Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 10, numéro 2
Muguraș Constantinescu

Le texte étranger en question

Le Texte Ă©tranger, travaux 2004-2006,sous la direction de Claire Joubert, Presses de l’UniversitĂ© Paris 8-Vincennes-Saint-Denis, Travaux et documents, n° 31, 2006.

1NommĂ©e par Goethe, Weltliteratur, la littĂ©rature mondiale prĂ©occupe les chercheurs et les thĂ©oriciens et intĂ©resse les maisons d’éditions qui publient en traduction de nombreux titres faisant partie du grand patrimoine du monde, titres aptes Ă  façonner autrement la littĂ©rature nationale qui les accueille. Mais avant d’entrer dans le patrimoine universel, toute littĂ©rature commence par ĂȘtre contemporaine de son Ă©poque et de son public et se trouve en quĂȘte d’identitĂ© et de dialogue. On la nomme souvent « littĂ©rature Ă©trangĂšre » ou, avec un grain de modernitĂ© thĂ©orique, « texte Ă©tranger ». Elle est dans ce qui suit l’objet de quelques rĂ©flexions issues de la lecture d’un intĂ©ressant ouvrage sorti par un groupe de recherche intitulĂ© justement « Le texte Ă©tranger ».

2Dans la sĂ©rie rĂ©cemment inaugurĂ©e, « Travaux et documents », les Presses de l’UniversitĂ© Paris 8 Vincennes-Saint-Denis viennent de publier le volume collectif Le texte Ă©tranger qui rĂ©unit les travaux du groupe de recherche dĂ©jĂ  mentionnĂ© du DĂ©partement d’Études LittĂ©raires Anglaises, dirigĂ© par le professeur Claire Joubert. En partant de l’idĂ©e que la « littĂ©rature Ă©trangĂšre » est une discipline du savoir Ă  part entiĂšre, les chercheurs du groupe rĂ©flĂ©chissent sur la question de l’étranger dans le contexte trĂšs actuel des « dimensions multiculturelles des mondialisations » et se proposent de dĂ©finir la « place singuliĂšre de la littĂ©rature Ă©trangĂšre dans la carte des savoirs ». Dans la « PrĂ©sentation » de l’ouvrage la directrice du groupe de recherche retrace l’histoire de la publication qui, lancĂ©e comme une publication interne -PoĂ©tique de l’étranger- a Ă©voluĂ© vers une revue en ligne, pour prendre finalement la forme du prĂ©sent volume.

3Les quinze articles des enseignants-chercheurs et des doctorants du groupe donnent une idĂ©e de la diversitĂ© et de la richesse de la recherche menĂ©e au niveau du laboratoire et de ses partenaires universitaires de Paris 13, d’OrlĂ©ans, de Rennes ou de Campinas du BrĂ©sil. L’étranger et l’altĂ©ritĂ© sont tantĂŽt associĂ©s Ă  la littĂ©rature, tantĂŽt aux mots et Ă  la langue, tantĂŽt Ă  la pensĂ©e et mĂȘme au « paysage Ă©tranger ». La dimension culturelle est partout prĂ©sente et souvent le texte Ă©tranger est vu en Ă©troite liaison avec la traduction qui le transporte et le fait connaĂźtre ailleurs.

4La plupart des auteurs analysĂ©s par les diffĂ©rents chercheurs sont anglophones –Virginia Woolf, Judith Butler, Angela Carter, Margaret Atwood, Caryl Phillips, Gary Lutz – d’autres sont bilingues dans leur Ă©criture comme Beckett, Pasolini ou exilĂ©s et marquĂ©s par plusieurs langues comme Nathalie Sarraute, Copi, Bianciotti, Kundera ou tout simplement prĂ©occupĂ© par une langue Ă©trangĂšre pour l’analyser en thĂ©oricien comme MallarmĂ© et pour la traduire Ă  travers des textes patrimoniaux comme Maeterlink.

5L’article inaugural, dus aux professeurs Marie-Dominique Garnier et Chantal Zabus de Paris 13 et, respectivement, Paris 8 exploite et explore les potentialitĂ©s du traduire, analyse le « juste traduire » en partant d’un fameux nom propre, Jacques Derrida, qui, au bout d’une rĂ©flexion sur l’altĂ©ritĂ© et l’altĂ©ration, oĂč dĂ©construction et retraduction se rencontrent, peut se lire comme « de-reader ».

6Pour rester dans la rĂ©flexion sur la traduction et le traduire, on peut Ă©voquer aussi les contributions d’Antoine CazĂ©, de Camille Fort, d’Elena Truuts et de Claire RosĂ©, qui tous, envisagent, sous une forme ou autre, le texte Ă©tranger Ă  travers la problĂ©matique de la traduction. L’article le plus intĂ©ressant, de ce point de vue, nous semble ĂȘtre celui du directeur du projet de recherche « La pensĂ©e Ă©trangĂšre », Antoine CazĂ© de l’UniversitĂ© d’OrlĂ©ans, qui vise l’analyse du texte de sciences humaines en traduction et tout ce qui en dĂ©coule comme exigences pour son traducteur, situĂ©, par tradition, Ă  mi-chemin entre « gĂ©nĂ©raliste » et « spĂ©cialiste » : des connaissances culturelles considĂ©rables, une complexitĂ© conceptuelle et langagiĂšre Ă  maĂźtriser, des modĂšles thĂ©oriques et des pratiques traductives de « transfert culturel » Ă  connaĂźtre et Ă  manier. S’appuyant sur quelques idĂ©es de Berman, de Katarina Reiss et de Jean-RenĂ© Ladmiral, le chercheur d’OrlĂ©ans hĂ©site Ă  classer le texte de sciences humaines dans la catĂ©gorie « semi-technique » ou bien « technico-littĂ©raire » pour arriver Ă  la conclusion que ce type de texte exige en fait une compĂ©tence plurielle qui comprend une compĂ©tence langagiĂšre, une technique, une culturelle, une documentaire, d’oĂč la dimension proprement intellectuelle de ce type de traduction, dont la complexitĂ© est souvent ignorĂ©e.

7Professeur d’anglais Ă  l’UniversitĂ© de Picardie, Jules Verne, Camille Fort s’intĂ©resse surtout au traducteur, notamment - Ă  travers une suggestion deleuzienne - Ă  la « subjectivation trans-individuelle » du sujet traducteur qui est toujours invitĂ© Ă  changer de parole en fonction de chaque nouvelle tĂąche de traduction. Le vrai traducteur, le grand traducteur ne serait pas celui qui laisse voir une Ă©nonciation individuelle mais, au contraire, celui dont l’énonciation se fait chaque fois autre, en aboutissant Ă  une « transparence intense » confĂ©rĂ©e Ă  l’écriture du texte traduit.

8Dans ses deux articles, Elena Truuts, doctorante Ă  Paris 8, analyse, d’une part, les mots et la langue Ă©trangĂšre chez Nathalie Sarraute et, d’autre part, les idĂ©es sur la traduction prĂ©sentes dans les essais critiques de Kundera. Comme le dernier article est consacrĂ© surtout aux conceptions artistiques de Kundera et moins Ă  ses idĂ©es sur la traduction, le lecteur reste un peu sur sa faim, mais retient au moins que pour l’auteur tchĂšque, s’exprimant en français, la rĂ©ussite du traducteur se mesure dans sa capacitĂ© de se rapprocher le plus possible du rythme de la phrase d’origine, idĂ©e, on le sait, chĂšre aussi Ă  Henri Meschonnic.

9Travaillant Ă  une thĂšse de doctorat sur le théùtre de Maurice Maeterlinck, Claire RosĂ© de Paris 8 propose dans son article une trĂšs fine analyse de la traduction de la piĂšce de John Ford ‘Tis Pity She’s a Whore, rendue par l’auteur belge sous le titre d’Annabella et accompagnĂ©e d’une prĂ©face du traducteur. Le travail traductif de Maeterlinck semble ĂȘtre influencĂ© par son expĂ©rience propre d’écriture ce qui conduit Ă  un dĂ©placement des modes de visĂ©e de l’auteur et Ă  une certaine dĂ©perdition de la spĂ©cificitĂ© de l’Ɠuvre de Ford mais Ă©galement Ă  un redoublement de la visĂ©e globale du texte original.

10Non loin du phĂ©nomĂšne traductif, se situe les réécritures-traductions de Pasolini en dialecte frioulain qu’il essaie par cela Ă©lever au statut de langue, geste rare et presque insolite, analysĂ© avec beaucoup de pertinence avec ses « incorrections » manifestes et sa portĂ©e littĂ©raire et politique par le duos des doctorants de Paris 8, Isabella Checcaglini et Etienne Dobenesque.

11L’Ɠuvre de Beckett et son refus de donner des rĂ©ponses Ă  la critique est analysĂ©e Ă  travers quelques notions clefs comme indĂ©termination, indistinction, indiffĂ©renciation, indĂ©finition par Mireille Bousquet, doctorante Ă  Paris 8, tandis que les rapports entre exils et dĂ©placements linguistiques chez des auteurs d’origine argentine comme Copi et Bianciotti font l’objet d’un intĂ©ressant et solide article signĂ© par Pablo Gasparini, chercheur de l’UniversitĂ© de Campinas.

12Le problĂšme de l’altĂ©ritĂ©, la langue Ă©trangĂšre et la dimension culturelle du texte Ă©tranger prĂ©occupent dans leurs remarquables lectures les chercheurs Arnaud Regnauld, Isabella Checcaglini et LaĂŻla Sahili El Faquer qui se penchent sur les textes de Gary Lutz, Nathalie Sarraute, Caryl Phillips.

13Avant de finir notre brĂšve prĂ©sentation, nous devons remarquer la place important accordĂ©e dans ce volume collectif Ă  des Ă©tudes « fĂ©minines » signĂ©es par les doctorantes de Paris 8 Fatiha Mouadi, Andreea Ivanescu et Souad Slassi et portant sur l’Ɠuvre de Virginia Woolf, Judith Butler, Angela Carter et Margaret Atwood ; les jeunes chercheuses se penchent dans leurs articles sur la poĂ©tique des intraduisibles « character », « androgyny » et « gender trouble » ainsi que sur les problĂšmes des « fĂ©minismes » anglais et amĂ©ricains, de leur diffĂ©rences, de leurs visions respectives sur le « fĂ©minin ».

14L’ouvrage Le texte Ă©tranger (Travaux et documents, 31-2006) fruit d’un travail d’équipe et d’atelier, n’épuise pas la riche problĂ©matique de l’étranger en tant que texte, pensĂ©e, langue mais ouvre des pistes d’analyses et de lectures trĂšs stimulantes. Il faut, sans doute, suivre toute la sĂ©rie pour en avoir une image globale de ce travail sĂ©rieux, solide, de longue durĂ©e de ce groupe de recherche passionnĂ©, dirigĂ© par Claire Joubert, oĂč jeunes chercheurs et chercheurs chevronnĂ©s se cĂŽtoient, et qui invite par des articles et des Ă©tudes souvent incitants Ă  un vĂ©ritable dĂ©bat, Ă  un dialogue intellectuel et interculturel de haute qualitĂ©.