Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 10, numéro 6
Jennifer Ruimi

Qu’est-ce que les LumiĂšres ? Nouvelles rĂ©ponses

A l’ombre des LumiĂšres, LittĂ©rature et pensĂ©e françaises du xviiie siĂšcle, Sous la direction de Trude Kolderup & Svein-Eirik FauskevĂ„g, L’Harmattan, Paris, 2008 / Solum Forlag, Oslo, 2008. EAN 9782296069954.

1« Éclairer les marches mouvantes et les dimensions Ă©sotĂ©riques des LumiĂšres », tel est le but du groupe de recherches norvĂ©gien Ă  l’initiative du projet « A l’ombre des LumiĂšres ».

2RĂ©unissant les contributions de deux colloques internationaux, l’ouvrage propose quatorze Ă©tudes organisĂ©es autour de trois axes : « A l’ombre des LumiĂšres », « LibertĂ© et nĂ©cessité » et « Les Autres des LumiĂšres ».

3Le paradoxe est saisissant et sĂ©duisant. On connaĂźt l’isotopie de la lumiĂšre et de l’obscuritĂ© omniprĂ©sente lorsqu’il est question du courant philosophique qui anime l’Europe du XVIIIĂšme siĂšcle : l’image de Philosophes armĂ©s de flambeaux pour faire sortir les peuples de l’obscurantisme oĂč ils sont plongĂ©s est un lieu commun rarement remis en question.

4Cependant Colas Duflo va plus loin dans son article « Ombres des LumiĂšres ». En effet, il examine de plus prĂšs l’expression qui constitue le titre de sa communication. Outre la dĂ©finition la plus attendue, Ă  savoir que les LumiĂšres s’opposent aux tĂ©nĂšbres de la raison, l’auteur propose deux sens supplĂ©mentaires : l’ombre reprĂ©sente Ă©galement les limites des LumiĂšres, dont ont conscience les philosophes eux-mĂȘmes. Plus encore, l’ombre, c’est ce que cachent les LumiĂšres, notamment le sentiment, l’intime, en un mot, tout ce qui Ă©chappe Ă  la raison aveuglante. Et de façon surprenante, Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre ne sont pas les seuls Ă  dĂ©plorer les effets nĂ©fastes de la suprĂ©matie de l’intelligence sur la vĂ©ritĂ© de la nature. Diderot suggĂšre que le progrĂšs a un prix, Voltaire, Ă  travers le personnage de Pangloss, ne critique pas simplement l’optimisme de Leibniz, mais stigmatise une « figure de l’insensibilitĂ© philosophique ». Quant Ă  PrĂ©vost, il montre dans Cleveland combien la philosophie peut dĂ©tourner du bonheur. En d’autres termes, l’image que les LumiĂšres se font d’elles-mĂȘmes est [donc] plus contrastĂ©e qu’on ne le dit parfois »

5C’est ce que montre l’ensemble des articles de la revue. Afin de mĂȘler les rĂ©flexions nĂ©es lors des diffĂ©rentes journĂ©es d’études menĂ©es par le groupe de travail « A l’ombre des LumiĂšres », nous n’avons pas organisĂ© ce compte rendu en fonction des trois parties du recueil (correspondant aux colloques qui avaient eu lieu) mais autour de trois catĂ©gories : les paradoxes qui constituent des zones obscures au sein de la clartĂ© des LumiĂšres, les dĂ©fis lancĂ©s par les philosophes et Ă©crivains de cette pĂ©riode et enfin les enjeux que constituait la rĂ©flexion sur l’altĂ©ritĂ© pour les penseurs du xviiie siĂšcle.

6Franck SalaĂŒn, dans « Un point aveugle : les LumiĂšres françaises et les dangers de la fiction », montre tout d’abord que les Ă©crivains des LumiĂšres, contrairement Ă  ce que l’on pourrait croire, ne progressent pas sur la question romanesque et rejoignent les critiques des siĂšcles antĂ©rieurs pour stigmatiser les dangers de la fiction. Seule la fiction Ă  usage didactique est lĂ©gitime ; Marivaux, en parodiant le TĂ©lĂ©maque de FĂ©nelon - exemple-type de roman acceptable- se voit alors rejetĂ© par ses contemporains. C’est pourtant lĂ  un autre paradoxe dans la mesure oĂč les LumiĂšres françaises admirent les romanciers anglais inspirĂ©s par Marivaux. Cette sĂ©rie de paradoxes trouve une explication finalement assez simple. En effet, pour les penseurs du xviiie siĂšcle, il Ă©tait nĂ©cessaire d’asseoir leur lĂ©gitimitĂ© et d’apparaĂźtre comme des penseurs sĂ©rieux, diffĂ©rents des auteurs frivoles « parfois au prix de reniements spectaculaires ou d’une mauvaise foi manifeste » conclut F. SalaĂŒn.

7Un autre paradoxe qui amĂšne Ă  reconsidĂ©rer l’image que nous avons des LumiĂšres est explorĂ© par Jean-Claude Bourdin dans son article « Diderot, autocritique des LumiĂšres ». Nous y apprenons en effet que cette figure emblĂ©matique des LumiĂšres se dĂ©tache finalement de ses contemporains

8- tout d’abord parce qu’il est conscient des limites de l’entreprise des Philosophes qui recherchent une certaine adĂ©quation entre la raison et le rĂ©el

9- et que la « leçon de Realpolitik donnée à Diderot par Catherine II », à savoir que « la réalité sociopolitique ne se rÚgle pas sur la raison des philosophes » le conduit à repenser les conditions de réalisation du « bonheur dans la vertu » qui occupe ses contemporains.

10Par ailleurs, Diderot prĂŽne un nĂ©cessitarisme intĂ©gral, ce qui ne l’empĂȘche pourtant pas de concilier libertĂ© et nĂ©cessitĂ©, alors mĂȘme que cette question suscite de nombreuses rĂ©flexions de la part des autres philosophes. J.-C. Bourdin en arrive Ă  la conclusion que l’originalitĂ© de Diderot rĂ©side dans sa conception du possible, seul capable de dĂ©passer la nĂ©cessitĂ©. « Or, ajoute-t-il, qu’est-ce qu’une raison qui subordonne le nĂ©cessaire au possible, sinon celle d’une philosophie poĂ©tique ? »

11Cette articulation problĂ©matique de la libertĂ© et de la nĂ©cessitĂ© occupe la partie centrale de la revue et Yves Citton s’attache lui aussi Ă  montrer comment cette question fondamentale au xviiie siĂšcle est reprise par Potocki. (« Deus est machina. Conditionnements machiniques et dĂ©terminisme spirituel dans le Manuscrit trouvĂ© Ă  Saragosse. ») L’auteur de l’article montre que le Manuscrit, qui semble pour le personnage principal un voyage kantien hors de l’état de tutelle, un « devenir-philosophe » qui amĂšnerait l’homme Ă  ĂȘtre « un peu plus qu’une machine » se rĂ©vĂšle ĂȘtre le lieu de tous les emprisonnements pour le hĂ©ros, soumis Ă  une gigantesque machination spectaculaire, qui le dĂ©termine, le conditionne mentalement. Dans l’Ɠuvre de Potocki, l’accent est donc mis sur ce qui agit sur l’esprit, plus que sur le corps. ConditionnĂ© par une mise en scĂšne, par un complot (et Y. Citton montre Ă  cet Ă©gard combien l’imaginaire du complot est prĂ©gnant au xviiie siĂšcle), Alphonse, le personnage du Manuscrit, devient alors un « automate spirituel ».

12Ses actions sont donc dĂ©terminĂ©es par un ensemble de causes extĂ©rieures, comme c’est le cas pour le personnage de Jacques le Fataliste sur lequel s’arrĂȘte Jean-Paul Sermain, dans « LibertĂ© et dĂ©terminisme, la position de Diderot romancier ». En Ă©tudiant les questions inaugurales du roman, J.-P. Sermain montre que le travail de Diderot s’inscrit dans la rĂ©flexion nĂ©e au xviiie siĂšcle sur l’évĂ©nement. Celle-ci est d’ailleurs Ă  l’origine du roman historique qui invente une « version plausible de l’histoire, fondĂ©e sur le dĂ©chaĂźnement des passions privĂ©es et l’incidence des accidents les plus rares » et d’un type de philosophie dite « historique », qui tente d’expliquer la prĂ©sence d’évĂ©nements par un ensemble de causes, de dĂ©terminismes culturels et sociaux. Avec Jacques le Fataliste, explique l’auteur de l’article, Diderot reprend la mĂ©thode de la philosophie historique et cherche Ă  mettre en scĂšne le spectre des causes possibles. Mais, parce qu’il exhibe cette recherche forcĂ©ment partielle des causes et des circonstances, Diderot met en mĂȘme temps en valeur le caractĂšre artificiel du dĂ©terminisme, et par lĂ  mĂȘme, le caractĂšre artificiel de la fiction romanesque.

13Anne Beate Maurseth a une autre lecture du roman de Diderot dans « Une esthĂ©tique du probable ? Le motif du jeu et la fonction du hasard dans Jacques le Fataliste ». AprĂšs avoir montrĂ© l’importance du motif du jeu, omniprĂ©sent dans l’Ɠuvre de Diderot, l’auteur montre que le hasard constitue le fil directeur de l’Ɠuvre et que c’est bien par rapport au hasard et non par rapport Ă  la libertĂ© qu’il faut comprendre la notion de fatalisme.  A. B. Maurseth explique ensuite l’importance du hasard dans le contexte philosophique et mathĂ©matique de l’époque de Diderot (c’est le moment oĂč le calcul de probabilitĂ©s est sur le devant de la scĂšne) et montre que Jacques le Fataliste est le lieu d’une Ă©laboration d’une « esthĂ©tique du probable », qui, Ă  terme, a pour but d’inventer « une solution au problĂšme du dĂ©calage entre la simultanĂ©itĂ© de la sensation et la succession de la reprĂ©sentation ».

14La revue se fait Ă©galement l’écho de nombreux dĂ©fis lancĂ©s Ă  l’époque des LumiĂšres. Ainsi, Sophie AudidiĂšre, dans son article : « MatiĂšre et souffrance : de la chienne de Malebranche Ă  l’huĂźtre de L’EncyclopĂ©die », montre Ă  quel point la question de la sensation douloureuse ou plaisante a constituĂ© une zone d’ombre pour les LumiĂšres.

15En effet, comment fonctionne le couple souffrance / plaisir ? L’un et l’autre sont-ils interdĂ©pendants ? Entrent-ils dans le processus de la pensĂ©e ? Si c’est le cas, cela signifierait donc que les animaux pensent : naĂźt alors une autre question : le plaisir et la souffrance chez l’homme sont-ils spĂ©cifiques ? Pour rĂ©pondre Ă  ces questions, l’auteur retrace les diffĂ©rentes positions philosophiques nĂ©es du refus de la position cartĂ©sienne consistant Ă  distinguer la sensation et le jugement : Condillac le premier explique que le jugement naĂźt d’une « sensation transformĂ©e » ; mais comment la sensation devient-elle une sensation transformĂ©e ? C’est la question que se posent les successeurs de Condillac, parmi lesquels figurent entre autres Diderot , Locke et HelvĂ©tius. AprĂšs un exposĂ© des thĂ©ories de la sensation, Sophie AudidiĂšre aboutit donc Ă  la conclusion suivante : la diffĂ©rence de nature entre le plaisir et la souffrance demeure un point obscur pour les LumiĂšres : distinguer les deux – et Condillac l’avait bien remarqué – amĂšne Ă  rendre plus importante la place de la douleur dans la naissance de la pensĂ©e. Or « si la douleur Ă©tait une condition de possibilitĂ© de la pensĂ©e, elle est donc une condition de possibilitĂ© des LumiĂšres » ; dĂšs lors, les philosophes de LumiĂšres, pour gommer cette zone d’ombre, ont  cherchĂ© Ă  insister sur « la dynamique propre Ă  la sensation plaisante autant qu’à la sensation douloureuse ».

16Øyvind Gjems Fjeldbu (« Sensibiliser la raison : l’art de persuader dans L’Emile de Jean-Jacques Rousseau ») aborde quant Ă  lui un autre dĂ©fi qui a concernĂ© les LumiĂšres, et plus particuliĂšrement Rousseau.

17Øyvind Gjems Fjeldbu part  d’une recommandation de Rousseau qui pose les bases d’une mĂ©thode visant Ă  « faire passer par le cƓur le langage de l’esprit afin qu’il se fasse entendre. ». Pour Rousseau en effet, rendre la raison « sensible » est nĂ©cessaire pour Ă©duquer une jeune personne, pour la marquer et parvenir Ă  lui faire aimer la raison. Loin d’ĂȘtre un savoir dĂ©sincarnĂ©, incompris, inutile, ce qui est enseignĂ© Ă  un enfant doit en quelque sorte ĂȘtre imprimĂ© dans son esprit. En outre, « éveiller chez l’élĂšve, et chez le lecteur, une sorte de passion pour la raison » rĂ©pond Ă  une perspective morale : pour amener un jeune homme Ă  agir conformĂ©ment au bien, il faut le rendre sensible au bien. Et pour le rendre sensible, il faut stimuler son imagination. Car c’est bien lĂ  la dĂ©monstration de Fjeldbu : l’image Ă©tant la base de la raison sensitive de l’enfant, et la raison sensitive Ă©tant elle-mĂȘme Ă  l’origine de la raison intellectuelle, il faut se servir de l’image – mais aussi des passions en train de naĂźtre chez l’élĂšve- pour « persuader sans convaincre » le lecteur selon l’expression de J.-F. Perrin. C’est ainsi que se dĂ©veloppe dans L’Emile toute une rhĂ©torique de l’image fondamentale d’un point de vue pĂ©dagogique car elle apprend Ă  l’élĂšve et au lecteur Ă  vivre et Ă  agir dans l’amour de la raison.

18C’est aussi Ă  un certain type d’images que s’intĂ©resse Trude Kolderup (« Humanisations Ă  l’ombre des LumiĂšres : La PoupĂ©e de Bibiena ») : celles qui montrent des hommes rĂ©ifiĂ©s et des choses personnifiĂ©es, qu’il s’agisse de textes de fiction (femmes-meubles chez Sade, homme-sopha chez CrĂ©billon, homme baignoire ou pot de chambre sous la plume de Voisenon) ou d’expressions de la langue courante (T. Kolderup rappelle la multiplication des catachrĂšses dans le lexique mobilier : « Par exemple, une chose peut ĂȘtre lĂ©gĂšrement humanisĂ©e, en Ă©tant simplement nommĂ©e. C’est le cas de plusieurs meubles du XVIIIĂšme siĂšcle auxquels on a donnĂ© des noms humains, comme la veilleuse, la bergĂšre, le secrĂ©taire, la duchesse, la marquise, l’ottomane, la sultane et le serviteur muet. »). L’auteur de l’article souligne que cette question de l’humanisation et la dĂ©shumanisation entre dans le cadre d’une rĂ©flexion plus globale sur la nature humaine : qu’est-ce qu’un homme et qu’est-ce qui le distingue de la machine, de l’objet ? Car en creux, c’est une dĂ©finition de l’homme qui apparaĂźt Ă  l’ombre des objets. La derniĂšre partie de l’article, consacrĂ©e Ă  une Ă©tude de La PoupĂ©e de Bibiena, montre en outre que l’objet, en l’occurrence une poupĂ©e, peut instruire le personnage principal, le rendre plus humain. Ainsi, conclut T. Kolderup, passer par un rĂ©cit complexe et ambigu comme La PoupĂ©e, « contribue parfaitement au projet anthropologique des LumiĂšres, et au travail des philosophes pour toujours envisager la rĂ©alitĂ© humaine sous des angles neufs. »

19Pour ce faire, Voltaire aborde la question de l’identitĂ© culturelle, de la citoyennetĂ© et de la naturalisation Ă  travers un conte, L’IngĂ©nu. C’est ce que montre Ingvild Hagen KjĂžrholt (« L’étranger dans le conte voltairien : le cas de L’IngĂ©nu ») A travers cette Ɠuvre de fiction, Voltaire soulĂšve un ensemble de rĂ©flexions qui agitent ses contemporains : qu’est-ce qu’une nation ? qu’est-ce qui dĂ©finit un citoyen ? qu’est-ce qui dĂ©finit un Ă©tranger ? L’auteur de l’article Ă©tudie avec prĂ©cision le personnage du Huron, ce qui l’éloigne de la communautĂ© nationale et ce qui l’en rapproche, avant de mettre en Ă©vidence le trajet de l’étranger vers son intĂ©gration, son assimilation. Toutefois, cette figure du Huron, explique Ingvild Hagen KjĂžrholt, est bien plus complexe qu’il n’y paraĂźt, dans la mesure oĂč l’IngĂ©nu est Ă  la croisĂ©e de rĂ©flexions sur le droit du sang et sur le droit du sol – puisque le personnage possĂšde des qualitĂ©s naturelles stables qui le rendent proche des Français, mĂȘme s’il ne maĂźtrise pas au dĂ©but du conte les codes et les coutumes de la France. En somme, conclut l’auteur de l’article, le Huron est « un homme qui n’est Ă©tranger nulle part », c’est-Ă -dire un « cosmopolite ». Reste alors Ă  dĂ©terminer la relation « entre le cosmopolite et le citoyen »

20Enfin, un des derniers dĂ©fis mis en Ă©vidence par la revue concerne la justification des dĂ©viations morales des hommes par une sorte de « clinamen sadien ». Dans son article « DĂ©clinaison des atomes et dĂ©viation morale : l’épicurisme sadien entre contingence et nĂ©cessité », Svein-Eirik FauskevĂ„g montre comment Sade – qui ne connaĂźt les thĂ©ories d’Epicure qu’indirectement- se rapproche en apparence de la rĂ©flexion Ă©picurienne pour mieux s’en Ă©loigner en rĂ©alitĂ©. Ainsi, si le plaisir est considĂ©rĂ© comme une fin par Epicure et par Sade, les deux penseurs s’opposent sur les modalitĂ©s d’accĂšs au plaisir :

21- selon Sade, il s’agit de rechercher un plaisir effrĂ©nĂ©, tandis que pour Epicure, le plaisir doit ĂȘtre modĂ©rĂ© et raisonnable 

22- pour Epicure, le plaisir doit ĂȘtre associĂ© Ă  la vertu, ce que Sade rĂ©cuse (au contraire, plus le crime est grand, plus le dĂ©sordre des atomes du libertin est grand et plus le plaisir est intense) Pour Sade, c’est donc le plus grand dĂ©sĂ©quilibre qui conditionne le plus grand bonheur.

23Sade s’oppose par ailleurs Ă  Epicure sur un autre point : loin d’ĂȘtre guidĂ©e par la non-nĂ©cessitĂ© propre au clinamen Ă©picurien, la conduite des libertins sadiens est la consĂ©quence d’une sĂ©rie de facteurs extĂ©rieurs, d’un ensemble de causalitĂ©s externes. Le comportement des hĂ©ros rĂ©sulte donc d’un flux d’atomes dĂ©sordonnĂ©s et non de quelque chose d’acquis. Les dĂ©viations sadiennes ne sont pas l’expression de la libertĂ© des personnages, mais au contraire de la contrainte de causes externes. Ainsi, les hommes deviennent les « esclaves » des « lois premiĂšres » de la nature.

24Restons dans l’étude des textes de Sade avec le stimulant article de Michel Delon « Sade ethnologue » : ce dernier analyse la façon dont Sade, qui a plus lu que voyagĂ©, dĂ©tourne les rĂ©cits de voyage de ses contemporains pour remettre en cause le relativisme culturel et religieux gĂ©nĂ©ralement soulignĂ© par ces mĂȘmes textes. Pour ce faire, Sade reprend certaines anecdotes qu’il transforme en les vidant de leur lĂ©gitimitĂ© culturelle : ainsi, la coutume qui consiste Ă  tuer des enfants pour la santĂ© du souverain devient un rite barbare oĂč des enfants sont tuĂ©s gratuitement pour le plus grand plaisir de sauvages qui assistent Ă  ce spectacle. Les exemples repris par M. Delon sont nombreux et ils permettent Ă  l’auteur d’affirmer qu’en multipliant les anecdotes horribles, Sade ne se contente pas de remettre en cause le dogme chrĂ©tien, mais aussi la bonne conscience des LumiĂšres : pour l’écrivain, l’enjeu est donc de dĂ©busquer « l’inhumanitĂ© derriĂšre tous les actes et les usages. »

25 A l’inverse, Voltaire veut prĂ©cisĂ©ment faire prendre conscience du relativisme culturel et moral que critique Sade et il est intĂ©ressant que l’article de Sylvain Menant (« Les autres de Voltaire ») suive dans la revue l’article sur « Sade ethnologue » tant les deux articles se complĂštent. Si Voltaire a plus voyagĂ© que Sade, il a lui aussi beaucoup lu de notes de voyage  et s’appuie sur son savoir livresque pour dĂ©crire les mƓurs des Ă©trangers, des « Autres ». Ce faisant, Voltaire dĂ©crit des coutumes plutĂŽt Ă©tranges, qui pourraient Ă  premiĂšre vue amener une critique des rites Ă©trangers. Pourtant, S. Menant montre que dans les anecdotes mĂȘme se trouve la clĂ© de ce paradoxe : Ă  l’horizon de ces rĂ©cits se trouve le dĂ©sir de susciter une rĂ©action des lecteurs sur les autres, certes, mais surtout sur soi-mĂȘme. En s’étonnant des coutumes Ă©trangĂšres, le lecteur est amenĂ© Ă  remettre en question ses propres rites.

26Reste dans cette question du rapport Ă  l’autre un situation particuliĂšrement Ă©tonnante dans l’esprit du lecteur du xxie siĂšcle, et dont Martin WĂ„hlberg se fait l’écho dans son exposĂ© sur « L’altĂ©ritĂ© des Lapons : une difficultĂ© dans l’Europe des LumiĂšres ». Prenant pour point de dĂ©part l’exclamation de Mme de Graffigny : « Ah, mon Dieu, comment peut-on ĂȘtre Lapon ? », M. WĂ„hlberg retrace les enjeux de la question de l’identitĂ© des Lapons. Comment en effet comprendre qu’un peuple qui vive en Europe soit Ă  ce point diffĂ©rent des autres peuples europĂ©ens ? « La tension entre identitĂ© et altĂ©ritĂ© en ce qui concerne la Laponie risque en effet, de renverser la cohĂ©rence de l’identitĂ© de l’homme europĂ©en » Ce dĂ©bat amĂšne ainsi les penseurs du xviiie siĂšcle Ă  repenser la thĂ©orie du climat par exemple. Pourtant, explique l’auteur de l’article, lorsque quelques voyageurs se risquent Ă  Ă©tablir un lien d’identitĂ© entre les Lapons et les autres peuples d’Europe, ceux-ci ne sont pas entendus. M. WĂ„hlberg en conclut que la vraie question lapone est Ă  mettre Ă  relation avec les thĂ©ories de l’origine des hommes : Buffon, comme Voltaire, pour des raisons opposĂ©es ont ainsi besoin que les Lapons soient diffĂ©rents des autres EuropĂ©ens, l’un parce qu’il dĂ©fend la thĂ©orie de la monogenĂšse (les hommes ont tous une mĂȘme origine mais, en s’éloignant de cette origine, ils se sont diffĂ©renciĂ©s), l’autre parce qu’il soutient l’idĂ©e d’une polygenĂšse (les peuples varient selon le lieu oĂč ils vivent). L’altĂ©ritĂ© des Lapons constitue ainsi un enjeu majeur dans les thĂ©ories des LumiĂšres.

27La variĂ©tĂ© des articles littĂ©raires et philosophiques contribue Ă  apporter un nouvel Ă©clairage (c’est le cas de le dire) sur le courant des LumiĂšres. En montrant les zones d’ombres, les paradoxes, la mauvaise foi, l’ambiguĂŻtĂ© des positions de ces penseurs du xviiie siĂšcle, la revue dĂ©voile « lĂ  oĂč le vĂȘtement bĂąille », ce qui, comme chacun sait depuis Barthes, est toujours l’endroit le plus intĂ©ressant.