Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 10, numéro 7
Éric Bordas

Raté pour ratés

Michael Lucey, Les RatĂ©s de la famille. Balzac et les formes sociales de la sexualitĂ©, traduit de l’anglais (États-Unis) par D. Eribon, Paris : Fayard, coll. « Histoire de la pensĂ©e », 2008, 346 p., EAN 9782213637730.

Cet article, remaniĂ© par l’auteur, a d’abord paru dans la Revue internationale des livres et des idĂ©es (n°11, mai-juin 2009). Nous le reproduisons ici avec l’aimable autorisation de la revue et de son auteur.

1La France chercherait-elle Ă  rattraper son retard en matiĂšre de connaissance en Gender Studies amĂ©ricaines ? Des efforts trĂšs rĂ©cents sont incontestables. Alors qu’il a fallu plus de quinze ans pour que les trĂšs importants ouvrages de Judith Butler, Trouble in Gender1 ou Eve Kosofsky Sedgwick, Epistemology of the Closet2, reconnus et citĂ©s dans le monde entier, soient enfin traduits et Ă©ditĂ©s en France3, un livre de Michael Lucey sur les formes sociales de la sexualitĂ© en France telles qu’elles sont problĂ©matisĂ©es par le roman balzacien, dont la parution amĂ©ricaine date de 20034, sujet nettement plus ponctuel que les deux ouvrages prĂ©citĂ©s, gĂ©nĂ©ralistes, plus universitaire aussi, soit Ă  approche d’érudition avertie, mais sans ambition thĂ©orique synthĂ©tique particuliĂšre, bĂ©nĂ©ficie aujourd’hui d’une traduction et d’une publication chez un grand Ă©diteur parisien. La responsabilitĂ© de Didier Eribon, Ă  cet Ă©gard, est Ă©vidente, et il faut saluer son travail et son engagement, car c’est Ă  lui aussi (Ă©dition et traduction) que l’on doit la publication d’un autre grand classique de la recherche universitaire amĂ©ricaine, en Ă©tudes gays et lesbiennes (histoire), Gay New York de George Chauncey, en 2003, dĂ©jĂ  chez Fayard, dont la parution amĂ©ricaine, elle, datait de 19945. On mesure donc, dans la rapiditĂ© de parution des traductions, les progrĂšs rĂ©alisĂ©s. MĂȘme si beaucoup reste encore Ă  faire en ce domaine, les progrĂšs sont rĂ©els, et l’on ne peut que s’en rĂ©jouir : l’hostilitĂ© d’une partie dominante de l’UniversitĂ© française Ă  l’encontre d’approches systĂ©matiquement renvoyĂ©es au « militantisme » ou Ă  un « communautarisme » qui ne demanderait qu’à devenir diffĂ©rentialisme sĂ©grĂ©gationniste, ces deux repoussoirs de la prĂ©tendue objectivitĂ© scientifique, Ă  vocation universelle par dĂ©finition6, a lĂ  une chance de revoir ses prĂ©jugĂ©s7. TrĂšs bien. Mais le livre de Michael Lucey est-il le mieux Ă  mĂȘme de convaincre ? Il est permis d’en douter.

2Tout d’abord, et ce n’est pas une critique, mais un constat d’évidence, cet ouvrage ne se lit et se comprend que replacĂ© dans son contexte universitaire amĂ©ricain, et le lecteur français, mĂȘme averti, doit faire quelques efforts pour admettre certains postulats prĂ©tendument d’évidence. Il est toujours bon de faire des efforts intellectuels, mais Ă  condition d’avoir toutes les cartes en main pour comprendre. DĂšs les premiĂšres pages, Michael Lucey annonce son objet, avec beaucoup de clarté : « penser la maniĂšre dont la reprĂ©sentation des genres et de la division sexuelle du travail, conjointement avec la reprĂ©sentation de personnages qui expriment la diversitĂ© des sexualitĂ©s, s’intĂšgrent dans la vaste dĂ©monstration sociologique que constitue La ComĂ©die humaine » (11). Son essai sera donc une lecture de La ComĂ©die humaine comme discours sociologique, comme configuration de reprĂ©sentations contextualisĂ©es pour mieux connaĂźtre et penser les structures humaines de la communautĂ© moderne. Dans la continuitĂ© des suggestions de Lukacs, tout cela annonce un travail important, dont le sujet mĂȘme (corrĂ©lations du sexe et du pouvoir dans la sphĂšre sociale des Ă©changes humaines) est familier de tout lecteur de Balzac.

3L’inconvĂ©nient, pour un Français, c’est que, Ă  la mĂȘme page (11), cette dĂ©claration programmatique est suivie d’un bref historique intellectuel : « Quand j’ai commencĂ© Ă  travailler Ă  ce livre, en 1991, je l’envisageais comme une Ă©tude sur la prĂ©dominance de la lecture psychanalytique de Balzac dans les annĂ©es 1970 et 1980 aux États-Unis. Mon projet s’est largement transformĂ©, mais certaines des questions qui se trouvaient au cƓur de ses premiĂšres formulations y sont restĂ©es centrales. Que nous ont permis de voir dans Balzac les interprĂ©tations psychanalytiques et, en mĂȘme temps, qu’ont-elles masqué ? » (je souligne). « PrĂ©dominance de la lecture psychanalytique de Balzac dans les annĂ©es 1970 et 1980 aux États-Unis » : tout est lĂ . Or cette prĂ©dominance n’a pas du tout eu lieu en France, et cela exige d’ĂȘtre rappelĂ©, car c’est lĂ  un chapitre copieux dans l’histoire du diffĂ©rend intellectuel franco-amĂ©ricain tel qu’il commence Ă  ce dĂ©velopper prĂ©cisĂ©ment dans ces annĂ©es.

4Reprenons quelques Ă©lĂ©ments. Alors (1970-1980, en effet) que les campus amĂ©ricains s’enthousiasment pour la « French Theory » post-structurale8, principalement Ă  travers la figure et l’Ɠuvre de Michel Foucault qui a le mĂ©rite d’avoir des choses Ă  dire aussi bien en histoire qu’en philosophie, et dont les acquis sont immĂ©diats pour la psychanalyse, au moins dans la discussion, et mĂȘme pour les Ă©tudes littĂ©raires, voire les sciences du langage (analyse de discours), l’UniversitĂ© française, conservatrice par dĂ©finition, renforce sa mĂ©fiance Ă  l’égard d’idĂ©es contemporaines coupables d’avoir participĂ© du bouleversement politique et institutionnel de Mai-68,  mĂ©fiance qui va aller jusqu’au dĂ©placement ou au rejet (Foucault Ă©tant « isolé » au CollĂšge de France, dĂ©sormais peu accessible aux thĂ©sards et doctorants, Ă  protĂ©ger de sa subversion). Et c’est la psychanalyse, prĂ©cisĂ©ment, qui, la premiĂšre, fait les frais de cette hostilitĂ© universitaire, Ă  l’exception de quelques dĂ©partements trĂšs marginaux, comme Ă  Paris-7 ou Paris-8.

5Quand Michael Lucey Ă©voque, Ă  juste titre, et les rĂ©fĂ©rences qu’il donne en note l’attestent9, « la prĂ©dominance de la lecture psychanalytique de Balzac dans les annĂ©es 1970 et 1980 aux États-Unis », le lecteur français sait que, Ă  la mĂȘme pĂ©riode, personne ou presque ne travaille dans cette perspective en France. Le bilan est trĂšs vite fait : Marcelle Marini en 1974, dans un article sur Le Colonel Chabert10, Lucienne Frappier-Mazur en 1976, dans sa thĂšse sur l’expression mĂ©taphorique dans La ComĂ©die humaine11, Nicole Mozet en 1982, dans sa thĂšse sur la province chez Balzac12, puis Pierre Citron dans une lecture biographique de La ComĂ©die humaine, en 198613, sont les seuls Ă  avoir une approche psychanalytique du corpus balzacien, et encore ne s’agit-il souvent que de questions, de suggestions, en particulier dans les deux thĂšses universitaires dont la psychanalyse n’est tout de mĂȘme pas l’axe majeur. Puis, il faudra attendre la fin des annĂ©es 1990 pour voir revenir le sujet, plus centralement, dans les livres d’Anne-Marie Baron14 – mais, Ă  la façon de Pierre Citron, dans une volontĂ© de retrouver le biographique dans l’imaginaire romanesque, qui rĂ©duit la psychanalyse Ă  un processus de transfert et de sublimation un peu simpliste. Aujourd’hui, personne ne travaille sur Balzac dans cette perspective en France.

6C’est pourquoi le point de dĂ©part de Michael Lucey non seulement dĂ©route le lecteur français, mais le confronte Ă  une situation intellectuelle qu’il a du mal Ă  comprendre. Par sa faute, sans doute, s’il s’est coupĂ© de tout un pan de la recherche internationale ; mais pas seulement, car tout n’est pas que thĂ©ories intellectuelles ici. En effet, il y a de vrais, et trĂšs puissants, enjeux de pouvoir derriĂšre cette dominante de la thĂ©orie psychanalytique dans les universitĂ©s amĂ©ricaines, qui a eu pour consĂ©quence matĂ©rielle concrĂšte des crĂ©ations de postes, de dĂ©partements, des revues, qui commencĂšrent Ă  faire rĂ©gner un « politiquement correct » trĂšs amĂ©ricain, en effet, trĂšs homogĂ©nĂ©isĂ©, dans des pensĂ©es Ă©minemment contrĂŽlĂ©es des marginalitĂ©s. Sur ce point, le dĂ©veloppement des Ă©tudes fĂ©ministes fut considĂ©rable, du fait d’une banalisation des thĂ©ories freudiennes, puis lacaniennes. Or ces thĂ©ories sont notoirement favorables Ă  la revalorisation de la pensĂ©e du sujet fĂ©minin, mais restent fort ambiguĂ«s, pour ne pas dire, parfois, hostiles, Ă  l’encontre de la question homosexuelle – elles n’en furent pas moins Ă  la base de la Queer Theory, comme pensĂ©e de la contestation des repĂšres de convention autoritaire, mĂȘme si celle-ci prit de plus en plus de distance avec cette base scientifique.

7Et, prĂ©cisĂ©ment, on commence Ă  y voir plus clair Ă  partir de la page 81, quand Michael Lucey rĂšgle son compte (post mortem) Ă  Naomi Schor et sa lecture freudienne d’EugĂ©nie Grandet, lecture, en effet, devenue un classique de la critique amĂ©ricaine dĂšs sa parution (1985)15. Michael Lucey rĂ©cuse l’interprĂ©tation du personnage d’EugĂ©nie par Naomi Schor « comme mĂ©lancolique freudienne », laquelle s’appuie sur deux assertions : « que le lien d’EugĂ©nie avec sa mĂšre est trop fort et ancrĂ© dans le narcissisme, et que son amour ‘pathologique’ pour son cousin Charles n’est rien d’autre qu’une maniĂšre de rejouer son lien avec sa mĂšre » (81).

8De toute Ă©vidence, et cela peut se comprendre, mais l’on devine aussi des problĂšmes institutionnels spĂ©cifiquement amĂ©ricains lĂ -dessous,  Michael Lucey reproche Ă  Naomi Schor d’avoir un point de vue excessivement fĂ©ministe, et d’un fĂ©minisme dramatisĂ©, toujours prompt Ă  conclure aux victimisations unilatĂ©rales. Mais surtout on saisit bien que le discours freudien si Ă©videmment normatif et lĂ©galisant ne peut que dĂ©plaire Ă  quelqu’un formĂ© aux dĂ©stabilisations de la Queer Theory16. Car quelle est la rĂ©ponse de Michael Lucey Ă  Naomi Schor ? Celle de sous-estimer le sujet EugĂ©nie, ses capacitĂ©s de rĂ©action, son potentiel actif, et c’est lĂ  que le lecteur (français ?) commence Ă  se demander s’il rĂȘve ou s’il est Ă©veillĂ©. On cite : la lecture de Naomi Schor ne laisse Ă  EugĂ©nie « aucun espace pour faire sa propre Ă©ducation sur les formes politiques et sur les sentiments. Était-elle vraiment incapable de tirer un certain nombre de leçon en assistant Ă  la mort de sa mĂšre causĂ©e par la duretĂ© de son pĂšre ? Ou en constatant la valeur que Charles accorde au fait qu’une femme porte un nom aristocratique ? Était-elle incapable d’apprendre les formes d’attention que lui portent ses diffĂ©rents prĂ©tendants et des types de contrats de mariage qu’ils sont prĂȘts Ă  accepter un certain nombre de choses sur l’économie politique de l’hĂ©tĂ©rosexualitĂ© moderne et sa propre participation Ă  celle-ci ? Était-elle incapable de recevoir un enseignement, Ă  la toute fin du roman, du choix de sa fidĂšle servante Nanon de ne se marier qu’assez tard dans la vie ? » (82-83) InĂ©branlable dans de ce qui est une authentique mise en accusation, Michael Lucey non seulement réécrit le roman balzacien Ă  l’irrĂ©el du passĂ©, mais envisage trĂšs sĂ©rieusement ce que EugĂ©nie aurait pu, et, de son point de vue, aurait dĂ» faire pour donner tort Ă  Naomi Schor
 Faut-il commenter ? Une telle absence de recul entre dit et non-dit, entre fiction (du roman : Ă  rĂȘver) et rĂ©el (du texte : Ă  lire), laisse perplexe, tout comme l’impasse sur la plus Ă©lĂ©mentaire pensĂ©e thĂ©orique du texte comme lisibilitĂ©.

9Ce n’est pas lĂ  un ponctuel effet de style. Dans tout son livre, Michael Lucey ne cesse de pratiquer cette « critique » (si l’on peut dire) qui reproche Ă  Balzac ou Ă  certains de ses commentateurs de n’avoir pas dit ou compris ce qu’ils auraient dĂ» comprendre et dire au nom d’une rĂ©cusation de la normativitĂ© hĂ©tĂ©rosexiste et familialiste, contre les vertus de l’individualisme heureusement Ă©goĂŻste. AprĂšs Naomi Schor, c’est Janet Beizer, autre personnalitĂ© reprĂ©sentative de la critique fĂ©ministe freudienne amĂ©ricaine, qui a droit Ă  sa volĂ©e de bois vert (242 sqq), coupable du pire des crimes : parler d’homosexualitĂ© Ă  propos de Lucien de RubemprĂ©, et opposer celle-ci Ă  l’hĂ©tĂ©rosexualitĂ© de David SĂ©chard17. Michael Lucey s’indigne, et donne des leçons de prudence et de rigueur qu’il ferait bien de s’appliquer Ă  lui-mĂȘme, par exemple quand il ironise sur Lucette Finas, qui avait dĂ©veloppĂ© la mĂȘme idĂ©e18, trouvant « assez Ă©trange d’évaluer la ‘probabilité’ de ‘l’homosexualité’ d’un personnage de fiction » (339) – ce qui n’empĂȘchait pas M. Lucey de se gausser un peu plus tĂŽt sur « la maniĂšre dont diffĂ©rents critiques s’évertuent Ă  refuser qu’il y ait quoi que ce soit de sexuel dans la relation entre Vautrin et Lucien » (323)19 : il faudrait savoir. Janet Beizer a le tort de suivre sans recul les thĂ©ories de Freud sur les modĂšles homosexuels du dĂ©sir, « classiquement homophobes » (242), qui allaient ĂȘtre dĂ©veloppĂ©es par Lacan en 1938 dans un article sur « la famille ». Mais sa lecture n’en demeure pas moins fort cohĂ©rente, surtout d’un point de vue balzacien, selon les stĂ©rĂ©otypes d’une certaine culture dix-neuviĂ©miste, qui Ă©tait, en effet, autant celle de Freud que de Balzac, mais qui sont aujourd’hui rejetĂ©s, et pour cause. Michael Lucey le sait, et contre-attaque, mais par ce qui n’est rien d’autre qu’une pirouette : « Si, par certains aspects, Illusions perdues ressemble au discours rĂ©actionnaire sur la famille qui imprĂšgne l’article de Lacan, et si, dans le portrait de Lucien, certains traits peuvent sembler correspondre Ă  la fable idĂ©ologique du dĂ©veloppement homosexuel, le roman reste nĂ©anmoins beaucoup plus complexe et bien plus intelligent » (244). Tout balzacien sera sensible au compliment, mais moins Ă  la dilution suivante, faussement rigoureuse, et qui peut ĂȘtre appliquĂ©e aux trois quarts des romans du XIXe siĂšcle : « On y trouve en effet, comme nous l’avons dĂ©jĂ  vu dans d’autres textes de Balzac, une enquĂȘte sur les intĂ©rĂȘts qui sont au principe des discours en faveur desquels le roman prend parfois parti. On pourrait, par exemple, avancer que Balzac, dans Illusions perdues, propose de considĂ©rer que certains sujets masculins, Ă  certains moments de l’histoire de la famille bourgeoise, deviennent l’arĂšne oĂč se joue la rĂ©sistance non perçue comme telle de la mĂšre Ă  la forme familiale en question » (244-245). Passons sur la mĂ©taphore de « l’arĂšne » appliquĂ©e Ă  « certains sujets masculins », passablement dĂ©routante sur le plan de la plus Ă©lĂ©mentaire cohĂ©rence sĂ©mique20, et retenons, trĂšs banalement, qu’Illusions perdues raconte l’histoire d’un conflit.

10On comprend donc bien que Michael Lucey a des comptes Ă  rĂ©gler avec une certaine doxa fĂ©ministe freudienne-lacanienne universitaire amĂ©ricaine. On comprend surtout que ce livre est un alliĂ© prĂ©cieux pour son Ă©diteur et traducteur, Didier Eribon, qui, depuis une dizaine d’annĂ©es, s’est fait un nom en France en pourfendant la psychanalyse21, coupable d’homophobie, dont la position Ă  l’égard de l’UniversitĂ© est distante, et Ă  qui la littĂ©rature pose de gros problĂšmes22, comme discours instable, intempestif et radicalement non dogmatique. Et c’est sur ces trois points que l’essai de Michael Lucey lui apporte une caution apparemment sĂ©rieuse. VoilĂ  un livre d’étude littĂ©raire, universitaire, qui montre les erreurs de l’UniversitĂ© (les aveuglements amĂ©ricains, les ignorances françaises), toujours prompt Ă  conclure Ă  l’homophobie pour tout expliquer, et qui a le grand mĂ©rite de ramener un discours romanesque Ă  une vĂ©ritĂ© sociologique historicisĂ©e documentaire. Le travail de Didier Eribon en ressort tout aurĂ©olĂ© de vertus politiques d’utilitĂ© publique – il est d’ailleurs rĂ©guliĂšrement citĂ© dans l’ouvrage.

11C’est pourquoi on se demande si cette traduction-ci a Ă©tĂ© motivĂ©e par une volontĂ© de remĂ©dier Ă  une lacune ou une aporie, ou si elle a pour fonction de contribuer Ă  une uniformisation des discours critiques selon un modĂšle intellectuel autoproclamĂ© par le responsable de ces questions chez Fayard.

12Car la faiblesse majeure de ce livre, on y revient, c’est tout simplement son manque de mĂ©thode, sa naĂŻvetĂ© critique, son absence totale de thĂ©orie textuelle et plus encore discursive, Ă  commencer par une pensĂ©e sociocritique du sexe comme objet de discours dans le roman23. C’est parfois un effet de style qui lui permet d’essayer de faire passer ses limites pour des formes de sincĂ©ritĂ©. Par exemple, Ă  propos des discussions pour savoir si Balzac a pu connaĂźtre, ou non, les bruits qui circulaient dans les salons parisiens sur les relations particuliĂšres que certaines femmes ou certains hommes avaient entre eux ; agacĂ© par les excĂšs de prĂ©caution oratoire de certains historiens, Michael Lucey balaie les hĂ©sitations, pourtant indispensables en l’absence de tout document : « Bien sĂ»r que Balzac Ă©tait au courant, Ă©tant donnĂ© les cercles dans lesquels il Ă©voluait et les amis qui Ă©taient les siens ! » (161). Les points d’exclamation indignĂ©s forcent toujours la sympathie, mais sont-ils vraiment Ă  leur place dans un ouvrage scientifique, surtout pour rĂ©pondre Ă  des rumeurs ? Michael Lucey se montre un savant bien peu fiable, bien expĂ©ditif, bien imprudent.

13On a Ă©galement dĂ©jĂ  indiquĂ© son goĂ»t pour les réécritures accusatrices ; il faut y insister, car c’est tout le livre qui est parcouru de semblables propositions. Parfois sous forme d’interrogations – en particulier dans ces longues paraphrases par lesquelles l’auteur entend bien nous expliquer le sens profond, le vrai sens, du roman balzacien24 : « Pourquoi le roman nous montre-t-il Mme de SĂ©risy subvertissant avec succĂšs le systĂšme judiciaire dans le but de sauver Lucien pour nous dire ensuite que son geste est intervenu quelques minutes, quelques secondes trop tard pour ĂȘtre efficace ? » (275) On sent Michael Lucey trĂšs malheureux de ne pas bien comprendre ce qui, dans la littĂ©rature, s’appelle l’irrĂ©ductible et qui est incompatible avec les intentions dĂ©monstratives d’une thĂšse. Autre exemple assez savoureux : dans La Cousine Bette, Michael Lucey remarque la rĂ©currence d’un chĂąle qui passe de mains en mains, de Hulot Ă  Adeline, d’Adeline Ă  Hortense, puis Ă  Bette ; tout Ă  ses obsessions de symbolique sociale, Michael Lucey y voit la « marque du systĂšme d’alliance », ce qui est bien vague, et conclut, trĂšs sĂ©rieusement : « À la fois tenace et Ă©limĂ©, le chĂąle vient en chaque occasion rappeler que la dĂ©viance est abjecte. On aurait aimĂ© que Bette rĂ©ussisse Ă  le jeter » (220).  DĂ©cidĂ©ment, Balzac n’est pas Ă  la hauteur25 !

14Ce n’est pas la seule fois que Michael Lucey semble dĂ©plorer de ne pas lire le texte (balzacien ?) qu’il aurait voulu avoir. Comparant EugĂ©nie Grandet et CĂ©sar Birotteau, l’auteur lĂąche un soupir : « HĂ©las, Balzac n’utilise pas toujours l’idĂ©e de mĂ©lancolie avec une cohĂ©rence suffisante pour qu’elle revĂȘte toujours cette mĂȘme puissance diagnostique » (72). LĂ  encore, il faut ĂȘtre indulgent avec Balzac, qui a tout de mĂȘme beaucoup Ă©crit
 Le fameux prologue de La Fille aux yeux d’or n’est rien d’autre  qu’un « exemple de ces descriptions de Paris dans les termes d’une sociologie de pacotille trĂšs en vogue Ă  l’époque » (163) – mais Balzac Ă©crivait quand mĂȘme un peu avant Durkheim. Le meilleur est atteint quand Michael Lucey se pique de commenter la langue de Balzac, et, Ă  propos du portrait de Mme Grandet, indique « l’apparente maladresse, pour ne pas dire la confusion grammaticale [
] d’une surcharge de significations », du fait d’une « syntaxe [
] dĂ©faillante » (86). De toute Ă©vidence, Michael Lucey (et/ou son traducteur) a des connaissances aussi prĂ©cises en matiĂšre de « syntaxe » qu’en matiĂšre d’histoire de la langue.

15Car c’est lĂ , fondamentalement, le plus gros point faible d’un ouvrage qui n’en est pas avare. Michael Lucey semble totalement insensible aux questions d’historicitĂ© discursive. Or non seulement les mots ont une histoire, mais aussi les discours, et les pratiques de discours, et les pensĂ©es comme discours autant que les discours des pensĂ©es. Et une simplification des thĂ©ories de Michel Foucault ne suffit pas Ă  compenser cette vĂ©ritĂ©. Cela vaut aussi bien pour de la lexicologie diachronique, ponctuelle mais indispensable : si Michael Lucey (et son traducteur) avait su que l’adjectif sot/sotte en 1832 (dictionnaire de l’AcadĂ©mie, 6Ăšme Ă©dition) est attestĂ© autant pour dire « engourdi, immobile » que « imbĂ©cile, dĂ©nuĂ© d’intelligence », il n’aurait pas conclu Ă  un emploi « incongru » (87) dans le portrait de Mme Grandet, surtout pour caractĂ©riser une « fiertĂ© sotte et secrĂšte », et il l’aurait encore moins convoquĂ© in absentia Ă  propos d’EugĂ©nie se laissant dĂ©pouiller par son pĂšre dans une scĂšne d’affrontement rĂ©signĂ© (92). De mĂȘme, valoir n’est pas l’exact synonyme de coĂ»ter, ni aujourd’hui, ni en 1843, ce qui invalide quelque peu la sĂ©millante petite paraphrase de l’auteur pour expliquer la remarque de Vautrin Ă  Lucien, Ă©voquant un garçon, « remarquable par une beautĂ© qui ne pouvait certes pas valoir la vĂŽtre » (258).

16Pourtant tout commence au mieux, dans les dĂ©clarations d’intention de Michael Lucey. Elles sont mĂȘme tambourinĂ©es. Prudence avec les concepts : « il est prĂ©fĂ©rable de ne pas considĂ©rer l’homosexualitĂ© comme une catĂ©gorie d’identitĂ© sexuelle qui s’opposerait Ă  l’hĂ©tĂ©rosexualitĂ© (ces termes Ă©tant tout sauf Ă©vidents sociologiquement). Une telle division en catĂ©gories (qui est un produit de l’histoire) n’est pas suffisamment souple ni suffisamment universelle pour rendre compte de la relation entre la sexualitĂ© et l’habitus en tout temps et tout lieu, et certainement pas dans les temps et les lieux sur lesquels Balzac Ă©crit » (28) – on ne saurait mieux dire, quoique l’hypothĂšse d’une thĂ©orie de la sexualitĂ© qui devrait ĂȘtre « universelle » (et « souple » ) et transhistorique terrifie, mais l’on suppose qu’elle n’est Ă©voquĂ©e que comme repoussoir. Prudence avec les mots : hĂ©tĂ©rosexualitĂ© est « un terme que [Balzac] ne pouvait avoir Ă  sa disposition » (49), tout comme homosexualitĂ©, bien sĂ»r. Ce petit rappel lexical nous vaut un Ă©reintement des travaux biographiques de Graham Robb et Pierre Citron26, qui ont le tort de les utiliser sans recul, en des remarques, de ce fait, « dĂ©shistoricisantes » (129) : Michael Lucey raille « une certaine naĂŻvetĂ© Ă©pistĂ©mologique qui conduit [Robb et Citron] Ă  croire que l’on peut penser une culture sexuelle diffĂ©rente (antĂ©rieure) avec les catĂ©gories en vigueur dans sa propre culture » (128).

17Tout cela est bel et bon, mais le problĂšme, tout de mĂȘme, c’est que comme beaucoup d’auteurs, du reste, Michael Lucey pratique la dĂ©nĂ©gation avec autoritĂ©, car tout son propre livre est un non-respect de cette sagesse Ă©pistĂ©mologique, comme on l’avait dĂ©jĂ  constatĂ© Ă  propos de son ironique critique de la lecture « homosexuelle » d’Illusions perdues par Janet Beizer ou Lucette Finas, ou, Ă  l’inverse, des refus de lecture sexuelle du mĂȘme roman par « diffĂ©rents critiques » français. On ne parle mĂȘme pas des phrases, des formules, dans lesquelles les fameux mots dĂ©shistoricisant annulent, en eux-mĂȘmes et par leur mention, la proposition affirmĂ©e (« L’hĂ©tĂ©rosexualitĂ© n’est jamais donnĂ©e comme Ă©vidente dans les romans de Balzac, mĂȘme si elle cherche souvent Ă  le devenir » : 80, etc., etc.), mais, plus simplement, de l’ensemble de l’ouvrage.

18Car, en fait, le propos, non avouĂ© mais transparent de Michael Lucey, c’est que Balzac est le grand romancier du PACS. Les pages 43-48, consacrĂ©es Ă  la juridiction et aux rĂ©actions de 1998-1999 devant la proposition de cette union civile, dont l’un des objets forts est la transmission d’un bien par hĂ©ritage au conjoint, constituent la base thĂ©orique et historique, prĂ©cisĂ©ment, qui manque tant Ă  l’ensemble du livre. Et c’est une idĂ©e trĂšs intĂ©ressante, voire convaincante. C’est elle qui fit connaĂźtre Michael Lucey en France, par sa participation au numĂ©ro 125 (dĂ©cembre 1998) de la revue de Pierre Bourdieu, Actes de la recherche en sciences sociales, consacrĂ© aux homosexualitĂ©s. Il y donnait une premiĂšre version de sa lecture du Cousin Pons et de La Cousine Bette, romans, en effet, des personnes non mariĂ©es et de la captation d’un hĂ©ritage par une famille non destinataire27.

19On a lĂ , en fait, la vraie thĂšse de Michael Lucey, et, il faut y insister, elle est tout Ă  fait passionnante. Le roman balzacien rĂ©vĂšlerait des pratiques autres pour vivre la famille, dans l’invention individuelle. Michael Lucey lisait dĂ©jĂ , dans cette perspective, la relation de Vautrin Ă  Rastignac, dans Le PĂšre Goriot, puis Ă  RubemprĂ©, dans Splendeurs et misĂšres des courtisanes, avec des possibilitĂ©s d’alliances envisagĂ©es sous toutes leurs formes de rĂ©alisation, juridiques, symboliques. Parce que Goriot peut appeler Rastignac « mon fils, mon enfant », sous le coup de l’émotion, tout comme Vautrin peut envisager de fonder une famille dans le destin conjugal qu’il invente pour ses protĂ©gĂ©s, Michael Lucey en conclut que, chez Balzac, « les familles ne sont que trĂšs confusĂ©ment formĂ©es par les liens du sang ; que le sentiment familial constitue une autre structure parfaitement apte Ă  ĂȘtre exploitĂ©e Ă  de multiples fins, et que le rapport du sentiment au sang relĂšve de part en part de la rhĂ©torique » (59) – ce que confirme et infirme Ă  la fois le dĂ©nouement de La Fille aux yeux d’or, quand le frĂšre et la sƓur se reconnaissent dans le sang versĂ© de leur maĂźtresse commune. C’est tout Ă  fait intĂ©ressant, mĂȘme si l’on peut juger, aussi, dans ces deux exemples, que c’est valoriser excessivement des Ă©noncĂ©s clichĂ©s et des rĂ©fĂ©rences de convention. Il est certain qu’il y a une originalitĂ© balzacienne dans cet imaginaire de la filiation, dans cette façon de penser la famille comme disponibilitĂ© imaginaire et symbolique, poĂ©tique aussi, Ă  rĂ©inventer comme expĂ©rience de la libertĂ©. On peut penser Ă  un bref rĂ©cit comme La Messe de l’athĂ©e, que Michael Lucey ne cite pas, et il a bien tort : Balzac y raconte comment le chirurgien Desplein a vĂ©cu une paternitĂ© auto-inventĂ©e avec un auvergnat catholique avant d’instaurer le mĂȘme type de relation avec son disciple, le mĂ©decin Bianchon.

20Desplein et Bianchon sont deux scientifiques ; ce sont aussi deux cĂ©libataires – Lucey les ignore, du reste : quel est, pourtant, leur statut dans le monde moderne ? Ils sauvent des vies et restent stĂ©riles. Et, prĂ©cisĂ©ment, si Balzac est le grand romancier du cĂ©libat, c’est parce qu’il est le premier Ă  envisager ce mode de vie comme une forme d’invention identitaire qui produit un sujet, sexuel, politique, voire un hĂ©ros, et pas un non-ĂȘtre, mĂȘme si ce mode reste plus subi que choisi. On sait que le point de vue balzacien sur les cĂ©libataires est fĂ©roce, jusque dans la fascination, qui le pousse Ă  consacrer une trilogie Ă  ces monstres sociaux (Pierrette, Le CurĂ© de Tours, La Rabouilleuse), puis un diptyque qui va encore beaucoup plus loin dans l’ambiguĂŻtĂ©. Les deux romans des Parents pauvres, avec les propositions de couples parallĂšles, Pons/Schmucke, Bette/ValĂ©rie, acceptables tant qu’ils restent sentimentaux, mais Ă  dĂ©truire quand ils cherchent Ă  exister contre les familles, et ce sur le plan matĂ©riel (hĂ©ritage de Pons), semblent parfaitement donner raison Ă  la lecture de Michael Lucey, toute foucaldienne, en effet28. Car on y valorise rĂ©solument l’amitiĂ© comme forme de rĂ©sistance Ă  cette machine Ă  broyer les individus qu’est le mariage civil29.

21C’est certain, encore que la comparaison entre les deux couples ait ses limites, mais le problĂšme (de mĂ©thode, encore une fois) est que cette bonne lecture de deux fictions prĂ©cises dans le corpus de La ComĂ©die humaine est prĂ©sentĂ©e par Michael Lucey comme une rĂšgle gĂ©nĂ©rale de la reprĂ©sentation balzacienne, voire comme une valeur de Balzac lui-mĂȘme. Le lecteur est averti dĂšs le dĂ©but de l’ouvrage, quand l’auteur affirme, avant d’analyser Ursule MirouĂ«t Ă  la lumiĂšre de cette idĂ©e30, mĂȘme si les analyses de Pons et Bette seront gardĂ©es pour la fin : « Balzac Ă©crit le plus souvent pour s’opposer aux objectifs du Code civil. Il ne voit pas la forme juridique comme ce qu’il convient de valoriser, mais plutĂŽt comme ce qu’il est nĂ©cessaire de combattre. Il s’installe donc dans une opposition conservatrice Ă  celle-ci, la considĂ©rant comme le moyen par lequel la classe bourgeoise dĂ©shumanise les relations personnelles afin de progresser en tant que classe » (38).

22Il est impossible Ă  n’importe quel lecteur, mĂȘme moyennement familier de La ComĂ©die humaine, de souscrire Ă  une idĂ©e aussi fausse. Que maintes fictions balzaciennes illustrent le combat d’un individu exceptionnel avec le Code, c’est certain : l’imaginaire juridique de Balzac est rĂ©el, prĂ©cis, documentĂ©, et son romanesque est, en effet, un romanesque de l’affrontement, de la lutte, de l’individu contre la collectivitĂ©. Que ce combat se termine par la dĂ©faite d’un individu, sympathique mais faible et excessivement isolĂ© (Pons), par sa victoire exceptionnelle, vĂ©cue dans le cynisme (Mme Évangelista) ou dans un apparent angĂ©lisme qui n’est pas dĂ©nuĂ© d’ironie (tragique : EugĂ©nie Grandet, ou narquoise : Ursule MirouĂ«t), ou encore par un renoncement ambigu qui renforce le caractĂšre indĂ©passable de cette dialectique (Vautrin), ne change rien au fait que le Code reste une rĂ©fĂ©rence de stabilitĂ© respectable et souhaitable31.

23Balzac n’est pas que l’auteur du PĂšre Goriot, roman, en effet, de la dĂ©stabilisation familiale et de l’invention rĂ©sistante amicale, tout comme Le Cousin Pons et bien d’autres rĂ©cits que Michael Lucey ne cite pas, mais qui pourraient parfaitement entrer dans sa lecture : Le Colonel Chabert, L’Interdiction, Modeste Mignon, La Recherche de l’Absolu, etc. Balzac est aussi l’auteur de MĂ©moires de deux jeunes mariĂ©es, grand roman d’amour qui dĂ©montre que, sans le Code et sans la structure sociale (bourgeoise, si l’on veut), l’individu n’est pas viable – ce que disent aussi bien d’autres rĂ©cits de La ComĂ©die humaine comme Albert Savarus, Ferragus, Gobseck, Un dĂ©but dans la vie, Les Chouans, textes que Michael Lucey ne cite jamais, du reste, prĂ©fĂ©rant limiter ses rĂ©fĂ©rences aux quelques textes qui lui sont utiles –, Balzac est aussi l’auteur d’un « Avant-propos » Ă  sa ComĂ©die humaine, texte programmatique dans lequel il affirme sa foi catholique et lĂ©gitimiste, texte qu’il est de bon ton, chez certains, de ne pas trop prendre au sĂ©rieux, sinon pour lire « Balzac contre Balzac »32, soit le comprĂ©hensible contre le dĂ©monstratif, mais qui n’en reste pas moins la caractĂ©risation la plus prĂ©cise d’un Ă©thos par ailleurs aussi permanent qu’incertain. Le lĂ©gitimisme balzacien n’est rien d’autre, en effet, que cette « opposition conservatrice » que Michael Lucey a bien raison d’opposer aux valeurs de la Monarchie de Juillet, mais sa cible n’est certainement pas le Code civil, ni « la forme juridique », dont Balzac, au contraire, a absolument besoin, comme d’une caution dans l’Histoire, d’une rĂ©fĂ©rence, parfois dĂ©testable, pour asseoir son propre rapport Ă  l’autoritĂ©, et, surtout, Ă  la lĂ©gitimitĂ©.

24En somme, Michael Lucey reste sourd Ă  certains propos du discours auctorial balzacien, quand celui-ci ne correspond pas Ă  sa propre pensĂ©e de la vĂ©ritĂ© – car tout est lĂ . Rappelons, en citant le travail de rĂ©fĂ©rence de ChristĂšle Couleau-Maixent, que la notion de « discours auctorial » recouvre « tout exercice de la fonction idĂ©ologique par un narrateur ou un personnage quelconque, c’est-Ă -dire tout commentaire explicatif et/ou thĂ©orique ayant une visĂ©e didactique et reposant sur une forme d’autoritĂ© – qu’elle Ă©mane de la conformitĂ© avec la pensĂ©e de l’auteur ou de donnĂ©es intratextuelles liĂ©es Ă  la diĂ©gĂšse (nature et statut du locuteur) ou Ă  la narration (procĂ©dĂ©s rhĂ©toriques, effets du texte). Sans se confondre avec elles, le discours auctorial pourra annexer les autres fonctions extra-narratives pour mieux organiser sa propre expansion et souligner sa lĂ©gitimité »33. Et ce discours auctorial, chez Balzac, sinon de Balzac, n’est ni stable, ni univoque. Il est tout aussi tendancieux de privilĂ©gier le discours romanesque subversif que de ne considĂ©rer que le discours doxologique conservateur, ou de vouloir faire de ce discours conservateur un autre discours subversif.

25Le portrait d’un Balzac ennemi de la sociĂ©tĂ© (forcĂ©ment « bourgeoise », selon ces simplifications) et hĂ©raut des parias hĂ©roĂŻques a ses limites. Le tort de Michael Lucey, rĂ©pĂ©tons-le, est d’avoir pris ses trĂšs intĂ©ressantes remarques sur le thĂšme de la captation de l’hĂ©ritage d’un cĂ©libataire par une famille, dans Le Cousin Pons, pour une structure idĂ©ologique constitutive du monde balzacien et de vouloir en faire un principe. Car cette anecdote romanesque (qui n’est rien d’autre qu’une pĂ©ripĂ©tie dramatique, aussi fascinante soit-elle) n’existe, prĂ©cisĂ©ment, que comme contrepoint Ă  un univers autre qui a, lui aussi, lui surtout, ses valeurs et ses rĂ©fĂ©rences.

26C’est donc peu de dire que la dĂ©monstration de Michael Lucey est spĂ©cieuse. Que Foucault et Bourdieu, vĂ©ritables assises intellectuelles de cet ouvrage, comme de beaucoup d’autres, nous aient appris Ă  repenser le rapport Ă  la reprĂ©sentation et aux formes de pouvoir et de domination, c’est certain. Que la matiĂšre romanesque balzacienne, si proche, en effet, de la matiĂšre sociologique, par ses thĂšmes et sa poĂ©tique matĂ©rialistes, trouve en Foucault et Bourdieu des commentateurs passionnants pour expliquer ces points de rĂ©sistance dont le rĂ©cit tire, trĂšs souvent, sa dynamique originale, c’est tout aussi certain. Mais, comme toujours, il faut bien rappeler que la littĂ©rature n’est pas un matĂ©riau culturel comme les archives de l’historien ou les enquĂȘtes statistiques du sociologue : la factualitĂ© n’est pas son propos, et moins encore les discours synthĂ©tiques d’explication transcendante. Michael Lucey va chercher dans les romans de Balzac la rĂ©alitĂ© sociale (et sexuelle : c’est, ici, la mĂȘme chose) française du dĂ©but du XXIe siĂšcle pour nous rappeler l’histoire de nos aliĂ©nations et de nos rĂ©sistances. Il oublie, volontairement, tous les contre-discours qui participent, dans La ComĂ©die humaine, d’une auctorialitĂ© autrement moins bienveillante que celle qu’il dĂ©couvre ici, ou les ramĂšne alors, caricaturalement, Ă  une homophobie d’époque. L’historicitĂ© des discours et des dĂ©nominations n’est rappelĂ©e par lui que pour ĂȘtre nĂ©gligĂ©e ou niĂ©e, et, de ce fait, sa thĂšse est, fondamentalement, anachronique.

27C’est pourquoi ce livre aura du mal Ă  intĂ©resser ceux que l’évolution des approches littĂ©raires dans les universitĂ©s amĂ©ricaines ne passionne pas. Peut-ĂȘtre Ă  tort, car il y a beaucoup Ă  mĂ©diter Ă  voir la littĂ©rature Ă  ce point envisagĂ©e comme un discours culturel documentaire, caution politique Ă©vidente, quel que soit son bord. L’hommage que Michael Lucey entend rendre Ă  la libertĂ© d’invention imaginaire de Balzac est certain, et sincĂšre. Mais la littĂ©rature peut aussi ĂȘtre rĂ©sistance Ă  la rĂ©sistance. Surtout quand le dogmatisme dĂ©monstratif d’une critique qui prĂ©tend en traduire la vĂ©ritĂ© souhaitable devient Ă  ce point envahissant.