
« Et le Verbe sâest fait chair » : la littĂ©rature et Dieu ou la quĂȘte du beau par le verbe
1Les trois tomes de cette histoire moderne et contemporaine de la littĂ©rature française chrĂ©tienne se prĂ©sentent comme une vĂ©ritable somme, encyclopĂ©dique. Celle-ci se lit en effet comme un dictionnaire, assorti dâarticles par auteurs suivis dâ« indications bibliographiques » idoines.
2Elle suit un ordre chronologique problĂ©matisĂ©, sâattachant dans un premier temps au « renouveau des questions (la raison, le sentiment, la foi) » de Chateaubriand Ă Vigny (tome I), puis aux « grandes synthĂšses (positivisme, idĂ©al, visions) » de Nerval Ă Hugo (tome II), et enfin aux « philosophies du dialogue et dialogue des philosophies (diffĂ©rences, comprĂ©hensions, dialogue) » de Flaubert Ă Duras (tome III).
3Les auteurs, Alain et Arlette Michel, ont ainsi lâambition, Ă travers une sĂ©rie de monographies, dâĂ©tablir une histoire de la littĂ©rature religieuse en France de la fin du XVIIIe siĂšcle au dĂ©but du XXIe siĂšcle.
4Cette histoire se prĂ©sente comme une « histoire de la beauté », dont la visĂ©e est de prĂ©ciser les liens entre les crĂ©ations de lâart et les inspirations de la philosophie, qui mĂ©dite sur les principes et sur lâabsolu, et partant sur Dieu. Telle est la signification de la « recherche littĂ©raire » pour les auteurs des prĂ©sents volumes, pour qui les Lettres sont accordĂ©es avec « lâĂ©lĂ©vation spirituelle, la vĂ©ritĂ© psychologique, la recherche de la perfection dans le langage », et qui constituent une « quĂȘte du beau par le verbe ». Ainsi, pour Claudel, rappelons-le, lâun des buts principaux assignĂ©s Ă la poĂ©sie est de « connaĂźtre », et le principal objet de la connaissance est Dieu.
5Comprendre comment la parole peut unir, dans le rĂ©alisme de lâart littĂ©raire, la plĂ©nitude des idĂ©es et la vĂ©ritĂ© des apparences : tel est le projet des auteurs, Ă©tudiĂ© et dĂ©veloppĂ© chez les Ă©crivains dont ils considĂšrent les Ćuvres au plus prĂšs et en diachronie.
6On lâaura donc compris, cette histoire littĂ©raire est traitĂ©e comme une histoire des idĂ©es. Partant, lâĆuvre des auteurs y est considĂ©rĂ©e du point de vue des idĂ©es, et non du point de vue proprement littĂ©raire, stylistique et poĂ©tique. Nous en voulons pour preuve, Ă titre dâexemple, le traitement qui est fait de lâĆuvre de Chateaubriand, dĂšs le seuil de lâouvrage.
7Celle-ci est tout dâabord envisagĂ©e du point de vue de lâĂ©tude des sources, au regard de la transmission de la tradition chrĂ©tienne au romantisme, ce qui permet aux auteurs de faire de Chateaubriand le premier grand historien moderne de la culture occidentale, dans son double lien avec lâAntiquitĂ© et le Christianisme, et dâavancer la notion dâ« ĆcumĂ©nisme culturel ». Une fois cet ancrage idĂ©ologique Ă©tabli, les auteurs traitent thĂ©matiquement et diachroniquement lâĆuvre de Chateaubriand, selon la double notion dâinquiĂ©tude et dâespĂ©rance, depuis lâEssai sur les rĂ©volutions Ă La Vie de RancĂ©.
8Dans lâEssai sur les rĂ©volutions (1797), « livre de doute et de douleur » (MĂ©moires), Chateaubriand dĂ©nonce le monde moderne, scandalisĂ© devant la dĂ©route suicidaire du christianisme : la crise de la civilisation passe pour lâauteur par la crise religieuse ; par ailleurs, la disparition redoutĂ©e du christianisme lui inspire un dĂ©sespoir et une tentation de rĂ©gression vers lâorigine. Pour autant, cette rĂ©flexion sur lâĂ©chec historique du christianisme permet Ă lâauteur de poser deux idĂ©es fondamentales dans sa future apologie du christianisme : le christianisme est lâessence mĂȘme de la culture et de la civilisation occidentales ; par consĂ©quent, il ne peut ĂȘtre Ă©branlĂ© sans compromettre lâexistence mĂȘme du corps social, qui nâest justifiĂ© que sâil est ancrĂ© dans le sentiment du sacré ; la grandeur du christianisme rĂ©side dans la puissance des images de mystĂ©rieuse beautĂ©, de douceur, et de sĂ©rĂ©nitĂ© qui sâimposent Ă la sensibilitĂ© et Ă lâimagination collectives.
9En outre, il nâest pas anodin quâAtala ou les amours de deux sauvages dans le dĂ©sert (1801) et RenĂ© (1805) â Les Natchez â trouvent leur origine dans La religion chrĂ©tienne par rapport Ă la morale et Ă la poĂ©sie (1799). Dans le premier, Chateaubriand mĂȘle Ă lâĂ©vocation de la nature, dâune part lâĂ©loge de lâinnocence naturelle rĂ©sidant dans lâamour des deux sauvages, Atala et Chactas ; dâautre part, lâĂ©loge de la grandeur du christianisme â comme pour contredire lâEssai sur les rĂ©volutions â en tant que religion de la compassion et de la mĂ©lancolie (cf. la figure du pĂšre Aubry). Dans cet ouvrage, sâexprime la religion de Chateaubriand dĂ©finie comme une forme de religion naturelle sensible Ă une approche authentique, un christianisme fĂ©nelonien de tendresse et de compassion, un hĂ©ritage augustinien selon lequel lâexigence dâabsolu place lâhomme en face de son nĂ©ant. Dans le second, illustrant un chapitre du GĂ©nie de 1802 Ă 1809, tout comme Atala, RenĂ© est affectĂ© dâune maladie spirituelle, dĂ©finie comme « vague des passions » dans le GĂ©nie, identifiable Ă celle de lâauteur et Ă sa gĂ©nĂ©ration. Celle-ci est une inquiĂ©tude, correspondant Ă la sortie de lâinnocence de lâĂ©tat naturel pour lâauteur, forme de dĂ©viation du christianisme moderne.
10Le GĂ©nie du christianisme se lit alors moins comme une apologie du catholicisme1 que comme une large mĂ©ditation sur le bon usage des images, une pĂ©dagogie de la foi par le sentiment et lâimagination, câest-Ă -dire davantage comme une poĂ©tique de Dieu2. Il sâagit pour Chateaubriand de mettre en lumiĂšre le surcroĂźt de vĂ©ritĂ© et de beautĂ© inhĂ©rents au christianisme. Ces derniers sont fondĂ©s sur des arguments qui rendent compte des qualitĂ©s esthĂ©tiques du christianisme : le sentiment comme facultĂ© universellement rĂ©pandue (cf. Rousseau), la rhĂ©torique des images ; la contemplation des merveilles du spectacle de la nature comme voie vers lâadoration ; lâhomme tombĂ© dans une inquiĂ©tude et une mĂ©lancolie3 inspirĂ©es par la grandeur sublime des fins divines.
11Le GĂ©nie est le seul des textes de Chateaubriand proposant une heureuse consolation en Dieu4 ; lâexpĂ©rience spirituelle et la pensĂ©e de Chateaubriand sâassombrissent pour privilĂ©gier des approches plus nĂ©gatives de Dieu, Ă travers lâangoisse et le nĂ©ant, les doutes : lâauteur entre dans une voie nĂ©gative.
12Les Martyrs (1809) illustrent deux formes de la conversion5, celle de lâinquiĂ©tude et de la mĂ©lancolie, et rendent compte du triomphe de la religion chrĂ©tienne. Puis, lâItinĂ©raire de Paris Ă JĂ©rusalem et les Aventures du dernier AbencĂ©rage et MoĂŻse relĂšvent dâune pĂ©riode mĂȘlant angoisse et espĂ©rance.
13Les Essais suivis examinent sur quelles lois le christianisme fonda les possibilitĂ©s dâune sociĂ©tĂ©, dâune culture nouvelles, et dâun progrĂšs que retardent, sans pouvoir lâannuler, les tragĂ©dies de lâhistoire (cf. Maistre, Bonald, Ballanche, Lamennais, puis Michelet et Hugo)6. La pensĂ©e de Chateaubriand est caractĂ©risĂ©e par un pessimisme historique et politique, combattu par une espĂ©rance mystique : on peut parler dâ« espĂ©rance historique dâessence mystique », Ă la maniĂšre de lâanalogie de lâhistoire humaine avec lâhistoire chrĂ©tienne,  marquĂ©e par la mort et la rĂ©surrection.
14Enfin, Les MĂ©moires dâoutre-tombe et la Vie de Rancé marquent lâachĂšvement de lâĆuvre de Chateaubriand : le premier oscille entre pitiĂ© et contemplation de la mort, espĂ©rance dans la Croix et confiance apaisĂ©e dans la piĂ©tĂ© des simples (cf. saint François dâAssise) ; le second, oĂč Chateaubriand se fait le biographe de RancĂ©, Ă©nonce les « ultima verba » de lâauteur, le silence7, et lâespĂ©rance de la Croix.
15Ă lâĂ©tude de cette monographie de Chateaubriand, comme Ă lâexamen de la table des matiĂšres et Ă la lecture des trois tomes, la construction gĂ©nĂ©rale et dĂ©taillĂ©e de lâouvrage ne fait aucun doute, Ă travers le plan adoptĂ©, clair et cohĂ©rent. NĂ©anmoins, on aura pu constater ici et lĂ un lĂ©ger dĂ©sĂ©quilibre, qui fait davantage la part belle au XIXe siĂšcle quâau XXe siĂšcle. On peut sâĂ©tonner par ailleurs que certaines Ćuvres soient peu ou pas abordĂ©es : lâambition exhaustive des auteurs nâest (heureusement) pas complĂštement rĂ©alisĂ©e.
16Pour autant, tout lâintĂ©rĂȘt de cette somme rĂ©side dans son fonctionnement, Ă la maniĂšre dâun dictionnaire compilant des auteurs « religieux » des XIXe, XXe et XXIe siĂšcles : celui-ci constitue bien une invitation Ă la consultation, pour dĂ©couvrir notamment des auteurs et des Ćuvres moins connus8 comme pour apprĂ©hender lâĆuvre in extenso de tel auteur, pour peu nĂ©anmoins quâon ait pris la mesure de sa perspective.
17Revenons in fine sur celle-ci : Ă travers lâanalyse en profondeur de deux siĂšcles dâhistoire littĂ©raire, les auteurs montrent comment la littĂ©rature, dans sa quĂȘte formelle, ne peut se passer de considĂ©rations spirituelles et philosophiques, et comment le discours philosophique vient souvent fonder, sur lâĂ©motion esthĂ©tique, des considĂ©rations mĂ©taphysiques. Pour illustrer ce principe et cette visĂ©e, lâhistoire des idĂ©es, la perspective diachronique des auteurs et des Ćuvres, traitĂ©e sur le mode de la tĂ©lĂ©ologie9, constituent les outils thĂ©oriques principaux des auteurs. Il est nĂ©anmoins sans doute regrettable que cette perspective fonctionne comme une apologĂ©tique dâune certaine forme de recherche littĂ©raire par la mise en garde que les auteurs Ă©mettent Ă lâĂ©gard des chercheurs contemporains qui ignorent trop souvent, selon eux, lâunitĂ© de la pensĂ©e occidentale et le rĂŽle quây jouent les Anciens10.

