World de D. Lodge » dâYves Clavaron. La reprise apparaĂźt comme un Ă©lĂ©ment spĂ©cifique de lâĂ©criture postmoderne et met en question le rapport entre le fragment et la totalitĂ©. Le premier article aborde la question des textes qui inventent leur propre intertexte, la réécriture devenant Ă©criture, la question du patronage en Ă©tant abolie. Les quatre textes analysĂ©s sont des « textes auto-da-fĂ©, dans les deux sens du terme. Dâune part ils figurent en leur sein des livres dĂ©truits par le feu, âles grandes persĂ©cutionsâ, et la question du Mal. Dâautre part ils sont des âactes de foiâ : dans le manque et lâabsence mĂȘme, les pouvoirs de la littĂ©rature y sont sans cesse affirmĂ©es, dans son rĂŽle de recueil de la mĂ©moire comme dans celui, liĂ© indissolublement, de crĂ©ation en train de se faire » (p. 418). Bertrand Gervais sâintĂ©resse Ă la place quâoccupe le Bardo Thödol ou Livre des morts tibĂ©tain dans l'imaginaire occidental et examine des exemples d'une « poĂ©tique du Bardo » pour finir avec quelques usages de ce livre dans l'Ćuvre d'Antoine Volodine et dans le roman de Will Self, How the Dead Live. Le livre des morts permet « l'ouverture d'un espace intercalaire, ayant une durĂ©e et une densité » qui se prĂȘte Ă des « processus de fictionnalisation et de mise en intrigue » (p. 428). Hans Hartje prĂ©sente un cas tout Ă fait inĂ©dit de reprise. Il ne s'agit pas d'un texte qui reprend un autre texte littĂ©raire, mais d'un texte qui semble rĂ©pondre idĂ©alement au « cahier des charges » tel qu'il est formulĂ© par GĂ©rard Genette dans Introduction Ă l'architexte (1979). Le texte Le Voyage d'hiver de Perec traite le thĂšme de l'intertextualitĂ© sur le mode de la mĂ©tatextualitĂ© afin d'illustrer le concept de la paratextualitĂ© (p. 436). Yves Clavaron analyse le roman universitaire Small World de David Lodge du point de vue de la façon dont il rĂ©pond au double conditionnement esthĂ©tique et gĂ©nĂ©rique, par la production d'un certain type de réécriture. David Lodge pratique une réécriture parodique qui s'appuie sur une intertextualitĂ© ponctuelle et une intertextualitĂ© architecturale, « qui porte sur la structure d'ensemble, celle de la romance par exemple, dont les schĂ©mas sont repris et font l'objet de nombreux mĂ©tadiscours » (p. 438). L'effet comique de la parodie rĂ©sulte de la « discordance sentie entre le matĂ©riau original et le mode de citation retenu, conditionnĂ© par l'incongruitĂ© et la trivialitĂ© du monde moderne » (p. 442). GrĂące Ă une parodie du genre, la romance survit et la réécriture possĂšde des visĂ©es satiriques: David Lodge pratique ainsi « l'autodĂ©rision et l'autocritique, entrant dans un systĂšme de relations complexe avec son lecteur qu'il incite Ă une lecture de type paranoĂŻaque et qu'il invite Ă adopter un regard aussi parodique que le sien » (p. 444).
20Le dernier chapitre « De la fiction cinĂ©matographique aux nouvelles images » nous introduit dans l'univers du cinĂ©ma et de son rapport avec la rĂ©pĂ©tition. Mireille BrangĂ© analyse dans  « Six personnages en quĂȘte d'auteur de Babelsberg Ă Hollywood » les adaptations de la cĂ©lĂšbre piĂšce de Pirandello, tout en mettant en valeur le spĂ©cifique de la reprise et de la réécriture et la façon dont les multiples adaptations aux industries cinĂ©matographiques et le work in progress ont modifiĂ© la piĂšce originale. Gilles Menegaldo s'attache Ă l'Ă©tude d'une nouvelle de Montague Rhodes James (l'un des maĂźtres de la ghost story anglaise) et de son adaptation cinĂ©matographique faite par Jacques Tourneur (dont les films des annĂ©es quarante se caractĂ©risent par une esthĂ©tique de la suggestion et du vide). L'article est intitulĂ© «  La ghost story au miroir du cinĂ©ma: 'Casting the runes' de M. R. James et Night of the Demon de Jacques Tourneur » et examine la question de la reprise Ă plusieurs niveaux: l'adaptation d'un texte littĂ©raire relevant de la « high culture » Ă l'intention d'un public plus populaire, la reprise des motifs et des procĂ©dĂ©s formels (visuels et sonores) utilisĂ©s dans des films antĂ©rieurs du cinĂ©aste, la reprise du film par le producteur (aprĂšs le dĂ©part de Tourneur). Night of the Demon illustre un « conflit entre deux approches du film de terreur, celle du rĂ©alisateur, assez proche de la stratĂ©gie d'Ă©criture de M.R. James et celle des studios, une esthĂ©tique de la retenue, et une esthĂ©tique de l'exhibition » (p. 462). Laurence Moinereau analyse dans « OrphĂ©e chez Ophuls » trois films de Max Ophuls, Liebelei (rĂ©alisĂ© en Allemagne, en 1933), Letter from a Unknown Woman (rĂ©alisĂ© aux Etats-Unis, en 1938) et Madame de (rĂ©alisĂ© en France, en 1953). VĂ©ronique Campan nous propose une Ă©tude portant sur « Filmer la rĂ©pĂ©tition: approche d'un cinĂ©ma en nĂ©gatif » dans laquelle sont analysĂ©s certains films qui reprĂ©sentent une rĂ©pĂ©tition plutĂŽt qu'une reprĂ©sentation filmique. Il s'agit du film d'Abbas Kiarostami, Au travers des oliviers (1994), du film de Lars Von Trier, Epidemic (1987) et du film de Wong Kar Wai, In the mood for love (2000). La rĂ©pĂ©tition est l'Ă©lĂ©ment structurant des trois productions cinĂ©matographiques et possĂšde une « évidente fonction rĂ©flexive; elle attire l'attention sur le processus mĂȘme de construction d'une Ćuvre, et permet de discerner quelque chose du 'travail du film' (...); thĂ©matisĂ©e et traitĂ©e en tant qu'exercice ou mode d'exister, la rĂ©pĂ©tition permet de penser le film moins comme un processus de réécriture menĂ© Ă partir des formes sĂ©minales, que comme une sĂ©rie d'essais en vue d'une reprĂ©sentation qui ne prend pas forme » (p. 485). Le cinĂ©ma de la modernitĂ© semble suivre les Ă©critures du ressassement, « pour le dĂ©marquer des formes post-modernes de la reprise et de la réécriture » (p. 491). La derniĂšre Ă©tude « Faut-il encore une paire de ciseaux » de Jacques Lafon est construite sur la mĂ©taphore du « couper-coller » dont les principales figures reprĂ©sentĂ©es par la littĂ©rature et le cinĂ©ma sont Ă©tablies en fonction de la rĂ©pĂ©tition: la boucle et la bifurcation: « la boucle est aussi un chemin perdu et incertain qui n'est jamais un vĂ©ritable rĂ©cit car la signification y est profondĂ©ment hasardeuse. La bifurcation permet d'Ă©chapper au temps cyclique entretenu par la boucle pour renouer un instant avec la temporalitĂ© linĂ©aire d'un rĂ©cit » (p. 497). En cinĂ©ma, le montage est la reprĂ©sentation de la mĂ©taphore du « couper-coller ». Au cinĂ©ma du montage (« lequel n'est pas autre chose que l'organisation des images dans le temps »), s'oppose un cinĂ©ma de l'image (AndrĂ© Bazin) dont la substance est la rĂ©alitĂ© perçue (p. 500). Les techniques numĂ©riques permettent Ă prĂ©sent la transformation spatiale d'une image Ă l'autre sans recourir Ă la technique traditionnelle de « couper » (cut) ou Ă la superposition du fondu-enchaĂźnĂ©.
21 Au terme de cette prĂ©sentation du volume La littĂ©rature dĂ©pliĂ©e, il faut encore une fois observer la richesse et la consistance du dossier, la variĂ©tĂ© de perspectives et d'approches des trois notions: reprise, rĂ©pĂ©tition, réécriture. Loin d'ĂȘtre un Ă©lĂ©ment nĂ©gatif de l'acte de crĂ©ation (littĂ©raire, cinĂ©matographique, pictural), la rĂ©pĂ©tition s'avĂšre le moteur mĂȘme du faire artistique. L'Ă©criture ne peut plus ĂȘtre pensĂ©e sans son complĂ©ment - la rĂ©(Ă©)criture et elle suppose tous les gestes parmi lesquels nous rappelons : la rĂ©pĂ©tition, la reprise, le retour, la restitution, la recrĂ©ation. Dans les plis de la crĂ©ation littĂ©raire nous pouvons toujours retrouver les nombreuses facettes de la littĂ©rature dĂ©pliĂ©e.

