Quâest-ce que les LumiĂšres ? Nouvelles rĂ©ponses
1« Ăclairer les marches mouvantes et les dimensions Ă©sotĂ©riques des LumiĂšres », tel est le but du groupe de recherches norvĂ©gien Ă lâinitiative du projet « A lâombre des LumiĂšres ».
2RĂ©unissant les contributions de deux colloques internationaux, lâouvrage propose quatorze Ă©tudes organisĂ©es autour de trois axes : « A lâombre des LumiĂšres », « LibertĂ© et nĂ©cessité » et « Les Autres des LumiĂšres ».
3Le paradoxe est saisissant et sĂ©duisant. On connaĂźt lâisotopie de la lumiĂšre et de lâobscuritĂ© omniprĂ©sente lorsquâil est question du courant philosophique qui anime lâEurope du XVIIIĂšme siĂšcle : lâimage de Philosophes armĂ©s de flambeaux pour faire sortir les peuples de lâobscurantisme oĂč ils sont plongĂ©s est un lieu commun rarement remis en question.
4Cependant Colas Duflo va plus loin dans son article « Ombres des LumiĂšres ». En effet, il examine de plus prĂšs lâexpression qui constitue le titre de sa communication. Outre la dĂ©finition la plus attendue, Ă savoir que les LumiĂšres sâopposent aux tĂ©nĂšbres de la raison, lâauteur propose deux sens supplĂ©mentaires : lâombre reprĂ©sente Ă©galement les limites des LumiĂšres, dont ont conscience les philosophes eux-mĂȘmes. Plus encore, lâombre, câest ce que cachent les LumiĂšres, notamment le sentiment, lâintime, en un mot, tout ce qui Ă©chappe Ă la raison aveuglante. Et de façon surprenante, Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre ne sont pas les seuls Ă dĂ©plorer les effets nĂ©fastes de la suprĂ©matie de lâintelligence sur la vĂ©ritĂ© de la nature. Diderot suggĂšre que le progrĂšs a un prix, Voltaire, Ă travers le personnage de Pangloss, ne critique pas simplement lâoptimisme de Leibniz, mais stigmatise une « figure de lâinsensibilitĂ© philosophique ». Quant Ă PrĂ©vost, il montre dans Cleveland combien la philosophie peut dĂ©tourner du bonheur. En dâautres termes, lâimage que les LumiĂšres se font dâelles-mĂȘmes est [donc] plus contrastĂ©e quâon ne le dit parfois »
5Câest ce que montre lâensemble des articles de la revue. Afin de mĂȘler les rĂ©flexions nĂ©es lors des diffĂ©rentes journĂ©es dâĂ©tudes menĂ©es par le groupe de travail « A lâombre des LumiĂšres », nous nâavons pas organisĂ© ce compte rendu en fonction des trois parties du recueil (correspondant aux colloques qui avaient eu lieu) mais autour de trois catĂ©gories : les paradoxes qui constituent des zones obscures au sein de la clartĂ© des LumiĂšres, les dĂ©fis lancĂ©s par les philosophes et Ă©crivains de cette pĂ©riode et enfin les enjeux que constituait la rĂ©flexion sur lâaltĂ©ritĂ© pour les penseurs du xviiie siĂšcle.
6Franck SalaĂŒn, dans « Un point aveugle : les LumiĂšres françaises et les dangers de la fiction », montre tout dâabord que les Ă©crivains des LumiĂšres, contrairement Ă ce que lâon pourrait croire, ne progressent pas sur la question romanesque et rejoignent les critiques des siĂšcles antĂ©rieurs pour stigmatiser les dangers de la fiction. Seule la fiction Ă usage didactique est lĂ©gitime ; Marivaux, en parodiant le TĂ©lĂ©maque de FĂ©nelon - exemple-type de roman acceptable- se voit alors rejetĂ© par ses contemporains. Câest pourtant lĂ un autre paradoxe dans la mesure oĂč les LumiĂšres françaises admirent les romanciers anglais inspirĂ©s par Marivaux. Cette sĂ©rie de paradoxes trouve une explication finalement assez simple. En effet, pour les penseurs du xviiie siĂšcle, il Ă©tait nĂ©cessaire dâasseoir leur lĂ©gitimitĂ© et dâapparaĂźtre comme des penseurs sĂ©rieux, diffĂ©rents des auteurs frivoles « parfois au prix de reniements spectaculaires ou dâune mauvaise foi manifeste » conclut F. SalaĂŒn.
7Un autre paradoxe qui amĂšne Ă reconsidĂ©rer lâimage que nous avons des LumiĂšres est explorĂ© par Jean-Claude Bourdin dans son article « Diderot, autocritique des LumiĂšres ». Nous y apprenons en effet que cette figure emblĂ©matique des LumiĂšres se dĂ©tache finalement de ses contemporains
8- tout dâabord parce quâil est conscient des limites de lâentreprise des Philosophes qui recherchent une certaine adĂ©quation entre la raison et le rĂ©el
9- et que la « leçon de Realpolitik donnée à Diderot par Catherine II », à savoir que « la réalité sociopolitique ne se rÚgle pas sur la raison des philosophes » le conduit à repenser les conditions de réalisation du « bonheur dans la vertu » qui occupe ses contemporains.
10Par ailleurs, Diderot prĂŽne un nĂ©cessitarisme intĂ©gral, ce qui ne lâempĂȘche pourtant pas de concilier libertĂ© et nĂ©cessitĂ©, alors mĂȘme que cette question suscite de nombreuses rĂ©flexions de la part des autres philosophes. J.-C. Bourdin en arrive Ă la conclusion que lâoriginalitĂ© de Diderot rĂ©side dans sa conception du possible, seul capable de dĂ©passer la nĂ©cessitĂ©. « Or, ajoute-t-il, quâest-ce quâune raison qui subordonne le nĂ©cessaire au possible, sinon celle dâune philosophie poĂ©tique ? »
11Cette articulation problĂ©matique de la libertĂ© et de la nĂ©cessitĂ© occupe la partie centrale de la revue et Yves Citton sâattache lui aussi Ă montrer comment cette question fondamentale au xviiie siĂšcle est reprise par Potocki. (« Deus est machina. Conditionnements machiniques et dĂ©terminisme spirituel dans le Manuscrit trouvĂ© Ă Saragosse. ») Lâauteur de lâarticle montre que le Manuscrit, qui semble pour le personnage principal un voyage kantien hors de lâĂ©tat de tutelle, un « devenir-philosophe » qui amĂšnerait lâhomme Ă ĂȘtre « un peu plus quâune machine » se rĂ©vĂšle ĂȘtre le lieu de tous les emprisonnements pour le hĂ©ros, soumis Ă une gigantesque machination spectaculaire, qui le dĂ©termine, le conditionne mentalement. Dans lâĆuvre de Potocki, lâaccent est donc mis sur ce qui agit sur lâesprit, plus que sur le corps. ConditionnĂ© par une mise en scĂšne, par un complot (et Y. Citton montre Ă cet Ă©gard combien lâimaginaire du complot est prĂ©gnant au xviiie siĂšcle), Alphonse, le personnage du Manuscrit, devient alors un « automate spirituel ».
12Ses actions sont donc dĂ©terminĂ©es par un ensemble de causes extĂ©rieures, comme câest le cas pour le personnage de Jacques le Fataliste sur lequel sâarrĂȘte Jean-Paul Sermain, dans « LibertĂ© et dĂ©terminisme, la position de Diderot romancier ». En Ă©tudiant les questions inaugurales du roman, J.-P. Sermain montre que le travail de Diderot sâinscrit dans la rĂ©flexion nĂ©e au xviiie siĂšcle sur lâĂ©vĂ©nement. Celle-ci est dâailleurs Ă lâorigine du roman historique qui invente une « version plausible de lâhistoire, fondĂ©e sur le dĂ©chaĂźnement des passions privĂ©es et lâincidence des accidents les plus rares » et dâun type de philosophie dite « historique », qui tente dâexpliquer la prĂ©sence dâĂ©vĂ©nements par un ensemble de causes, de dĂ©terminismes culturels et sociaux. Avec Jacques le Fataliste, explique lâauteur de lâarticle, Diderot reprend la mĂ©thode de la philosophie historique et cherche Ă mettre en scĂšne le spectre des causes possibles. Mais, parce quâil exhibe cette recherche forcĂ©ment partielle des causes et des circonstances, Diderot met en mĂȘme temps en valeur le caractĂšre artificiel du dĂ©terminisme, et par lĂ mĂȘme, le caractĂšre artificiel de la fiction romanesque.
13Anne Beate Maurseth a une autre lecture du roman de Diderot dans « Une esthĂ©tique du probable ? Le motif du jeu et la fonction du hasard dans Jacques le Fataliste ». AprĂšs avoir montrĂ© lâimportance du motif du jeu, omniprĂ©sent dans lâĆuvre de Diderot, lâauteur montre que le hasard constitue le fil directeur de lâĆuvre et que câest bien par rapport au hasard et non par rapport Ă la libertĂ© quâil faut comprendre la notion de fatalisme.  A. B. Maurseth explique ensuite lâimportance du hasard dans le contexte philosophique et mathĂ©matique de lâĂ©poque de Diderot (câest le moment oĂč le calcul de probabilitĂ©s est sur le devant de la scĂšne) et montre que Jacques le Fataliste est le lieu dâune Ă©laboration dâune « esthĂ©tique du probable », qui, Ă terme, a pour but dâinventer « une solution au problĂšme du dĂ©calage entre la simultanĂ©itĂ© de la sensation et la succession de la reprĂ©sentation ».
14La revue se fait Ă©galement lâĂ©cho de nombreux dĂ©fis lancĂ©s Ă lâĂ©poque des LumiĂšres. Ainsi, Sophie AudidiĂšre, dans son article : « MatiĂšre et souffrance : de la chienne de Malebranche Ă lâhuĂźtre de LâEncyclopĂ©die », montre Ă quel point la question de la sensation douloureuse ou plaisante a constituĂ© une zone dâombre pour les LumiĂšres.
15En effet, comment fonctionne le couple souffrance / plaisir ? Lâun et lâautre sont-ils interdĂ©pendants ? Entrent-ils dans le processus de la pensĂ©e ? Si câest le cas, cela signifierait donc que les animaux pensent : naĂźt alors une autre question : le plaisir et la souffrance chez lâhomme sont-ils spĂ©cifiques ? Pour rĂ©pondre Ă ces questions, lâauteur retrace les diffĂ©rentes positions philosophiques nĂ©es du refus de la position cartĂ©sienne consistant Ă distinguer la sensation et le jugement : Condillac le premier explique que le jugement naĂźt dâune « sensation transformĂ©e » ; mais comment la sensation devient-elle une sensation transformĂ©e ? Câest la question que se posent les successeurs de Condillac, parmi lesquels figurent entre autres Diderot , Locke et HelvĂ©tius. AprĂšs un exposĂ© des thĂ©ories de la sensation, Sophie AudidiĂšre aboutit donc Ă la conclusion suivante : la diffĂ©rence de nature entre le plaisir et la souffrance demeure un point obscur pour les LumiĂšres : distinguer les deux â et Condillac lâavait bien remarqué â amĂšne Ă rendre plus importante la place de la douleur dans la naissance de la pensĂ©e. Or « si la douleur Ă©tait une condition de possibilitĂ© de la pensĂ©e, elle est donc une condition de possibilitĂ© des LumiĂšres » ; dĂšs lors, les philosophes de LumiĂšres, pour gommer cette zone dâombre, ont  cherchĂ© Ă insister sur « la dynamique propre Ă la sensation plaisante autant quâĂ la sensation douloureuse ».
16Ăyvind Gjems Fjeldbu (« Sensibiliser la raison : lâart de persuader dans LâEmile de Jean-Jacques Rousseau ») aborde quant Ă lui un autre dĂ©fi qui a concernĂ© les LumiĂšres, et plus particuliĂšrement Rousseau.
17Ăyvind Gjems Fjeldbu part  dâune recommandation de Rousseau qui pose les bases dâune mĂ©thode visant à « faire passer par le cĆur le langage de lâesprit afin quâil se fasse entendre. ». Pour Rousseau en effet, rendre la raison « sensible » est nĂ©cessaire pour Ă©duquer une jeune personne, pour la marquer et parvenir Ă lui faire aimer la raison. Loin dâĂȘtre un savoir dĂ©sincarnĂ©, incompris, inutile, ce qui est enseignĂ© Ă un enfant doit en quelque sorte ĂȘtre imprimĂ© dans son esprit. En outre, « éveiller chez lâĂ©lĂšve, et chez le lecteur, une sorte de passion pour la raison » rĂ©pond Ă une perspective morale : pour amener un jeune homme Ă agir conformĂ©ment au bien, il faut le rendre sensible au bien. Et pour le rendre sensible, il faut stimuler son imagination. Car câest bien lĂ la dĂ©monstration de Fjeldbu : lâimage Ă©tant la base de la raison sensitive de lâenfant, et la raison sensitive Ă©tant elle-mĂȘme Ă lâorigine de la raison intellectuelle, il faut se servir de lâimage â mais aussi des passions en train de naĂźtre chez lâĂ©lĂšve- pour « persuader sans convaincre » le lecteur selon lâexpression de J.-F. Perrin. Câest ainsi que se dĂ©veloppe dans LâEmile toute une rhĂ©torique de lâimage fondamentale dâun point de vue pĂ©dagogique car elle apprend Ă lâĂ©lĂšve et au lecteur Ă vivre et Ă agir dans lâamour de la raison.
18Câest aussi Ă un certain type dâimages que sâintĂ©resse Trude Kolderup (« Humanisations Ă lâombre des LumiĂšres : La PoupĂ©e de Bibiena ») : celles qui montrent des hommes rĂ©ifiĂ©s et des choses personnifiĂ©es, quâil sâagisse de textes de fiction (femmes-meubles chez Sade, homme-sopha chez CrĂ©billon, homme baignoire ou pot de chambre sous la plume de Voisenon) ou dâexpressions de la langue courante (T. Kolderup rappelle la multiplication des catachrĂšses dans le lexique mobilier : « Par exemple, une chose peut ĂȘtre lĂ©gĂšrement humanisĂ©e, en Ă©tant simplement nommĂ©e. Câest le cas de plusieurs meubles du XVIIIĂšme siĂšcle auxquels on a donnĂ© des noms humains, comme la veilleuse, la bergĂšre, le secrĂ©taire, la duchesse, la marquise, lâottomane, la sultane et le serviteur muet. »). Lâauteur de lâarticle souligne que cette question de lâhumanisation et la dĂ©shumanisation entre dans le cadre dâune rĂ©flexion plus globale sur la nature humaine : quâest-ce quâun homme et quâest-ce qui le distingue de la machine, de lâobjet ? Car en creux, câest une dĂ©finition de lâhomme qui apparaĂźt Ă lâombre des objets. La derniĂšre partie de lâarticle, consacrĂ©e Ă une Ă©tude de La PoupĂ©e de Bibiena, montre en outre que lâobjet, en lâoccurrence une poupĂ©e, peut instruire le personnage principal, le rendre plus humain. Ainsi, conclut T. Kolderup, passer par un rĂ©cit complexe et ambigu comme La PoupĂ©e, « contribue parfaitement au projet anthropologique des LumiĂšres, et au travail des philosophes pour toujours envisager la rĂ©alitĂ© humaine sous des angles neufs. »
19Pour ce faire, Voltaire aborde la question de lâidentitĂ© culturelle, de la citoyennetĂ© et de la naturalisation Ă travers un conte, LâIngĂ©nu. Câest ce que montre Ingvild Hagen KjĂžrholt (« LâĂ©tranger dans le conte voltairien : le cas de LâIngĂ©nu ») A travers cette Ćuvre de fiction, Voltaire soulĂšve un ensemble de rĂ©flexions qui agitent ses contemporains : quâest-ce quâune nation ? quâest-ce qui dĂ©finit un citoyen ? quâest-ce qui dĂ©finit un Ă©tranger ? Lâauteur de lâarticle Ă©tudie avec prĂ©cision le personnage du Huron, ce qui lâĂ©loigne de la communautĂ© nationale et ce qui lâen rapproche, avant de mettre en Ă©vidence le trajet de lâĂ©tranger vers son intĂ©gration, son assimilation. Toutefois, cette figure du Huron, explique Ingvild Hagen KjĂžrholt, est bien plus complexe quâil nây paraĂźt, dans la mesure oĂč lâIngĂ©nu est Ă la croisĂ©e de rĂ©flexions sur le droit du sang et sur le droit du sol â puisque le personnage possĂšde des qualitĂ©s naturelles stables qui le rendent proche des Français, mĂȘme sâil ne maĂźtrise pas au dĂ©but du conte les codes et les coutumes de la France. En somme, conclut lâauteur de lâarticle, le Huron est « un homme qui nâest Ă©tranger nulle part », câest-Ă -dire un « cosmopolite ». Reste alors Ă dĂ©terminer la relation « entre le cosmopolite et le citoyen »
20Enfin, un des derniers dĂ©fis mis en Ă©vidence par la revue concerne la justification des dĂ©viations morales des hommes par une sorte de « clinamen sadien ». Dans son article « DĂ©clinaison des atomes et dĂ©viation morale : lâĂ©picurisme sadien entre contingence et nĂ©cessité », Svein-Eirik FauskevĂ„g montre comment Sade â qui ne connaĂźt les thĂ©ories dâEpicure quâindirectement- se rapproche en apparence de la rĂ©flexion Ă©picurienne pour mieux sâen Ă©loigner en rĂ©alitĂ©. Ainsi, si le plaisir est considĂ©rĂ© comme une fin par Epicure et par Sade, les deux penseurs sâopposent sur les modalitĂ©s dâaccĂšs au plaisir :
21- selon Sade, il sâagit de rechercher un plaisir effrĂ©nĂ©, tandis que pour Epicure, le plaisir doit ĂȘtre modĂ©rĂ© et raisonnableÂ
22- pour Epicure, le plaisir doit ĂȘtre associĂ© Ă la vertu, ce que Sade rĂ©cuse (au contraire, plus le crime est grand, plus le dĂ©sordre des atomes du libertin est grand et plus le plaisir est intense) Pour Sade, câest donc le plus grand dĂ©sĂ©quilibre qui conditionne le plus grand bonheur.
23Sade sâoppose par ailleurs Ă Epicure sur un autre point : loin dâĂȘtre guidĂ©e par la non-nĂ©cessitĂ© propre au clinamen Ă©picurien, la conduite des libertins sadiens est la consĂ©quence dâune sĂ©rie de facteurs extĂ©rieurs, dâun ensemble de causalitĂ©s externes. Le comportement des hĂ©ros rĂ©sulte donc dâun flux dâatomes dĂ©sordonnĂ©s et non de quelque chose dâacquis. Les dĂ©viations sadiennes ne sont pas lâexpression de la libertĂ© des personnages, mais au contraire de la contrainte de causes externes. Ainsi, les hommes deviennent les « esclaves » des « lois premiĂšres » de la nature.
24Restons dans lâĂ©tude des textes de Sade avec le stimulant article de Michel Delon « Sade ethnologue » : ce dernier analyse la façon dont Sade, qui a plus lu que voyagĂ©, dĂ©tourne les rĂ©cits de voyage de ses contemporains pour remettre en cause le relativisme culturel et religieux gĂ©nĂ©ralement soulignĂ© par ces mĂȘmes textes. Pour ce faire, Sade reprend certaines anecdotes quâil transforme en les vidant de leur lĂ©gitimitĂ© culturelle : ainsi, la coutume qui consiste Ă tuer des enfants pour la santĂ© du souverain devient un rite barbare oĂč des enfants sont tuĂ©s gratuitement pour le plus grand plaisir de sauvages qui assistent Ă ce spectacle. Les exemples repris par M. Delon sont nombreux et ils permettent Ă lâauteur dâaffirmer quâen multipliant les anecdotes horribles, Sade ne se contente pas de remettre en cause le dogme chrĂ©tien, mais aussi la bonne conscience des LumiĂšres : pour lâĂ©crivain, lâenjeu est donc de dĂ©busquer « lâinhumanitĂ© derriĂšre tous les actes et les usages. »
25 A lâinverse, Voltaire veut prĂ©cisĂ©ment faire prendre conscience du relativisme culturel et moral que critique Sade et il est intĂ©ressant que lâarticle de Sylvain Menant (« Les autres de Voltaire ») suive dans la revue lâarticle sur « Sade ethnologue » tant les deux articles se complĂštent. Si Voltaire a plus voyagĂ© que Sade, il a lui aussi beaucoup lu de notes de voyage  et sâappuie sur son savoir livresque pour dĂ©crire les mĆurs des Ă©trangers, des « Autres ». Ce faisant, Voltaire dĂ©crit des coutumes plutĂŽt Ă©tranges, qui pourraient Ă premiĂšre vue amener une critique des rites Ă©trangers. Pourtant, S. Menant montre que dans les anecdotes mĂȘme se trouve la clĂ© de ce paradoxe : Ă lâhorizon de ces rĂ©cits se trouve le dĂ©sir de susciter une rĂ©action des lecteurs sur les autres, certes, mais surtout sur soi-mĂȘme. En sâĂ©tonnant des coutumes Ă©trangĂšres, le lecteur est amenĂ© Ă remettre en question ses propres rites.
26Reste dans cette question du rapport Ă lâautre un situation particuliĂšrement Ă©tonnante dans lâesprit du lecteur du xxie siĂšcle, et dont Martin WĂ„hlberg se fait lâĂ©cho dans son exposĂ© sur « LâaltĂ©ritĂ© des Lapons : une difficultĂ© dans lâEurope des LumiĂšres ». Prenant pour point de dĂ©part lâexclamation de Mme de Graffigny : « Ah, mon Dieu, comment peut-on ĂȘtre Lapon ? », M. WĂ„hlberg retrace les enjeux de la question de lâidentitĂ© des Lapons. Comment en effet comprendre quâun peuple qui vive en Europe soit Ă ce point diffĂ©rent des autres peuples europĂ©ens ? « La tension entre identitĂ© et altĂ©ritĂ© en ce qui concerne la Laponie risque en effet, de renverser la cohĂ©rence de lâidentitĂ© de lâhomme europĂ©en » Ce dĂ©bat amĂšne ainsi les penseurs du xviiie siĂšcle Ă repenser la thĂ©orie du climat par exemple. Pourtant, explique lâauteur de lâarticle, lorsque quelques voyageurs se risquent Ă Ă©tablir un lien dâidentitĂ© entre les Lapons et les autres peuples dâEurope, ceux-ci ne sont pas entendus. M. WĂ„hlberg en conclut que la vraie question lapone est Ă mettre Ă relation avec les thĂ©ories de lâorigine des hommes : Buffon, comme Voltaire, pour des raisons opposĂ©es ont ainsi besoin que les Lapons soient diffĂ©rents des autres EuropĂ©ens, lâun parce quâil dĂ©fend la thĂ©orie de la monogenĂšse (les hommes ont tous une mĂȘme origine mais, en sâĂ©loignant de cette origine, ils se sont diffĂ©renciĂ©s), lâautre parce quâil soutient lâidĂ©e dâune polygenĂšse (les peuples varient selon le lieu oĂč ils vivent). LâaltĂ©ritĂ© des Lapons constitue ainsi un enjeu majeur dans les thĂ©ories des LumiĂšres.
27La variĂ©tĂ© des articles littĂ©raires et philosophiques contribue Ă apporter un nouvel Ă©clairage (câest le cas de le dire) sur le courant des LumiĂšres. En montrant les zones dâombres, les paradoxes, la mauvaise foi, lâambiguĂŻtĂ© des positions de ces penseurs du xviiie siĂšcle, la revue dĂ©voile « lĂ oĂč le vĂȘtement bĂąille », ce qui, comme chacun sait depuis Barthes, est toujours lâendroit le plus intĂ©ressant.

