Le texte étranger en question
1NommĂ©e par Goethe, Weltliteratur, la littĂ©rature mondiale prĂ©occupe les chercheurs et les thĂ©oriciens et intĂ©resse les maisons dâĂ©ditions qui publient en traduction de nombreux titres faisant partie du grand patrimoine du monde, titres aptes Ă façonner autrement la littĂ©rature nationale qui les accueille. Mais avant dâentrer dans le patrimoine universel, toute littĂ©rature commence par ĂȘtre contemporaine de son Ă©poque et de son public et se trouve en quĂȘte dâidentitĂ© et de dialogue. On la nomme souvent « littĂ©rature Ă©trangĂšre » ou, avec un grain de modernitĂ© thĂ©orique, « texte Ă©tranger ». Elle est dans ce qui suit lâobjet de quelques rĂ©flexions issues de la lecture dâun intĂ©ressant ouvrage sorti par un groupe de recherche intitulĂ© justement « Le texte Ă©tranger ».
2Dans la sĂ©rie rĂ©cemment inaugurĂ©e, « Travaux et documents », les Presses de lâUniversitĂ© Paris 8 Vincennes-Saint-Denis viennent de publier le volume collectif Le texte Ă©tranger qui rĂ©unit les travaux du groupe de recherche dĂ©jĂ mentionnĂ© du DĂ©partement dâĂtudes LittĂ©raires Anglaises, dirigĂ© par le professeur Claire Joubert. En partant de lâidĂ©e que la « littĂ©rature Ă©trangĂšre » est une discipline du savoir Ă part entiĂšre, les chercheurs du groupe rĂ©flĂ©chissent sur la question de lâĂ©tranger dans le contexte trĂšs actuel des « dimensions multiculturelles des mondialisations » et se proposent de dĂ©finir la « place singuliĂšre de la littĂ©rature Ă©trangĂšre dans la carte des savoirs ». Dans la « PrĂ©sentation » de lâouvrage la directrice du groupe de recherche retrace lâhistoire de la publication qui, lancĂ©e comme une publication interne -PoĂ©tique de lâĂ©tranger- a Ă©voluĂ© vers une revue en ligne, pour prendre finalement la forme du prĂ©sent volume.
3Les quinze articles des enseignants-chercheurs et des doctorants du groupe donnent une idĂ©e de la diversitĂ© et de la richesse de la recherche menĂ©e au niveau du laboratoire et de ses partenaires universitaires de Paris 13, dâOrlĂ©ans, de Rennes ou de Campinas du BrĂ©sil. LâĂ©tranger et lâaltĂ©ritĂ© sont tantĂŽt associĂ©s Ă la littĂ©rature, tantĂŽt aux mots et Ă la langue, tantĂŽt Ă la pensĂ©e et mĂȘme au « paysage Ă©tranger ». La dimension culturelle est partout prĂ©sente et souvent le texte Ă©tranger est vu en Ă©troite liaison avec la traduction qui le transporte et le fait connaĂźtre ailleurs.
4La plupart des auteurs analysĂ©s par les diffĂ©rents chercheurs sont anglophones âVirginia Woolf, Judith Butler, Angela Carter, Margaret Atwood, Caryl Phillips, Gary Lutz â dâautres sont bilingues dans leur Ă©criture comme Beckett, Pasolini ou exilĂ©s et marquĂ©s par plusieurs langues comme Nathalie Sarraute, Copi, Bianciotti, Kundera ou tout simplement prĂ©occupĂ© par une langue Ă©trangĂšre pour lâanalyser en thĂ©oricien comme MallarmĂ© et pour la traduire Ă travers des textes patrimoniaux comme Maeterlink.
5Lâarticle inaugural, dus aux professeurs Marie-Dominique Garnier et Chantal Zabus de Paris 13 et, respectivement, Paris 8 exploite et explore les potentialitĂ©s du traduire, analyse le « juste traduire » en partant dâun fameux nom propre, Jacques Derrida, qui, au bout dâune rĂ©flexion sur lâaltĂ©ritĂ© et lâaltĂ©ration, oĂč dĂ©construction et retraduction se rencontrent, peut se lire comme « de-reader ».
6Pour rester dans la rĂ©flexion sur la traduction et le traduire, on peut Ă©voquer aussi les contributions dâAntoine CazĂ©, de Camille Fort, dâElena Truuts et de Claire RosĂ©, qui tous, envisagent, sous une forme ou autre, le texte Ă©tranger Ă travers la problĂ©matique de la traduction. Lâarticle le plus intĂ©ressant, de ce point de vue, nous semble ĂȘtre celui du directeur du projet de recherche « La pensĂ©e Ă©trangĂšre », Antoine CazĂ© de lâUniversitĂ© dâOrlĂ©ans, qui vise lâanalyse du texte de sciences humaines en traduction et tout ce qui en dĂ©coule comme exigences pour son traducteur, situĂ©, par tradition, Ă mi-chemin entre « gĂ©nĂ©raliste » et « spĂ©cialiste » : des connaissances culturelles considĂ©rables, une complexitĂ© conceptuelle et langagiĂšre Ă maĂźtriser, des modĂšles thĂ©oriques et des pratiques traductives de « transfert culturel » Ă connaĂźtre et Ă manier. Sâappuyant sur quelques idĂ©es de Berman, de Katarina Reiss et de Jean-RenĂ© Ladmiral, le chercheur dâOrlĂ©ans hĂ©site Ă classer le texte de sciences humaines dans la catĂ©gorie « semi-technique » ou bien « technico-littĂ©raire » pour arriver Ă la conclusion que ce type de texte exige en fait une compĂ©tence plurielle qui comprend une compĂ©tence langagiĂšre, une technique, une culturelle, une documentaire, dâoĂč la dimension proprement intellectuelle de ce type de traduction, dont la complexitĂ© est souvent ignorĂ©e.
7Professeur dâanglais Ă lâUniversitĂ© de Picardie, Jules Verne, Camille Fort sâintĂ©resse surtout au traducteur, notamment - Ă travers une suggestion deleuzienne - Ă la « subjectivation trans-individuelle » du sujet traducteur qui est toujours invitĂ© Ă changer de parole en fonction de chaque nouvelle tĂąche de traduction. Le vrai traducteur, le grand traducteur ne serait pas celui qui laisse voir une Ă©nonciation individuelle mais, au contraire, celui dont lâĂ©nonciation se fait chaque fois autre, en aboutissant Ă une « transparence intense » confĂ©rĂ©e Ă lâĂ©criture du texte traduit.
8Dans ses deux articles, Elena Truuts, doctorante Ă Paris 8, analyse, dâune part, les mots et la langue Ă©trangĂšre chez Nathalie Sarraute et, dâautre part, les idĂ©es sur la traduction prĂ©sentes dans les essais critiques de Kundera. Comme le dernier article est consacrĂ© surtout aux conceptions artistiques de Kundera et moins Ă ses idĂ©es sur la traduction, le lecteur reste un peu sur sa faim, mais retient au moins que pour lâauteur tchĂšque, sâexprimant en français, la rĂ©ussite du traducteur se mesure dans sa capacitĂ© de se rapprocher le plus possible du rythme de la phrase dâorigine, idĂ©e, on le sait, chĂšre aussi Ă Henri Meschonnic.
9Travaillant Ă une thĂšse de doctorat sur le théùtre de Maurice Maeterlinck, Claire RosĂ© de Paris 8 propose dans son article une trĂšs fine analyse de la traduction de la piĂšce de John Ford âTis Pity Sheâs a Whore, rendue par lâauteur belge sous le titre dâAnnabella et accompagnĂ©e dâune prĂ©face du traducteur. Le travail traductif de Maeterlinck semble ĂȘtre influencĂ© par son expĂ©rience propre dâĂ©criture ce qui conduit Ă un dĂ©placement des modes de visĂ©e de lâauteur et Ă une certaine dĂ©perdition de la spĂ©cificitĂ© de lâĆuvre de Ford mais Ă©galement Ă un redoublement de la visĂ©e globale du texte original.
10Non loin du phĂ©nomĂšne traductif, se situe les réécritures-traductions de Pasolini en dialecte frioulain quâil essaie par cela Ă©lever au statut de langue, geste rare et presque insolite, analysĂ© avec beaucoup de pertinence avec ses « incorrections » manifestes et sa portĂ©e littĂ©raire et politique par le duos des doctorants de Paris 8, Isabella Checcaglini et Etienne Dobenesque.
11LâĆuvre de Beckett et son refus de donner des rĂ©ponses Ă la critique est analysĂ©e Ă travers quelques notions clefs comme indĂ©termination, indistinction, indiffĂ©renciation, indĂ©finition par Mireille Bousquet, doctorante Ă Paris 8, tandis que les rapports entre exils et dĂ©placements linguistiques chez des auteurs dâorigine argentine comme Copi et Bianciotti font lâobjet dâun intĂ©ressant et solide article signĂ© par Pablo Gasparini, chercheur de lâUniversitĂ© de Campinas.
12Le problĂšme de lâaltĂ©ritĂ©, la langue Ă©trangĂšre et la dimension culturelle du texte Ă©tranger prĂ©occupent dans leurs remarquables lectures les chercheurs Arnaud Regnauld, Isabella Checcaglini et LaĂŻla Sahili El Faquer qui se penchent sur les textes de Gary Lutz, Nathalie Sarraute, Caryl Phillips.
13Avant de finir notre brĂšve prĂ©sentation, nous devons remarquer la place important accordĂ©e dans ce volume collectif Ă des Ă©tudes « fĂ©minines » signĂ©es par les doctorantes de Paris 8 Fatiha Mouadi, Andreea Ivanescu et Souad Slassi et portant sur lâĆuvre de Virginia Woolf, Judith Butler, Angela Carter et Margaret Atwood ; les jeunes chercheuses se penchent dans leurs articles sur la poĂ©tique des intraduisibles « character », « androgyny » et « gender trouble » ainsi que sur les problĂšmes des « fĂ©minismes » anglais et amĂ©ricains, de leur diffĂ©rences, de leurs visions respectives sur le « fĂ©minin ».
14Lâouvrage Le texte Ă©tranger (Travaux et documents, 31-2006) fruit dâun travail dâĂ©quipe et dâatelier, nâĂ©puise pas la riche problĂ©matique de lâĂ©tranger en tant que texte, pensĂ©e, langue mais ouvre des pistes dâanalyses et de lectures trĂšs stimulantes. Il faut, sans doute, suivre toute la sĂ©rie pour en avoir une image globale de ce travail sĂ©rieux, solide, de longue durĂ©e de ce groupe de recherche passionnĂ©, dirigĂ© par Claire Joubert, oĂč jeunes chercheurs et chercheurs chevronnĂ©s se cĂŽtoient, et qui invite par des articles et des Ă©tudes souvent incitants Ă un vĂ©ritable dĂ©bat, Ă un dialogue intellectuel et interculturel de haute qualitĂ©.

