Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 10, numéro 1
Esther Balimann

Dangerosités de la musique nouvelle

L’Ombre de Monteverdi. La querelle de la nouvelle musique (1600-1638). L'Artusi, ou des imperfections de la musique moderne de Giovanni Artusi (1600), Xavier Bisaro, Giuliano Chiello et Pierre-Henry Frangne (Ă©ds.), Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Aesthetica », 2008. 224 p. EAN 978-2-7535-0673-2.

1Le titre L’ombre de Monteverdi. La querelle de la nouvelle musique (1600-1638) est tout Ă  fait sombre et Ă©quivoque : s’agit-il d’une ombre causĂ©e par Monteverdi, une ombre qui cache et obscurcit un autre sujet qui mĂ©riterait d’ĂȘtre Ă©clairĂ©, ou est-ce Monteverdi lui-mĂȘme qui est Ă  l’ombre et dans l’ignorance et n’arrive pas Ă  se manifester ? L’ouvrage dĂ©gagera-t-il donc cette ombre et illuminera-t-il quelque chose d’inouĂŻ, ou s’intĂ©resse-t-on, finalement, au compositeur ? Le sous-titre indique qu’il s’agit d’une traduction, mĂȘme la premiĂšre en français, de L’Artusi, ou des imperfections de la musique moderne de 1600. Le titre devient dans cette perspective trĂšs appropriĂ©, car Artusi et Monteverdi se livraient un dĂ©bat tĂ©nĂ©breux, semblable Ă  un jeu d’ombres, s’attaquant plus ou moins explicitement l’un l’autre en voilant les identitĂ©s de l’accusĂ©, parfois mĂȘme aussi celle de l’accusant, dans des Ă©crits sur la musique traditionnelle et moderne.

2Les musicologues, dans leurs recherches, privilĂ©gient les propositions de Monteverdi, et Ă©voquent Artusi seulement avant de dĂ©velopper un sujet du novateur. La preuve la plus Ă©vidente de ce fait est que L’Artusi, overo delle imperfettioni della moderna musica n’a Ă©tĂ© traduit et rééditĂ© en entier que rĂ©cemment, contrairement aux prĂ©faces de Monteverdi. Il fallait, alors, se contenter de la traduction anglaise par Oliver Strunk (1950)1 de certains passages de la seconde dissertation ou du fac-similĂ© de 1968 (Bologna, Forni Editore) avant de disposer de la traduction complĂšte en 1987.2 La prĂ©sente traduction, et surtout son commentaire, semblent donc, Ă  premiĂšre vue, rĂ©tablir un Ă©quilibre dans le dĂ©bat et donner plus amplement la parole Ă  Artusi.

3« Nous vivons tous, encore aujourd’hui, dans l’ombre portĂ©e de l’Ɠuvre monteverdienne » affirment les auteurs dans la prĂ©face et ils souhaitent permettre de « saisir la force vitale de cette musique et de penser ses principales raisons thĂ©oriques » (7) et de « saisir la maniĂšre dont les contemporains de Monteverdi ont accueilli sa musique, l’ont entendue, comprise ou rejetĂ©e » (10). La tĂąche est ambitieuse, car les significations des dissertations sont d’ordre historique, musicologique, mais aussi esthĂ©tique, philosophique et mĂ©taphysique.

4Le commentaire s’ouvre sur deux axiomes musicologiques concernant la conception (aussi bien musicale que cosmologique et spirituelle) de Zarlino afin d’exposer l’ampleur des enjeux. Xavier Bisaro et Pierre-Henry Frangne confrontent ses considĂ©rations aux nouvelles idĂ©es proposĂ©es par Monteverdi et essaient d’expliquer comment cette musique, devenue plus expressive et moins calculĂ©e, car elle privilĂ©gie la mĂ©lodie au profit de l’harmonie, fut accueillie. La nĂ©gligence des rĂšgles traditionnelles de composition sous-entend une erreur philosophique, une rupture de principes et devient, par consĂ©quent, semblable Ă  un acte d’hĂ©rĂ©sie : « Monteverdi et ses contemporains entrent dans le domaine du pĂ©chĂ© musical » (15). De mĂȘme, cette maniĂšre de composer oublie la raison et se fonde apparemment sur l’expĂ©rimentation. Ensuite, le statut du thĂ©oricien savant et ecclĂ©siastique devient ambigu Ă  cause de la transformation des musiciens pratiques en intellectuels, alors que les domaines Ă©taient auparavant sĂ©parĂ©s : « le risque immĂ©diat de cette dĂ©marche expĂ©rimentale est avant tout la disparition d’une vĂ©ritĂ©, disparition consĂ©cutive Ă  une contestation radicale des autoritĂ©s anciennes » (18). Ce risque apparaĂźt moindre aujourd’hui, mais il comportait une dimension d’une vraie « dangerosité » (19) de dĂ©stabilisation Ă  l’époque.

5La mise en rapport des dissertations dans la chronologie complexe des accusations et des rĂ©futations des diffĂ©rents auteurs et la prĂ©sentation des positions exposĂ©es de Vario et de Luca est relativement courte et dense, mais pertinente : « DerriĂšre les mĂ©andres et toutes les voies qu’empruntent les deux personnages Luca et Vario se laisse alors entendre comme une thĂ©matique constante, un cantus firmus qui se rĂ©pĂšte au long des deux dissertations. Ce cantus firmus est celui de la limite, de la mesure, de la proportion et de l’unitĂ© qui doivent exister dans tous les aspects de la musique » (21).

6La deuxiĂšme partie du commentaire examine les aspects terminologiques du dĂ©bat et leur fondement philosophique, car on se situe effectivement dans un « champ de mines » (24) et un « flou conceptuel » (26) : la construction philosophique de cette musique pour les sens qui n’est plus purement intellectuelle est peu innovante. « Le montage lexicologique [de Monteverdi] est objectivement bancal et basĂ© sur une tripartition façonnĂ©e par une tradition thĂ©orique dĂ©jĂ  ancienne » (26). Quelques nouveaux termes sont proposĂ©s, mais c’est « dans la pratique musicale effective et non dans ce traitĂ© MĂ©lodie ou la seconde pratique musicale que Monteverdi n’écrira pas, que le musicien dĂ©ploie sa pensĂ©e » (31). La pensĂ©e monteverdienne est dans sa musique. Ce que Xavier Bisaro et Pierre-Henry Frangne passent sous silence est une analyse stylistique et littĂ©raire des dissertations qui relĂšverait aussi des trous lexicaux chez Artusi : « la musique moderne est un mĂ©lange de diverses choses inconnues » (91), c’est un « mĂ©lange des deux genres ensemble, entre eux confusĂ©ment confondus » (101) ou ailleurs encore « une troisiĂšme chose mixte faite de choses diffĂ©rentes et particuliĂšres » (136)3.

7Cette nouvelle musique est ensuite mise en contexte avec Descartes. Le commentaire propose par ce biais une nouvelle approche qui envisage la musique du point de vue de sa finalitĂ© et de son pouvoir sur l’auditeur. Dans ce systĂšme psycho-physiologique, il n’existe plus de distinction entre thĂ©oricien et joueur, la musique n’est plus purement arithmĂ©tique, mais comporte une dimension anthropologique et morale. Ce sont prĂ©cisĂ©ment cette expressivitĂ©, ces effets psychologiques, qui demeurent contrariant et insaisissable pour Artusi : « N’est-ce pas finalement cela, la principale dangerositĂ© de la nouvelle musique que Monteverdi amĂšnerait Ă  son plus haut degrĂ© d’intensité ? N’est-ce pas cette capacitĂ©, profondĂ©ment inquiĂ©tante pour un esprit exclusivement platonicien, idĂ©aliste et dualiste comme celui d’Artusi, de nous mettre face Ă  ce mystĂšre de l’expĂ©rience au sein de laquelle nous existons ? N’est-ce pas cette prodigieuse facultĂ© d’exploration en profondeur (et sans explication dĂ©finitive) de l’aporie dont sommes tous faits ou plutĂŽt que nous sommes : celle de la pensĂ©e tour Ă  tour agissante et pĂątissante par l’intermĂ©diaire d’un corps qu’elle possĂšde et qu’elle est tout Ă  la fois ? » (36).

8La traduction est prĂ©sentĂ©e de maniĂšre Ă  faciliter la lecture et la comprĂ©hension pour les lecteurs non musiciens grĂące aux nombreuses notes explicatives. Les traducteurs ont rĂ©ussi Ă  faire coexister l’original et la traduction, car entre accolades sont maintenus rigoureusement de nombreux termes italiens difficilement traduisibles ou avec des acceptions anciennes et modernes qui ne se correspondent pas ou qui Ă©taient, mĂȘme Ă  l’époque, polysĂ©miques. Ces termes sont souvent accompagnĂ©s aussi d’une note. Ce choix semble destinĂ© au lecteur scientifique et lui permet de consolider les notions clĂ©s du texte original et de s’en sentir le plus prĂšs possible. L’Artefice est, par exemple, traduit successivement comme crĂ©ateur, artisan, artiste, exĂ©cutant, musicien, instrumentiste, luthiste ou compositeur. Il Pratico, soit le compositeur, musicien ou praticien est opposĂ© tour Ă  tour au Compositore, Theorico ou Speculativo. Cet effet de proximitĂ© est encore renforcĂ© par la reproduction des figures et des exemples musicaux de l’édition originale.

9Xavier Bisaro et Giuliano Chiello accomplissent la tĂąche quasiment impossible de rĂ©sumer systĂ©matiquement, sur deux pages, le dĂ©roulement des dissertations, car l’introduction ne peut logiquement pas reprendre tous les propos traitĂ©s. La premiĂšre (la plus longue) dissertation aborde les conditions d’un bon ensemble musical, les matĂ©riaux et la classification des instruments, avant d’évaluer le rĂŽle du sens et de la raison dans la musique. La dissertation devient, ensuite, de plus en plus thĂ©orique et examine les tĂ©tracordes, les diffĂ©rentes divisions du ton, les altĂ©rations et les transpositions. Artusi s’appuie sur les Anciens, mais il dĂ©nonce la division en demi-tons de PtolĂ©mĂ©e au profit de la division en deux parties Ă©gales d’AristoxĂšne, car ce tempĂ©rament permet des transpositions quelconques. La seconde dissertation s’ouvre avec la prĂ©sentation de trois madrigaux (de Monteverdi, mais sans le nommer) et leur examen. C’est le passage, mĂȘme s’il ne dure qu’une demie heure, auquel la rĂ©ception musicologique se rĂ©fĂšre principalement4. Vario critique sĂ©vĂšrement les digressions concernant les rĂšgles contrapunctiques, son usage des dissonances, des modes et des cadences : en bref, « he [Artusi] finds Monteverdi guilty of almost every crime. »5 L’analyse se poursuit avec une description des diffĂ©rentes thĂ©ories des modes, leurs caractĂ©ristiques et leurs terminologies respectives. Les imperfections critiquĂ©es se rĂ©sument d’une approche philosophique en la sĂ©paration de l’ĂȘtre humain de Dieu, ou sont, dans le domaine musical, synonymes d’absence de rĂšgles de composer. Artusi a lui-mĂȘme adouci certaines rĂšgles du contrepoint6, mais il ne peut approuver le traitement des dissonances de Monteverdi. Il rĂ©fute surtout la libĂ©ration de la mĂ©lodie de la structure harmonique, ce qui permet Ă  la musique de transmettre des passions. La relativisation de l’harmonie offre des nouvelles libertĂ©s d’individuation au compositeur. Celles-ci sont difficiles Ă  thĂ©oriser, comme le montre l’ensemble de la querelle.

10L’introduction dĂ©gage les grands axes du corpus, dont le lecteur contemporain ne conçoit plus les multiples perspectives, ce qui permet de lancer un nouveau programme de lecture. Une telle approche peut aux premiers abords paraĂźtre Ă©tonnante : la complexitĂ© des dissertations rend leur lecture dĂ©courageante et dĂ©routante pour un lecteur inaccoutumĂ© et il serait probablement reconnaissant d’une introduction plus prĂšs du texte musical ou d’une relativisation des concepts musicaux, car la premiĂšre dissertation nĂ©cessite un savoir musicologique ou une certaine aisance face aux thĂ©ories musicales. MĂȘme pour un lecteur-musicologue, la lecture et le dĂ©chiffrage des clefs anciennes est une entreprise exigeante : la disposition des dissertations pose mĂȘme la question de savoir si le public visĂ© ne se limite pas Ă  des musicologues.

11Les auteurs disent clairement que ce n’est pas un ouvrage musicologique et on ne peut les accuser d’ĂȘtre incomplets, car les rĂ©fĂ©rences canoniques musicologiques sont toutes signalĂ©es. Leur originalitĂ© se situe effectivement dans cette dĂ©marche plurielle et variĂ©e et dans leur capacitĂ© Ă  faire comprendre l’étendue des enjeux du texte au lecteur. L’association de l’angle d’approche philosophique et esthĂ©tique est originale et innovante, car les commentaires prĂ©existants en musicologie omettent ou sous-entendent gĂ©nĂ©ralement les considĂ©rations philosophiques. Le lien avec Descartes y est introuvable. Ce n’est donc ni Artusi ni Monteverdi en personne qui demeurent Ă  l’ombre et qu’il faudrait porter Ă  la lumiĂšre, mais le contexte historique et spirituel. L’objectif posĂ© dans l’introduction est atteint et l’ouvrage permet de s’affranchir du conflit entre les deux hommes, ce que font rarement les musicologues.