Des échanges entre littérature et cinéma
1Dans son numĂ©ro 2 (dĂ©cembre 2006), la revue LittĂ©rature Histoire ThĂ©orie (LHT) de Fabula sâĂ©tait interrogĂ©e sur les relations quâentretiennent la littĂ©rature et le cinĂ©ma sous le titre « Ce que le cinĂ©ma fait Ă la littĂ©rature (et rĂ©ciproquement) ». Un article de Jan Baetens, « La novellisation contemporaine en langue française »1, ainsi que dâautres contributions montraient quâon a tort de rĂ©duire Ă la seule pratique de lâadaptation lâespace oĂč se recoupent les deux pratiques cinĂ©matographiques et littĂ©raires. Dans cet article, J. Baetens, chercheur en Ă©tudes culturelles Ă lâuniversitĂ© de Louvain, qui avait dĂ©jĂ publiĂ© dans les domaines de la paralittĂ©rature, de la poĂ©sie contemporaine, de la thĂ©orie photographique et de la thĂ©orie des Ă©critures Ă contrainte, tentait une approche de la « transformation dâune Ćuvre cinĂ©matographique en livre, plus exactement en roman », en vue de mieux cerner les enjeux de cette « transformation mĂ©diatique ».
2Il sâattardait notamment sur les motifs « responsables » de la dĂ©prĂ©ciation de cette transformation gĂ©nĂ©rique. Le premier motif se rattache au fait que le roman tirĂ© dâun film ne se vend que trĂšs rarement en librairie gĂ©nĂ©rale, mais plutĂŽt dans les rayons des grandes surfaces, maisons de presse, etc., ce qui fait de confĂšre le statut de simple objet de consommation. Le second est directement liĂ© au statut de lâauteur dâune novellisation. Ces romans sont publiĂ©s en effet sous pseudonymes ou exĂ©cutĂ©s par des « nĂšgres ». Dans certains cas, ils sont confiĂ©s Ă des spĂ©cialistes du genre, câest-Ă -dire des « auteurs qui ne risquent pas de se prendre pour des auteurs » et par consĂ©quent qui ne se hasarderaient pas Ă Ă©crire des livres susceptibles de faire ombrage Ă lâĆuvre cinĂ©matographique. Le troisiĂšme motif est une accusation (sans doute fausse) Ă la novellisation dâĂȘtre une copie extrĂȘmement plate des Ă©vĂšnements racontĂ©s dans le film.
3Jan Baetens opposait Ă cette vision de la novellisation « une exception française » qui remonte Ă la tradition scĂ©naristique de lâĆuvre cinĂ©matographique en France, dans le sens oĂč lâĂ©criture-scĂ©nario peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une pratique littĂ©raire dâun genre Ă part entiĂšre (on distingue dâailleurs le travail du scĂ©nariste de celui du rĂ©alisateur), pratique pouvant donner lieu Ă une publication lĂ©gitime.
4Il distinguait dâailleurs deux « tendances contemporaines » dans la novellisation en France, la premiĂšre Ă©tant reprĂ©sentĂ©e par une « novellisation sui generis » et la seconde par un genre mixte (roman, cinĂ©-roman, scĂ©nario-dĂ©coupage, novellisation,âŠ).
5Il sâattardait ensuite sur la novellisation pratiquĂ©e par des rĂ©alisateurs-auteurs, pratique qui se donne comme une « écriture du second degré ». Il cite Ă ce propos La vie de JĂ©sus2 de Bruno Dumont et le synopsis de Nuit noire que transcrit Olivier Smolders dans La Part de lâOmbre3.
6Ces « autonovellisations » des rĂ©alisateurs sont une réécriture plus ou moins romanesque des scĂ©narios. Ils ne sont donc ni de vĂ©ritables scĂ©narios, ni des novellisations au sens initial de la transformation mĂ©diatique puisquâentre le scĂ©nario et le roman, la phase intermĂ©diaire du film tournĂ© et montĂ© est Ă©lidĂ©e. Le rĂ©sultat est une « trame narrative de lâĆuvre qui fait imaginer un rĂ©cit ni lisible dans le texte, ni visible Ă lâĂ©cran ».
7Il concluait sa brĂšve Ă©tude de la novellisation en France par une analyse de la voix narrative dans La vie de JĂ©sus, voix qui fait alterner le mode narratif « entre « omniscience » et restriction « de champ », voix enfin dont la gageure est « lâintĂ©gration Ă la version Ă©crite des images dâune « vision » qui enrichit et relance le dialogue avec le lecteur ».
8Jan Beatens revient en 2008 dans un ouvrage intitulĂ© La Novellisation, du film au roman. Lectures et analyses dâun genre hybride, paru aux Ă©ditions belges « Les Impressions Nouvelles ». Dans ce livre richement illustrĂ© dâaffiches de films, de couvertures de livres et de photogrammes en noir et blanc, le corpus français des novellisations cesse dâĂȘtre donnĂ© comme lâexception dâun genre mineur mais comme « variations sur le genre » (p. 97). Il propose en effet, six « microlectures » de cas-limites entre Ćuvre cinĂ©matographique et Ćuvre littĂ©raire.
9Il commence avec Jeanne dâArc (de Carl T. Dreyer, novellisation de Pierre Bost)4 et sâintĂ©resse Ă la transcription de cette Ćuvre muette. Les Vacances de Monsieur Hulot (film de Jacques Tati, livre de Jean-Claude CarriĂšre)5 constituent le cas le plus classique de la « simple » novellisation. Il sâarrĂȘtera aussi sur les cas dâune renovellisation dâun film lui-mĂȘme adaptĂ© dâune source romanesque (Jâirai cracher sur vos tombes, novellisation de Françoise dâEaubonne)6, de la traduction de la novellisation dâun remake (Breathless â à bout de souffle de Leonore Fleischer)7. Avec La vie de JĂ©sus de Bruno Dumont8, Baetens explore les limites entre novellisation et scĂ©nario et enfin, il sâintĂ©resse au cas de lâautonovellisation illustrĂ©e dans La part de lâombre dâOlivier Smolders.
10Son entreprise la plus ambitieuse reste toutefois le premier chapitre « Sur le genre de la novellisation » (pp. 23-97), donnĂ© comme une tentative de thĂ©orisation du genre et une transcription de son histoire depuis les tous premiers serials au cinĂ©ma. Son approche propose une nouvelle orientation pour les questions dâintermĂ©diaritĂ© quâil place « au-delĂ des Ă©tudes de lâadaptation » (p. 18) dans une introduction-apologie de la novellisation, adaptation crĂ©ative et non servile par rapport au texte-source. Il ouvre son propos sur les contraintes qui sâopposent Ă la volontĂ© de reconstruire lâĂ©volution de ce genre.
11Ă la contrainte relevant du manque dâinformations sur les pĂ©riodes du dĂ©but notamment, il ajoute « les hĂ©sitations terminologiques » (p. 25), mues par une volontĂ© dâĂ©viter les anachronismes en dĂ©finissant des pratiques Ă©loignĂ©es dans le temps, mais aussi la nĂ©cessitĂ© de dĂ©limiter le corpus et enfin les digressions (sociocritique, media studies, etcâŠ) qui dĂ©rivent de lâĂ©tude de la novellisation et lâĂ©cartent des Ă©tudes gĂ©nĂ©riques.
12Ces « premiers jalons dâun historique du genre » tiennent en cinq points :
131. Les origines que caractĂ©rise un passage progressif des descriptions de catalogue des Ćuvres muettes aux « protonovellisations ». Cette pratique Ă©tait conçue notamment comme « une maniĂšre Ă la fois de sauver les films de lâoubli [âŠ] tout en proposant une version littĂ©rairement amĂ©liorĂ©e ou anoblie ».
142. LâĂąge dâor des « cinĂ©-romans » et des « films racontĂ©s ». Cette pĂ©riode se caractĂ©rise par une mutation importante de lâindustrie cinĂ©matographique ; une rencontre que provoque le cinĂ©ma avec un genre littĂ©raire connu : le roman populaire. Cette rencontre donnera naissance Ă un nouveau format cinĂ©matographique mais aussi Ă de nouvelles formes de marketting. Elle donne surtout une nouvelle forme de contamination entre le cinĂ©ma et la littĂ©rature qui passe du journal au fascicule et se prolonge dâune publication sous forme de livre. Cette pĂ©riode se clora avec lâarrivĂ©e du cinĂ©ma parlant.
153. A cĂŽtĂ© du « cinĂ©-roman ». Pendant lâentre-deux guerre, le cinĂ©ma-roman nâest pas la seule forme dâadaptation. Les annĂ©es 20 verront la naissance de variantes Ă lâambition plus littĂ©raire. Un clivage nait alors entre deux catĂ©gories de novellisation ; lâune adressĂ©e Ă un public trĂšs populaire et lâautre Ă un public de pairs, « câest-Ă -dire de lecteurs Ă©crivains et dâĂ©crivains lecteurs » (p. 41).
164. La novellisation Ă lâĂąge du « camĂ©ra-stylo » et de la politique des auteurs. Il faudra attendre les annĂ©es de lâaprĂšs-guerre pour voir le retour de la novellisation, sous diffĂ©rentes formes. Dans les annĂ©es 50, on retrouve des novellisations qui ont lâambition dâĂȘtre « modernes », au niveau de la prĂ©sentation, mais aussi du ton, du style et du rythme, bien diffĂ©rents de ceux des feuilletons littĂ©raires. LâarrivĂ©e de la novellisation Nouvelle Vague sâentoure dâune incertitude profonde sur la stratĂ©gie Ă suivre. On assiste alors Ă un « vĂ©ritable saupoudrage des supports novellisants » (p. 48). Toutefois, note Baetens, les chemins de la Nouvelle Vague et de la novellisation vont diverger progressivement.
175. DiversitĂ©s post-modernes. Ă la fin des annĂ©es 70, la novellisation hollywoodienne gagne une part de marchĂ© et Baetens note enfin que si de nouveaux mouvements dâĂ©changes entre la littĂ©rature et le cinĂ©ma restent surement Ă prĂ©voir.
18Câest en vĂ©ritable poĂ©ticien quâil tente dans la seconde partie une dĂ©finition du genre et cela avant de sâinterroger sur le statut ambigu des illustrations des novellisations dans une troisiĂšme partie assez brĂšve. Il revient alors sur des dĂ©finitions dĂ©jĂ Ă©laborĂ©es et publiĂ©es dans la revue PoĂ©tique (n° 138, 2004). Baetens part de lâidĂ©e que la pratique de la novellisation est multiple, dâoĂč la difficultĂ© voire lâimpossibilitĂ© de proposer une dĂ©finition « trop Ă©troite ». Dans sa tentative de dĂ©passer les rapports dichotomiques entre les statuts respectifs du verbal et du visuel, il sâinterroge sur celui de la novellisation qui lui semble ĂȘtre un « retour paradoxal de lâĂ©crit », voire « une revanche de lâĂ©crit sur lâimage » (p. 69). Il serait pertinent de noter toutefois que plus que dâun paradoxe, câest dâune duplicitĂ© gĂ©nĂ©rique quâil sâagit, voire de la « contamination dâun genre textuel par une pratique visuelle » (p. 69). Il contredit ainsi Gaudreault et Marion9 pour qui toute novellisation se doit dâĂȘtre indĂ©pendante vis-Ă -vis de son mĂ©dia dâorigine, Ă savoir le film.
19Mais la grande innovation de Baetens rĂ©side sĂ»rement dans sa dĂ©finition de la novellisation comme « anti-adaptation ». Il distingue dans cette perspective et Ă la lumiĂšre des travaux de Brian McFarlane10 la transposition (« transfer ») de lâadaptation proprement dite (« adaptation proper »). Comme dans leur transposition les novellisateurs tentent de rĂ©duire au maximum la tension entre mĂ©dias et les rĂ©gimes discursifs, Baetens en arrive Ă la conclusion que « le rĂ©gime imaginaire que se donne la novellisation est celui du calque, câest-Ă -dire du transfert immĂ©diat » (p. 71).
20Baetens clĂŽt sa dĂ©marche de poĂ©ticien par une troisiĂšme partie : « le poĂšme-novellisation ». Il sâagit de « rĂ©cits de film » de l âĂ©cole de photogĂ©nie qui sâappuient sur lâexpĂ©rience visuelle dâun spectateur de film et constituent donc des rĂ©cits non-fictionnelles. Il consacre alors dans cette perspective un ultime chapitre au cinĂ©aste-auteur dâA bout de souffle ainsi quâĂ son novellisateur Claude Francolin, auteurs tous deux dâĆuvres inclassables.
21La conclusion de lâouvrage tient dans un recensement des ouvres qui peuvent ĂȘtre produites autour dâune Ćuvre filmique Ă commencer par les making of jusquâaux produits dĂ©rivĂ©s (DVD, etc.). Ă ces « produits » se sont ajoutĂ©es depuis peu les techniques de diffusion sur le web, techniques dans lesquelles la novellisation devrait trouver sa place et sa mission.
22Outre le parcours historique que trace Baetens dâun genre pas trĂšs prisĂ© dans les Ă©tudes portant sur la littĂ©rature et le cinĂ©ma, lâessayiste interroge en vĂ©ritable poĂ©ticien le statut de cet exercice. Les lumiĂšres quâil jette sur la rĂ©ception des romans « novellisants », et son refus de les traiter comme des Ćuvres mineures lâinscrivent dans la liste des auteurs et des universitaires, de plus en plus nombreux, Ă inclure dans les Ă©tudes culturelles la « paralittĂ©rature ». Nul besoin dâĂȘtre spĂ©cialiste en adaptation, rĂ©cits filmiques et autres thĂ©ories pour apprĂ©cier cet ouvrage qui, par son abondante illustration (quoique en noir et blanc) et les lectures singuliĂšres que son auteur propose des Ćuvres Ă©tudiĂ©es, se laisse lire comme les Ćuvres quâil dĂ©crit.

