Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 10, numéro 6
Virginie Pouzet-Duzer

Surréalisme : crimes exquis

Jonathan P. Eburne, Surrealism and the Art of Crime, Ithaca : Cornell University Press, 2008, 344 p., EAN 9780801446740.

« VoilĂ  ce que tout le monde lit, aujourd’hui, dans le mĂ©tro, sans protester. DĂ©tective remplace l’IntrĂ©pide. On nous prĂ©pare une belle gĂ©nĂ©ration de petits salops. Quelques-uns, en lisant les rĂ©cits de crime apprendront Ă  tuer, Ă  bien tuer. DĂ©tective est un agent provocateur et les meurtres qu’il fera commettre serviront Ă  rendre la police plus riche, plus forte.»i

1PubliĂ© en 2008 par les Presses Universitaires de Cornell, l’ouvrage de Jonathan P. Eburne annonce dĂšs sa couverture son caractĂšre volontairement sanglant.  En effet, y est reproduite, en arriĂšre plan, une carte du jeu de tarot d’AndrĂ© Breton datant de 1940-41 que l’on doit Ă  Jacqueline Lamba « As de la RĂ©volution ; la roue (et sang) ». Le titre de l’étude ainsi que le nom de son auteur apparaissent alors comme aussi violemment inscrits d’encre que cette solitaire roue qui projette sang et vitesse – et donc  RĂ©volution  – dans les pensĂ©es du joueur de Tarot, voire dans celles du lecteur.  Lorsque l’on ouvre ce Surrealism and the Art of Crime  la page de titre, volontairement ponctuĂ©e de taches, laisse de nouveau planer le doute. Serait-ce ce sang que suggĂšre le titre, ou quelques gouttes d’encre inhĂ©rentes Ă  la rĂ©daction de cette Ă©tude comme Ă  celle des textes surrĂ©alistes ?  Et c’est sous les auspices de cette hĂ©sitation entre la violence de l’encre et la cruautĂ© du sang que s’inscrit le travail critique d’Eburne.       

2Les huit chapitres (qu’accompagnent quelques illustrations choisies avec soin)  sont thĂ©matiques mais s’accordent Ă©galement avec la chronologie du surrĂ©alisme ; d’oĂč une constante mise en contexte, une mise en situation historique qui permet Ă  Eburne de ne jamais perdre de vue l’évolution du mouvement surrĂ©aliste de son dĂ©but Dada Ă  l’aprĂšs seconde guerre mondiale, et d’offrir ultimement au lecteur une sorte de panorama. La bibliographie de l’ouvrage est riche, l’index final efficace et utile – on regrette juste, parfois, le systĂšme de renvoi des notes Ă  la toute fin de l’ouvrage ainsi que le recours aux citations exclusivement en langue anglaise ; mais telles sont les rigoureuses habitudes de nombre d’ouvrages universitaires outre-Atlantique.

3Poursuite, semble-t-il, de « Surrealistic  Esthetics of Murder. From hysteria to paranoia », sixiĂšme chapitre de l’ouvrage que Jean-Michel RabatĂ© consacra en 2007 aux liens entre art et crime dans la modernitĂ©, l’étude de Jonathan Eburne prĂ©cise et dĂ©veloppe la facette surrĂ©aliste d’une avant-garde fascinĂ©e par le crime.ii  Rappelons que, si certains ont ces derniĂšres annĂ©es rapprochĂ© crime et surrĂ©alisme jusqu’à faire de Man Ray une des clefs du cĂ©lĂšbre meurtre du Dahlia Noir,iii Barbara Michel consacrait dĂšs 1991 un passage de son brillant Figures et MĂ©tamorphoses du meurtre Ă  la consĂ©cration de Violette NoziĂšre par les surrĂ©alistesiv tandis que Le SurrĂ©aliste et la mort de Thierry Aubert comprenait lui aussi, en 2001, un chapitre sur la question du crime, du criminel et de la victime.v Certes, ces trois ouvrages, dont seuls certains chapitres participent de la question de la fascination surrĂ©aliste pour le crime, ne font pas partie de la dĂ©jĂ  fort complĂšte bibliographie de travail de Jonathan P. Eburne – mais  son Ă©tude tantĂŽt sociologique, tantĂŽt historique, tantĂŽt littĂ©raire, constitue une judicieuse synthĂšse de ces diverses approches. Eburne passionne en effet son lecteur par de fines Ă©vocations de chambres closes et sanglantes, mĂȘlant Ă  ses propos des moments d’études culturelles de cas, ainsi que des analyses stylistiques et littĂ©raires  teintĂ©es de lacanisme. Au bout du compte, l’ensemble est variĂ© et jamais lassant – d’une lecture mĂȘme agrĂ©able.

4Dans l’introduction, est rappelĂ© combien la question du jeu et du hasard objectif est au cƓur de l’expĂ©rience surrĂ©aliste (p. 5) ; l’étude d’Eburne dans son ensemble est d’ailleurs un bon exemple de cette nĂ©cessaire discontinuitĂ© des pratiques intellectuelles. Et puisque les chapitres examinant le dĂ©veloppement de l’approche analytique du crime entreprise par les surrĂ©alistes sont prĂ©sentĂ©s comme relevant de diffĂ©rentes sections, ce sont celles-ci que nous suivrons pour rendre compte de l’ouvrage.

5La premiĂšre section (chapitres 1 Ă  3) questionne les prĂ©occupations Ă©pistĂ©mologiques et Ă©thiques de l’esthĂ©tique surrĂ©aliste en ses premiĂšres annĂ©es. Dans le chapitre un, le lecteur passe de chambre en chambre, au fil des pĂ©rĂ©grinations du chercheur devenu lui-mĂȘme dĂ©tective. La cĂ©lĂšbre chambre jaune du roman de DostoĂŻevski choisie par Breton dans le premier Manifeste du SurrĂ©alisme en 1924 comme parfait exemple d’un naturalisme domestiquĂ© qui Ă©choue Ă  rendre compte du rĂ©el fait office de premier indice (pp. 21-22). Eburne rappelle en effet que cette chambre fut site d’un meurtre qui n’est pas mentionnĂ© par Breton : « Breton is, above all, harboring a murderer » (p. 24). Une telle ellipse offrirait aux surrĂ©alistes la possibilitĂ© d’inscrire, Ă  rebours de l’idĂ©al de description naturaliste, la promesse d’une comprĂ©hension freudienne de la psychĂ© humaine (p. 25). Cette chambre en deux-temps (antichambre de la chambre noire photographique qui elle aussi cache avant que de rĂ©vĂ©ler) permet Ă  Eburne de revenir sur d’autres chambres de meurtres surrĂ©alistes oĂč la description photographique offre au lecteur le rĂŽle de dĂ©tective (p. 30). Retenu de force, le lecteur/spectateur de la toile L’Assassin menacĂ© de Magritte, par exemple, est captif autant qu’obligĂ© de voir – et c’est dans son rĂŽle de voyeur involontaire qu’il est amenĂ© Ă  se poser des questions (p. 41). Aussi les papillons surrĂ©alistes visaient-ils Ă  multiplier les vertiges – et telles les fausses traces et autres preuves faussĂ©es d’une autre chambre jaune qui fascina les membres du groupe sous la plume de Gaston Leroux – le jeu entre extĂ©rioritĂ© et intĂ©rioritĂ©, ainsi que le travail du mystĂšre ouvriraient en grand les portes du hasard, offrant aux surrĂ©alistes la possibilitĂ© d’une poĂ©sie nommĂ©e rencontre (p. 46). La scĂšne idĂ©ale du crime surrĂ©aliste ayant Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e avec brio, le deuxiĂšme chapitre est consacrĂ© au meurtre et Ă  son esthĂ©tique. Eburne Ă©voquant LautrĂ©amont rappelle que le fameux « beau comme » n’est en somme qu’une lentille permettant de voir le monde Ă  travers les yeux d’un assassin, qu’une maniĂšre d’esthĂ©tiser la violence (pp. 49-50). C’est-Ă -dire que le meurtre serait considĂ©rĂ© par les membres du groupe surrĂ©aliste comme (et en tant que) production culturelle : « [t]he group’s aesthetic self-consciousness [
] recognized murder as a form of cultural production that generated corpses » (p. 51). S’arrĂȘtant sur le « Crime de Versailles » de fĂ©vrier 1920 tel que Benjamin PĂ©ret le prĂ©senta dans la revue LittĂ©rature, Eburne revient Ă©galement sur certains essais de la trilogie parodique de Thomas de Quincey On Murder, Considered As One of the Fine Arts. Sous la plume de PĂ©ret faisant Ă©cho Ă  de Quincey, il apparait que le crime serait jugeable non seulement moralement mais aussi esthĂ©tiquement, selon la crĂ©ativitĂ© de l’assassin. DĂšs lors que le meurtre est esthĂ©tisĂ©, la tragĂ©die peut devenir objet d’étude, et s’apparenter Ă  une Ă©tude de cas mĂ©dicale (p. 58). Il ne s’agit cependant pas tant pour les surrĂ©alistes de dĂ©ranger ni d’épater le bourgeois, que de rejeter l’ordre social, de remettre en cause les analyses rationnelles habituelles ainsi que la morale institutionnelle: « However anarchistically deployed, the study of and appeal to judgments of taste and beauty was engineered as a calling-into-awareness of the conditions of judgment themselves – the encounter between objects and spectators and the encounter between competing systems of judgment » (p. 59). Jonathan Eburne souligne d’autre part que l’esthĂ©tique de cette criminalitĂ© donnĂ©e Ă  voir ne saurait s’entendre sans vision politico-Ă©thique, et que les surrĂ©alistes demeurent conscients de la difficultĂ© inhĂ©rente Ă  la reprĂ©sentation spectaculaire de ce trauma physique et social qu’est le meurtre. De fait, Eburne rĂ©vĂšle que, durant la pĂ©riode des sommeils, les rĂȘves de RenĂ© Crevel ne furent jamais relatĂ©s dans leur ensemble, car leur caractĂšre scandaleux confrontait les membres du groupe en devenir Ă  la question mĂȘme de la mise en mot d’un indicible  (p. 62).  Aussi Breton s’avĂšre-t-il tantĂŽt souffrant d’aphasie tantĂŽt rĂ©duit Ă  Ă©voquer les Chants de Maldoror comme seul Ă©quivalent possible Ă  la tonalitĂ© sombre de ces songes criminels narrĂ©s et donnĂ©s Ă  voir au cours de la « performance » somnambulique de Crevel (p. 65). Or, revenant sur l’importance des Ă©crits de LautrĂ©amont pour les surrĂ©alistes, Eburne montre que Breton rĂ©sista Ă©galement Ă  rendre compte avec prĂ©cision de cet ouvrage d’Isidore Ducasse. Au fil de ce deuxiĂšme chapitre a donc Ă©tĂ© mis Ă  jour un Ă©chec du langage devant l’horreur des dĂ©tails sanglants du meurtre, qui donne Ă  penser que « l’art du crime » surrĂ©aliste est avant tout une esthĂ©tique. Au fil du troisiĂšme chapitre, essentiellement consacrĂ© Ă  la figure de Germaine Berton, c’est la facette Ă©thique de la rĂ©volution surrĂ©aliste qui occupe le devant de la scĂšne : « the ethical imperative of surrealism lays in its commitment to heeding a demand to think independently » (p. 76). Johnathan Eburne revient avec prĂ©cisions sur le cas Berton, montrant que les surrĂ©alistes Ă©taient fascinĂ©s par le fait que la jeune femme, considĂ©rĂ©e esthĂ©tiquement en objet de dĂ©sir et d’attention mĂ©diatique, ait commis un tel crime politique (p. 82). Toutefois, lorsque que Berton fut acquittĂ©e et donc reprise par le systĂšme, elle intĂ©ressa moins les surrĂ©alistes en tant que figure de rĂ©volte anarchiste, mais demeura pour eux, ainsi que le montre le cĂ©lĂšbre montage photographique du numĂ©ro 1 de la RĂ©volution surrĂ©aliste, une image ayant la capacitĂ© de dĂ©ranger autrui (p. 91). Au bout du compte, Eburne considĂšre que l’affaire Germaine Berton permit aux surrĂ©alistes de ne plus se contenter d’institutionnaliser l’attrait subversif du scandale et des Ɠuvres d’art, mais bien de s’assembler autour d’un impĂ©ratif Ă©thique, d’un appel Ă  l’esprit - oĂč dĂ©saccord, erreur et changement d’opinion demeuraient possibles (p. 95). Berton serait la clef expliquant le passage du mouvement de son Ă©poque Dada Ă  ses annĂ©es surrĂ©alistes per se.

6Dans la deuxiĂšme section de son ouvrage (chapitres 4 Ă  5), Jonathan Eburne revient sur le face Ă  face entre violence rĂ©volutionnaire et crime meurtrier chez les membres du groupe surrĂ©aliste. Et c’est avec la question coloniale de la Guerre du Rif que dĂ©bute le quatriĂšme chapitre. Pour Eburne, il s’agit lĂ  d’un point de mire autant que d’un changement dans l’histoire du surrĂ©alisme: « Surrealism’s political thinking in the years immediately following France’s entry into the Rif War is tied up [
] with the movement’s struggle to distinguish itself from the literary and cosmopolitan periodicals that published and reviewed surrealist works but were no longer ideologically in step with the movement’s increasingly leftist ties » (p. 97). Eburne considĂšre que les retentissantes exclusions furent le fait de divergences autour de la question de responsabilitĂ© intellectuelle. Les romans policiers populaires et autres polars auraient initialement aidĂ© les surrĂ©alistes Ă  explorer la modernitĂ© urbaine – avant que de devenir, Ă  cette mĂȘme Ă©poque, un moyen littĂ©raire de rendre compte de la responsabilitĂ© des intellectuels face au colonialisme français (p. 98). Le cas de Philippe Soupault - exclu du groupe en novembre 1926 Ă  cause de son absence d’évolution idĂ©ologique et de ses crĂ©ations littĂ©raires contre-rĂ©volutionnaires - est un de ceux auxquels s’intĂ©resse Eburne. S’arrĂȘtant particuliĂšrement sur La Mort de Nick Carter, il montre que la rĂ©volte telle qu’elle  y est reprĂ©sentĂ©e n’est pas celle d’un prolĂ©tariat blanc europĂ©en : les romans de Soupault s’apparentent Ă  la veine amĂ©ricaine du « dime novel » et rĂ©vĂšlent une problĂ©matique raciale (p. 101). Ainsi qu’Eburne le souligne « Whereas the other surrealists shifted their focus to the rise of the global proletariat, Soupault claimed that the origin of revolutionary change would be African American » (p. 113). L’aventure de l’exclusion de Soupault permet Ă  Eburne de revenir sur la situation politique du SurrĂ©alisme Ă  l’époque de la guerre du Rif.  En effet « [t]he surrealist group never questioned Soupault’s disdain for the European bourgeoisie as a mode of life, nor did they doubt his intentions of joining the Communist Party » (p. 121). Le problĂšme, selon Eburne, Ă©tait alors ailleurs : Ă©voquant essentiellement de maniĂšre allĂ©gorique l’éveil de l’anticolonialisme, Soupault aurait cantonnĂ© cette possible Ă©tincelle de changement politique au monde littĂ©raire, la dĂ©crivant de maniĂšre Ă  la fois bien trop romantique et criminelle. En d’autres termes, Soupault a inventĂ© des personnages - tel son Edgar Manning - tellement isolĂ©s de la rĂ©alitĂ© sociale, que toute praxis dĂ©coulant de la lecture de ses livres semblait caduque. A cet isolement ultimement (et involontairement) apolitique, Eburne oppose le jeu surrĂ©aliste des cadavres exquis, inventĂ© en 1925 : « the game [
] constituted a form of theoritical activity insofar as it involved speculating about collaborative labor, cause and effect, and historical becoming » (p. 122).  C’est dans ce cadre, en ce jeu non pas de hasard mais surdĂ©terminĂ©, multipliant les interfĂ©rences entre participants et mobilisant tous les pouvoirs de l’imagination, que l’action commune surrĂ©aliste s’avĂ©ra praxis. Cette nouvelle tension dialectique prĂ©sente au cƓur du jeu permet aux surrĂ©alistes de rejeter toute distinction artificielle entre action politique et poursuite idĂ©ale de la libertĂ©.  A l’opposĂ© de cette ludique forme d’engagement intellectuel mĂȘlant le collectif Ă  l’individualisme, Eburne montre que Robert Desnos, fascinĂ© notamment par la figure de Jacques l’éventreur, prit le pli d’une culture politique plus populaire. En faisant sien un certain journalisme sensationnaliste, Desnos se serait attachĂ© Ă  rĂ©inventer la littĂ©rature prolĂ©tarienne. En narrant et renouvelant les crimes du cĂ©lĂšbre Ă©ventreur, il rappelle Ă  son lectorat que la routine et le quotidien sont la matiĂšre d’oĂč surgissent l’impossible et le merveilleux : « What may be most disturbing about Desnos’s poetic language is that it reminds its readership that Jack the Ripper’s crimes, like the poetic marvelous, were alarming for their intrusion throughout everyday experience » (p. 132). Au bout du compte, le lecteur est donc forcĂ© de participer de maniĂšre Ă  la fois perverse et inconfortable aux fantasmes pathologiques du tueur. Eburne rapproche cette esthĂ©tique de celle de Marcel Duchamp, oĂč le spectateur complĂšte l’Ɠuvre d’art en devenant une des piĂšces de son apparatus. Reste que son exclusion dĂ©finitive en 1930 rĂ©vĂšle combien les membres du mouvement Ă©taient hostiles tant Ă  la popularisation du surrĂ©alisme qu’à l’autocĂ©lĂ©bration narcissique du statut d’auteur mises en Ɠuvre par Robert Desnos : la relation entre politique rĂ©volutionnaire et travail intellectuel n’était guĂšre encore dĂ©finie par les surrĂ©alistes. Dans le cinquiĂšme chapitre, c’est au cas de Georges Bataille que s’intĂ©resse Jonathan Eburne. Ayant participĂ© au pamphlet anti-Breton de 1930 Un Cadavre, Bataille reprochait au surrĂ©alisme son moralisme non assumĂ©, ainsi que sa maniĂšre de prĂ©fĂ©rer le matĂ©rialisme dialectique Ă  la rĂ©alitĂ© violente d’une rĂ©bellion (p. 141). Eburne montre dans ce chapitre que le matĂ©rialisme sadien qui inspira les surrĂ©alistes fut, toutefois, une maniĂšre pour eux de tendre vers une idĂ©e physique de rĂ©volution. La figure du marquis de Sade est alors revendiquĂ©e diffĂ©remment par Bataille et par les autres membres du groupe surrĂ©aliste : « The surrealists praised Sade’s prison screams as a mode of political expression directed against the repressive institutions of an aristocratic social order ; Bataille, by contrasts, championed the fundamentally inarticulate nature of any such cries, asserting that they nevertheless had prompted the masses to storm the Bastille » (p. 150). Pour Bataille - dĂ©laissant l’idĂ©e pour lui prĂ©fĂ©rer le spectacle - Sade serait avant tout un cri, celui d’une horreur non communicable. A l’inverse, Eburne rappelle, en revenant sur un article de Georges Sadoul, que pour le surrĂ©alisme d’obĂ©dience bretonienne, le sensationnalisme Ă  outrance n’est guĂšre le signe d’un dĂ©sir libĂ©rĂ© mais bien d’une revanche de la censure sur l’inconscient (p. 157). S’il est prouvĂ© dans ce chapitre que  l’Âge d’or fut un parfait exemple de rĂ©conciliation entre la question de rĂ©volution politique chĂšre Ă  Louis Aragon, et celle d’une explosion inconsciente telle que la souhaitait Salvador DalĂ­ (p. 160), il n’en demeure pas moins que la paranoĂŻa critique thĂ©orisĂ©e par DalĂ­ diverge du spectacle participatif tel que Bataille le concevait. Jeux de simulacre, les spectacles de DalĂ­ se savent artificiels et ne cherchent nul naturel. Il s’agirait plutĂŽt d’une forme revendiquĂ©e d’idĂ©alisme sans idĂ©al. Ce paradoxe thĂ©orique sert Ă  Jonathan Eburne de point de dĂ©part pour une analyse dĂ©taillĂ©e de l’affaire Aragon – et plus particuliĂšrement de son poĂšme de 1931 intitulĂ© « Front Rouge ». Instrument politique, ce poĂšme est un appel Ă  la violence et Ă  l’action. Or, pour AndrĂ© Breton qui tenta en 1932 de dĂ©fendre Aragon, la poĂ©sie ne peut se  rĂ©sumer Ă  quelque question historique ou politique, tout poĂšme Ă©tant avant tout affaire de mĂ©taphore et d’idĂ©e. Aussi, Aragon serait Ă  la fois un mauvais marxiste et un mauvais poĂšte s’il avait laissĂ© sa sensibilitĂ© poĂ©tique se faire propagande. Il en dĂ©coule que, pour Breton et les surrĂ©alistes, ce n’est pas dans l’aspect littĂ©ral qu’il y aurait possibilitĂ© de rĂ©volution, mais bien dans l’idĂ©e de poĂ©sie (p. 167). Aux lecteurs qui se demanderaient s’il faut alors lire de maniĂšre simplement mĂ©taphorique la cĂ©lĂšbre dĂ©claration du second Manifeste, prĂ©sentant le fait de tirer au hasard dans la foule comme le plus parfait des actes surrĂ©alistes, Eburne tachera de rĂ©pondre dans la derniĂšre section de son ouvrage.   

7Cette troisiĂšme section (chapitres 6 Ă  8) prĂ©sente le passage de la pĂ©riode « rouge » Ă  ce que Jonathan Eburne nomme la pĂ©riode « noire » du surrĂ©alisme – c’est-Ă -dire la migration d’un activisme communiste Ă  un retour vers des affinitĂ©s Ă©lectives avec le symbolisme, le roman noir et le roman gothique. DĂšs le dĂ©but de son sixiĂšme chapitre, Eburne rappelle que la foule fasciste des annĂ©es trente fut sur le point de se mobiliser et de tirer Ă  son tour. Les troubles politiques ont d’ailleurs violemment touchĂ© les surrĂ©alistes – et le suicide de RenĂ© Crevel, en 1935, en est un bon exemple. Ni nĂ©gation, ni abandon, ce surrĂ©alisme noir – facette de cette cĂ©lĂšbre « occultation du surrĂ©alisme » revendiquĂ©e par Breton – s’avĂšre retour aux rĂȘves et Ă  l’automatisme, dĂ©veloppement Ă©galement d’un nouveau style (p. 175). L’affaire des sƓurs Papin et la maniĂšre dont les surrĂ©alistes la reprĂ©sentĂšrent vers 1933 retient ici l’attention d’Eburne. Selon lui, c’est Ă  une rĂ©volution mineure et embourgeoisĂ©e – non pas Ă  un simple meurtre – que s’intĂ©ressĂšrent les surrĂ©alistes dans cette affaire. DĂ©laissant les investigations entreprises par Aragon sur les facettes Ă©thiques et politiques de la violence, les surrĂ©alistes se sont tournĂ©s vers une analyse clinique des causes de la violence que leur offraient les travaux de Jacques Lacan sur le crime paranoĂŻaque (p. 184). Tout Ă  la fois causaux et stylistiques, les motifs du crime commis par les deux sƓurs tels que Lacan les analysa, se rapprochent de la maniĂšre dont DalĂ­ et Crevel considĂ©raient tous deux la structure paranoĂŻaque. La relation entre le soi et le monde serait structurĂ©e comme un jeu changeant et dĂ©formant entre inconscient, conscient et forces sociales. Tandis que DalĂ­ s’arrĂȘte sur cette question d’apprĂ©hension personnelle du monde, Crevel rapproche la dialectique rĂ©vĂ©lĂ©e par la thĂ©orie lacanienne de l’ambivalence permettant Ă  un objet de se faire sujet. Une telle Ă©volution expliquerait selon Crevel la difficile maniĂšre dont une foule objectifiĂ©e pourrait se transformer en prolĂ©tariat ayant une forte conscience de classe (p. 193). « In the historical context of the 1930s, the paranoiac theory Lacan and Crevel develop offered itself as an interpretive structure whose analysis of stylistic motifs functioned as theory, insofar as these motifs bore the imprint, however distorted, of the dialectical interplay of unconscious desire and social pressures » (p. 195). Dans la suite du chapitre, c’est sur la relation entre les surrĂ©alistes et le cas Violette NoziĂšre que se concentre Eburne – et plus particuliĂšrement sur le Violette NoziĂšres publiĂ© Ă  la fin de 1933 par dix-sept membres du groupe. Il s’agirait d’une rĂ©ponse au climat hostile et sensationnaliste ayant entourĂ© l’affaire et son procĂšs, sur lesquels Eburne revient avec prĂ©cision. L’ouvrage ne reprĂ©sente pas une forme d’action politique directe : refusant tout Ă  la fois propagande et rhĂ©torique, les surrĂ©alistes choisissent ici une approche analytique, traduisant le singulier cas NoziĂšre en une explosion de motifs textuels des plus variĂ©s (p. 201). C’est d’ailleurs Ă  l’affaire dans son ensemble et non pas Ă  la seule figure de Violette que l’ouvrage est dĂ©diĂ©. On comprend que l’indicible est ici de nouveau mis en mots autant que rĂ©vĂ©lĂ© par un jeu linguistique autour de la question d’alchimie : dramatisĂ©e par les poĂšmes de Benjamin PĂ©ret ou d’AndrĂ© Breton, voire par la photo de couverture de Man Ray, Violette NoziĂšre acquiert un statut de mythe et cette transmutation a partie liĂ©e avec cette fonction de spectacle mĂ©diatique qu’elle est devenue (p. 207). Le septiĂšme chapitre revient sur l’article que Jean-Paul Sartre Ă©crivit en 1947, prĂ©sentant les surrĂ©alistes comme victimes de l’histoire et absentĂ©istes notoires de la RĂ©sistance (p. 215). Jonathan Eburne s’attache Ă  rĂ©pondre Ă  cette critique faite aux membres du groupe en revenant particuliĂšrement sur le rĂ©cit En Bas  que LĂ©onora Carrington publia en 1945. Selon lui, c’est dans la politique des marges, plus hĂ©sitante que militante, que se dessine l’engagement des surrĂ©alistes Ă  cette Ă©poque. L’analyse que fait Eburne du texte de Carrington et de la question de persĂ©cution rĂ©vĂšle qu’il y eut, de la part de cette derniĂšre, louable tentative de  souligner la faillite d’un systĂšme social autant que l’échec des individus : « Carrington’s narrative [
] cannot fully reconcile itself with a belief in the healing power of paranoiac illness in the face of the metastasis of fascism into an overwhelming world crisis » (p. 229). Au-delĂ  de cette facette textuelle incarnĂ©e par Carrington, Eburne considĂšre Ă©galement les crĂ©ations de Victor Brauner ainsi que celles de Hans Bellmer, soulignant avec DalĂ­ un nouveau champ d’approche de l’image. De fait, artistes comme spectateurs sont contraints de commettre, indirectement, des actes de cruautĂ© - symboles d’une violence du monde non maĂźtrisĂ©e ni voulue, mais bien prĂ©sente. Seuls l’humour noir et une certaine occultation du mouvement surrĂ©aliste peuvent permettre de rĂ©sister Ă  un tel ordre du monde – et il s’agirait selon Eburne, d’une rĂ©sistance volontairement dissimulĂ©e : «During the war years the surrealists increasingly focused their attention of forms of social organization, ritual, and social myths that had been destroyed or had become occluded in the contemporary political climate, turning to hermeticism and the study of myth in an effort to dismantle the ‘learned machinations’ that perpetuate violence » (p. 240). Au fil de ces pages, si l’on parvient Ă  se laisser convaincre par l’argumentation de Jonathan Eburne, d’autres exemples littĂ©raires autant qu’artistiques auraient Ă©tĂ© bienvenus – et ce d’autant plus qu’il demeure difficile de considĂ©rer uniquement les marges du mouvement pour en Ă©voquer l’ensemble. C’est cependant dans le huitiĂšme et dernier chapitre qu’Eburne s’avĂšre Ă  notre avis le moins convaincant. S’intĂ©ressant aux premiers romans de Chester Himes, il essaie d’inscrire ce dernier dans les parages du surrĂ©alisme, comme reprĂ©sentant d’une sorte de surrĂ©alisme vernaculaire (p. 246). Cette tentative, novatrice, s’appuie notamment sur la place tenue par la demeure de Marcel Duhamel – le 54, rue du ChĂąteau - dans l’imaginaire surrĂ©aliste. Puisque l’humour surrĂ©aliste aurait eu ce site pour berceau, et Ă©tant donnĂ© que Duhamel apparaĂźt comme un des acteurs de la gĂ©nĂ©alogie surrĂ©aliste voulue par Breton, il existe certes un lien entre la SĂ©rie Noire et le surrĂ©alisme. Mais l’écriture de Himes - ce renouveau du rĂ©el rendu possible via l’absurditĂ© de fragments vernaculaires qu’Eburne rapproche du collage – ne nous semble pas pour autant surrĂ©aliste. D’ailleurs la lecture deleuzienne d’un tel type d’écrit, telle qu’Eburne l’entreprend avec brio, nous convainc surtout d’une presque postmodernitĂ© des romans de Himes.

8Dans la conclusion de son ouvrage, Jonathan Eburne rappelle que l’expĂ©rience surrĂ©aliste fut avant tout une tentative esthĂ©tique pour supprimer l’exploitation de l’homme par l’homme, en provoquant une insurrection de l’esprit : « Herein lies surrealism essential contribution to twentieth century thought : not, as Jean Clair claimed, in ‘preparing the mind’ for the atrocities of terrorism and the Holocaust, but in preparing the mind to defend itself against the forms of ideological closure that ensure the continuation of such atrocities » (p. 276). Autrement dit, la nouvelle approche des relations intellectuelles et politiques entre le surrĂ©alisme et la sphĂšre publique europĂ©enne entreprise par Eburne rĂ©pond fort judicieusement au SurrĂ©alisme considĂ©rĂ© dans ses rapports au totalitarisme et aux tables tournantes de Jean Clair.vi Cette riposte des surrĂ©alistes au totalitarisme – rĂ©pliquant Ă©galement Ă  la phĂ©nomĂ©nologie existentialiste – aurait Ă©tĂ© thĂ©orisĂ©e et mise en Ɠuvre notamment par Marcel Duchamp (p. 270).  DĂšs lors que ce furent les « regardeurs » qui firent les tableaux, il incomba Ă  ces derniers de rĂ©agir autant que d’agir, de comprendre Ă©galement combien l’esthĂ©tique Ă©tait question de responsabilitĂ© et de choix. En peinture comme en poĂ©sie surrĂ©aliste, il convient donc que lecteurs et spectateurs dĂ©chiffrent les signes picturaux et textuels - et la vie elle-mĂȘme - comme des cryptogrammes. Aussi le crime et son art demeurent-ils teintĂ©s d’une indĂ©finissable prĂ©ciosité : « RAR CIEL apparaissait topaze dans la couleur du crime. »vii