Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 10, numéro 5
titre article
Marie Gueden

« Et le Verbe s’est fait chair » : la littĂ©rature et Dieu ou la quĂȘte du beau par le verbe

Alain et Arlette Michel, La littérature française et la connaissance de Dieu (1800-2000), Paris, GenÚve : Le Cerf, Ad Solem, coll. « Théologiques », 2008, 3 tomes (385 p., 926 p., 1413 p.), EAN 9782204086622

1Les trois tomes de cette histoire moderne et contemporaine de la littĂ©rature française chrĂ©tienne se prĂ©sentent comme une vĂ©ritable somme, encyclopĂ©dique. Celle-ci se lit en effet comme un dictionnaire, assorti d’articles par auteurs suivis d’« indications bibliographiques » idoines.

2Elle suit un ordre chronologique problĂ©matisĂ©, s’attachant dans un premier temps au « renouveau des questions (la raison, le sentiment, la foi) » de Chateaubriand Ă  Vigny (tome I), puis aux « grandes synthĂšses (positivisme, idĂ©al, visions) » de Nerval Ă  Hugo (tome II), et enfin aux « philosophies du dialogue et dialogue des philosophies (diffĂ©rences, comprĂ©hensions, dialogue) » de Flaubert Ă  Duras (tome III).

3Les auteurs, Alain et Arlette Michel, ont ainsi l’ambition, Ă  travers une sĂ©rie de monographies, d’établir une histoire de la littĂ©rature religieuse en France de la fin du XVIIIe siĂšcle au dĂ©but du XXIe siĂšcle.

4Cette histoire se prĂ©sente comme une « histoire de la beauté », dont la visĂ©e est de prĂ©ciser les liens entre les crĂ©ations de l’art et les inspirations de la philosophie, qui mĂ©dite sur les principes et sur l’absolu, et partant sur Dieu. Telle est la signification de la « recherche littĂ©raire » pour les auteurs des prĂ©sents volumes, pour qui les Lettres sont accordĂ©es avec « l’élĂ©vation spirituelle, la vĂ©ritĂ© psychologique, la recherche de la perfection dans le langage », et qui constituent une « quĂȘte du beau par le verbe ». Ainsi, pour Claudel, rappelons-le, l’un des buts principaux assignĂ©s Ă  la poĂ©sie est de « connaĂźtre », et le principal objet de la connaissance est Dieu.

5Comprendre comment la parole peut unir, dans le rĂ©alisme de l’art littĂ©raire, la plĂ©nitude des idĂ©es et la vĂ©ritĂ© des apparences : tel est le projet des auteurs, Ă©tudiĂ© et dĂ©veloppĂ© chez les Ă©crivains dont ils considĂšrent les Ɠuvres au plus prĂšs et en diachronie.

6On l’aura donc compris, cette histoire littĂ©raire est traitĂ©e comme une histoire des idĂ©es. Partant, l’Ɠuvre des auteurs y est considĂ©rĂ©e du point de vue des idĂ©es, et non du point de vue proprement littĂ©raire, stylistique et poĂ©tique. Nous en voulons pour preuve, Ă  titre d’exemple, le traitement qui est fait de l’Ɠuvre de Chateaubriand, dĂšs le seuil de l’ouvrage.

7Celle-ci est tout d’abord envisagĂ©e du point de vue de l’étude des sources, au regard de la transmission de la tradition chrĂ©tienne au romantisme, ce qui permet aux auteurs de faire de Chateaubriand le premier grand historien moderne de la culture occidentale, dans son double lien avec l’AntiquitĂ© et le Christianisme, et d’avancer la notion d’« ƓcumĂ©nisme culturel ». Une fois cet ancrage idĂ©ologique Ă©tabli, les auteurs traitent thĂ©matiquement et diachroniquement l’Ɠuvre de Chateaubriand, selon la double notion d’inquiĂ©tude et d’espĂ©rance, depuis l’Essai sur les rĂ©volutions Ă  La Vie de RancĂ©.

8Dans l’Essai sur les rĂ©volutions (1797), « livre de doute et de douleur » (MĂ©moires), Chateaubriand dĂ©nonce le monde moderne, scandalisĂ© devant la dĂ©route suicidaire du christianisme : la crise de la civilisation passe pour l’auteur par la crise religieuse ; par ailleurs, la disparition redoutĂ©e du christianisme lui inspire un dĂ©sespoir et une tentation de rĂ©gression vers l’origine. Pour autant, cette rĂ©flexion sur l’échec historique du christianisme permet Ă  l’auteur de poser deux idĂ©es fondamentales dans sa future apologie du christianisme : le christianisme est l’essence mĂȘme de la culture et de la civilisation occidentales ; par consĂ©quent, il ne peut ĂȘtre Ă©branlĂ© sans compromettre l’existence mĂȘme du corps social, qui n’est justifiĂ© que s’il est ancrĂ© dans le sentiment du sacré ; la grandeur du christianisme rĂ©side dans la puissance des images de mystĂ©rieuse beautĂ©, de douceur, et de sĂ©rĂ©nitĂ© qui s’imposent Ă  la sensibilitĂ© et Ă  l’imagination collectives.

9En outre, il n’est pas anodin qu’Atala ou les amours de deux sauvages dans le dĂ©sert (1801) et RenĂ© (1805) — Les Natchez — trouvent leur origine dans La religion chrĂ©tienne par rapport Ă  la morale et Ă  la poĂ©sie (1799). Dans le premier, Chateaubriand mĂȘle Ă  l’évocation de la nature, d’une part l’éloge de l’innocence naturelle rĂ©sidant dans l’amour des deux sauvages, Atala et Chactas ; d’autre part, l’éloge de la grandeur du christianisme — comme pour contredire l’Essai sur les rĂ©volutions — en tant que religion de la compassion et de la mĂ©lancolie (cf. la figure du pĂšre Aubry). Dans cet ouvrage, s’exprime la religion de Chateaubriand dĂ©finie comme une forme de religion naturelle sensible Ă  une approche authentique, un christianisme fĂ©nelonien de tendresse et de compassion, un hĂ©ritage augustinien selon lequel l’exigence d’absolu place l’homme en face de son nĂ©ant. Dans le second, illustrant un chapitre du GĂ©nie de 1802 Ă  1809, tout comme Atala, RenĂ© est affectĂ© d’une maladie spirituelle, dĂ©finie comme « vague des passions » dans le GĂ©nie, identifiable Ă  celle de l’auteur et Ă  sa gĂ©nĂ©ration. Celle-ci est une inquiĂ©tude, correspondant Ă  la sortie de l’innocence de l’état naturel pour l’auteur, forme de dĂ©viation du christianisme moderne.

10Le GĂ©nie du christianisme se lit alors moins comme une apologie du catholicisme1 que comme une large mĂ©ditation sur le bon usage des images, une pĂ©dagogie de la foi par le sentiment et l’imagination, c’est-Ă -dire davantage comme une poĂ©tique de Dieu2. Il s’agit pour Chateaubriand de mettre en lumiĂšre le surcroĂźt de vĂ©ritĂ© et de beautĂ© inhĂ©rents au christianisme. Ces derniers sont fondĂ©s sur des arguments qui rendent compte des qualitĂ©s esthĂ©tiques du christianisme : le sentiment comme facultĂ© universellement rĂ©pandue (cf. Rousseau), la rhĂ©torique des images ; la contemplation des merveilles du spectacle de la nature comme voie vers l’adoration ; l’homme tombĂ© dans une inquiĂ©tude et une mĂ©lancolie3 inspirĂ©es par la grandeur sublime des fins divines.

11Le GĂ©nie est le seul des textes de Chateaubriand proposant une heureuse consolation en Dieu4 ; l’expĂ©rience spirituelle et la pensĂ©e de Chateaubriand s’assombrissent pour privilĂ©gier des approches plus nĂ©gatives de Dieu, Ă  travers l’angoisse et le nĂ©ant, les doutes : l’auteur entre dans une voie nĂ©gative.

12Les Martyrs (1809) illustrent deux formes de la conversion5, celle de l’inquiĂ©tude et de la mĂ©lancolie, et rendent compte du triomphe de la religion chrĂ©tienne. Puis, l’ItinĂ©raire de Paris Ă  JĂ©rusalem et les Aventures du dernier AbencĂ©rage et MoĂŻse relĂšvent d’une pĂ©riode mĂȘlant angoisse et espĂ©rance.

13Les Essais suivis examinent sur quelles lois le christianisme fonda les possibilitĂ©s d’une sociĂ©tĂ©, d’une culture nouvelles, et d’un progrĂšs que retardent, sans pouvoir l’annuler, les tragĂ©dies de l’histoire (cf. Maistre, Bonald, Ballanche, Lamennais, puis Michelet et Hugo)6. La pensĂ©e de Chateaubriand est caractĂ©risĂ©e par un pessimisme historique et politique, combattu par une espĂ©rance mystique : on peut parler d’« espĂ©rance historique d’essence mystique », Ă  la maniĂšre de l’analogie de l’histoire humaine avec l’histoire chrĂ©tienne,  marquĂ©e par la mort et la rĂ©surrection.

14Enfin, Les MĂ©moires d’outre-tombe et la Vie de Rancé marquent l’achĂšvement de l’Ɠuvre de Chateaubriand : le premier oscille entre pitiĂ© et contemplation de la mort, espĂ©rance dans la Croix et confiance apaisĂ©e dans la piĂ©tĂ© des simples (cf. saint François d’Assise) ; le second, oĂč Chateaubriand se fait le biographe de RancĂ©, Ă©nonce les « ultima verba » de l’auteur, le silence7, et l’espĂ©rance de la Croix.

15À l’étude de cette monographie de Chateaubriand, comme Ă  l’examen de la table des matiĂšres et Ă  la lecture des trois tomes, la construction gĂ©nĂ©rale et dĂ©taillĂ©e de l’ouvrage ne fait aucun doute, Ă  travers le plan adoptĂ©, clair et cohĂ©rent. NĂ©anmoins, on aura pu constater ici et lĂ  un lĂ©ger dĂ©sĂ©quilibre, qui fait davantage la part belle au XIXe siĂšcle qu’au XXe siĂšcle. On peut s’étonner par ailleurs que certaines Ɠuvres soient peu ou pas abordĂ©es : l’ambition exhaustive des auteurs n’est (heureusement) pas complĂštement rĂ©alisĂ©e.

16Pour autant, tout l’intĂ©rĂȘt de cette somme rĂ©side dans son fonctionnement, Ă  la maniĂšre d’un dictionnaire compilant des auteurs « religieux » des XIXe, XXe et XXIe siĂšcles : celui-ci constitue bien une invitation Ă  la consultation, pour dĂ©couvrir notamment des auteurs et des Ɠuvres moins connus8 comme pour apprĂ©hender l’Ɠuvre in extenso de tel auteur, pour peu nĂ©anmoins qu’on ait pris la mesure de sa perspective.

17Revenons in fine sur celle-ci : Ă  travers l’analyse en profondeur de deux siĂšcles d’histoire littĂ©raire, les auteurs montrent comment la littĂ©rature, dans sa quĂȘte formelle, ne peut se passer de considĂ©rations spirituelles et philosophiques, et comment le discours philosophique vient souvent fonder, sur l’émotion esthĂ©tique, des considĂ©rations mĂ©taphysiques. Pour illustrer ce principe et cette visĂ©e, l’histoire des idĂ©es, la perspective diachronique des auteurs et des Ɠuvres, traitĂ©e sur le mode de la tĂ©lĂ©ologie9, constituent les outils thĂ©oriques principaux des auteurs. Il est nĂ©anmoins sans doute regrettable que cette perspective fonctionne comme une apologĂ©tique d’une certaine forme de recherche littĂ©raire par la mise en garde que les auteurs Ă©mettent Ă  l’égard des chercheurs contemporains qui ignorent trop souvent, selon eux, l’unitĂ© de la pensĂ©e occidentale et le rĂŽle qu’y jouent les Anciens10.