Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 10, numéro 2
Corinne Saunier

Vagues et brisants

Sylviane Agacinski, Drame des sexes, Paris : Éditions du Seuil, coll. "Librairie du XXIe siùcle", 2008, 209 p., EAN 9782020965927.

1L’ouvrage de Sylviane Agacinski propose une rĂ©flexion sur la dimension dramatique des relations homme-femme, et celle des manifestations de ce que l’auteur nomme un « entre-deux » (p. 7) : entre-deux entre l’homme et la femme, entre chacun et ses propres passions ou celles qui animent l’autre. Le support de cette rĂ©flexion est un corpus constituĂ© des Ɠuvres de trois auteurs qui, par leurs piĂšces de théùtre ou films, ont mis en scĂšne le « théùtre de la conjugalité » (p. 7) : le NorvĂ©gien Henrik Ibsen, et les SuĂ©dois August Strindberg et Ingmar Bergman.

2L’émergence des thĂ©matiques et problĂ©matiques des Ɠuvres d’Ibsen et de Strindberg s’expliquent historiquement et socialement par une crise des valeurs et des traditions matrimoniales du XIXĂšme siĂšcle. « Une immense scĂšne de mĂ©nage [
] traverse alors la vie privĂ©e des EuropĂ©ens » (p. 7) commente l’auteur. Cette mise Ă  mal du mariage, due Ă  un affaiblissement, si ce n’est un effondrement du socle religieux sur lequel cette institution avait toujours, jusqu’alors, immuablement reposĂ©, se double par ailleurs d’un conflit entre les gĂ©nĂ©rations. En effet, lorsque la reprĂ©sentation du mariage et celle de sa stabilitĂ© vacille, s’ensuit une dĂ©stabilisation, voire une remise en question – chez Strindberg – de l’autoritĂ© paternelle et de l’incontestable prééminence des ascendants sur les gĂ©nĂ©rations suivantes.

3L’intĂ©rĂȘt, pour Sylviane Agacinski, de penser les problĂ©matiques de la dualitĂ© homme-femme, dramatisĂ©es au sein du mariage et plus absolument au sein du couple et Ă  travers les affres de la parentalitĂ©, en s’appuyant sur l’étude des trois corpus prĂ©cĂ©demment citĂ©s, est multiple. En premier lieu, le théùtre d’Ibsen et de Strindberg, ainsi que le cinĂ©ma de Bergman, sont les lieux et les moments d’une mise en scĂšne et en situation des interrogations et des constats portant sur ce complexe face-Ă -face entre les deux sexes. D’autre part, théùtre et cinĂ©ma placent hommes et femmes en position de parole. Les dialogues entre hommes et femmes sont fondamentaux pour aborder les questions posĂ©es par leurs relations, puisqu’ils permettent de faire entendre des diffĂ©rences criantes en termes de reprĂ©sentations de la vie, du monde, de la sociĂ©tĂ© et du couple pour chaque sexe. Ces dialogues mettent Ă©galement l’accent sur une incommunicabilitĂ© latente et permanente, inhĂ©rente, selon l’auteur, Ă  l’échange homme-femme (surtout dans le cadre du couple et des questions qui unissent les deux partenaires dans un sort commun), et parfois mĂȘme Ă  une psychomachie Ă  laquelle sont parfois amenĂ©s Ă  se livrer hommes et femmes, lorsque leurs discussions portent sur des thĂšmes aussi cruciaux que l’identitĂ© sexuelle, individuelle, ou sociale, de chacun, la place occupĂ©e au sein du couple, la responsabilitĂ© envers les enfants, le dĂ©sir charnel (avec la perspective de l’adultĂšre) et spirituel (la volontĂ© d’émancipation, pour des femmes subordonnĂ©es lĂ©galement Ă  l’homme par les liens sacrĂ©s et juridiques du mariage). Le drame est alors le théùtre d’une « lutte des cerveaux », pour reprendre une expression de l’auteur : c’est une lutte contre l’aliĂ©nation par l’autre, oĂč chacun ne joue rien de moins qu’une forme de salut, et risque son intĂ©gritĂ©, physique, sociale ou mĂȘme mentale (certains personnages d’Ibsen ou Strindberg sont proches de la folie ou y basculent littĂ©ralement). À cette intensitĂ© intrinsĂšque des dialogues dans le théùtre dramatique d’Ibsen et de Strindberg, s’ajoute l’intensitĂ© esthĂ©tique des images chez Bergman, images qui participent Ă  la dramatisation, particuliĂšrement Ă©rotisĂ©e chez ce cinĂ©aste, de la relation homme-femme et de ses apparentes impasses (cependant chez Bergman, le dĂ©sir et son accomplissement peuvent ĂȘtre interprĂ©tĂ©s comme une Ă©chappĂ©e salutaire, peut-ĂȘtre la seule possible et accessible aprĂšs la mise en Ă©chec de l’ancienne transcendance religieuse, et ce malgrĂ© l’immense immoralitĂ©, voire la culpabilitĂ© rĂ©elle ou l’abjection, que de telles Ă©chappĂ©es recĂšlent parfois).

4Théùtre et cinĂ©ma, enfin, permettent d’osciller entre rĂ©alitĂ© et fiction, par la mise en scĂšne fictive, presque de l’ordre du fantasme, de situations terriblement rĂ©elles ou vraisemblables, souvent crues, selon une opĂ©ration de distanciation, mais en mĂȘme temps d’activation des Ă©motions qui stimule et favorise la rĂ©flexion et l’introspection. Le théùtre d’Ibsen et de Strindberg, comme le cinĂ©ma de Bergman, se parent en ce sens d’une dimension cathartique, et font la part belle au spectateur, Ă©lĂ©ment dynamique de cette mise en scĂšne qui, par le caractĂšre bien souvent autobiographique des intrigues prĂ©sentĂ©es, tient Ă©minemment de la mise en abyme. Le drame ne vient peut-ĂȘtre pas tant de ce que « l’Enfer, c’est les autres », pour reprendre la cĂ©lĂšbre maxime d’un personnage de Huis Clos de Sartre, mais de ce que l’autre est partout, dans une forme paradoxale d’immanence divine plus menaçante qu’enveloppante (p. 11 : « Sous la forme de l’autre, il y a encore un destin ou des dieux qui se moquent de nous. / Dans l’autre sexe, on peut voir la survivance d’une figure menaçante de l’autre. Ce n’est certes pas un autre monde, ce n’est pas non plus un dieu transcendant –mais c’est une puissance dangereuse : l’homme pour la femme et la femme pour l’homme »). Dans l’opposition homme-femme, il y quelque chose de la grande dualitĂ© qui universelle qui ordonne et dĂ©sordonne le monde.

5L’auteur va jusqu’à parler d’antagonisme homme-femme. Le drame devient alors mĂȘme une guerre des sexes. Cette derniĂšre thĂ©matique, actuellement trĂšs affaiblie dans nos sociĂ©tĂ©s occidentales, notamment du fait du retour au dogme de l’hyper-maternitĂ© et de la valorisation maximale de la parentalitĂ©, est prĂ©sente dans l’ouvrage de Sylviane Agacinski, et tĂ©moigne de prises de position et d’affirmations fortes, mĂȘme s’il n’est pas question, pour l’auteur d’opposer un sexe Ă  l’autre ou de prĂŽner les Ă©ventuels bienfaits de la guerre des sexes. Mais il ne s’agit pas non plus, Ă  l’occasion de la rĂ©flexion creusĂ©e dans cet essai, de se livrer Ă  un exercice de badinage intellectuel, de tenir un discours Ă©rudit sur la charmante diffĂ©rence homme-femme, complexe mais poĂ©tique, ou en tout cas prĂ©sentĂ©e comme telle par un certain nombre d’auteurs de fictions, littĂ©raires et surtout cinĂ©matographiques. Sylviane Agacinski considĂšre, sans doute Ă  juste titre, que le sujet est grave. On ne badine ni avec l’amour, ni avec les relations homme-femme, qu’elles soient charnelles, conjugales, passionnelles ou intellectuelles. Ainsi peut-on Ă©galement comprendre la prĂ©sentation orageuse, polĂ©mique peut-ĂȘtre, en tout cas sans dĂ©tour, du dĂ©sir sexuel, fondamentalement dramatique en puissance (p. 11 : « le dĂ©sir sexuel reste violent, voire incontrĂŽlĂ©, parfois criminel, souvent incompatible avec le « monde policé » »).

6Au milieu de ce tumulte, la femme est « figure de la fatalité » plutĂŽt que femme fatale : elle rappelle, par sa simple prĂ©sence, puis signifie par ses paroles, que l’affrontement, durable ou non, est aussi inĂ©vitable que destructeur au cours de la relation homme-femme. Dans l’intimitĂ© du couple, un drame se joue et se trame toujours.

7Le titre de la premiĂšre section, Théùtre intime (qui est une formule empruntĂ©e Ă  Strindberg), dit Ă  quel point il existe une relation d’échanges « nutritionnels » entre le drame et les rapports homme-femme. Aux sources du drame des sexes, on trouve le mensonge entre Ă©poux et partenaires, selon l’auteur, qui rappelle que pour Aristote, seule l’authenticitĂ© est de mise et moralement supportable au sein du couple, sans quoi hommes et femmes ne se livrent qu’à un jeu d’acteurs, artificiel et vain, qui fait du couple un simulacre sans Ăąme. Toutefois, cette authenticitĂ©, portĂ©e Ă  la scĂšne, pose Ă©galement un problĂšme Ă©thique, par le danger d’exhiber une intimitĂ© qui peut ĂȘtre perçue comme obscĂšne. Le drame des ĂȘtres et des couples donnent Ă  voir et Ă  entendre ce qui se dĂ©roule normalement porte close (Ă  ce sujet, l’auteur rappelle que « c’est avec le « drame bourgeois », celui de Diderot et de Beaumarchais, que le « malheur domestique » est entrĂ© au théùtre. » (p. 14).

8Ce théùtre intime et dramatique d’Ibsen et de Strindberg met en lumiĂšre le constat que le discours amoureux, d’une part, ne peut ĂȘtre qu’un monologue (face Ă  l’autre « qui ne parle pas », pour citer Roland Barthes repris par l’auteur page 15), et, d’autre part, est le plus souvent placĂ© du cĂŽtĂ© fĂ©minin, car c’est celui de l’attente (« assignĂ©e historiquement Ă  la femme », comme il est mentionnĂ© Ă©galement page 15).

9La modernitĂ© du drame chez Ibsen et Strindberg, et prĂ©cisĂ©ment du drame des sexes, tient Ă  ce que ces auteurs ont remis en question les caractĂšres conformes, depuis Aristote, Ă  chaque sexe. Cela constitue en soi, parallĂšlement, « une critique des catĂ©gories du masculin et du fĂ©minin, autrement dit des genres » (p. 17), aussi bien sexuels que théùtraux. « La division Ă©thique » des sexes est mĂȘme, chez Strindberg, « étouffĂ©e par la rivalitĂ© brutale des individus qui, quel que soit leur sexe, cherchent Ă  dominer et Ă  imposer leur volontĂ©. » (ibid.). Cette derniĂšre observation amĂšne l’auteur Ă  en conclure que « le conflit des sexes met plutĂŽt en scĂšne la part impersonnelle que le sexe joue dans les relations entre personnes. » (ibid.), par-delĂ  l’intimitĂ© mise en scĂšne de prime abord au sein du drame.

10Le drame et l’action dramatique prĂ©sentent la particularitĂ© et l’intĂ©rĂȘt de montrer des personnages qui parlent « entre eux » (p. 17), qui « sont lĂ  en personne » (ibid), de nous offrir un ici et maintenant, une impression de temps rĂ©el (dans le drame, l’action a lieu sur place), alors que, par exemple, dans la poĂ©sie lyrique ou Ă©pique, le poĂšte « parle Ă  la place des personnages » (ibid.), ou dans la tragĂ©die, les actions dĂ©cisives sont le plus souvent dites par quelqu’un qui ne les a pas accomplies, ou se dĂ©roulent hors-scĂšne (elles surviennent en diffĂ©rĂ© dans le cours de l’intrigue). Le drame est un genre vivant, qui contient une force d’immĂ©diatetĂ©. Cette prĂ©sence du drame contribue Ă  prendre le spectateur dans ses rouages jusqu’aux rĂ©vĂ©lations dont il est le percutant vecteur. L’action dramatique se dĂ©finit par ce qui survient ou Ă©clate soudainement, ce qui saisit ou empoigne. Elle est affaire de choc, mais dĂ©nuĂ©e de sensationnel (p. 23 : « [
] ce ne sont pas des faits ou des actions au sens courant qui constituent l’action dramatique, c’est leur rĂ©vĂ©lation »). Ce choc, chez Ibsen et Strindberg, est mis en scĂšne pour s’arrĂȘter sur les femmes qui le crĂ©ent. Le ressort dramatique, pour ces deux auteurs, repose sur le thĂšme de l’insurrection fĂ©minine, d’une reconquĂȘte fĂ©minine de puissance ; chez Strindberg, l’intensitĂ© dramatique est perceptible dans la rĂ©action des hommes qui subissent l’impact du choc en question, et qui s’en trouvent le plus souvent Ă©branlĂ©s.

11Le dĂ©nominateur commun des hĂ©ros des drames d’Ibsen, qu’ils soient hommes ou femmes, est qu’ils doivent avant tout lutter contre eux-mĂȘmes pour oser devenir ce qu’ils sont rĂ©ellement, en dehors de toute reprĂ©sentation sociale, de tout idĂ©al mortifĂšre ou sclĂ©rosant, ou de toute rĂ©partition des rĂŽles, toujours inĂ©quitable. Sylviane Agacinski va mĂȘme encore plus loin en affirmant que « bien des hĂ©ros d’Ibsen − quel que soit leur sexe − sont empĂȘtrĂ©s dans leur lĂąchetĂ© ou leur mĂ©diocritĂ©, incapables d’assumer leur libertĂ©.» (p. 46). Plusieurs problĂ©matiques entravent la libertĂ© des ces personnages : d’abord, le drame du couple, qui dĂ©bouche sur un Ă©chec relationnel ; ensuite le conflit intĂ©rieur entre une Ă©thique paĂŻenne, Ă  l’écoute de l’instinct et des pulsions, et la vertu chrĂ©tienne, qui verrouille la spontanĂ©itĂ© et cloue au pilori toute lĂ©gitimitĂ© du plaisir en lui-mĂȘme et pour lui-mĂȘme ; enfin, l’immense difficultĂ© Ă  ĂȘtre soi-mĂȘme face Ă  l’autre et Ă  sa volontĂ© d’emprise de toute-puissance.

12Dans Maison de poupĂ©e, le dĂ©clic Ă©mancipateur a lieu chez Nora, l’hĂ©roĂŻne de la piĂšce, Ă©pouse infantilisĂ©e et culpabilisĂ©e, lorsque son mari, qu’elle cherche Ă  sauver au pĂ©ril de la morale et de l’honnĂȘtetĂ© (en se procurant de l’argent par une fausse reconnaissance de dette), lui reproche violemment ce qu’elle a fait en l’insultant et en l’humiliant, avant tout dans un souci obsĂ©dant du regard social qui pourrait ĂȘtre portĂ© sur cet acte frauduleux, mais aussi sans doute parce que Nora a tout simplement osĂ© prendre une dĂ©cision et agir sans en aviser qui que ce soit, Ă  commencer par son Ă©poux, dont elle est quasiment, selon la loi, une enfant Ă  charge. Le silence de Nora lorsque son mari l’assĂšne d’injures est celui qu’il faut, comme l’analyse trĂšs pertinemment Sylviane Agacinski, pour « se donne(r) le temps de se rĂ©veiller » (p. 38). Se rĂ©veiller d’une illusion, d’une mystification, d’une griserie, que cette derniĂšre fĂ»t feinte ou rĂ©elle, sereine ou anxieuse. Nora ne sera plus jamais une enfant, la belle poupĂ©e enjouĂ©e et mutine virevoltant dans sa prison dorĂ©e. Et, selon le systĂšme marital de l’époque, cela entraĂźne qu’elle ne sera plus jamais non plus une Ă©pouse
 ni une mĂšre. Nora quitte son Ă©poux, laisse ses enfants Ă  leur pĂšre. Et, la porte du domicile conjugal que l’on entend claquer Ă  la fin de la piĂšce « se rĂ©percuta dans toute l’Europe et au-delà » (p. 32), rappelle Sylviane Agacinski. Drame de la condition fĂ©minine europĂ©enne au XIXĂšme siĂšcle, Maison de poupĂ©e est « le spectacle d’un Ă©vĂ©nement » (p. 47) : celui de la rĂ©volte d’un ĂȘtre qui dĂ©cide d’exister (p. 46 : « [
] c’est l’ĂȘtre humain qui se rĂ©volte, en elle, contre la condition qui lui est faite comme femme, et c’est la personne qui demande Ă  ĂȘtre considĂ©rĂ©e, et reconnue dans sa dignitĂ© et sa libertĂ© d’action »). C’est aussi le drame des vocations discordantes, et pour reprendre un adjectif de Sylviane Agacinski prĂ©cĂ©demment commentĂ©, antagonistes, entre l’homme et la femme (p. 49 : « Il y a ainsi un malentendu fondamental entre l’homme et la femme, et la dramatisation de leur relation passe par celle de leurs vocations »).

13Presque Ă  l’opposĂ© (ou en tout cas en apparence) de Nora, Ellida, La Dame de la mer, hĂ©site Ă  partir, conquiert auprĂšs de son Ă©poux la possibilitĂ© et le pouvoir de le faire (dĂšs lors que ce dernier comprend que s’il cherche Ă  la retenir, il ne pourra le faire que physiquement, autant dire vainement), et finalement y renonce, peut-ĂȘtre parce qu’elle a l’assurance que cela peut advenir. Ce marin qu’elle a autrefois aimĂ© d’un amour si passionnĂ© et qui Ă©tait revenu la chercher n’est alors plus l’incarnation du pur dĂ©sir, puisque la perspective d’une vie Ă  ses cĂŽtĂ©s n’est plus inaccessible. Mais il aura Ă©tĂ© dramatiquement question de la libertĂ© que l’homme reconnaĂźt Ă  la femme, en l’occurrence sa femme. Restent la mĂ©lancolie et le vertige que la simple vue de la mer procure Ă  Ellida, comme si la mer Ă©tait mĂ©taphore de tous les Ă©lans qu’il faut contenir en soi pour parvenir Ă  une harmonie et une paix toutes relatives. Le drame es sexes est Ă©galement celui de la sagesse Ă  laquelle nous astreint la raison, alors que seule la passion, malgrĂ© tous ses Ă©cueils, est vraiment une pulsion vitale.

14Les hommes, quant Ă  eux, ne placent pas la quĂȘte de soi et du bien-ĂȘtre au cƓur de leur exigence existentielle, mais plutĂŽt une quĂȘte spirituelle et une exaltation du devoir qui annihilent tout dĂ©sir, qui nient la chair, qui repoussent l’autre (Ă©pouse, enfant(s)), au point de faire basculer insensiblement dans une symbolique mais absolument dramatique mort Ă  soi-mĂȘme. ArchĂ©type de cette oblation de soi qui dĂ©truit Ă©galement les autres, aimĂ©s ou aimants, Brand, personnage principal de la piĂšce d’Ibsen du mĂȘme nom, est l’incarnation de la foi intransigeante (p. 50 : « la seule façon d’ĂȘtre chrĂ©tien, pour ce pasteur, est de vivre dans l’imitation de JĂ©sus-Christ, et donc dans la souffrance rĂ©demptrice. [
] il exige de lui-mĂȘme comme des autres une vie chrĂ©tienne dominĂ©e par l’esprit de sacrifice et de mortification plus que par la confiance dans la grĂące et la charité»). Une telle exigence, dont on ne saurait dire si elle tient de l’hĂ©roĂŻsme ou de la folie, si elle est supĂ©rieure ou misĂ©rable, aura raison de la vie de couple et de pĂšre de Brand, de son Ă©pouse (qui mourra de chagrin) et de son fils (malade, que Brand laissera mourir en refusant de s’installer dans une rĂ©gion au climat plus sain pour son enfant). L’abandon total Ă  la foi de Brand est-il une façon de vivre en accord avec soi-mĂȘme ou au contraire un sacrifice qui constitue un dĂ©fi Ă©vident et dĂ©lirant Ă  la vie ? « l’intĂ©rĂȘt dramatique de Brand tient au pressentiment de la catastrophe Ă  laquelle va conduire cette exigence infernale de sacrifice, mais aussi Ă  l’incertitude de l’homme face Ă  ce que Dieu attend rĂ©ellement de lui, Ă  l’isolement du croyant dans un monde matĂ©rialiste, enfin Ă  la place du fĂ©minin qui « incarne » la vie terrestre et corporelle », commente Sylviane Agacinski (p. 51). Le drame tient Ă©galement, comme pour les personnages fĂ©minins prĂ©cĂ©demment Ă©voquĂ©s, de ce qu’un Ă©lan, ici vers Dieu, se brise contre la rĂ©alitĂ© des ĂȘtres et des corps qu’il veut nier, et qui, par leur mort, rappellent que les choix de vie sont dramatiques dans ce qu’ils ont d’irrĂ©versible (l’irrĂ©versibilitĂ© Ă©tant ici poussĂ©e Ă  l’extrĂȘme, de façon mortifĂšre, par Brand).

15Parmi les choix de vie que font ou non, que s’imposent ou non Ă  eux-mĂȘmes hommes et femmes, il y a celui de devenir pĂšre ou mĂšre. Si la maternitĂ©, comme le souligne Sylviane Agacinski, demeure « la seule vocation fĂ©minine tenace, irrĂ©mĂ©diable » (p. 62), elle n’en est pas moins subordonnĂ©e au dĂ©sir masculin, souvent enclin Ă  s’abstraire de la contrainte ou de la perspective de la paternitĂ© pour se consacrer Ă  un but, une mission, perçus comme encore plus transcendants au regard de l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral (p ;64 : « la virilitĂ© se dĂ©finit en effet par le courage de surmonter l’amour familial et privĂ© pour travailler Ă  l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral ». Une rĂ©partition sexuelle et sexuĂ©e des vocations, une dichotomie crĂ©ation/procrĂ©ation vient se superposer Ă  la dualitĂ© homme-femme. Cette rĂ©flexion de Sylviane Agacinski peut amener Ă  constater qu’il est aussi difficile de concilier fonction sociale et fonction parentale pour un homme que pour une femme, alors que ce n’est que pour cette derniĂšre que la sociĂ©tĂ© et l’opinion s’interrogent et s’inquiĂštent Ă  ce sujet (non pas tant pour la femme elle-mĂȘme que pour ses enfants et pour la fonction maternelle que la femme met, en quelque sorte, ainsi Ă  l’épreuve, et donc, pour certains, en danger). Chez Ibsen, (qui a lui-mĂȘme Ă©tĂ© pĂšre trĂšs tĂŽt), des hommes renoncent Ă  leurs grands projets pour se consacrer plus pleinement Ă  leur rĂŽle de pĂšre, ce qui peut leur valoir le mĂ©pris de leur Ă©pouse (cf. Hedda Gabler), qui a elle-mĂȘme intĂ©riorisĂ© les reprĂ©sentations stĂ©rĂ©otypĂ©es du pĂšre, et plus prĂ©cisĂ©ment du pĂšre viril, tournĂ© vers l’extĂ©rieur, la conquĂȘte, et surtout pas « replié » vers le foyer. Le drame naĂźt alors des distorsions entre existence sociale et responsabilitĂ©s familiales, face auxquelles hommes et femmes ne semblent pas se soutenir, semblent mĂȘme se juger sĂ©vĂšrement lorsque l’un ou l’autre sort de son rĂŽle habituel et admis par la sociĂ©tĂ©. Hommes et femmes, pris au piĂšge de prĂ©jugĂ©s qu’ils combattent pour eux, mais dont ils accablent simultanĂ©ment l’autre sexe, sont aussi responsables de leur propre malheur.

16La place de l’enfant, dans cette Ăąpre lutte entre hommes et femmes, est la place la plus inconfortable et la moins enviable qui soit
 la plus dramatique, telle celle du Petit Eyolf, qui donne son nom Ă  la piĂšce dont il est le personnage central et dĂ©chirant, victime expiatoire qui se sacrifie (par ce qu’il faut comprendre comme un suicide) car il se sent de trop. Sa mĂšre, Rita, rejette totalement sa maternitĂ©, et son pĂšre s’apprĂȘte Ă  renoncer Ă  sa carriĂšre pour lui (ce qui est sans doute bien trop lourd Ă  porter pour un enfant). MĂȘme l’infirmitĂ© d’Eyolf et la cause de celle-ci (un accident survenu lors d’un moment d’intimitĂ© entre son pĂšre et sa mĂšre, s’étant oubliĂ©s parents le temps d’un enlacement, pour redevenir Ă©poux, et amants en puissance) disent tout de la difficultĂ© Ă  ĂȘtre, pleinement et intĂ©gralement, du jeune garçon, tiers de cette cellule familiale qui fut toujours, dramatiquement pour lui, une cellule de crise. Le jeune Erhart, dans John Gabriel Borkman, quant Ă  lui, est au contraire surinvesti dans son rĂŽle de descendant, puisqu’il a trois parents : un pĂšre et deux mĂšres (qui sont elles-mĂȘmes sƓurs : la tante d’Erhart, remariĂ©e avec le pĂšre, a Ă©levĂ© son neveu, devenant sa deuxiĂšme mĂšre ; la premiĂšre mĂšre, biologique, originelle, qui a Ă©levĂ© Erhart durant ses toutes premiĂšres annĂ©es, tente par la suite de « rĂ©cupĂ©rer » son enfant). Erhart ne pourra conquĂ©rir sa libertĂ© et accĂ©der Ă  un vĂ©ritable statut de personne qu’en se soustrayant Ă  l’emprise de ces trois ascendants, aussi pathĂ©tiquement dĂ©vorants qu’épuisĂ©s par la vie (p. 79 : « Quant au jeune Erhart, il trouve en face de lui trois Ă©paves − le pĂšre, la mĂšre et la tante − qui rĂȘvent de s’appuyer sur lui pour rĂ©parer leurs vies dĂ©sastreuses »). La quĂȘte de soi ne pourra ici faire l’économie d’une lutte des gĂ©nĂ©rations : Erhart refusera de se sacrifier pour des ĂȘtres qui ont eux-mĂȘmes dĂ©jĂ  tout gĂąchĂ© de leurs espoirs de jeunesse (p. 80 : « (c’est) la nĂ©cessaire cruautĂ© de ceux qui veulent vivre contre ceux qui ont fait leur temps »). Être pĂšre ou mĂšre, c’est aussi accepter que le temps du lĂącher-prise viendra, et que les enfants ne sont pas des figures compensatoires.

17Ce qui aura manquĂ© Ă  la plupart des personnages d’Ibsen, pour attĂ©nuer un peu les affres de leur drame personnel et identitaire, social, conjugal, ou gĂ©nĂ©rationnel, est la joie de vivre (titre d’une section de l’ouvrage). La gravitĂ© ou le sĂ©rieux ne sont pas des forces suffisantes pour surmonter les Ă©preuves de la vie : la joie, la lumiĂšre intĂ©rieure, sont des forces elles aussi indispensables. Sylviane Agacinki note Ă  ce titre « l’atmosphĂšre crĂ©pusculaire des derniĂšres piĂšces d’Ibsen » (p. 81). LumiĂšre, joie et force participent de l’énergique mouvement du dĂ©sir, qui est la vie mĂȘme. Or, la vocation, l’appel qui l’anime, sont toujours aimantĂ©s Ă  cette passion motrice. Le drame du destin des personnages d’Ibsen est que leur vocation, qu’elle soit liĂ©e Ă  leur sexe ou Ă  leur individualitĂ© propre, est toujours contrariĂ©e, avortĂ©e, imposĂ©e (ou les trois). Ce drame se situe bien au-delĂ  de la simple question du renoncement : il est de l’ordre de la dĂ©chirure, de l’arrachement, de la perte irrĂ©mĂ©diable.

18Comment vivre, dans ces conditions, en dehors d’un prĂ©sent dramatique, oĂč tout est douleur ? C’est un prĂ©sent saturĂ© d’évĂ©nements traumatiques qui devraient appartenir d’abord au passĂ©, mais qui traversent le temps et contaminent les gĂ©nĂ©rations, comme une malĂ©diction. La seule façon de tenter, efficacement ou inutilement, de conjurer cette malĂ©diction ou d’y Ă©chapper, est de provoquer une rupture, de tout faire pour dĂ©vier, mĂȘme violemment, l’imperturbable cours des choses (Joyce, que cite Sylviane Agacinski page 85, parle de « great change » Ă  propos d’un personnage d’un drame d’Ibsen). Le drame peut apparaĂźtre comme une forme de « sauve-qui-peut », mais oĂč il peut funestement advenir que rien ni personne ne soit sauvĂ©. Toutefois, lorsque le drame est, pour ainsi dire, efficient, « la possibilitĂ© de la lumiĂšre est entrevue au moment oĂč la nuit tombe » (p. 86).

19Chez Strindberg, la noirceur des relations entre hommes et femmes, et celle de la condition masculine, semble atteindre son acmĂ©. Dans son théùtre, il est abondamment question d’hommes meurtris, qui ne parviennent Ă  trouver place et reconnaissance ni dans la sociĂ©tĂ©, ni au sein du couple ou auprĂšs de leurs enfants. Contrairement aux piĂšces d’Ibsen, un certain nombre de piĂšces de Strindberg, telles que PĂšre, L’Amour maternel ou Le Lien, mettent en scĂšne la violence fĂ©minine castratrice pour les maris et les pĂšres. Ces derniers sont alors atteints dans tout ce qui peut donner cohĂ©rence et unitĂ© Ă  leur raison. Un certain nombre d’entre eux voient cette raison se dĂ©sagrĂ©ger lentement, Ă  mesure que l’amour manifestĂ© Ă  l’épouse et Ă  la mĂšre, aux enfants, est remis en question, puis reniĂ©, Ă  dĂ©faut de pouvoir ĂȘtre purement et simplement rendu – mais rendu comme un bien dont on ne voudrait plus, qui n’aurait plus de valeur. Ces thĂ©matiques de l’humiliation, du reniement et de la destruction narcissique prennent racine dans l’histoire mĂȘme de Strindberg, dont l’enfance fut marquĂ©e par des origines maternelles modestes (ce qui, d’emblĂ©e, installe sans doute la reprĂ©sentation mentale d’une dĂ©ficience maternelle), et une Ă©ducation particuliĂšrement sĂ©vĂšre et autoritaire, « dominĂ©e par la frustration et l’humiliation » (p. 92). MalgrĂ© une ascendance paternelle plus bourgeoise et une certaine rĂ©ussite sociale (due Ă  « la conscience de ses qualitĂ©s personnelles (son talent, son gĂ©nie) » (p. 93)), Strindberg ne parviendra jamais Ă  accepter l’entre-deux dont ses origines, sa vie et sa carriĂšre, sont le rĂ©sultat. Selon Sylviane Agacinski, ces tiraillements ont une dramatique incidence sur sa relation aux femmes, et viennent s’immiscer jusque dans sa vie sexuelle (p. 94 : « [
] c’est sur le terrain du rapport sexuel et conjugal qu’il Ă©prouvera la plus grande tension entre le haut et le bas »). Est-ce Ă  dire que Strindberg Ă©tait vouĂ© Ă  subir la tyrannie des femmes ? Sans doute pas. Mais le souvenir qu’il a de sa mĂšre et de son ambivalence relationnelle, Ă  mi-chemin entre la protection comblante et la prĂ©dation, a vraisemblablement orientĂ© si ce n’est faussĂ© sa vision comme son amour des femmes. SexualitĂ© entravĂ©e Ă©galement, car l’apaisement des tensions intĂ©rieures comme avec l’autre sexe, pour Strindberg, ne semble possible « qu’au prix de la neutralisation de la sexualitĂ©, dans un amour tendre, dĂ©sexualisé : l’homme n’est plus un mĂąle, la femme n’est plus une femme » (p. 95). L’amour pour la femme glisse alors rapidement vers une « vĂ©nĂ©ration pour la mĂšre » (p. 96) qui se confond rapidement avec une « dĂ©votion Ă  Dieu » (ibid). Strindberg ne sait pas, ne sait plus comment aimer les femmes, partagĂ© qu’il est « entre misogynie, souhait d[e les]adorer humblement [
], et celui de [les] dominer virilement » (p. 97). Strindberg est partagĂ© entre une rancune envers la figure maternelle manipulatrice, capable d’utiliser dans le mĂȘme temps l’autoritĂ© du pĂšre contre les enfants et la rĂ©volte des enfants contre le pĂšre, et l’admiration « vĂ©nĂ©rante » pour « la femme pure et surĂ©levĂ©e » (p. 99). Cette perte de repĂšres sexuels et cette intenable ambiguĂŻtĂ© constituent les grandes failles de l’équilibre psychique de cet auteur et conduisent son expression de la virilitĂ© Ă  une aporie : « il ne peut ni renoncer Ă  la dĂ©votion amoureuse (et alors il perd sa virilitĂ©), ni assumer le dĂ©sir sexuel sans honte et sans mĂ©pris pour l’autre » (ibid.).

20La seule façon pour Strindberg de tenter de rĂ©soudre un conflit intĂ©rieur si disloquant est de devenir pĂšre, et de faire ainsi de la femme aimĂ©e une mĂšre. En ce sens, devenir pĂšre a la force d’un accomplissement personnel qui soulage du poids des problĂ©matiques de l’enfance. Mais apparaĂźt alors un nouveau danger : la position de pĂšre est si importante dans la consolidation psychique, et si vitale compte tenu des blessures Ă  cicatriser, qu’elle devient un levier pour faire basculer la relation homme-femme, qui est, Ă  l’époque de Strindberg, une relation dominant-dominĂ© Ă  l’avantage de l’homme. Or, en s’attaquant Ă  la fibre paternelle de son Ă©poux, et sachant que la rĂ©ciproque ne sera jamais vraie (du fait de l’enfermement dans une idĂ©alisation torturĂ©e de la femme), la femme a en sa possession une arme d’émancipation, de domination, et donc de renversement du rapport de forces, mĂȘme si cela doit passer par l’aliĂ©nation et la nĂ©antisation de l’homme. C’est ce que Sylviane Agacinski nomme « la dĂ©faite du pĂšre », rĂ©sultat d’une sorte de darwinisme conjugal : seul le conjoint le plus solide survivra au drame des sexes (p. 116 : « Strindberg est darwinien et la cruautĂ© de son théùtre est celle de la lutte pour la vie »). Il est peu de dire que les relations entre hommes et femmes, chez Strindberg, sont d’une grande violence, « une violence rĂ©ciproque » (ibid.), oĂč « le pouvoir maternel » (ibid.) apparaĂźt Ă  la fois dans toute sa splendeur mais aussi toute son horreur.

21PĂšre est le chef-d’Ɠuvre de Strindberg oĂč la castration et la « destitution » du pĂšre sont les plus dramatiques. Un pĂšre (Le Capitaine) en vient Ă  douter, du fait des insinuations et allĂ©gations aussi cruelles que perverses, de son Ă©pouse, d’ĂȘtre le pĂšre biologique de leur fille. Á partir de cet instant oĂč le doute dĂ©vastateur s’est installĂ©, tout l’univers intĂ©rieur du pĂšre en question s’écroule, ce qui l’entraĂźne jusqu’à la folie. L’épouse du Capitaine s’est engouffrĂ©e dans une faille initiale dĂ©celĂ©e chez ce dernier, qu’il s’agit de faire passer pour fou afin de le faire placer sous tutelle. L’épouse deviendra alors le chef de famille, et donc quasiment mĂšre et pĂšre Ă  la fois, grĂące Ă  un dĂ©placement en sa faveur de l’autoritĂ© juridique sur la famille. N’est-ce pas prĂ©cisĂ©ment un cadre socio-historique et juridique qui mĂšne cette Ă©pouse et cette mĂšre Ă  de telles extrĂ©mitĂ©s (sans que celles-ci soient pour autant excusables), pour avoir une prise sur l’éducation et le destin de sa fille, ou bien est-ce intrinsĂšquement la relation entre hommes et femmes, pĂšres et mĂšres, qui explique une conduite aussi diabolique de la part de l’épouse du Capitaine ?

22L’argument de PĂšre soulĂšve d’effrayantes interrogations, que Sylviane Agacinski formule avec force et prĂ©cision : « Pourquoi la folie s’abat-elle sur un homme qui perd son statut paternel ? Et de quelle folie s’agit-il, c’est-Ă -dire de quelle raison perdue ? » (p. 117) « La paternitĂ© est-elle dĂ©sincarnĂ©e ? » (p. 121) La souffrance aliĂ©nante du Capitaine s’explique par la perte de ce dans quoi il s’était incarné : son rĂŽle de pĂšre. Il est dans l’impossibilitĂ© de dissocier la paternitĂ© charnelle de la paternitĂ© spirituelle, alors que, depuis toujours, c’est la maternitĂ© qui est prĂ©sentĂ©e comme charnelle, tandis que la paternitĂ© serait davantage spirituelle. L’épouse du Capitaine a-t-elle perçu cette part « maternante » de la paternitĂ© du Capitaine comme une menace de plus, de trop, venant de celui qui, en tant que pĂšre, avait dĂ©jĂ  officiellement presque les pleins pouvoirs ? Pourtant, celui qui se sent certainement le plus menacĂ©, dans cette dramatique lutte parentale, c’est bien le pĂšre, remis en question dans « sa raison d’ĂȘtre » (p. 117), puisque, s’il est dĂ©chu de son statut de pĂšre, il est non seulement dĂ©sincarnĂ©, mais aussi spirituellement vidĂ© de sa substance. Ce qui est alors atteint n’est rien de moins que la « volontĂ© de vivre » (ibid.) d’un homme. « C’est le sens de sa vie qui est remis en cause », conclut Sylviane Agacinski. Le drame de cette indicible souffrance du Capitaine est dĂ» Ă  une non-reconnaissance totale du dĂ©sir et mĂȘme du besoin masculin de paternitĂ© charnelle, de la « fĂ©conditĂ© virile » (p. 127), de l’intervention du corps du pĂšre dans l’enfantement, sans lesquelles il n’est de construction spirituelle et symbolique de la paternitĂ© pour le PĂšre de Strindberg, sans compter que cette remise en question de sa paternitĂ© sous-entend un possible adultĂšre, et donc le dĂ©samour, la trahison de son Ă©pouse. À travers sa « passion mĂąle de la gĂ©nĂ©ration charnelle(,) (c)e pĂšre qui tient absolument Ă  ĂȘtre le gĂ©niteur de son enfant nous oblige Ă  nous interroger sur la paternitĂ©. En outre, ce personnage dĂ©couvre Ă  quel point il ne tient son ĂȘtre (son ĂȘtre pĂšre) que de la parole de la mĂšre » (p. 127), conclut trĂšs justement Sylviane Agacinski. Le Capitaine met l’accent sur un possible malaise de la condition masculine au XIXĂšme siĂšcle, moins Ă©voquĂ© que le drame de la condition fĂ©minine, et qui pourrait trouver ses fondements dans la crise du divin (si « paternaliste » dans les religions monothĂ©istes) qui affaiblirait la figure paternelle dans son ensemble.

23Le théùtre de Strindberg, Ă  l’image de son histoire et sans doute Ă©galement de son Ă©poque, est Ă  la croisĂ©e des crises simultanĂ©es « de la hiĂ©rarchie sociale » (p. 132) et « de la hiĂ©rarchie des sexes » (ibid.). Mademoiselle Julie illustre au fĂ©minin cette crise duelle, comme PĂšre la reprĂ©sentait au masculin. Le personnage de Julie est une jeune femme profondĂ©ment divisĂ©e entre sa haine des hommes (enseignĂ©e par sa mĂšre), qu’elle veut dominer ou congĂ©dier, et la force du dĂ©sir charnel qu’ils suscitent chez elle. La somme antithĂ©tique et dramatique de ces deux Ă©lans fait qu’elle jette son dĂ©volu sur Jean, un valet de son pĂšre, et qui, en tant que valet, lui est infĂ©rieur socialement. Mademoiselle Julie ne parviendra pas Ă  se reconstituer une unitĂ© viable du moi. Elle fuit dans la mort par suicide les contradictions indĂ©passables dans lesquelles elle semble s’ĂȘtre irrĂ©versiblement aliĂ©nĂ©e et avilie. Elle se tue comme pour s’infliger Ă  elle-mĂȘme le sort qu’elle aurait voulu rĂ©server Ă  l’homme auquel elle s’est coupablement donnĂ©e. Pour Sylviane Agacinski, Mademoiselle Julie est « une femme Ă  moitiĂ© femme » (p. 133) : elle n’est capable ni de rivaliser avec les hommes, ni de laisser libre cours Ă  ses dĂ©sirs de femme. C’est une hĂ©roĂŻne de l’épuisement, celui d’une « fĂ©minitĂ© entravĂ©e par une Ă©ducation romantique et idĂ©aliste », qui rend tout bonheur simple impossible. Et qui nie les Ă©lans primitifs et pourtant lĂ©gitimes de la chair.

24Le théùtre de Strindberg illustre encore plus cruellement que celui d’Ibsen l’oscillation entre amour et haine qui caractĂ©rise bon nombre de rapports humains, et plus particuliĂšrement les rapports entre hommes et femmes, qui s’affrontent au sein du couple, sur la scĂšne des reprĂ©sentations sociales, et dont les volontĂ©s et les tempĂ©raments se heurtent violemment, comme si la relation homme-femme Ă©tait la plus pĂ©rilleuse qui soit. Et cet inĂ©vitable pĂ©ril menace le sort mĂȘme de l’humanitĂ©, qui est symboliquement plongĂ©e dans l’abĂźme d’une lutte Ă  mort des consciences. Strindberg semble considĂ©rer Ibsen comme bien plus pessimiste que lui (voir p. 110). Il est permis d’en douter. En effet, si les femmes sont plus dangereuses, et donc d’une certaine façon plus fortes (mĂȘme dans leur capacitĂ© de destruction) chez Strindberg, elles ne font souvent qu’accentuer les tensions entre hommes et femmes, et rendre la guerre des sexes encore plus meurtriĂšre.

25À la rencontre de l’hĂ©ritage de la rĂ©bellion fĂ©minine chez Ibsen et de la vengeance matriarcale chez Strindberg, l’Ɠuvre d’Ingmar Bergman est habitĂ©e par les deux dramaturges, mais transcende la dualitĂ© homme-femme par une « dramatisation visuelle, irrĂ©ductible Ă  toute parole » (p. 143), de leurs Ă©changes, leurs face-Ă -face, oĂč l’érotisme omniprĂ©sent affleure envers et contre tout, comme une promesse d’amour.

26La grande théùtralitĂ© du cinĂ©ma de Bergman est patente, bien que cette théùtralitĂ© se situe au-delĂ  des mots. Ce cinĂ©aste n’a pas peur des silences, parce qu’ils sont d’une inĂ©galable intensitĂ© dramatique, et que les paroles qui leur succĂšdent vont toujours Ă  l’essentiel.

27À l’origine de cette extrĂȘme sensibilitĂ© Ă  la théùtralitĂ© de l’existence et des comportements humains, Bergman a une mĂšre aux rĂ©actions hystĂ©riques, attristantes dans un premier temps, puis intrigantes voire comiques, formatrices presque (p. 145 : « Avant qu’il puisse en rire, l’exagĂ©ration maĂźtrisĂ©e des gestes de sa mĂšre (son hystĂ©rie) fait souffrir l’enfant, qui la ressent comme une faussetĂ©. Mais, en exagĂ©rant son accablement, elle le dramatise, et en « surjouant » ses Ă©motions, cette mĂšre apprend Ă  son fils les artifices du théùtre. »). Se pose tout de mĂȘme rapidement pour Bergman, en observant ce personnage de mĂšre qui surjoue son rĂŽle, la question de la dĂ©termination d’une identitĂ© face aux autres, dĂ©termination difficile et douloureuse, fragilisĂ©e par l’instabilitĂ©, forcĂ©ment contagieuse, d’une mĂšre qui confond rĂ©el et imaginaire. Si bien que « [
] jouer ouvertement la comĂ©die est encore le meilleur moyen de se cacher et d’éviter, derriĂšre les masques du théùtre, d’assumer une identitĂ© dĂ©terminĂ©e. » (p. 146). Théùtre et cinĂ©ma, paradoxalement, aident Ă  donner une unitĂ© Ă  un moi disloquĂ©, Ă  devenir une personne, une Persona. Dans ce film, Elisabet, le personnage principal, en proie Ă  ce morcellement bergmanien, choisit le silence, qui seul paraĂźt homogĂšne, rĂ©gĂ©nĂ©rateur. Mais ce silence est une « mort symbolique », un « effacement » (p. 147) qui n’offre pas l’économie de « faire face » (ibid.) aux autres, donc de demeurer une personne (p. 147 : « On croit que, en se taisant, on n’a plus besoin de jouer un rĂŽle, mais le silence est un rĂŽle comme les autres, et le rĂ©el est toujours lĂ , qui oblige Ă  montrer un visage, c’est-Ă -dire Ă  faire face. »). Bergman aurait pu dire : « Elisabet, c’est moi ». Cette « persona » doit faire le choix de la vie par-delĂ  le silence, pour ne pas devenir un fantĂŽme, une ombre, une silhouette dĂ©sincarnĂ©e, un simulacre de prĂ©sence, (n’oublions pas que persona peut dĂ©signer en latin le masque de l’acteur). En ce sens, Bergman est peut-ĂȘtre plus proche des idĂ©es d’Ibsen (par-delĂ  sa prĂ©dilection pour la reprĂ©sentation de soi par un personnage fĂ©minin) : le drame indique chez ces deux auteurs une quĂȘte de survie de l’ñme, qui bien souvent lutte avec elle-mĂȘme et ses faiblesses. Car « [
] dĂ©sespĂ©rer est un mal pour Bergman, une forme de pĂ©chĂ© » (p. 152).

28Ce silence dans lequel on peut ĂȘtre si tentĂ© de se retrancher, et auquel il faut rĂ©sister, c’est le silence de Dieu, celui de la solitude, de l’abandon, de la non-assistance, de l’indiffĂ©rence. C’est le silence qui nous oblige Ă  ĂȘtre libres, Ă  agir (pour ne pas ĂȘtre « agi », pour ĂȘtre sujet de sa propre histoire), mais aussi qui nous demande de croire sans attendre de signes que cette croyance est fondĂ©e. Vivre, pour Bergman, c’est accepter de regarder en face des ciels vides, sans Dieu, pour se tourner vers l’humanitĂ©, dans toute sa violence, mais aussi toute sa saintetĂ©, sa sacralitĂ©, les seules rĂ©elles et accessibles.

29Face Ă  l’humanitĂ©, Ă  l’autre (l’homme pour la femme et la femme pour l’homme), si l’on replace le questionnement existentiel de Bergman dans le cadre du drame des sexes (et de la conjugalitĂ©), la « tentation de la catastrophe » (p. 154) est grande, ne serait-ce que parce que « la catastrophe met fin Ă  l’angoisse, Ă  l’apprĂ©hension de ce qui va venir » (p. 155). LĂ  encore, les repĂšres comportementaux des relations conjugales sont fixĂ©s dans l’enfance, par l’observation du couple parental, couple tumultueux, et perpĂ©tuellement dĂ©chirĂ©, derriĂšre des apparences de stabilitĂ© que l’exposition sociale d’un pĂšre pasteur rendait absolument nĂ©cessaires. C’est ainsi que « Bergman mettra en scĂšne Ă  son tour la reprĂ©sentation d’un bonheur conjugal factice » (p. 157), dont ses parents furent les premiers acteurs rĂ©els. Au centre de cette distorsion entre apparences et rĂ©alitĂ©, s’impose, dans l’Ɠuvre et la pensĂ©e de Bergman, la problĂ©matique de la sexualitĂ© au sein d’un couple en crise. SexualitĂ© et amour pour Bergman ne sont qu’une vaste tragi-comĂ©die, Ă  laquelle nous sommes tout de mĂȘme, lĂ  aussi, condamnĂ©s Ă  croire, pour laquelle nous sommes malgrĂ© tout prĂȘts Ă  souffrir, et que le théùtre comme le cinĂ©ma parviennent Ă  illuminer et Ă  sublimer. « La chair sans Ăąme » (p. 162) a-t-elle un sens, peut-elle ĂȘtre dĂ©sirable, sans ĂȘtre accompagnĂ©e d’un vague dĂ©goĂ»t ? Et pourtant, « le dĂ©sir sexuel impersonnel » (p. 164) et la « dĂ©personnalisation Ă©rotique » (ibid.) peuvent aussi lever les inhibitions et libĂ©rer la part de sauvagerie, l’énergie primitive, inhĂ©rentes Ă  toute sexualitĂ©. En fait, la question essentielle posĂ©e dans l’Ɠuvre de Bergman est celle des interactions entre Ă©rotisme, sexualitĂ© et amour. Or, seul l’amour suppose une conscience et mĂȘme une prise en compte de l’écart qui sĂ©pare le personnel de l’impersonnel, la sexualitĂ© des sentiments ; ce qui fait dire Ă  Sylviane Agacinski que l’amour, chez Bergman, mĂȘme s’il est hautement charnel, l’est en tant que message de l’ñme Ă  tout le corps. « Le problĂšme du mariage » (p. 166), selon Bergman et pour reprendre les propos de Sylviane Agacinski, est « qu’il a la prĂ©tention d’installer l’amour » (ibid.). Or, c’est l’inverse qui se produit : mariages (au nombre de cinq pour Bergman, rappelons-le) et scĂšnes de mĂ©nage se multiplient. Au cinĂ©ma, cette spirale de l’échec s’incarne dans des personnages tels que Peter Egerman, le psychiatre dans De la vie des marionnettes, qui « se sent enfermĂ© dans sa scĂšne de mĂ©nage interminable comme un acteur dans son rĂŽle » (p. 169). La naissance des enfants donne l’illusion d’un rĂ©pit au milieu du drame conjugal, mais lorsque ces enfants grandissent, d’autres conflits parents-enfants viennent alourdir encore un peu plus le fardeau de ces relations que l’on s’acharne, selon Bergman, Ă  entretenir, alors que l’amour entre conjoints, comme entre parents et enfants, n’est pas inĂ©puisable, et finissent par « pourrir, comme les choses, comme les corps » (p. 174). Bergman ne croit pas Ă  la valeur absolue et Ă©ternelle de l’amour, et surtout pas au sein de la famille. Pour lui, l’amour est tout simplement pĂ©rissable. PĂšres et mĂšres n’ont rien de sacrĂ© ni d’idĂ©al. Ce sont des figures de l’altĂ©ritĂ© parmi d’autres. On devine combien la peur de la mort peut ĂȘtre grande lorsque l’on se mĂ©nage si peu de prĂ©sences consolantes. Dans ce dĂ©sert affectif, aprĂšs ce dĂ©peuplement du paysage intime, encore et toujours (p. 182 : « As-tu remarquĂ©, dit Andreas Ă  Anna, plus les gens souffrent, moins ils se plaignent. Á la fin ils se taisent. » Extrait d’Une passion, citĂ© par Sylviane Agacinski), et « pour conjurer sa peur, chacun des deux sexes se moque de l’autre » (p. 183). Bergman, quant Ă  lui, se plaĂźt Ă  dĂ©peindre des personnages de femmes toutes diffĂ©rentes les unes des autres, de la caricature de la faible femme (qui n’est pas si faible que cela) Ă  la mĂšre-courage. « Toutes les femmes possibles », avec pour dĂ©nominateur commun d’ĂȘtre toutes des femmes Ă©nergiques et dĂ©terminĂ©es, « semblent s’ĂȘtre rĂ©unies dans les films de Bergman », note Sylviane Agacinski (p. 184). Quant aux hommes, ils incarnent une « virilitĂ©(
) rarement triomphante » (p. 187), en proie au doute, Ă  la crainte de l’autre et du dehors, rĂ©fugiĂ©s dans leur monde intĂ©rieur. La violence entre hommes et femmes vient alors d’un sentiment d’humiliation ou de jalousie. Cette violence a une dimension dramatique, parce qu’elle est tension vers l’autre et relation passionnelle avec lui (voir p. 190). Comment Ă©chapper Ă  l’inĂ©vitable rĂ©pĂ©tition ? Pour Bergman, il n’y a plus d’imprĂ©vu possible dans la relation hommes-femmes, ce qui est bien sĂ»r tragique. Au bout d’un certain temps, le cinĂ©aste a pour ainsi dire le sentiment d’avoir fait le tour de cette question, et crĂ©e dĂ©sormais pour tenter d’échapper Ă  l’épuisement ou faire quelque chose de son ressassement, dont les sujets sont parfois Ă©pouvantables, tel cet abus sexuel, commis par une amie de sa mĂšre, dont Bergman fut victime durant son enfance. La rĂ©pĂ©tition sur laquelle repose toute reprĂ©sentation (au théùtre comme au cinĂ©ma), permet de trouver une distance supportable entre soi et ses obsessions. Pour Bergman, le cinĂ©ma est aussi, et pour sa survie, « la fabrique de l’illusion (qui) protĂšge des tumultes de l’ñme parce qu’elle les supplante » (p. 191). 

30L’Ɠuvre de Bergman, comme le dĂ©montre le propos de Sylviane Agacinski, s’inscrit dans la filiation Ă©vidente d’Ibsen et de Strindberg, dont le cinĂ©aste fut le lecteur absorbĂ© et attentif.

31Plus proches de nous encore, deux autres cinĂ©astes, le Danois Lars Von Trier et le Français Arnaud Desplechin viennent prolonger la lignĂ©e constituĂ©e par les trois auteurs prĂ©cĂ©demment Ă©voquĂ©s, tout particuliĂšrement avec Breaking the waves pour Lars Von Trier et Rois et Reine pour Arnaud Desplechin. Dans Breaking the waves, Ă  la tonalitĂ© Ă  la fois ibsĂ©nienne et bergmanienne, l’hĂ©roĂŻne, Bess, est une femme-enfant, fragile mentalement et psychologiquement (elle s’isole rĂ©guliĂšrement Ă  l’église pour se livrer Ă  un dialogue Ă  voix basse, Ă©trange priĂšre schizophrĂšne, au cours de laquelle elle prend tour Ă  tour sa propre voix et celle supposĂ©e de Dieu), qui ne vit que dans l’attente du retour de son Ă©poux, Ian, ouvrier sur une plateforme pĂ©troliĂšre en mer du Nord. Victime d’un grave accident sur la plateforme en question, Ian sera considĂ©rablement diminuĂ© physiquement et intellectuellement ; dĂšs lors, Bess plongera, sans espoir d’en rĂ©chapper, dans une sorte d’immolation sexuelle demandĂ©e par son Ă©poux (dont on peut se demander s’il a conservĂ© sa raison) au nom de la survie du dĂ©sir et du plaisir physique (puisque lui ne peut plus honorer son Ă©pouse). Bess prend Ă  cƓur la promesse faite Ă  Ian au point d’y voir une forme de sacrifice rĂ©dempteur, dont le but affirmĂ© et obstinĂ© est de sauver Ian. Et le miracle se produit bel et bien, dans un dĂ©nouement si insensĂ© qu’on ne peut s’empĂȘcher de le trouver poĂ©tique, plutĂŽt que loufoque, ne serait-ce qu’en raison de la charge Ă©motive et dramatique que le personnage de Bess porte en elle, mais aussi, sans doute, parce qu’une libĂ©ration, mĂȘme tragique, mĂȘme si elle s’apparente Ă  une perte (et pas Ă  une perdition, contrairement aux apparences), est en marche, et que rien ne pourra plus en arrĂȘter le cours. C’est une libĂ©ration du corps, commencĂ©e dans les toilettes de la salle des fĂȘtes oĂč se dĂ©roule le repas de mariage de Ian et Bess, et oĂč cette derniĂšre a demandĂ© Ă  son dĂ©sormais mari de la dĂ©barrasser de sa virginitĂ© tardive, puis avec la dĂ©couverte du plaisir charnel auprĂšs de Ian, un plaisir intense et inattendu. C’est aussi une libĂ©ration de l’esprit, une fois que Bess s’est fixĂ©e pour but de se sacrifier pour Ian. À partir de cet instant, plus rien ne l’entrave, pas mĂȘme le rejet et la condamnation de sa communautĂ© protestante (si ce n’est celui de ses parents, qui lui rĂ©servent porte close, au nom de la morale et par peur du jugement des autres, lorsqu’elle les appelle au secours et que sa mise en pĂ©ril d’elle-mĂȘme est Ă©vidente), d’une sĂ©vĂ©ritĂ© extrĂȘme, qui l’accable mĂȘme morte. Il n’y aura que la belle-sƓur de Bess, infirmiĂšre Ă©blouissante de bontĂ© et d’humanitĂ©, pour braver toute la communautĂ© masculine au moment de l’enterrement de la jeune femme (elle ose en effet transgresser un interdit en imposant sa prĂ©sence parmi les hommes qui seuls sont autorisĂ©s Ă  assister aux inhumations), et ainsi venir dĂ©fendre sa mĂ©moire, en des termes qui laissent cette assemblĂ©e de patriarches austĂšres sans voix (le corps de Bess ne sera d’ailleurs jamais sous l’emprise et le contrĂŽle de ces figures horriblement surmoĂŻques : Ian a dĂ©robĂ© le corps de son Ă©pouse, auquel il offre la mer pour derniĂšre demeure, en symbole de cette libertĂ© si ardemment recherchĂ©e, en le jetant de la plateforme de forage ; des cloches surnaturelles tintent alors dans le ciel). Chez Bess, il y a quelque chose de Nora de la Maison de poupĂ©e d’Ibsen, dans ce dĂ©vouement Ă  l’époux malade qui repousse les limites de la morale et du danger, et aussi une fougueuse foi bergmanienne en les pouvoirs de la sexualitĂ©, dans une obsession pour sa pratique dĂ©bridĂ©e, dĂ©rĂ©glĂ©e, mĂȘme, ce qui entre en contradiction et en rĂ©bellion totale avec l’éducation reçue. Par ailleurs, le jeune docteur qui soigne Ian et qui s’inquiĂšte sĂ©rieusement pour Bess, dont il est Ă©perdument amoureux, le seul qui veuille vĂ©ritablement l’arracher Ă  la spirale dans laquelle Ian l’a engagĂ©e (Bess veut notamment commencer par se donner Ă  lui pour accomplir la promesse faite Ă  Ian, mais le docteur s’y refuse farouchement, horrifiĂ© et bouleversĂ©, malgrĂ© son amour et son dĂ©sir pour elle), n’est pas sans rappeler le docteur Relling dans Canard sauvage d’Ibsen (voir p. 70).

32Rois et Reine d’Arnaud Desplechin semble plus inspirĂ© par les thĂ©matiques chĂšres Ă  Strindberg, mais Ă©galement Ă  Bergman, en dĂ©pit du prĂ©nom de l’hĂ©roĂŻne, Nora (qui renvoie en revanche Ă  Ibsen). Il est en effet question dans cette Ɠuvre de paternitĂ©, gĂ©nĂ©tique et symbolique, d’effacement de la figure du pĂšre (Nora perd le sien, gravement malade, qui a dĂ©cidĂ© d’en finir avec l’aide de son mĂ©decin, et que Nora et sa sƓur veillent jusqu’à ses derniers instants, ce qui rĂ©active bien des souvenirs). Dans Rois et Reine, Nora apparaĂźt comme trĂšs ambivalente, Ă  la fois trĂšs protĂ©gĂ©e car ayant besoin de l’ĂȘtre (elle a refait sa vie avec un homme qui lui garantit un confort matĂ©riel longtemps recherchĂ©), et destructrice, malĂ©fique (aprĂšs la mort de son pĂšre, elle retrouve des notes ayant appartenu Ă  ce dernier, et oĂč il a Ă©crit combien sa fille lui paraissait froide et sans cƓur). D’une façon gĂ©nĂ©rale, chez Desplechin, et c’est un point commun avec Bergman, les femmes dĂ©ploient une force (une force vitale, un instinct de survie, comme Junon dans Un Conte de NoĂ«l) supĂ©rieure Ă  celle des hommes, vulnĂ©rables et terriblement mortels, et sont capables d’anĂ©antir (Nora, soupçonnĂ©e d’avoir poussĂ© le pĂšre de son enfant au suicide alors qu’elle Ă©tait enceinte) comme de redonner goĂ»t Ă  la vie (une jeune femme internĂ©e dans le mĂȘme hĂŽpital psychiatrique qu’IsmaĂ«l, ancien compagnon de Nora, et qui « sauve » ce dernier de la folie en faisant renaĂźtre en lui une capacitĂ© Ă  aimer et Ă  dĂ©sirer qu’il croyait dĂ©finitivement Ă©teinte). La Reine de Desplechin est ici une reine mĂšre, qui doit trouver un pĂšre pour son fils Elias, nĂ© de gĂ©niteur dĂ©funt avant sa naissance, longtemps accompagnĂ© par un grand-pĂšre qui dĂ©sormais n’est plus. Elle pourrait choisir l’homme qui partage sa vie et qui est si sĂ©curisant sur bien des points. Mais elle sait que le pĂšre spirituel, symbolique, adoptif qu’elle voudrait pour son fils est IsmaĂ«l (il est musicien, et ce talent n’est pas Ă©tranger Ă  la valeur humaine que Nora lui reconnaĂźt), qu’elle a profondĂ©ment aimĂ© et qu’elle admire toujours, mais avec qui la vie de couple Ă©tait trop instable pour elle. Elle fait sa requĂȘte auprĂšs d’IsmaĂ«l, lors d’une promenade discursive, pourrait-on dire, Ă  mi-chemin entre le discours amoureux et le tendre rĂšglement de compte (car ainsi est Nora, jamais tout Ă  fait douce, jamais tout Ă  fait cruelle). IsmaĂ«l donnera sa rĂ©ponse au principal intĂ©ressĂ©, le petit Elias (enfant-roi sans que personne ne lui ait lĂ©guĂ© son trĂŽne, enfant quasiment nĂ© de la mort elle-mĂȘme), Ă  l’issue d’une visite Ă  deux au MusĂ©e de l’Homme, lieu suprĂȘmement symbolique de la passation et de la transmission : IsmaĂ«l refuse d’ĂȘtre son pĂšre, lui explique pourquoi (il ne s’en prĂ©sume ni la force, ni la lĂ©gitimitĂ©, et ne peut solder son ancienne relation avec Nora de cette façon), lui rĂ©affirme sa prĂ©sence quoi qu’il advienne, et par cet acte d’un immense courage, et en vĂ©ritĂ© d’un immense amour, devient enfin vĂ©ritablement un homme adulte.

33Comme les Ɠuvres d’Ibsen, de Strindberg et de Bergman, les films de Lars Von Trier et d’Arnaud Desplechin montrent des femmes qui mettent les hommes face Ă  eux-mĂȘmes, qui les poussent mĂȘme souvent dans leurs retranchements, pour les obliger Ă  se rĂ©vĂ©ler, Ă  se remettre en question, Ă  prendre conscience de leurs erreurs, Ă  se dĂ©passer ou Ă  trouver une forme de salut. Mais un tel face Ă  face ne se fait pas sans heurts. Il est souvent tendu, dramatique, conflictuel, mĂȘme sous des dehors feutrĂ©s et policĂ©s (notamment chez Desplechin, dont les personnages sont le plus souvent issus de la bourgeoisie ou des classes sociales les plus cultivĂ©es et Ă©duquĂ©es). L’étude des films de ces deux auteurs contemporains pourrait donc encore enrichir et prolonger la rĂ©flexion, fort dense au demeurant, de Sylviane Agacinski sur la question du drame des sexes.

34Sylviane Agacinski conclut sa riche et profonde analyse littĂ©raire et cinĂ©matographique en insistant sur la dĂ©rangeante et polĂ©mique importance de cette tension dramatique entre hommes et femmes, qui vaut mieux que l’égoĂŻsme et l’indiffĂ©rence, qui se sont imposĂ©s partout en rĂ©ponse Ă  « la hantise du conflit » (p. 201). Elle suggĂšre que « la paix parfaite [entre les sexes] serait plus mortifĂšre encore, peut-ĂȘtre, que leur guerre » (p. 202). Il est vrai que le drame installĂ© par tous les personnages des fictions des trois auteurs Ă©tudiĂ©s est tout sauf de l’indiffĂ©rence ou de la froideur. S’il Ă©tait encore besoin de dĂ©monter cette prĂ©tendue froideur nordique, elle est en vĂ©ritĂ© feu et lave sous la glace. Dans ces univers sociaux et religieux cadenassĂ©s par les us et la morale, la sexualitĂ© et l’érotisation des relations sont omniprĂ©sentes, avec les discordes, les dĂ©sĂ©quilibres, les transgressions de tabous que cela suppose, car il est question de dĂ©sir de l’autre et de don de soi (cf. p. 208). Tout vaudra toujours mieux que la fin, de la vie, du dĂ©sir, de l’espoir. Le drame est un moyen de relancer nos forces vitales, de ne pas nous Ă©teindre, de renaĂźtre inlassablement, de demeurer vague malgrĂ© les inĂ©vitables brisants contre lesquels nous nous jetons fougueusement, aveuglĂ©ment, irrĂ©pressiblement
brisants qui nous laissent inertes, nous poussent Ă  un rampant repli
 avant le prochain Ă©lan impĂ©tueux.

35Cette rĂ©pĂ©tition, variante du supplice de Sisyphe, fait Ă  la fois le drame et la grandeur de notre pĂ©rissable condition. Ibsen, Strindberg et Bergman l’ont montrĂ© et compris mieux que quiconque. Sylviane Agacinski leur rend, dans son lumineux essai, un vigoureux et serein hommage.