Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 10, numéro 1
Zeina Hakim

Quand lire, c’est reconnaĂźtre. StratĂ©gies de dĂ©voilement et plaisir de l’illusion dans le roman du XVIIIe siĂšcle

Jan Herman, Mladen Kozul et Nathalie Kremer, Le Roman véritable : stratégies préfacielles au XVIIIe siÚcle, Oxford : Voltaire Foundation, SVEC 2008 : 08, 335 p. EAN 9780729409476.

1Depuis la parution de l’ouvrage pionnier de Georges May, Le Dilemme du roman (1963), qui fait encore aujourd’hui figure de rĂ©fĂ©rence en ce qui concerne l’histoire du roman français dans la premiĂšre moitiĂ© de XVIIIe siĂšcle, on aurait pu penser que le sujet avait Ă©tĂ© suffisamment examinĂ©, sinon clos, par des critiques tels que V. Mylne ou P. Stewart1. Et pourtant, en lisant l’éclairante Ă©tude de Jan Herman, Mladen Kozul et Nathalie Kremer2, on prend conscience que la question n’avait jamais Ă©tĂ© approfondie dans tous ses dĂ©tails et encore moins rĂ©glĂ©e. Ce que proposent ces trois critiques n’est pas moins qu’une nouvelle maniĂšre de considĂ©rer la fiction au XVIIIe siĂšcle. L’hypothĂšse extrĂȘmement originale dĂ©fendue dans cette Ă©tude rĂ©side dans l’idĂ©e que le nouveau paradigme romanesque en jeu au dĂ©but du XVIIIe siĂšcle reposerait sur un pacte de lecture qui aurait pour spĂ©cificitĂ©, non de nier le caractĂšre fictionnel du discours, met au contraire de le mettre en Ă©vidence. Or ce pacte, nommĂ© ici « roman vĂ©ritable », semble Ă  premiĂšre vue reposer sur une impossibilitĂ© logique. Les auteurs de cette Ă©tude le reconnaissent et se proposent de relever le dĂ©fi liĂ© Ă  ce paradoxe en dĂ©montrant que cette impossibilitĂ© logique est prĂ©cisĂ©ment « une des possibilitĂ©s de la littĂ©rature. » (3)

2Dans cet ouvrage, qui tient plus de l’essai critique que de la monographie en bonne et due forme, Jan Herman et ses collaborateurs ont ainsi le mĂ©rite d’aborder un aspect essentiel des prĂ©faces de roman au XVIIIe siĂšcle3, jusqu’ici largement nĂ©gligĂ© par la critique. Certes, la question de l’illusion et de la vĂ©ritĂ© en jeu dans ces romans a dĂ©jĂ  fait l’objet de nombreuses Ă©tudes4. Mais la fiction proprement dite, sa prĂ©sence et ses significations, n’ont jamais encore Ă©tĂ© intĂ©grĂ©es Ă  une Ă©tude d’ensemble. Or c’est lĂ  un aspect fondamental des romans de la premiĂšre moitiĂ© du XVIIIe siĂšcle, et bien que les auteurs du Roman vĂ©ritable ne proposent pas d’analyse systĂ©matique de la part du jeu dans les structures narratives de ces prĂ©faces, ou du caractĂšre quasi mĂ©taleptique du mĂ©lange constant entre l’histoire et la fiction privilĂ©giĂ© dans ce corpus — autant de points encore largement nĂ©gligĂ©s par la critique —, leurs observations prĂ©sentent le grand intĂ©rĂȘt de faire apparaĂźtre et de mettre en relation des enjeux oubliĂ©s de la problĂ©matique.

3En effet, s’inscrivant dans la lignĂ©e des contributions Ă  une histoire de la fiction, cet ouvrage ressaisit et donne une nouvelle interprĂ©tation de la conception de la fiction comme « feintise ludique5 » Ă  un moment oĂč le contrat de lecture ne semble pas encore Ă©tabli sans ambiguĂŻtĂ©. Si cette Ă©tude reprend les prĂ©misses d’une prĂ©cĂ©dente rĂ©flexion de Jan Herman6, elle apporte une rĂ©ponse toute nouvelle au problĂšme du « mensonge romanesque » dont le critique avait dĂ©jĂ  traitĂ© il y a tout juste vingt ans : en effet, face Ă  la question de savoir comment interprĂ©ter les protestations de vĂ©ritĂ© qu’un auteur donne Ă  lire dans sa prĂ©face, et face Ă  la rĂ©ponse communĂ©ment admise selon laquelle l’auteur tente par lĂ  de tromper le lecteur dans le but de faire prendre une illusion pour une vĂ©ritĂ©, Jan Herman et son Ă©quipe proposent une interprĂ©tation toute diffĂ©rente : non seulement le lecteur ne serait pas dupe mais il trouverait en outre plaisir Ă  entrer dans la fiction et Ă  reconnaĂźtre qu’il s’agit lĂ  d’une fiction. Ces trois critiques visent ainsi Ă  aborder le phĂ©nomĂšne autrement : ce qui leur paraĂźt contestable n’est pas tant le fait qu’un renouveau romanesque ait lieu mais davantage que ce nouveau paradigme romanesque s’effectue dans un dĂ©ni massif de la fictionnalitĂ©.

4Cet ouvrage se veut tout d’abord un Ă©tat de la question actualisĂ© de l’étude du roman au XVIIIe siĂšcle. M. Kozul reprend ici les Ă©lĂ©ments de la thĂ©orie de G. May tels qu’il les expose dans son livre. Entre 1725 et 1760, les attaques contre le roman rĂ©itĂšrent deux assertions : la lecture de romans gĂąte le goĂ»t et corrompt les mƓurs. En effet, les attaques proprement poĂ©tiques insistent sur l’impossibilitĂ© physique et morale du romanesque, de son invention, de sa psychologie, de son style. Par ailleurs, le roman attribue un rĂŽle privilĂ©giĂ© Ă  l’amour et s’avĂšre en ce sens immoral : il produit un effet tentateur et corrupteur sur son lecteur.

5Les exigences critiques contradictoires enferment donc le romancier dans un cercle vicieux, conceptualisation qui permet Ă  G. May de formuler, on le sait, son influente thĂšse : si le romancier entreprend de satisfaire les partisans d’une littĂ©rature d’édification morale, il ne peut qu’idĂ©aliser et embellir la nature humaine ; mais ce faisant, il tombe dans l’irrĂ©el et l’invraisemblable. D’autre part, s’il choisit de reprĂ©senter la nature humaine telle qu’elle est, il ne peut que tomber dans l’immoralitĂ©.

6Selon M. Kozul, l’efficacitĂ© de la thĂ©orie du roman de G. May se situe dans l’articulation antithĂ©tique des perspectives poĂ©tique et morale sur le roman, rĂ©sumĂ©e dans le terme de « dilemme ». Toutefois, note-t-il, en allant revisiter les textes des contemporains, il apparaĂźt que cette opposition entre poĂ©tique et morale n’est pas si Ă©vidente. Une raison au moins permet de s’en distancer : le roman est accusĂ© au XVIIIe siĂšcle de leurrer les sens de son lecteur, en le plongeant dans l’illusion amoureuse ou en le sĂ©duisant par la peinture Ă©loquente des vices reconnaissables et en menaçant de lui faire prendre le faux pour le vrai. Se fait jour un dilemme diffĂ©rent de celui que G. May croyait pouvoir identifier dans les rapports entre le roman et la critique : dans la mesure oĂč le tournant documentaire entraĂźne la prose narrative vers un registre Ă©pistĂ©mologique proche du mensonge, le roman se met dans une impasse d’oĂč il ne pourra sortir que par la valorisation — et non la dĂ©prĂ©ciation — de sa dimension fictionnelle.

7M. Kozul dĂ©veloppe ainsi l’hypothĂšse audacieuse selon laquelle, si on dĂ©place la tension entre les composantes esthĂ©tique et Ă©thique au plan de la rĂ©ception, la question qui se pose est plutĂŽt celle du statut Ă©pistĂ©mologique et culturel de la fiction, que celle du dilemme entre les perspectives esthĂ©tique et Ă©thique qui s’excluraient mutuellement. Or cette rĂ©ception Ă©tant programmĂ©e dans le discours paratextuel et dans la prĂ©face de roman en particulier, c’est, selon lui, dans cette prĂ©face qu’il faut chercher comment le roman se donne Ă  lire, et ce que cette programmation de la lecture peut rĂ©vĂ©ler de cette forme fictionnelle particuliĂšre qui Ă©merge, puis se stabilise au cours du siĂšcle sous le nom de roman.

8La prĂ©face de roman serait en effet le lieu oĂč le pacte du « roman vĂ©ritable » s’énonce, implicitement et explicitement.

9Selon les auteurs du Roman vĂ©ritable, le dilemme auquel fait rĂ©fĂ©rence G. May, oscillant entre une fiction Ă  Ă©dification morale (mais invraisemblable) et une fiction proche du rĂ©el (mais immorale), est subordonnĂ© Ă  un autre questionnement, qui se pose en termes de reconnaissance : quand lire, c’est reconnaĂźtre7.

10Si le pacte du roman vĂ©ritable se solde par la formule « ceci n’est pas un roman », celle-ci sollicite une double lecture, sĂ©mantique d’une part, pragmatique d’autre part. À un niveau purement sĂ©mantique tout d’abord (et c’est cette approche qui a Ă©tĂ© inaugurĂ©e par G. May), cette formule implique un rejet de tout ce qui peut rappeler la fiction : ainsi, la fiction prĂ©facielle y apparaĂźt comme une supercherie et le document authentique, dont le texte se dit ĂȘtre la transcription, passe lui pour vĂ©ridique. D’un point de vue pragmatique par contre, soulignent les trois critiques, la formule envisagĂ©e a avant tout une fonction phatique, comme un rituel : par l’effet de reconnaissance provoquĂ©e par la frĂ©quence de son emploi, elle ne peut manquer de signifier l’appartenance du texte Ă  un paradigme fictionnel. Ainsi, « ceci n’est pas un roman » peut aussi ĂȘtre compris comme une formule rituelle au travers de laquelle se conclut un pacte de lecture oĂč la vĂ©ritĂ© du texte est proclamĂ©e dans la fiction mĂȘme. Selon les auteurs, les stratĂ©gies prĂ©facielles ne visaient donc pas exclusivement Ă  accrĂ©diter la fiction et Ă  la faire passer pour vraie : le caractĂšre topique, c’est-Ă -dire rĂ©current et par lĂ  mĂȘme reconnaissable, de ces rĂ©cits prĂ©faciels pouvait au contraire aussi avoir pour fonction de dĂ©signer la fiction comme telle. L’approche pragmatique mĂšne donc Ă  une lecture absolument nouvelle de ces prĂ©tentions prĂ©facielles en ce qu’elle rĂ©vĂšle comment une dĂ©claration telle que « ceci n’est pas un roman » sert en rĂ©alitĂ© Ă  lĂ©gitimer l’artifice du roman et Ă  Ă©tablir une sorte de pacte de complicitĂ© avec le lecteur.

11J. Herman, M. Kozul et N. Kremer ne renient toutefois pas de maniĂšre catĂ©gorique le point de vue sĂ©mantique et notent au contraire que la lecture sĂ©mantique des prĂ©faces n’a pas Ă  ĂȘtre rejetĂ©e mais plutĂŽt intĂ©grĂ©e Ă  une lecture pragmatique qui met au centre du propos la lĂ©gitimation des discours Ă  l’ñge classique. Les deux dĂ©marches ne sont donc pas mutuellement exclusives : « SĂ©mantique et pragmatique sont les deux versants du sceau avec lequel ce pacte est scellĂ©. » (3)

12Si, sur le plan de sa conceptualisation, l’enquĂȘte dont cet ouvrage est le rĂ©sultat est tout entiĂšre placĂ©e sous le signe polysĂ©mique de la « reconnaissance littĂ©raire », les auteurs font remarquer que diffĂ©rentes acceptions de ce terme affectent tour Ă  tour les niveaux d’analyse distinguĂ©s : au premier niveau — la fiction — l’enquĂȘte s’intĂ©resse Ă  la question de savoir si les protestations de vĂ©ridicitĂ© vĂ©hiculĂ©es par le discours prĂ©faciel Ă©taient prises Ă  la lettre ou au contraire reconnues comme « contrat de fictionnalité ». Le second niveau d’analyse — le systĂšme discursif de l’époque — dĂ©voile quant Ă  lui dans les textes Ă©tudiĂ©s une dialectique de la reconnaissance et de l’exclusion de discours et de genres par le centre d’un systĂšme littĂ©raire en Ă©tat de crise dans la premiĂšre moitiĂ© du XVIIIe siĂšcle. Dans cette dialectique, explique J. Herman, certains discours jouissent de plus de lĂ©gitimitĂ© que d’autres. Cette lĂ©gitimitĂ© est accordĂ©e par les autoritĂ©s, politique et ecclĂ©siastiques, qui structurent et hiĂ©rarchisent le champ discursif. L’étude de la « reconnaissance littĂ©raire » Ă  ce niveau de la discussion devra cependant prendre en compte un autre actant majeur dans le processus: la doxa, dĂ©finie comme la « voix », confuse et collective, des injonctions de toutes sortes qui structurent le comportement social au regard de l’ « opinion publique ». Le troisiĂšme niveau est celui du roman, genre en mal de lĂ©gitimitĂ©, rejetĂ© Ă  la pĂ©riphĂ©rie du systĂšme, qui pose un problĂšme d’auctorialitĂ©. Le roman, en effet, ne semble pouvoir subsister qu’en s’effaçant comme genre littĂ©raire et au travers d’un dĂ©saveu d’auctorialité : l’auteur d’un discours sans lĂ©gitimitĂ© comme le roman ne s’avoue pas, il ne se fait pas « reconnaĂźtre » et ne « reconnaĂźt » pas son texte.

13Le lieu de ce dĂ©saveu de responsabilitĂ©, de cette dĂ©sappropriation de l’écriture est la prĂ©face — quatriĂšme niveau d’analyse. La prĂ©face de roman, au XVIIIe siĂšcle, se fait reconnaĂźtre comme une composition ambiguĂ« intĂ©grant, Ă  cĂŽtĂ© d’une dimension rĂ©flexive, une dimension narrative.

14La narrativitĂ© prĂ©facielle se distingue de la narration du roman mĂȘme par son degrĂ© hautement topique. Le topos — cinquiĂšme et dernier niveau d’analyse — se dĂ©finit explicitement comme un vecteur de reconnaissance. Le topos est un dĂ©jĂ -vu du texte que le lecteur peut reconnaĂźtre ou ne pas reconnaĂźtre selon la connaissance de la tradition romanesque qui est la sienne. L’effet provoquĂ© par le topos est liĂ© Ă  plusieurs conditions et entraĂźne aussi plusieurs consĂ©quences. Conditions d’abord, en ce que la reconnaissance du topos dĂ©pend de la compĂ©tence du rĂ©cepteur. N’est pas topique pour l’un ce qui est topique pour l’autre. Le topos interpelle la « bibliothĂšque culturelle », « l’encyclopĂ©die intĂ©rieure », du lecteur de maniĂšres diverses. Est « topique » une situation narrative rĂ©currente reconnue comme telle par une collectivitĂ© de lecteurs. Le rĂ©cit prĂ©faciel n’est donc pas un lieu destinĂ© Ă  induire en erreur le lecteur quant Ă  la vĂ©ritable origine du texte, conclut J. Herman. La topicitĂ© de ce genre de rĂ©cits va Ă  l’encontre d’une telle lecture. Le topos du manuscrit trouvĂ© par exemple, dans lequel on a pu lire un moyen d’accrĂ©diter la fiction, c’est-Ă -dire d’assurer au texte un statut vĂ©ridique, est tellement rĂ©current, et tellement reconnaissable qu’il a sans doute fait moins de dupes qu’on ne serait tentĂ© de le croire Ă  partir de ce que G. May en dĂ©clarait. Les configurations topiques sur lesquelles reposent ces rĂ©cits prĂ©faciels fonctionnent donc davantage comme des rĂ©vĂ©lateurs que comme des voiles.

15J. Herman note que si ces cinq niveaux d’analyse sont emboĂźtĂ©s les uns dans les autres, ils ne seront toutefois pas abordĂ©s dans cet ordre au cours de cette Ă©tude : la problĂ©matique complexe de la « reconnaissance littĂ©raire » dont ces diffĂ©rents niveaux sont des avatars, est envisagĂ©e ici, note-t-il, sous l’angle de l’un d’entre eux, la prĂ©face, qui interpelle et convoque tous les autres.

16Ces prĂ©liminaires encadrent une Ă©tude en trois volets. Les deux premiers portent sur des questions de lĂ©gitimation. Dans la premiĂšre partie, J. Herman Ă©tudie des stratĂ©gies de lĂ©gitimation endogĂšnes, empruntĂ©es au roman mĂȘme. Dans la seconde, M. Kozul se penche sur les stratĂ©gies exogĂšnes Ă  travers lesquelles le roman emprunte sa lĂ©gitimation Ă  d’autres discours. Dans la troisiĂšme partie, N. Kremer consacre ses analyses aux stratĂ©gies d’accrĂ©ditation, focalisant sur les rapports complexes entre le vrai et le vraisemblable dans les prĂ©faces de roman.

17J. Herman rappelle que la prĂ©face a la caractĂ©ristique unique d’ĂȘtre simultanĂ©ment un discours rĂ©flexif (dans la mesure oĂč elle rĂ©flĂ©chit sur le statut du texte qu’elle escorte, discutant de la position qu’adoptera le locuteur et des effets que le discours veut susciter chez son rĂ©cepteur) et un discours narratif, trĂšs liĂ© Ă  la tradition romanesque Ă  laquelle elle emprunte des thĂšmes qu’elle transforme en vĂ©ritable topoĂŻ dĂšs qu’elle en fait un emploi frĂ©quent. Ainsi du thĂšme de l’enfant trouvĂ© qui, intĂ©grĂ© Ă  la structure prĂ©facielle, se convertit en topos par sa rĂ©currence. Le critique remarque que certains romans articulent bien, dĂšs l’appareil pĂ©ritextuel, ce rapport mĂ©taphorique entre le hĂ©ros du roman (orphelin, bĂątard, enfant trouvĂ©) et le texte qui en retrace les aventures (manuscrit trouvĂ©, reçu, abandonnĂ©) : autant que son Ɠuvre, l’auteur est un orphelin, qui n’ose se montrer que sous un dĂ©guisement. La seule possibilitĂ© de se faire reconnaĂźtre par le public dont les goĂ»ts changent sans cesse, consiste Ă  faire marcher l’Ɠuvre avant l’auteur, plĂ©biscitĂ©e par le bruit que fait en sa faveur le dĂ©dicataire du livre, sollicitant par tous les moyens possibles l’assentiment du public. Si l’Ɠuvre est reconnue par le public, l’auteur pourra reconnaĂźtre son Ɠuvre, se faire connaĂźtre et ĂȘtre reconnu dans la RĂ©publique des Lettres.

18Telle semble ĂȘtre la logique mise en branle par la mĂ©taphore de l’enfant trouvĂ©. En attendant cette cascade de reconnaissances, note encore le critique, auteur et Ɠuvre demeurent des orphelins. La mĂ©taphore structurant la dimension narrative de la prĂ©face cumule donc plusieurs sens du vocable « reconnaissance », qui en constitue le soubassement argumentatif : pour ĂȘtre reconnu, c’est-Ă -dire agréé, comme auteur, il faut d’abord ĂȘtre reconnu, identifiĂ©, nommĂ©. C’est l’affaire du public. Ce public ne reconnaĂźtra l’auteur, au double sens, que si l’Ɠuvre lui est prĂ©sentĂ©e avant son auteur. Ce n’est qu’aprĂšs que le public aura agréé l’Ɠuvre que ce dernier pourra s’accuser de l’Ɠuvre et s’en nommer l’auteur. J. Herman conclut donc : « La reconnaissance littĂ©raire est un quadruple processus, impliquant que l’Ɠuvre soit agréée (par le public), l’auteur identifiĂ© (par le public), l’Ɠuvre assumĂ©e (par l’auteur), l’auteur confirmĂ© (par le champ littĂ©raire). » (67)

19En ce sens, le vide de la page de titre s’explique moins par la crainte de la censure que par un rĂ©flexe d’autocensure de la part de l’auteur, face Ă  l’opinion publique qui impose Ă  l’auteur un certain savoir-vivre lui interdisant de se montrer avant d’avoir montrĂ© l’Ɠuvre et de la montrer telle que le public le souhaite. Dans cette lecture du problĂšme, on l’aura compris, il revient au public de « reconnaĂźtre » l’auteur, au double sens de l’identifier et de l’agrĂ©er en tant qu’« autorité », avant que l’auteur puisse s’accuser de l’Ɠuvre et, consĂ©quemment, se nommer.

20C’est prĂ©cisĂ©ment cette impossibilitĂ© Ă  laquelle est confrontĂ©e l’auteur d’Ancien RĂ©gime de se montrer directement sur scĂšne, qui pousse J. Herman Ă  revaloriser un concept qui avait Ă©tĂ© jugĂ© inutile, voire superfĂ©tatoire par GĂ©rard Genette en 19838 : la notion d’« auteur impliqué ». En effet, il y a, selon J. Herman, dans le champ discursif d’Ancien RĂ©gime, des exigences sociologique, poĂ©tique et pragmatique qui rendent nĂ©cessaires la mise en Ɠuvre de procĂ©dures de lĂ©gitimation du texte avant l’assomption de ce dernier par un « auteur ». Il est dĂšs lors incontestable, souligne J. Herman, qu’il y a des postures au travers desquelles l’auteur rĂ©el prĂ©pare son entrĂ©e sur scĂšne, et qui sont autant de figurations de « tout ce que le texte donne Ă  connaĂźtre de son auteur9 ». On ne peut donc, dans ces conditions, faire abstraction de la notion d’« auteur impliqué » et plus prĂ©cisĂ©ment de ces figurations fictionnelles qui, tout en se distinguant de l’instance qui narre l’histoire, prĂ©figurent l’apparition de celui qui, en dĂ©finitive, assume le texte.

21C’est peut-ĂȘtre ce point en particulier qui distingue le plus fortement l’interprĂ©tation de J. Herman de ces devanciers (qu’il s’agisse de P. Stewart, V. Mylne ou encore, dans une certaine mesure, Elisabeth Zawisza10 ou Jenny Mander11) : l’adoption d’un angle d’approche plus rĂ©solument pragmatique par rapport Ă  cette question. Au dĂ©part du propos s’inscrit l’identitĂ© entre « auteur » et « Ɠuvre ». Cette unitĂ©, note J. Herman, apparaĂźt comme problĂ©matique Ă  l’ñge classique, non parce que l’auteur est mort mais parce qu’il Ă©prouve de la peine Ă  naĂźtre. En effet, Ă  cette pĂ©riode, il n’est pas du tout Ă©vident qu’un auteur assume son Ɠuvre en la signant sans au prĂ©alable prĂ©parer son entrĂ©e sur scĂšne par des « figurations » qui sont autant de modalitĂ©s de l’auteur « impliqué ». Avant qu’auteur et Ɠuvre puissent apparaĂźtre ensemble dans une unitĂ© pleinement assumĂ©e, s’établit donc une nĂ©gociation entre l’Ɠuvre et le lecteur. Le rĂ©cit prĂ©faciel est le lieu privilĂ©giĂ© d’une telle nĂ©gociation.

22Le recours massif Ă  l’anonymat comme figuration de l’auteur Ă  l’ñge classique est prĂ©cisĂ©ment liĂ© Ă  ce problĂšme majeur qui est celui de la subjectivitĂ©, du « moi », et de la difficultĂ© qu’il Ă©prouve Ă  entrer sur la scĂšne publique. Cette entrĂ©e se doit d’ĂȘtre toujours quelque peu masquĂ©e au regard d’une sphĂšre publique rĂ©glĂ©e par les conventions et rituels de la « reprĂ©sentation », selon la thĂ©orie de J.Habermas. Ainsi, Ă  cette pĂ©riode, la subjectivitĂ© — si elle se montre — ne choisit que rarement la figure du « je », jugĂ©e suspecte, voire scandaleuse.

23Lorsqu’elle le fait, comme c’est le cas de Rousseau dans l’Émile — oĂč l’auteur n’a pas seulement l’imprudence d’avoir Ă©crit une Ɠuvre sans avoir pris au moins quelques prĂ©cautions face aux autoritĂ©s, mais oĂč il a eu en outre l’audace de la signer, passant outre au code du savoir-vivre —, alors les consĂ©quences sont immĂ©diates : Rousseau choque les autoritĂ©s et froisse en mĂȘme temps l’opinion publique. Sa faute est d’avoir osĂ© se montrer sur la scĂšne publique sans y avoir Ă©tĂ© annoncĂ©. C’est par ce refus de toute prĂ©caution que l’énonciation rousseauiste est hardie. Le philosophe va Ă  l’encontre d’un code de biensĂ©ance implicite, qui demande Ă  l’auteur de laisser au lecteur le soin de juger de l’Ɠuvre avant de la signer ou mĂȘme de la publier. J. Herman conclut : « Rousseau est de ceux qui ne veulent pas comprendre que paraĂźtre sur la scĂšne publique est un acte protocolisĂ©. Avant de se nommer Ă  la tĂȘte d’un ouvrage, l’auteur est tenu Ă  donner au public l’occasion et le temps de l’agrĂ©er. Se nommer, d’emblĂ©e, sans nĂ©gociation, c’est se donner trop d’autoritĂ©. En signant, en tĂȘte de son Ɠuvre, un pacte, Rousseau court-circuite le protocole qui prĂ©cisĂ©ment aurait pu et dĂ» y conduire. La dĂ©nĂ©gation de l’Ɠuvre (ou pour le moins la posture anonyme) est une fiction nĂ©cessaire Ă  l’assomption, une condition prĂ©alable du pacte. » (94)

24L’Ɠuvre et la figure de Rousseau apparaissent donc, dans ce contexte, comme « une monumentale exception auto-avouĂ©e » (96). Exception confirmant la rĂšgle, le pacte impliquant son contraire : le tabou, qui n’est pas seulement une question de prudence Ă  l’égard d’un apparat judiciaire rĂ©pressif, mais Ă©galement, on l’a dit, une question de respect de l’« opinion », l’« autorité » textuelle se nĂ©gociant Ă  l’ñge classique dans une transaction entre l’« auteur » et le public.

25L’étude de J. Herman, M. Kozul et N. Kremer se distingue ainsi de ses modĂšles et antĂ©cĂ©dents par la prise en considĂ©ration de deux actants capitaux du systĂšme littĂ©raire auxquels les grandes synthĂšses du roman du XVIIIe siĂšcle n’ont sans doute pas suffisamment jusque-lĂ  prĂȘtĂ© attention : l’opinion publique et la tradition vĂ©hiculĂ©e par les topoĂŻ littĂ©raires. Si la grande entreprise du roman est de donner une voix Ă  l’individu, cette prise de parole se fait toujours face Ă  une voix collective, qui est interrogĂ©e ici sous une double forme : d’une part, l’opinion publique demande Ă  l’individu de prĂ©parer son apparition par une « scĂ©nographie » qui lĂ©gitime son transfert de la scĂšne privĂ©e Ă  la scĂšne publique. D’autre part, « dramatisant » le moi, ces rĂ©cits prĂ©faciels empruntent Ă  la tradition romanesque des topoĂŻ qui rendent ses scĂ©nographies reconnaissables pour ce qu’elles sont : des fictions.

26Au seuil de la modernitĂ©, rappelle J. Herman, tout discours n’a pas forcĂ©ment droit Ă  l’existence. Son apparition et sa position au sein d’un champ discursif hiĂ©rarchisĂ© doivent ĂȘtre justifiĂ©es. À l’égard des autoritĂ©s ecclĂ©siastiques et politiques qui contrĂŽlent le champ discursif, le « discours » doit rĂ©pondre Ă  une double injonction : il doit, primo, justifier sa raison d’ĂȘtre, se lĂ©gitimer12. Et dans la mesure oĂč la vĂ©ritĂ© est dĂ©tenue par les autoritĂ©s, le « discours » aura, secundo, Ă  fonder son aspiration Ă  la vĂ©ridicitĂ©13.

27Face Ă  cette double exigence, J. Herman note que l’accrĂ©ditation et la lĂ©gitimation du rĂ©cit sont le recto et le verso d’une mĂȘme mĂ©daille : « Le roman vĂ©ritable a besoin, d’une part, de faire oublier sa fictionnalitĂ© pour s’accrĂ©diter et, d’autre part, de la mettre en Ă©vidence pour se lĂ©gitimer » (58). Son opinion sur ce point est en cela trĂšs diffĂ©rente de celle de P. Stewart ou V. Mylne qui avaient tous deux laissĂ© entiĂšrement de cĂŽtĂ© la problĂ©matique de la lĂ©gitimation en faisant de l’accrĂ©ditation leur seul angle d’approche : c’est ce que leur reproche, Ă  raison semble-t-il, J. Herman, qui montre en quoi ces deux critiques ont insuffisamment tenu compte de trois distinctions essentielles.

28Tout d’abord, l’intention du romancier producteur de fiction n’a pas Ă©tĂ© suffisamment prise en considĂ©ration par ces critiques : en effet, « si la vĂ©ritĂ© est immuable, il faut reconnaĂźtre Ă  la fiction une certaine gradualité » (54). La gradualitĂ© de la fiction s’étale entre un Ă©tat non dĂ©clarĂ©, qu’on peut appeler ‘feintise’, et un Ă©tat dĂ©clarĂ©. L’état dĂ©clarĂ© de la fiction peut aller de pair avec des signaux comme l’invraisemblance. Des excĂšs de merveilleux produisent un effet de « fausseté ». De l’autre cĂŽtĂ© de l’échelle, l’état non dĂ©clarĂ© de la fiction (la feintise) rĂ©pond Ă  une intention de l’auteur de tromper et est donc par dĂ©finition « faux ». Le « faux » se situe des deux cĂŽtĂ©s de l’échelle. Le plaisir, qui s’évanouit Ă  la perception de cette faussetĂ©, est dĂšs lors « une question de dosage, de mĂ©lange, de rencontre heureuse entre le vrai et le merveilleux. » (55)

29Par ailleurs, il importe aussi, note J. Herman, d’ĂȘtre sensible Ă  la perception qu’a le lecteur de la faussetĂ© du rĂ©cit. C’est ici qu’intervient la question de savoir si le public Ă©tait dupe des supercheries romanesques. J. Herman adhĂšre ici Ă  la distinction Ă©tablie par Marian Hobson dans The Object of Art14, entre deux modes de perception de la fictionnalitĂ© d’un rĂ©cit : le premier mode dit bipolaire implique une oscillation entre conscience de fictionnalitĂ© et oubli de fictionnalitĂ© et cette oscillation se caractĂ©rise par le fait qu’elle est exclusive : dĂšs que le « cadre » du tableau est perçu, l’illusion s’évanouit. Tout autre est la perception bimodale de la fiction, oĂč conscience et oubli de fictionnalitĂ© coexistent simultanĂ©ment. La fiction se fait alors oublier par la vraisemblance de la construction narrative sans que pour autant le lecteur perde la conscience qu’il est entrĂ© dans un univers de fiction. L’« oubli » de la fiction suscite du plaisir au lecteur qui, sans ĂȘtre trompĂ©, consent Ă  suspendre son incrĂ©dulitĂ©. J. Herman Ă©met toutefois une rĂ©serve par rapport Ă  cette interprĂ©tation : selon lui, il n’y a pas, comme le suggĂ©rait Marian Hobson, une Ă©volution de la conception bimodale Ă  la conception bipolaire de l’illusion au cours du XVIIIe siĂšcle : au contraire, les deux modalitĂ©s coexistaient dĂšs la premiĂšre moitiĂ© du siĂšcle, comme le confirment les analyses dĂ©taillĂ©es de N. Kremer dans la troisiĂšme partie de l’ouvrage.

30Enfin, s’il est important de savoir de quelle maniĂšre la fictionnalitĂ© de l’Ɠuvre pouvait ĂȘtre apprĂ©hendĂ©e, il est Ă©galement indispensable de s’interroger sur la nature de l’autre pĂŽle du mĂ©lange : la vĂ©ritĂ©. Il s’agit selon J. Herman de diffĂ©rencier une vĂ©ritĂ© comme adequatio d’une vĂ©ritĂ© comme aletheia. La fiction peut en effet ĂȘtre un rĂ©vĂ©lateur de vĂ©ritĂ©, qu’elle « dĂ©-couvre ». Cette vĂ©ritĂ© apparaĂźt alors comme aletheia. Elle est moins l’effet d’une « imitation » de la rĂ©alitĂ© — adequatio — que d’une opĂ©ration qui dĂ©voile ce qui Ă©tait cachĂ© et qui met Ă  la surface ce qui restait enfoui. Ainsi, si la vĂ©ritĂ© comme adequatio prĂ©existe Ă  l’Ɠuvre, la vĂ©ritĂ© comme aletheia par contre est insĂ©parable du travail artistique mĂȘme et de la fiction, qui la « dĂ©-voile ».

31En somme, selon J. Herman, les lectures de ses devanciers pouvaient seulement impliquer une lecture sĂ©mantique Ă  cause de l’indiffĂ©renciation de la vĂ©ritĂ© comme aletheia et comme adequatio et surtout des deux modalitĂ©s de l’illusion, bipolaire et bimodale. Par rapport Ă  la triple dichotomie esquissĂ©e ci-dessus, J. Herman conclut : « L’objet d’étude de P. Stewart, comme de V. Mylne, est restreint Ă  l’état non dĂ©clarĂ© de la fiction (la feintise), qui produit une illusion (bipolaire) dont le lecteur est dupe et qui considĂšre la vĂ©ritĂ© du texte comme une adequatio, c’est-Ă -dire une imitation fidĂšle de la rĂ©alitĂ©. » (57-58)

32La problĂ©matique du roman tel que J. Herman l’envisage apparaĂźt dans un dossier prĂ©faciel considĂ©rablement plus vaste que celui sur lequel ces deux critiques se basaient. Son approche prend en compte un type de textes particulier qui exige des distinctions plus prĂ©cises : il s’agit de textes oĂč, « primo, la fictionnalitĂ© apparaĂźt comme un vecteur graduel, oĂč, secundo, l’intention de l’auteur n’était pas toujours de tromper oĂč, tertio, le lecteur n’était pas toujours dupe (mĂȘme s’il pouvait l’ĂȘtre) et oĂč, quarto, l’effet de vĂ©ritĂ© dĂ©gagĂ© par l’Ɠuvre pouvait ĂȘtre de l’ordre de l’adequatio et de l’aletheia. » (58)

33J. Herman remarque Ă©galement avec Ă©tonnement que, s’il n’est bien sĂ»r pas le premier Ă  avoir analysĂ© la rĂ©currence des assertions et des techniques narratives en jeu dans les prĂ©faces de la premiĂšre moitiĂ© du XVIIIe siĂšcle, il semble nĂ©anmoins que cette question ait presque exclusivement suscitĂ© des lectures n’allant que dans un sens : celui de considĂ©rer l’aspect narratif de la prĂ©face uniquement comme la rĂ©alisation concrĂšte des assertions abstraites du volet rĂ©flexif. J. Herman reconnaĂźt que la dimension narrative de la prĂ©face a certes une valeur « exĂ©cutive » en ce qu’elle effectue, par un rĂ©cit, la vĂ©ridicitĂ© rĂ©clamĂ©e dans le volet rĂ©flexif. Mais, s’interroge-t-il, la topicitĂ© de la prĂ©face, autrement dit la rĂ©currence des mĂȘmes stratĂ©gies narratives et des mĂȘmes assertions rĂ©flexives, n’invitent-t-elles pas aussi Ă  doubler la lecture sĂ©mantique, qui s’attache Ă  la lettre, d’une approche pragmatique, qui s’attache elle Ă  la fonction et l’effet des topoĂŻ dans le contexte socioculturel de l’époque ?

34La perspective choisie par J. Herman, M. Kozul et N. Kremer est riche car, abordĂ©es sous un angle pragmatique, les protestations de vĂ©ridicitĂ© et les stratĂ©gies narratives qui sont censĂ©es les effectuer se font lire Ă  la lumiĂšre d’un autre questionnement : s’il est vrai que le public n’était pas toujours dupe et qu’il l’était sans doute de moins en moins Ă  mesure que les assertions et rĂ©cits devenaient topiques, quelle Ă©tait alors la fonctionnalitĂ© des topoĂŻ prĂ©faciels, narratifs et rĂ©flexifs ? C’est par ce biais que les auteurs posent enfin la question que ni G. May ni les chercheurs qui se sont rĂ©clamĂ© de lui ne sont parvenus Ă  rĂ©soudre de maniĂšre satisfaisante : le public Ă©tait-il dupe ? Et s’il n’était pas dupe Ă  quoi servaient les dispositifs prĂ©faciels ? En guise de rĂ©ponse, J. Herman cite un texte emblĂ©matique, extrait du Pour et contre de PrĂ©vost :

Sans remonter jusqu’aux lĂ©gendaires, on a vu paraĂźtre de nos jours quantitĂ© d’ouvrages qu’on ne sait dans quel rang l’on doit mettre, et qui sont devenus comme autant de problĂšmes dĂšs le premier moment de leur naissance. Est-il bien dĂ©cidĂ©, par exemple, que L’Espion turc, les MĂ©moires de Rochefort, ceux de Pontis, etc. doivent ĂȘtre rangĂ©s dans la classe des romans, ou dans celle des livres de quelque autorité ? [
] Il est vrai qu’on ne serait guĂšre plus avancĂ© aprĂšs cette supposition, puisque la difficultĂ© de dĂ©mĂȘler le vrai du faux empĂȘcherait toujours qu’on ne pĂ»t fixer Ă  quelle classe un livre de cette nature appartient. Mais on ne courra jamais grand risque Ă  le placer au rang des romans15.

35J. Herman note trĂšs justement que nous avons lĂ  notre rĂ©ponse : en effet, hĂ©siter sur le statut Ă©pistĂ©mologique d’un texte n’équivaut pas Ă  ĂȘtre dupe. Au contraire, « constater qu’un livre pourrait ĂȘtre vrai mais qu’il pourrait tout aussi bien ĂȘtre une fiction [c’est faire] preuve de lucidité » (53). Il faut donc, conclut J. Herman, s’en tenir au constat, trĂšs frĂ©quent au XVIIIe siĂšcle, que le lecteur Ă©tait dans le doute et en venir Ă  l’hypothĂšse que la crĂ©ation d’un statut Ă©pistĂ©mologique ambigu relĂšve sans doute de « la haute stratĂ©gie romanesque. » (53)

36On pourra regretter que Jan Herman ne se positionne pas ici par rapport Ă  la thĂšse importante de Dorrit Cohn qui, dans Le Propre de la fiction (2001), considĂšre la prĂ©face comme un « marqueur de fictionnalitĂ©16 » : en effet, selon elle, la prĂ©face fait partie de ce qu’elle nomme, Ă  la suite de Philippe Carrard, la « pĂ©rigraphie » — c’est-Ă -dire l’appareil composĂ© de notes, de prĂ©face(s) et d’appendice(s) — dont les rĂ©cits historiques, Ă  la diffĂ©rence des fictions, sont pourvus, et qui « saute[nt] immĂ©diatement aux yeux17 », permettant au lecteur, selon elle, d’identifier facilement un ouvrage historique d’un roman. En d’autres termes, souligne-t-elle, c’est Ă  l’absence de pĂ©rigraphie que se repĂšre le texte fictionnel. S’il semble Ă©vident que ce marqueur de fiction Ă©tudiĂ© par D. Cohn ne peut ĂȘtre appliquĂ© de façon convaincante et efficace Ă  l’ensemble des fictions françaises du dĂ©but du XVIIIe siĂšcle, il aurait pu s’avĂ©rer intĂ©ressant d’examiner selon quelles modalitĂ©s concrĂštes, historiquement, ce critĂšre en est venu Ă  s’imposer ou non au cours de la pĂ©riode traitĂ©e.

37Par ailleurs, D. Cohn pense pouvoir signaler la fiction par une caractĂ©ristique qu’elle nomme, elle aussi, « épistĂ©mologique », et qui rĂ©side dans cet accĂšs du narrateur Ă  la conscience de ses personnages. Or, si on peut douter qu’il s’agisse exactement d’un mouvement Ă©pistĂ©mologique tant les personnages en question n’ont pas d’existence sĂ©rieuse et si l’on peut penser que le geste Ă©pistĂ©mologique est, au mieux, seulement mimĂ©, il aurait pu ĂȘtre intĂ©ressant que J. Herman mette en parallĂšle sa propre interprĂ©tation avec cette rĂ©flexion sur le statut Ă©pistĂ©mologiquement ambigu du roman tel que le comprend D. Cohn.

38Dans la deuxiĂšme partie de l’étude M. Kozul approfondit deux aspects des manƓuvres de lĂ©gitimation dit exogĂšnes : le premier concerne le rapport entre la prĂ©face de roman et le domaine des discours thĂ©ologiques ou religieux. Le second aspect concerne les rĂ©ponses que donnent les prĂ©faces Ă  une accusation prĂ©cise qui vise le roman : celle de la sĂ©duction exercĂ©e par le rĂ©cit de fiction.

39S’agissant du rapport entre la prĂ©face et les discours des savoirs constituĂ©s, la prĂ©face accorde la fiction aux autres discours dans un mouvement expansif, intĂ©grant dans son tissu rĂ©flexif, narratif et polĂ©mique les fragments, procĂ©dĂ©s ou notions des discours Ă  lĂ©gitimitĂ© institutionnalisĂ©e. Jouant un rĂŽle tout aussi important que celui dĂ©volu aux stratĂ©gies de lĂ©gitimation endogĂšne, la lĂ©gitimation exogĂšne s’effectue au travers de l’appropriation par la prĂ©face du hors-livre. En ce sens, ce qu’il s’agit de lĂ©gitimer dans la prĂ©face est moins la fiction romanesque que le statut du roman en tant que lieu culturel de la fictionnalisation des discours et des reprĂ©sentations traditionnelles auxquels l’épistĂ©mĂš de l’ñge classique confĂšre une prééminence Ă©pistĂ©mologique et doctrinale. Les cas analysĂ©s sont ceux de la revendication prĂ©facielle des moyens stylistiques et pragmatique de la Bible, de l’utilisation de l’hagiographie jansĂ©niste, de la polĂ©mique origĂ©niste et des thĂšmes anticlĂ©ricaux. La prĂ©face assimile les fragments des discours lĂ©gitimants, pour les transformer en pivots d’un discours justificateur dont les ambiguĂŻtĂ©s gagnent la cohĂ©rence des notions lĂ©gitimantes empruntĂ©es. Elle opĂšre de subtils repositionnements de la fiction et de la vĂ©ritĂ©, au travers des contaminations, des glissements et des ruses, reprĂ©sentant les fondements de l’autoritĂ© discursive Ă  la fois comme institutionnelle et fictionnelle.

40En ce qui concerne la rĂ©ponse des prĂ©faces Ă  l’accusation de la sĂ©duction exercĂ©e par le rĂ©cit, tout se passe comme si trop de soupçons et de condamnations pĂšsent sur le rĂ©cit de fiction de cette premiĂšre moitiĂ© du XVIIIe siĂšcle pour que la prĂ©face puisse remplir ses deux fonctions principales — obtenir une lecture du rĂ©cit et que cette lecture soit bonne — sans dĂ©velopper Ă  la fois des stratĂ©gies de distanciation par rapport Ă  la fiction qu’elle propose et de lĂ©gitimation de cette mĂȘme fiction, niĂ©e ou dĂ©guisĂ©e. En d’autres termes, explique M. Kozul, la prĂ©face doit Ă  la fois sĂ©duire le lecteur et se dĂ©fendre de vouloir le faire. S’en dĂ©fendre, car au dĂ©but du XVIIIe siĂšcle, « sĂ©duire », « sĂ©duction », « sĂ©ducteur » restent principalement ancrĂ©s dans leur sens classique : sĂ©duire, c’est « abuser quelqu’un, lui persuader de faire le mal, ou lui mettre dans l’esprit quelque mauvaise doctrine ». Au XVIIIe siĂšcle, la sĂ©duction implique donc le soupçon qui affecte le langage persuasif : on se mĂ©fie de toute prise de parole non autorisĂ©e ou non agréée par la tradition.

41Mais, dans les mĂȘmes annĂ©es, le champ sĂ©mantique de la sĂ©duction commence Ă  accueillir de nouvelles distinctions. La signification intellectuelle de « sĂ©duire », « convaincre en employant tous les moyens de plaire » sera mĂȘme finalement entĂ©rinĂ©e par le Dictionnaire de TrĂ©voux : « sĂ©duire signifie aussi toucher, plaire extrĂȘmement ».

42Toutefois, la problĂ©matique de la sĂ©duction n’est pas souvent nommĂ©ment abordĂ©e dans les prĂ©faces. Pour expliquer ce taux d’occurrences assez faible, M. Kozul Ă©voque deux raisons : d’abord, dans la mesure oĂč il tend Ă  rĂ©futer l’accusation selon laquelle le roman est un discours qui « sĂ©duit », le prĂ©facier n’a rien Ă  gagner en intĂ©grant Ă  son propre discours la formulation la plus explicite et la plus agressive de l’accusation. S’il l’intĂ©grait, il serait obligĂ© de rĂ©futer Ă  la fois l’accusation et l’assimilation du rĂ©cit prĂ©facĂ© Ă  la forme accusĂ©e, le « roman ». DeuxiĂšmement, le pouvoir sĂ©ducteur du roman est d’autant plus difficile Ă  rĂ©futer sans dĂ©tours que le discours romanesque s’expose Ă  des reproches tant esthĂ©tiques que moraux. Dans les premiĂšres dĂ©cennies du siĂšcle, les orientations Ă©thiques et esthĂ©tiques des attaques contre le roman, comme des ripostes des prĂ©faciers, sont difficiles Ă  distinguer avec nettetĂ©. La poĂ©tique classique tend Ă  les assimiler l’une Ă  l’autre.

43À cela s’ajoute le fait que la prĂ©face ne se fait pas seulement le creuset d’acceptions diffĂ©rentes du vocable « sĂ©duction », mais Ă©galement de dimensions rhĂ©toriques divergentes : M. Kozul remarque que la problĂ©matique de la « sĂ©duction romanesque » s’inscrit dans une rhĂ©torique Ă  la fois judiciaire et dĂ©libĂ©rative. En effet, en mĂȘme temps que le prĂ©facier doit soumettre son ouvrage Ă  des jugements et se dĂ©fendre des attaques suscitĂ©es contre lui et parmi lesquelles le pouvoir sĂ©ducteur du roman occupe la place que l’on sait, il est obligĂ© de « sĂ©duire » Ă  son tour, c’est-Ă -dire de convaincre ou de persuader sinon ses adversaires du moins le lectorat qui, en tant que tierce personne dans ce processus dĂ©libĂ©ratif, prononcera un verdict qui sera dĂ©terminant pour la survie du livre. C’est lĂ  le double enjeu rhĂ©torique auquel est confrontĂ© le discours prĂ©faciel.

44M. Kozul note encore que, pour prouver leur bonne foi, les prĂ©faciers doivent empiler ruse sur ruse, et finissent par dĂ©sarticuler le couple mensonge-vĂ©ritĂ© en dĂ©plaçant le dĂ©bat vers le domaine esthĂ©tique : les prĂ©faciers s’ingĂ©nient Ă  couper le lien de parentĂ© entre le rĂ©cit de fiction et le sujet qui l’énonce, tout en s’efforçant de convaincre le public de leur « sincĂ©rité ». La prĂ©face met donc en avant la contradiction de son statut : il s’agit Ă  la fois de capter le lecteur et de se dĂ©fendre de vouloir le faire, de sĂ©duire et de cacher son jeu. Et M. Kozul de conclure : « De prĂ©face en prĂ©face, l’évocation de la tromperie se dĂ©gage en somme d’un discours moral et dĂ©fensif et tend Ă  devenir l’un des multiples moyens au travers desquels se nĂ©gocie un nouveau contrat de lecture. » (209)

45Or, ce nouveau contrat de lecture ainsi que les questions de la lĂ©gitimation des discours vĂ©ritables sont insĂ©parables de la transformation progressive d’un concept-clef de l’épistĂ©mologie classique qui fait l’objet d’un traitement fort explicite dans le volet rĂ©flexif des prĂ©faces de romans : la vraisemblance. La transformation du concept se traduit par la multiplication des configurations combinant le vrai, le faux et le vraisemblable. C’est N. Kremer qui, avec une grande rigueur, illustre, Ă  partir du mĂȘme corpus prĂ©faciel, les stratĂ©gies de valorisation de la fiction envisagĂ©e sous l’angle de la vraisemblance. En interrogeant la vraisemblance sous un angle pragmatique, elle note qu’on se trouve lĂ  au cƓur du « paradoxe de la fiction » qui forme l’objet de cette Ă©tude.

46En effet, la question de la reconnaissance de la fiction se heurte frontalement Ă  l’affirmation contraire de la vraisemblance si celle-ci est considĂ©rĂ©e (et tel est bien le cas dans les lectures sĂ©mantiques du dossier) comme une stratĂ©gie de mise en place de l’illusion. C’était lĂ  le point de vue de nombre de critiques (que ce soit G. May, M. Hobson, E.F. Sterling ou encore P. Stewart) qui perçoivent la vraisemblance comme un mĂ©canisme de leurre qui tente de pousser la fiction du cĂŽtĂ© de la feintise. La nouveautĂ© de l’étude de N. Kremer consiste Ă  penser l’outil le plus puissant de l’illusion d’un point de vue pragmatique, qui permet Ă  la fiction de se faire reconnaĂźtre. L’analyse minutieuse d’un vaste corpus de prĂ©faces rĂ©vĂšle en effet que la clĂŽture du rĂ©cit Ă  la faveur de sa vraisemblance interne vise avant tout la crĂ©ation d’un univers autonome qu’il s’agit de faire reconnaĂźtre comme fiction.

47Ce faisant, N. Kremer remet en cause l’assimilation hĂątive par G.May dans sa dĂ©finition de l’accusation esthĂ©tique du genre romanesque, qui concerne un reproche d’irrĂ©alisme et d’invraisemblance : ce serait pour rĂ©pondre Ă  cette critique que le roman se fait rĂ©aliste, soit vraisemblable. Or selon N. Kremer, cette considĂ©ration un peu rapide ne restitue pas exactement le sens que prenait la vraisemblance au XVIIe et XVIIIe siĂšcles.

48Quatre angles possibles sont prĂ©sents dans l’approche des romans par les romanciers du XVIIIe siĂšcle : le rĂ©cit peut ĂȘtre prĂ©sentĂ© comme vraisemblable et vrai ou fictif, ou invraisemblable et vrai ou fictif. Dans cette Ă©tude des diffĂ©rents cas, il apparaĂźt que c’est prĂ©cisĂ©ment en valorisant les diffĂ©rents sens de ces termes que les romanciers du XVIIIe siĂšcle mettent en place le propre de la fiction. En effet, souligne N. Kremer, vraisemblable peut signifier tant « possible selon les lois du rĂ©el » que « impossible rĂ©ellement, mais possible du point de vue de l’univers imaginaire mis en place » (295). De mĂȘme, « vrai » et « vĂ©ritable » peuvent signifier « rĂ©el » aussi bien que « vrai dans la fiction ». Dans ces diffĂ©rents cas, les variations de sens sont une question d’attitude du lecteur. Or la prĂ©face joue un rĂŽle clef dans l’instauration de cette attitude : c’est elle qui Ă©tablit le « pacte de lecture », sur la base duquel le lecteur acceptera d’entrer dans la fiction, et de prendre pour vrai ce qu’il sait n’ĂȘtre pas vrai. Et le vraisemblable est un outil essentiel de l’imagination pour aider le lecteur Ă  s’aventurer dans l’univers fictionnel, en lui faisant admettre les « suppositions » qui en forment les constituants essentiels.

49En somme, tantĂŽt comprise comme le reflet de la vĂ©ritĂ©, et en tant que telle dĂ©prĂ©ciĂ©e (chap. 11) ou valorisĂ©e (chap. 8), tantĂŽt prĂ©sentĂ©e dans sa diffĂ©rence avec le vrai, et lĂ  encore dĂ©prĂ©ciĂ©e (chap. 10) ou valorisĂ©e (chap. 9), la vraisemblance dans tous les cas resurgit comme un moyen de promouvoir le rĂ©cit, vrai ou fictif. Le vrai est sans cesse relativisĂ© en fonction d’une rhĂ©torique qui met en scĂšne d’autres enjeux que ceux Ă©pistĂ©mologiques de la vĂ©rité : l’important est de plaire au lecteur, pour qu’il entre dans la fiction tout en ayant conscience de la fiction, et c’est Ă  quoi sert prĂ©cisĂ©ment la vraisemblance, qui apparaĂźt en fin de compte dans les prĂ©faces comme un moyen de faire agrĂ©er la fiction, plus que comme un concept Ă  valeur sĂ©mantique.

50L’important, au niveau poĂ©tique, note encore N. Kremer, c’est la crĂ©ation d’une « illusion agrĂ©able » : la vraisemblance devient une illusion de vĂ©ritĂ©, tout aussi rĂ©elle et lĂ©gitime que la vĂ©ritĂ© elle-mĂȘme, pour autant qu’on se situe Ă  l’intĂ©rieur de la fiction. L’illusion de vĂ©ritĂ© tient ainsi Ă  la « possible » vĂ©ritĂ© qu’est la vraisemblance. Ce possible logique produit un effet d’ordre rhĂ©torique, dans la mesure oĂč l’illusion produite par la vraisemblance poĂ©tique est agrĂ©able au lecteur. En effet, l’important est de « pouvoir croire » les aventures des personnages comme Ă©tant rĂ©elles, c’est-Ă -dire de faire « comme si » elles Ă©taient vraies en vertu du plaisir qu’on ressent de participer Ă  cette illusion.

51En somme, rĂ©sume avec efficacitĂ© N. Kremer, les rĂ©cits vraisemblables prĂ©sentĂ©s tant comme fictifs que comme vĂ©ritables usent de la vraisemblance comme d’un principe d’écriture qui assure l’intĂ©rĂȘt de la lecture par la cohĂ©rence du rĂ©cit. Dans le cas de la fiction vraisemblable, le romancier se distingue de l’historien en faisant de l’écriture vraisemblable une invention autonome par rapport au vrai. Le rĂ©cit prĂ©sentĂ© comme vĂ©ritable, par contre, s’appuiera sur un texte prĂ©alable pour y opĂ©rer une sĂ©lection ou une rĂ©duction des donnĂ©es. La vraisemblance, dans l’un et l’autre cas, fonctionne moins comme un moyen d’authentification que comme un principe d’écriture qui vise Ă  faire adhĂ©rer le lecteur Ă  l’univers de la fiction. Et N. Kremer de conclure : « La prĂ©face est le lieu mĂȘme du questionnement de la fiction. Elle ne prĂ©tend pas tant expliquer ou introduire Ă  la fiction, que l’interroger de l’intĂ©rieur. Mises Ă  part les prĂ©faces des mĂ©moires apocryphes d’un Courtilz de Sandras, aucune prĂ©face ne prĂ©tend vraiment affirmer que le roman dit vrai, mĂȘme si certains lecteurs ont pu s’y tromper. » (296)

52Certes, N. Kremer ne pense aucunement que le lecteur de Courtilz soit dupe de cette tromperie, comme elle le souligne avec beaucoup de justesse au sujet des MĂ©moires de M. le marquis de Montbrun : « Il ne s’agit pour le prĂ©facier Ă  aucun moment de tromper le public, mais d’inscrire, comme par jeu, la dĂ©monstration de la vĂ©ritĂ©, au sein mĂȘme du discours qui est rattachĂ©, par lĂ , au genre romanesque. [
] Le plaisir du lecteur est liĂ© Ă  la conscience de la fiction et Ă  l’admiration qu’il Ă©prouve devant l’adresse affichĂ©e par l’auteur Ă  le « tromper » : il n’est pas dupe de la tromperie mais sĂ©duit par la dextĂ©ritĂ© avec laquelle s’effectue la tromperie. » (270)

53Il est toutefois dommage peut-ĂȘtre que N. Kremer, ainsi que J. Herman plus tĂŽt dans l’ouvrage18, n’approfondissent pas ici cette rĂ©flexion sur la prĂ©tendue « tromperie » des pseudo-mĂ©moires de Courtilz de Sandras, et n’évoquent pas plus en dĂ©tails en particulier l’aspect ludique de celle-ci.

54En effet, que ce soit, par exemple, dans le Testament politique de Messire Jean-Baptiste Colbert (1684) oĂč, sous couleur de prĂ©senter un bilan de son action, le ministre y fait, Ă  la premiĂšre personne, le tableau des insuffisances royales et de ses propres ignominies — document qui, dans sa maladresse calculĂ©e, ne pouvait passer pour authentique — ou que ce soit dans les MĂ©moires de La Fontaine, oĂč les circonstances de la naissance du hĂ©ros dĂ©fient la vraisemblance au point que le prĂ©facier dĂ©clare qu’ « il y a beaucoup d’apparence que l’ouvrage est mĂȘlĂ©, et qu’il y entre de l’Histoire et du Roman19 », il semble qu’il s’agisse, pour Courtilz, toujours avant tout d’un jeu : s’il cherche Ă  « tromper » son lecteur, c’est de maniĂšre bien trop dĂ©sinvolte pour ĂȘtre convaincante.

55C’est le point que rappelle efficacement RenĂ© DĂ©moris, dans la prĂ©face de la rĂ©cente Ă©dition critique des MĂ©moires de Monsieur le Marquis de Montbrun (2004) :

Une lĂ©gende Ă  dissiper : ces textes, qu’il s’agisse de L.C.D.R., de d’Artagnan ou de Montbrun, ne sont pas des « faux », destinĂ©s Ă  leurrer le lecteur contemporain. Un journaliste de 1703 donne idĂ©e de leur mode de lecture spĂ©cifique : « Tous ces livres ne laissent pas d’ĂȘtre agrĂ©ables, quoi qu’’ils ne soient pas des auteurs auxquels on les attribue, et de contenir divers faits considĂ©rables et qu’on est bien aise de savoir. Ils contiennent d’ordinaire mille faits particuliers de la faussetĂ© ou de la vĂ©ritĂ© desquels on ne pourra jamais s’assurer. [
] On a dit que les Voyages Ă©taient les romans des honnĂȘtes gens ; je crois qu’on en peut dire de mĂȘme des MĂ©moires20 ». Ce n’est pas un mince Ă©loge. Vers la fin du siĂšcle, les « honnĂȘtes gens » se satisfont mal des poncifs romanesques auxquels revient la nouvelle historique, mais ils sont un peu revenus du « naturel » et de la « vĂ©rité » que l’on supposait aux vrais mĂ©moires. Quitte Ă  suspendre provisoirement la distinction entre vĂ©ritĂ© et fiction et Ă  pratiquer une lecture critique, ils entendent sauvegarder, non sans humour, leur dĂ©sir de savoir et leur plaisir littĂ©raire. Ils savent fort bien que mĂȘme sous un nom « historique » la narration est fictive et l’Ɠuvre d’un Ă©crivain, ce qui n’exclut pas qu’il y ait du vrai dans ces histoires souvent invĂ©rifiables. On en viendra plus tard Ă  l’hypothĂšse du « faux », lorsque le roman, avec Marivaux et PrĂ©vost, exhibera Ă  la fois sa littĂ©raritĂ© et son caractĂšre de fiction, et qu’on ne saura plus oĂč classer ces textes hybrides, bel et bien perçus Ă  leur Ă©poque comme fournissant un plaisir « littĂ©raire »21.

56À l’agacement ressenti par G. May face Ă  « l’habitude si irritante pour le lecteur moderne de faire semblant de cacher l’identitĂ© rĂ©elle des protagonistes ou les noms de lieu sous des initiales, des points de suspension ou des astĂ©risques22 », J. Herman rĂ©pond : « Ce sont ces astĂ©risques et ces points de suspension qui ont fait l’objet de ce livre. Le vide de la page de titre » (299) : c’est sur cette assertion Ă  la fois malicieuse et mystĂ©rieuse que J. Herman conclut cet ouvrage.

57Mais la rĂ©flexion menĂ©e dans cet essai est d’une portĂ©e bien plus large que l’humilitĂ© du critique le laisse Ă  penser, et les conclusions concernant les stratĂ©gies prĂ©facielles utilisĂ©es dans la premiĂšre moitiĂ© du XVIIIe siĂšcle sont multiples ; tout d’abord, on peut noter avec J. Herman, M. Kozul et N. Kremer que la prĂ©face est apparue tout au long de ces pages comme s’exposant Ă  de nombreux paradoxes : Ă  la fois nĂ©cessaire et inutile, Ă  la fois le produit d’un personnage de la diĂ©gĂšse et d’un « éditeur » adressant le livre au public rĂ©el, Ă  la fois un lieu oĂč « il s’agit de composer la fiction pour composer avec la fiction » (301). Mais surtout, la prĂ©face est un discours intrinsĂšquement ambigu qui affiche la particularitĂ© de juxtaposer un aspect rĂ©flexif et un aspect narratif empruntĂ© Ă  la tradition romanesque mĂȘme. Le paradoxe intrinsĂšque le plus fondamental de la prĂ©face de roman au XVIIIe siĂšcle est enclos dans cet aspect narratif qui a Ă©tĂ© si prĂ©cisĂ©ment examinĂ© par les trois critiques : le rĂ©cit prĂ©faciel, dont l’emploi massif constitue la caractĂ©ristique la plus saillante du discours pĂ©ritextuel au XVIIIe siĂšcle, est un discours oblique qui programme, on l’a vu, une double lecture, sĂ©mantique d’une part et pragmatique d’autre part.

58« Contribuer Ă  l’histoire, non pas du roman, mais de la fiction, qui reste Ă  ce jour encore trĂšs lacunaire » (303) : voilĂ  ce que se proposait de faire, dans cet ouvrage, J. Herman et son Ă©quipe et l’on peut dire sans difficultĂ© que le pari est largement rĂ©ussi. À la fin de son ouvrage, G. May avait Ă©mis le dĂ©sir suivant : « Une Ă©tude dĂ©taillĂ©e de ces moyens techniques reste encore largement Ă  faire [
] et l’on peut espĂ©rer qu’un amateur d’histoire littĂ©raire, compĂ©tent en technique romanesque, publiera un jour l’étude d’ensemble que mĂ©rite un sujet aussi justement attachant 23». J. Herman, M. Kozul et N. Kremer ont rĂ©pondu Ă  cet appel de la maniĂšre la plus rigoureuse qu’il soit.

59Cette Ă©tude invite en somme Ă  relire ces prĂ©faces de roman avec un Ɠil nouveau, et ouvre Ă  la recherche un champ d’étude jusqu’ici nĂ©gligĂ©. Les rapprochements trĂšs Ă©clairants que les trois auteurs opĂšrent entre certains motifs comme celui de la feintise, du leurre et du mensonge dans leur relation respective avec la vĂ©ritĂ© des rĂ©cits Ă©voquĂ©s, suggĂšrent le rĂŽle pivot du lecteur dans les structures narratives de ces prĂ©faces. Mais ce n’est pas avant tout comme un espace de jeu que les critiques abordent ces rĂ©cits fictionnels. Or c’est peut-ĂȘtre lĂ  une autre face de la question qui mĂ©riterait encore d’ĂȘtre explorĂ©e.