Le dessin et les traces
1IntitulĂ© « Le dessin et les traces », ce vingt-deuxiĂšme cahier de la SĂ©rie Guillaume Apollinaire (La Revue des Lettres modernes, Minard, 2007) revĂȘt un double intĂ©rĂȘt : la dĂ©couverte de documents inĂ©dits concernant un poĂšte que nous nous imaginons Ă tort bien connaĂźtre ; la richesse iconographique, puisquâest frĂ©quemment reproduit le matĂ©riau graphique accompagnant les brouillons, notes personnelles, cahiers, Ă©preuves, correspondance de lâauteur des Calligrammes qui font en grande partie lâobjet de ce cahier.
2De fait, les articles rĂ©unis sâinscrivent dans la continuitĂ© de lâexposition Apollinaire entre plume et pinceau, organisĂ©e par lâAssociation internationale des Amis dâApollinaire Ă la galerie de lâAbbaye, MusĂ©e Guillaume Apollinaire, Ă Stavelot du 26 juin au 30 aoĂ»t 2003. La prĂ©face de son catalogue est dâailleurs reproduite en ouverture de la revue. SignĂ©e Michel DĂ©caudin, dĂ©cĂ©dĂ© le 04 mars 2004 et Ă qui ce cahier est dĂ©diĂ©, elle rappelle que le fondateur de la sĂ©rie Apollinaire est Ă lâorigine de ce projet, lui qui avait pressenti que les dessins aboutis, tout comme les griffonnages de celui qui avait un temps songĂ© Ă Et moi aussi je suis peintre pour titrer le recueil Calligrammes, ont beaucoup Ă nous apprendre sur son Ă©criture poĂ©tique.
3Les accointances secrĂštes entre le visible et le lisible sont explorĂ©es dans les dessins Ă©pistolaires, dans les dessins marginaux des manuscrits et des Ă©preuves ainsi que dans les carnets de jeunesse ; ce premier ensemble se plaçant, matĂ©riau oblige, sous le signe de la critique gĂ©nĂ©tique. Ă ces premiĂšres analyses de Claude Debon, Jean Burgos et Pierre Caizergues, sâajoutent une rĂ©flexion plus gĂ©nĂ©rale sur « lâart des traces » dans la poĂ©sie dâApollinaire, et plus particuliĂšrement dans le poĂšme « CortĂšge » (Ătienne-Alain Hubert), ainsi quâune lecture dâ « à travers lâEurope », poĂšme dĂ©diĂ© Ă Marc Chagall (Philippe Geinoz). Un dernier bouquet dâarticles concerne Apollinaire peintre et modĂšle, maĂźtre dâĆuvre dâune sĂ©rie dâaquarelles mettant en scĂšne un brigadier masquĂ© (Peter Read) et sujet de lâĂ©nigmatique et cĂ©lĂšbre Portrait de Guillaume Apollinaire de Giorgio de Chirico (Willard Bohn).
4« Le dessin dans les manuscrits littĂ©raires » est-il « un dĂ©fi Ă la critique gĂ©nĂ©tique ? » Cette question, dĂ©jĂ posĂ©e par le colloque organisĂ© par lâInstitut des Textes et Manuscrits Modernes (ITEM) en novembre 2002, est dans lâair, comme le remarque Claude Debon. Elle nâa pas perdu sa pertinence, si lâon se rĂ©fĂšre Ă lâexposition, suivie de la publication de Lâun pour lâautre. Les Ă©crivains dessinent (Buchet-Chastel/IMEC, 2008), de dessins dâĂ©crivains Ă lâInstitut MĂ©moires de lâĂdition contemporaine (IMEC) Ă Caen. Cet article lui-mĂȘme est Ă lire en complĂ©ment dâun travail dĂ©sormais publiĂ© par C. Debon en collaboration avec Peter Read : Les Dessins de Guillaume Apollinaire (Buchet-Chastel, 2008). LâĂ©tude dresse ainsi une typologie des dessins dâApollinaire (dessins Ă©pistolaires, dessins en marge de manuscrits ou dâĂ©preuves, dessin dans les brouillons) et explore leurs relations avec lâimaginaire du poĂšte.
5RĂ©alistes, les dessins Ă©pistolaires croquent le quotidien de la guerre ; leur valeur est avant tout documentaire, mĂȘme si nous devinons quâils sont aussi pour le poĂšte de vĂ©ritables « talismans » (p. 24), certifiant, alors mĂȘme que sa vie est menacĂ©e, une existence bien visible. « Purement [âŠ] dĂ©coratifs » (p. 17), redoublant soigneusement le sens du mot qui les prĂ©cĂšde, ces dessins, principalement prĂ©sents dans les lettres Ă Lou, suggĂšrent que la parole se tarit au fur et Ă mesure que la relation se dĂ©lite, masquant « lâincapacitĂ© de lâĂ©criture Ă dire vrai, tout en affichant un geste de sĂ©duction » (p. 17).
6TrĂšs diffĂ©rents sont les dessins dans les manuscrits et les Ă©preuves. Ătant son propre destinataire, Apollinaire rĂ©pond Ă un Ă©lan spontanĂ©, dessinant comme on ferait un « autocommentaire » Ă©crit ou oral (p. 29). Les maquette et Ă©preuves de Calligrammes dĂ©posĂ©es Ă la bibliothĂšque Jacques Doucet pour la premiĂšre, et Ă la BNF pour les secondes, recĂšlent des dessins marginaux qui se font transposition « dans une autre forme artistique, [de] lâobjet du poĂšme quâils accompagnent » (p. 27). Sâils trouvent plus difficilement une interprĂ©tation que ceux hantant la correspondance, ne sont pas moins visuellement les Ă©quivalents de motifs rĂ©currents dans lâĆuvre dâApollinaire, Ă lâinstar des sujets religieux, qui envahissent les marges dâ « Arbre » et de « Liens » et renouent avec une inspiration ancienne du poĂšte.
7Accompagnant des poĂšmes fortement raturĂ©s, les dessins des carnets de jeunesse dâApollinaire, mettant frĂ©quemment en scĂšne des personnages grotesques, mi-animal, ni-humain, ont Ă lâĂ©vidence un rĂŽle palliatif, au moment oĂč lâĂ©criture du poĂšte est encore tĂątonnante. Ils constituent Ă©galement « un matĂ©riau onirique qui relĂšve [âŠ] de lâinterprĂ©tation psychanalytique » (p. 54). Confrontant une petite dizaine de ces poĂšmes avec des dessins multipliant les variantes autour du motif de la sirĂšne et de ses attributs, en particulier le « toquet panaché », Ă©voquĂ© dans le poĂšme « [Languissez languissez blanc chapeau dâOphĂ©lie] » (p. 44), C. Debon Ă©met lâhypothĂšse tout Ă fait convaincante que se cache derriĂšre ces reprĂ©sentations mortifĂšres la mĂšre du poĂšte : « mĂšre-sirĂšne, dĂ©sirĂ©e et haĂŻe pour ĂȘtre dĂ©sirĂ©e » dont « le chapeau, loin dâĂȘtre un accessoire, est lâemblĂšme » (p. 52). « Langage cryptĂ©, archaĂŻque » (p. 57), les dessins dans les carnets de jeunesse dâApollinaire gardent encore bien des secrets, C. Debon invitant Ă dĂ©vider dâautres fils dâAriane, tel le motif des masques, pour atteindre le cĆur de la crĂ©ation naissante du poĂšte.
8Câest comme art du temps que Jean Burgos analyse « le geste et ses traces » (p. 61) des dessins apollinariens. Trois rĂ©gimes temporels (lâinstantanĂ©, la rĂ©itĂ©ration et lâĂ©ternitĂ© conçue comme « instant qui se creuse en dehors de toute durĂ©e », p. 77) correspondent Ă trois schĂšmes de la crĂ©ation du poĂšte.
9« Saisir lâinstant » pour fixer le mouvement, tel semble ĂȘtre le but des dessins dâanimaux placĂ©s en marge des manuscrits et des Ă©preuves du Bestiaire ou cortĂšge dâOrphĂ©e (1911), quâApollinaire devait offrir Ă Francis Carco et qui se trouvent aujourdâhui Ă la BibliothĂšque Jacques Doucet. Fruits de lâimpulsion et de la feinte maladresse, ces dessins dont J. Burgos nous rĂ©vĂšle le saisissant mystĂšre, nous Ă©meuvent davantage que les bois gravĂ©s de Raoul Dufy. Nous regrettons quâune comparaison systĂ©matique nâait pas Ă©tĂ© menĂ©e et que les propos de J. Burgos sâarrĂȘtent sur lâidĂ©e dâune prise de distance ironique par rapport Ă la rĂ©alitĂ© de lâanimal, aboutissant Ă sa reprĂ©sentation caricaturale.
10Observant deux dessins ornĂ©s Ă foison de tĂȘtes et de personnages, le premier extrait dâun cahier inĂ©dit appartenant Ă une collection particuliĂšre, le second du cahier dit « de Stavelot » (dĂ©posĂ© Ă la BNF), J. Burgos montre quâĂ lâinstar de « CortĂšge », ils obĂ©issent Ă une logique de rĂ©pĂ©tition dont lâenjeu est identitaire : le mĂȘme et lâautre se confondent, lâautoportrait devient multiplicitĂ© pour se fondre dans une masse singuliĂšre... La multiplication instantanĂ©e quâils mettent en Ćuvre tĂ©moigne autant du « besoin persistant dâhabiter pleinement lâinstant » (p. 75) que de la quĂȘte poĂ©tique dâun « prĂ©sent spatialisé » (p. 71).
11Lâexamen dâun dernier dessin inĂ©dit, appartenant Ă la version la plus ancienne de LâEnchanteur pourrissant permet Ă J. Burgos de montrer comment instantanĂ©itĂ© et Ă©ternitĂ© se conjoignent, Ă lâimage de cette petite tĂȘte bifide dans laquelle deux visages sâopposent. PlacĂ©e au bas de la page et Ă lâenvers, elle prouve, Ă lâinstar de la poĂ©sie dâApollinaire, que « la rĂ©alitĂ© vraie ne se dĂ©couvre que dans lâinstant qui se creuse hors de toute durĂ©e » (p. 77).
12Pierre Caizergues sâintĂ©resse Ă un carnet de dessins dâApollinaire datant des annĂ©es 1893-1895 et rĂ©vĂ©lĂ© pour la premiĂšre fois Ă lâoccasion de sa vente publique en juin 2003. Contenant les productions de lâadolescence du poĂšte, cet « Album » tĂ©moigne de la naissance des thĂšmes de prĂ©dilection du poĂšte : sujets religieux, goĂ»t pour la caricature, choses vues et scĂšnes nocturnes sont des constantes de ces pages. Trois extraits retiennent lâattention de P. Caizergues, dans lesquels le rapport entre dessin et texte se complexifie Ă mesure que le premier prend le pas sur le second.
13Alors que le poĂšme intitulĂ© « NoĂ«l » est classiquement illustrĂ© de dessins religieux, dont certains annoncent la « NoĂ«l funĂ©raire » (p. 85) de LâEnchanteur pourrissant, lâassociation entre lâimage et lâĂ©crit est plus surprenante dans « Minuit ». Les mots, sans prendre la forme dessinĂ©e du calligramme, composent en haut de page « une sorte de constellation » (p. 85) faisant du poĂšme un moment doublement fondateur : dâune part il explore un thĂšme majeur de la poĂ©sie apollinarienne, celui du temps qui passe, de lâautre il est la premiĂšre tentative de traduire « le temps en espace » (p. 85), par le biais de ce qui deviendra les calligrammes. La troisiĂšme et derniĂšre page, qui mĂȘle texte et dessin, est datĂ©e de 1895. Elle a pour lĂ©gende un vers mystĂ©rieux (« I gin to be aweary of the sun ») ayant dĂ©jĂ fait lâobjet dâhypothĂšses interprĂ©tatives de la part de P. Caizergues. LâĂ©nigme est dĂ©sormais rĂ©solue, grĂące Ă Ătienne-Alain Hubert : il sâagit dâun vers de Macbeth de Shakespeare. Dâautres extraits de cette page, dont la reproduction permet dâadmirer la complexitĂ© formelle, sollicitent la sagacitĂ© du chercheur. Les caractĂšres chinois, composant une sorte de titre polysĂ©mique (« âMadame Lanâ, voire âMadame Bleueâ », p. 88), renvoient, selon J. Caizergues, Ă la fois Ă un Ă©lĂ©ment contextuel, la mer MĂ©diterranĂ©e (Apollinaire vit Ă cette Ă©poque Ă Monaco) et Ă un Ă©lĂ©ment symbolique, la Vierge Marie. Reste que les sources de ces rudiments de calligraphie chinoise demeurent inconnues et invitent Ă lâexamen exhaustif des carnets de jeunesse du poĂšte.
14Trois aquarelles datant de 1916 « qui reprĂ©sentent chacune un militaire Ă cheval, vu de profil, solitaire et masquĂ©, sur un champ de bataille » (p. 92) sont lâoccasion, pour Peter Read, dâexaminer, dans une lecture aussi stimulante que convaincante, les Ă©chos littĂ©raires, historiques et artistiques qui les animent afin dâen mieux saisir la portĂ©e.
15Tout dâabord, le cavalier avec son tricorne et son masque nâest pas sans rappeler la figure dâArlequin, personnage de la commedia dellâarte Ă laquelle Apollinaire sâest toujours intĂ©ressĂ©. La continuitĂ© thĂ©matique entre lâaquarelle et lâinspiration poĂ©tique se double dâune continuitĂ© narrative, puisque deux des trois aquarelles (« Le Brigadier masqué » et « Un Brigadier masqué ») renvoient explicitement Ă la nouvelle terminant Le PoĂšte assassiné : « Cas du brigadier masquĂ©, câest-Ă -dire le poĂšte assassiné ». La dĂ©couverte dâune quatriĂšme aquarelle aprĂšs la rĂ©daction de cet article et dont la description figure en addendum, confirme lâidĂ©e quâelles sont toutes « un prolongement pictural de la prose de fiction dâApollinaire » (p. 105). La relation entre lâaquarelle et lâĆuvre Ă©crit dâApollinaire est aussi dâordre illustratif comme le confirme la lĂ©gende du « Brigadier masqué », lors que sa publication dans LâEsprit nouveau en 1924 : « Aquarelle dâApollinaire pour la couverture du PoĂšte assassinĂ©, non exĂ©cutĂ©e. Le livre fut Ă©ditĂ© avec un dessin de Cappiello » (p. 94). Enfin, le thĂšme pictural du masque renvoie aux nombreux poĂšmes Ă©voquant lâidentitĂ© douloureusement incertaine et le pressentiment « dâune profondeur qui se cache sous les apparences » (p. 95).
16Nourries dâimaginaire, ces aquarelles le sont aussi de lâĂ©prouvante rĂ©alitĂ© de lâĂ©poque : la Grande Guerre. Le masque des trois cavaliers nâest pas que mĂ©taphorique ; il Ă©voque le danger constant reprĂ©sentĂ© par les gaz toxiques, lâypĂ©rite notamment. Telle aquarelle reproduit avec prĂ©cision le masque Ă gaz « M2 » utilisĂ© par lâarmĂ©e française Ă partir de fĂ©vrier 1916 ; telle autre une cagoule Ă tuyau utilisĂ©e par les soldats britanniques et amĂ©ricains, alors que les ravages du gaz moutarde sont figurĂ©s par le corps dĂ©liquescent du cavalier. LâintĂ©rĂȘt est certes documentaire, mais il faut aussi voir dans ces aquarelles « un autoportrait masquĂ©, composite, mobile, hĂ©roĂŻque et, finalement, tragique du poĂšte » (p. 98).
17Parce quâelles sont signĂ©es, les trois aquarelles se posent comme vĂ©ritables Ćuvres dâart et sâinscrivent dans le champ esthĂ©tique de leur Ă©poque. Deux dâentre elles placent leur titre dans la composition, trait distinctif, selon Apollinaire dans MĂ©ditations esthĂ©tiques, des Ćuvres de Picabia et de Duchamp. Mais davantage quâaux cubistes, les aquarelles dâApollinaire rendent hommage, en sâappropriant leur matĂ©riel iconographique et stylistique, aux tableaux des jeunes peintres de lâavant-garde russe, Michel Larionov et Nathalie Gontcharova. P. Read Ă©voque de maniĂšre tout Ă fait Ă©clairante les relations des trois amis, montrant comment le rayonnisme et le nĂ©o-primitivisme alimentent la reprĂ©sentation des trois cavaliers dâApollinaire, qui se situent dans la droite ligne du cĂ©lĂšbre Blaue Reiter.
18Le thĂšme de la trace a largement inspirĂ© les poĂštes du XXe siĂšcle : de Segalen Ă RenĂ© Char, en passant par Henri Michaux, bon nombre dâentre eux lâont associĂ© au modĂšle Ă suivre, Ă lâempreinte angoissante ou encore Ă la prĂ©sence de lâindicible. Apollinaire, quant Ă lui, dĂ©clare dans une lettre Ă Madeleine PagĂšs datĂ©e du 29 octobre 1915 : « Jâavais imaginĂ© il y a 3 ans un art des traces quelque chose dâinfiniment subtil, il y a les traces extraordinaires et dâun art infini dans le pierres de Gavrinus en Irlande, le bertillonnage prend des Ă©lĂ©ments singuliers pour cet art des traces, lâĂ©criture aussi est un Ă©lĂ©ment subtil de lâart subtil des traces et ta lettre est pleine mon amour au sens de cet art [âŠ] » (p. 113). Ătienne-Alain Hubert dĂ©mĂȘle avec brio lâĂ©cheveau conceptuel et syncrĂ©tique de cet « art des traces », que les propos dâApollinaire laissent difficilement saisir au lecteur nĂ©ophyte de cette lettre issue de la correspondance du poĂšte avec Madeleine PagĂšs, publiĂ©e dans Tendre comme le souvenir (Paris, Gallimard, 1952).
19Lâexamen du manuscrit permet tout dâabord Ă Ă.-A. Hubert de rectifier une coquille et de convertir lâorthographe fautive de « Gavrinus » en « Gavrinis ». Et le lecteur de plonger dans le mystĂšre des pĂ©troglyphes de GavrâInis qui, dĂ©couvertes en 1832, ont fait couler abondamment lâencre des archĂ©ologues, certains y voyant des idĂ©ogrammes ou des « empreintes digitales » (p. 124). Ainsi, selon Ă.-A. Hubert, la science des traces, hĂ©ritiĂšre des pratiques divinatoires et des prĂ©mices de lâanthropomĂ©trie Ă©merge fin 1912, lorsque « CortĂšge » est publiĂ© dans PoĂ©sie et drame de Barzun.
20Ce poĂšme en effet oppose la mĂ©connaissance que le poĂšte a de lui-mĂȘme Ă son pouvoir de recrĂ©ation « grĂące auquel des vestiges ou des indices discrets deviennent des clĂ©s pour connaĂźtre et dominer les autres » (p. 118). Apollinaire sĂ©miologue se positionne ainsi dans le champ de lâoccultisme, Ă.-A. Hubert explicitant la rĂ©fĂ©rence Ă Corneille Agrippa dans « CortĂšge », et trouve sa place dans la poĂ©sie contemporaine. Rejetant le lyrisme du XIXe siĂšcle comme la « poĂ©sie sociale » (p. 118) et procĂ©dant « selon un processus dâaccumulation allusive » (p. 119), comme le montre lâanalyse de son premier vers (« Oiseau tranquille au vol inverse oiseau / Qui nidifie en lâair »), « CortĂšge » « saisit justement ce qui ne peut que paraĂźtre dĂ©risoire par rapport aux codes du moderne : les diffĂ©rences subtiles, les singularitĂ©s, le curieux, lâĂ©trange » (p. 119).
21Pour finir, Ă.-A. Hubert analyse comment les lettres Ă Madeleine elles-mĂȘmes sont soumises Ă un tel dĂ©chiffrement, Apollinaire y voyant des traces capables de provoquer, autant que la prĂ©sence de la femme, lâexaltation amoureuse. LâĂ©rudition du poĂšte irrigue ainsi sa poĂ©sie qui Ă son tour nourrit sa vie, lui donnant sens et profondeur.
22Willard Bohn, spĂ©cialiste de De Chirico, sâarrĂȘte sur lâun des tableaux offerts au poĂšte, Portrait de Guillaume Apollinaire. AprĂšs avoir restituĂ© lâhistoire de ce don, W. Bohn montre quâil faudrait ĂȘtre bien naĂŻf pour voir dans le buste reprĂ©sentĂ© ou dans la silhouette Ă lâarriĂšre-plan des rĂ©fĂ©rences explicites Ă lâauteur dâAlcools, dont il sâagirait simplement du portrait, conformĂ©ment au titre de la toile. Pour comprendre la signification de ce tableau, il faut au contraire replacer lâĆuvre dans la succession de tableaux consacrĂ©s au personnage abstrait du PoĂšte dâune part, et de lâautre considĂ©rer sa place dans lâesthĂ©tique gĂ©nĂ©rale du peintre.
23Redevable Ă lâart de Caspar David Friedrich et dâArnold Böcklin, De Chirico lâest aussi Ă la philosophie de Schopenhauer et Ă celle du Nietzsche de La Naissance de la tragĂ©die. Tirant ses personnages symboliques de la mythologie et de lâĂ©popĂ©e grecques, mais aussi de la Renaissance italienne et du Risorgimento du XIXe siĂšcle, De Chirico met en place une vision du monde reposant sur lâopposition de deux principes crĂ©ateurs, lâapollinien et le dionysiaque, chacun donnant lieu Ă une filiation artistique sur un axe paradigmatique. Lâanalyse de trois tableaux, dont deux sont reproduits dans lâarticle (Le FantĂŽme, Le Cerveau de lâenfant et Le Chant dâamour), vient illustrer les propos thĂ©oriques de W. Bohn.
24Câest dans la lignĂ©e du Chant dâamour que sâinscrit Portrait de Guillaume Apollinaire. Le buste de lâApollon du BelvĂ©dĂšre du premier a beau avoir perdu quelques cheveux et sâĂȘtre parĂ© de lunettes noires dans le second (symbolisant la cĂ©citĂ© visionnaire, Ă lâinstar dâun TirĂ©sias), la bouche, le nez et lâoreille sont bien identiques. Rappelant lâobsession de De Chirico pour Apollon, W. Bohn rĂ©fute ici la thĂšse de Maurizio Fagiolo dellâArco, qui voyait dans le buste du Portrait de Guillaume Apollinaire une reprĂ©sentation dâOrphĂ©e.
25Le sombre profil se dĂ©tachant Ă lâarriĂšre-plan est en revanche plus ardu Ă identifier. Concentrant sa rĂ©flexion sur la piste apollinienne et sa reprĂ©sentation sous forme de mannequins dans les tableaux plus tardifs de De Chirico, W. Bohn Ă©met lâhypothĂšse que la silhouette fonctionne en binĂŽme avec le buste dâApollon-Apollinaire : alors que celui-ci symbolise la permanence du principe apollinien, la silhouette en est lâincarnation temporelle, soit, ici, la figure de Dante Alighieri, dont le peintre aurait copiĂ© le masque mortuaire. La juxtaposition dans Portrait de Guillaume Apollinaire de ces deux figures symbolisant « lâimpulsion apollinienne » (p. 136) va de pair avec lâassemblage, dans la stĂšle jouxtant le buste, des symboles masculin et fĂ©minin que sont le poisson et la coquille Saint-Jacques, si bien que De Chirico, se montrant ici fidĂšle au « concept de la dualitĂ© sexuelle proposĂ© par Nietzsche » (p. 145), rĂ©unit en un seul tableau, sous lâĂ©gide dâApollinaire, les deux grandes forces duelles de toute crĂ©ation.
26Câest Ă une lecture de « à travers lâEurope », issu du recueil Calligrammes, que nous convie Philippe Geinoz. DĂ©diĂ© Ă Marc Chagall, ce poĂšme doit ĂȘtre compris comme « une forme de rĂ©ponse Ă la mĂ©thode du peintre : une mĂ©thode dans laquelle Apollinaire semble en partie se reconnaĂźtre et trouver aliment pour dĂ©velopper sa propre Ă©criture âcalligrammatiqueâ » (p. 150), dans le sens oĂč celle-ci nâest pas uniquement celle des poĂšmes figurĂ©s, mais sâĂ©tend Ă lâensemble de sa production poĂ©tique.
27MĂȘlant Ă son Ă©criture les vers plus anciens du poĂšme « La Clef », plus rĂ©guliers et dâinspiration symboliste, « à travers lâEurope » combine les effets de rupture Ă©nonciative et thĂ©matique avec les rĂ©fĂ©rences allusives Ă la biographie dâApollinaire et Ă lâiconographie de Chagall. Ce faisant, le poĂšme explore lâopposition entre le « ressassement nostalgique du passé » et la « participation enthousiasmante aux mĂ©tamorphoses du prĂ©sent », « ces deux problĂ©matiques, psychologique et esthĂ©tique, mett[ant] en question une maniĂšre dâenvisager souvenirs et rĂ©miniscences par le truchement de la crĂ©ation artistique » (p. 154).
28Tel est le thĂšme de lâAutoportrait aux sept doigts de Chagall, rĂ©alisĂ© en 1912 ou 1913 et qui inspire, selon les analyses de P. Geinoz, « à travers lâEurope ». Le peintre confiait dâailleurs, Ă propos de cette Ă©poque : « Participant Ă cette unique rĂ©volution technique de lâart en France, je retournai en pensĂ©e, dans mon Ăąme pour ainsi dire, dans mon propre pays. Je vĂ©cus en tournant le dos Ă ce qui se trouvait devant moi » (note 17, p. 162). De cette contorsion crĂ©ative rĂ©sulte un art de voir, comme le confirme le titre donnĂ© au poĂšme dans une maquette de Calligrammes (« ProphĂ©tie et vision »), un « savoir regarder », pour reprendre lâexpression du poĂšme « La Clef », qui est une prophĂ©tie dĂ©capĂ©e de toute religiositĂ©. Le pendant de cette science est le savoir lire du lecteur, incessamment conviĂ© Ă remettre en jeu la signification que sa lecture est en train de construire. Câest ainsi que la notion de « calligrammes » rejoint celle de « lecture visuelle » (p. 153).
29Ni peintre ni dessinateur, nâayant pas accompli de double carriĂšre comme un Cocteau ou un Michaux, Apollinaire pratique le dessin « comme un prolongement de lâĂ©criture et comme une maniĂšre dâĂ©vasion ou dâexutoire », selon Michel DĂ©caudin (p. 9). Les Ă©tudes ici rassemblĂ©es, ainsi que deux des comptes rendus du « Carnet critique » (Claude Debon, Calligrammes de Guillaume Apollinaire â Gallimard, 2004 â ainsi que lâĂ©tude dâElĆŒbieta Grabska concernant les relations dâApollinaire au moderne et Ă lâavant-garde) en sont la preuve. Depuis lors, lâintĂ©rĂȘt pour la dimension graphique de lâĆuvre dâApollinaire nâa pas faibli, puisque Laurence Campa a fait paraĂźtre les fac-similĂ©s restituant les lettres et calligrammes destinĂ©s Ă Lou et rĂ©digĂ©s pendant la guerre de 1914-1918 dans les tranchĂ©es (Je pense Ă toi mon Lou, Textuel, 2007) et que Claude Debon a publiĂ© Calligrammes dans tous ses Ă©tats (CalliopĂ©es, 2008) reproduisant les manuscrits des quatre-vingt quatre poĂšmes de lâĂ©dition originale dans chacune de leur Ă©tape de composition.

