Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 10, numéro 7
Everton V. Machado

Ce qui fait figure dans le mythe

Figures mythiques – Fabrique et mĂ©tamorphoses, Ă©tudes rĂ©unies et prĂ©sentĂ©es par VĂ©ronique LĂ©onard-Roques, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, coll. « LittĂ©ratures », 2008. EAN 9782845163843.

1« Le mythe est le rien qui est tout ». Ce vers de Fernando Pessoa, tirĂ© du poĂšme « Ulysse » (Mensagem, 1934), pourrait, en raison de la parfaite synthĂšse, ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un SĂ©same, ouvre-toi dans les Ă©tudes des mythes en littĂ©rature. Il en est ainsi chez Pierre Brunel, qui l’utilise comme exergue Ă  son incontournable Mythocritique – ThĂ©orie et parcours (PUF, coll. « Écriture », 1992). Plus tard, dans le texte lui-mĂȘme de son livre, le comparatiste y fait rĂ©fĂ©rence Ă  nouveau (p. 62-63), tout en rappelant la mise en valeur par Roman Jakobson des oxymores dialectiques du grand poĂšte du Portugal. Pierre Brunel en conclura ensuite qu’« ainsi rĂ©duit Ă  un oxymoron [dans le vers de Pessoa], le mythe pourrait ĂȘtre candidat Ă  la fonction d’élĂ©ment structurant dans le texte ». Dans la prĂ©face Ă  l’édition brĂ©silienne du Dictionnaire des mythes littĂ©raires dirigĂ© par le mĂȘme Pierre Brunel (Éditions du Rocher, 1988), Nicolau Sevcenko n’hĂ©site pas Ă  reproduire intĂ©gralement le poĂšme de Pessoa (JosĂ© Olympio, 1997, p. XXI), en suggĂ©rant de la sorte son Ă©rection en pierre de touche pour apprĂ©cier ce qui sera traitĂ© dans l’ouvrage. L’un des contributeurs du volume ici en question ne se dĂ©fend pas non plus de rappeler ce rien qui est tout : or le mythe renvoie toujours Ă  une ambiguĂŻtĂ© constitutive, ce qui rend encore plus passionnante toute approche critique. Ce Figures mythiques – Fabrique et mĂ©tamorphoses en est un exemple.

2Il s’agit du rĂ©sultat d’un sĂ©minaire organisĂ© par le Centre de Recherches sur les LittĂ©ratures Modernes et Contemporaines de l’UniversitĂ© Blaise Pascal Ă  la Maison des Sciences de l’Homme de Clermont-Ferrand, qui avait mis Ă  l’honneur la « figure mythique ». La diffĂ©rence entre mythe tout court et mythe littĂ©raire (si tout mythe n’est pas en fin de comptes « littĂ©raire », car porteur de la trace d’un agencement narratif), entre le mythe et le thĂšme ou entre celui-ci et le motif ont toujours donnĂ© du fil Ă  retordre dans les Ă©tudes de mythocritique. On a souvent confondu aussi « mythe » et « figure mythique », et c’est lĂ  qu’intervient le travail rĂ©alisĂ© par les chercheurs dudit centre.

3VĂ©ronique LĂ©onard-Roques signe l’avant-propos (p. 9-21) et le prĂ©ambule (p. 25-48). Dans le premier, tout en cherchant Ă  circonscrire la figure mythique Ă  partir des Ă©lĂ©ments constitutifs du concept de « figure » (elle nous rappellera l’étude de ses acceptions dans l’AntiquitĂ© paĂŻenne par Erich Auerbach), LĂ©onard-Roques en vient Ă  souligner « la plasticitĂ© et le dynamisme de la figure mythique » que les prĂ©cisions lexicologiques Ă  elles seules dĂ©jĂ , « aident Ă  penser » (p. 15). La figure mythique est « forme » et « personnage » Ă  la fois. Ledit syntagme tire son sens gĂ©nĂ©ral de « forme » de celui du mot latin figura au IXe siĂšcle et son sens plus spĂ©cialisĂ© de « personnage » de l’emploi rĂ©current du mĂȘme vocable latin en tant que « cas exemplaire ». En ce qui concerne cette spĂ©cialisation travaillant Ă  l’intĂ©rieur du syntagme, elle ne va pas sans complications, car la notion de « personnage » – celui-ci devant ĂȘtre pris « au double sens d’image de la personne humaine (ou de personnification d’une crĂ©ature non-humaine) et de construction textuelle d’un rĂŽle actanciel » (p. 12) – ne peut pas ĂȘtre confondu entiĂšrement avec celle de « figure mythique ». LĂ©onard-Roques procĂšdera donc, cette fois dans le prĂ©ambule, Ă  une dĂ©marcation entre « figure mythique » et « personnage » :

Des confusions sont souvent commises entre figure mythique et personnage-source de cette figure (ou personnage inspirateur qui fait office d’hypothĂ©tique premiĂšre occurrence repĂ©rable). Lorsque l’on parle de telle ou telle figue mythique (la figure d’ƒdipe, la figure de CaĂŻn, la figure de l’ogre
), l’emploi du singulier et de l’article dĂ©fini borne la figure, met l’accent sur ses contours et sur ses contraintes fonctionnelles (c’est-Ă -dire sur ses Ă©lĂ©ments structurels).

Or une figure mythique ne saurait se rĂ©duire Ă  un seul personnage, quoique, liĂ© Ă  un scĂ©nario ou tout au moins Ă  une image, le hĂ©ros qui contribue Ă  lui donner naissance se caractĂ©rise souvent dĂ©jĂ  par un nom prĂ©cis, un certain nombre de traits particuliers et d’oppositions structurales. L’unicitĂ© que suggĂšre le nom propre ne doit pas non plus nous induire en erreur. Certes, la figure mythique peut ĂȘtre identifiĂ©e par un nom qui fixe la rĂ©fĂ©rence (MĂ©dĂ©e, Ève, Lorelei
) et qui fonctionne alors Ă  la maniĂšre de que Saul Kripke appelle un « dĂ©signateur rigide », c’est-Ă -dire une expression qui, « dans tous les mondes possibles » (les diffĂ©rentes versions ou actualisations), renvoie au mĂȘme rĂ©fĂ©rent (l’image ou le scĂ©nario considĂ©rĂ©s comme fondateurs, fondamentaux ou dominants). Mais les avatars du personnage initial (pour autant qu’on puisse y avoir accĂšs), tout en rĂ©fĂ©rant Ă  lui, s’en distinguent (certains traits ou motifs peuvent ĂȘtre occultĂ©s, transformĂ©s, inversĂ©s). La figure mythique est en fait la somme jamais close de ses incarnations. Il s’agit d’un ensemble au sens mathĂ©matique du terme, un ensemble qui ne se contient pas lui-mĂȘme, Ă  la clĂŽture impossible. (p. 25-26)     

4Une dĂ©marcation entre « figure mythique » et « mythe » est proposĂ©e aussi dans le texte. La premiĂšre n’est pas aussi fermĂ©e que le deuxiĂšme. Si celui-ci, en tant que « rĂ©cit » (signification traditionnelle du mythe dans le champ des sciences humaines, aussi bien chez les historiens des religions que chez les critiques littĂ©raires), a besoin d’un scĂ©nario concentrĂ© dont dĂ©pendent les actions du hĂ©ros, on ne devrait parler de « figure mythique » que dans tout au plus deux cas spĂ©cifiques : d’abord, quand le chercheur relĂšve la prĂ©sence d’un seul Ă©pisode ou d’une seule image (« on a affaire Ă  une figure mythique lorsqu’un Ă©pisode seulement ou une image unique sont attachĂ©s Ă  un personnage ambivalent, non statique, de tels Ă©lĂ©ments constituant alors des embrayeurs de rĂ©cits, de scĂ©narios », p.43), et ensuite, lorsque nous sommes confrontĂ©s Ă  une « matiĂšre politico-hĂ©roĂŻque » (songeons Ă  Louis XIV et NapolĂ©on, personnages historiques transmuĂ©s en figures mythiques). Dans ce dernier cas, la production de mythĂšmes originaux et d’un rĂ©cit propre font dĂ©faut. LĂ©onard-Roques avait passĂ© antĂ©rieurement en revue la question du hĂ©ros prĂ©-littĂ©raire (inspirateur de la figure mythique), les diffĂ©rences entre mythe « littĂ©rarisé » et mythe « littĂ©raire », ainsi que celles que la « figure mythique » entretient avec les « types », le « hĂ©ros de conte » et le « hĂ©ros de lĂ©gende ».

5Quant au corpus de contributions de l’ouvrage, il est divisĂ© en trois sections distinctes : figures de l’AntiquitĂ© grĂ©co-latine, figures bibliques et figures d’origine historique.

6Dans la premiĂšre partie, VĂ©ronique GĂ©ly prolonge la discussion initiĂ©e par l’organisatrice du volume, cherchant Ă  savoir s’il est pertinent d’appliquer Ă  PhĂšdre la notion de « figure mythique » (PhĂšdre, figure mythique ?, p. 51-67). Elle affirme d’emblĂ©e qu’« il existe bien des “figures” de PhĂšdre, dans le sens oĂč l’on a coutume de se figurer ce personnage de PhĂšdre Ă  partir de postures et de stĂ©rĂ©otypes qui lui sont associĂ©s dans les reprĂ©sentations visuelles, art figurĂ© ou théùtre. PhĂšdre est aussi une “figure” parce qu’elle peut servir Ă  “figurer”, Ă  reprĂ©senter un type particulier » (p. 51). Les reprĂ©sentations de PhĂšdre en tant qu’amoureuse, hystĂ©rique, femme fatale et marĂątre amoureuse sont dĂ©cortiquĂ©es par son analyse. Avec le mĂȘme souci d’explorer le concept de « figure mythique » Ă  travers un personnage de l’AntiquitĂ© grĂ©co-latine, se prĂ©sente le travail de StĂ©phanie Urdician (Antigone. Du personnage tragique Ă  la figure mythique, p. 69-94). Elle compte ainsi complĂ©ter, sinon actualiser, Les Antigones de George Steiner (1984), en se servant de textes absents de l’essai du fameux critique ou parus ultĂ©rieurement. Avec Sylvain DĂ©toc, c’est le tour de la « jeune fille coiffĂ©e de reptiles » dont PersĂ©e n’hĂ©sita pas Ă  couper la tĂȘte (La Gorgone MĂ©duse. De l’effigie archaĂŻque Ă  la figure mythique, p. 95-115). S’il commence sa contribution en appelant la Gorgone MĂ©duse « mythe », il en vient Ă  montrer plus tard – aprĂšs avoir posĂ© aussi bien la question du texte fondateur que celle de la distribution des rĂŽles de PersĂ©e et MĂ©duse, mais aussi avoir postulĂ©, avec les archĂ©ologues et les hellĂ©nistes, une effigie archaĂŻque Ă  l’origine de la fable de MĂ©duse – que, tout compte fait, « le dĂ©veloppement [de ce dernier] mythe littĂ©raire consiste d’abord dans le dĂ©ploiement en rĂ©cit d’une image sommaire » (p. 107), cette mĂȘme « image unique » dont parlait LĂ©onard-Roques et qui fonde la « figure mythique ». Catherine d’HumiĂšres s’occupe ensuite de la sirĂšne (La sirĂšne dans la littĂ©rature europĂ©enne : d’un imaginaire mythique Ă  l’autre, p. 117-133). HumiĂšres cherche Ă  expliquer la permanence de la sirĂšne dans l’imaginaire actuel en envisageant les rapports entretenus par celle-ci dans la littĂ©rature moderne avec les mythes oĂč elle trouve son origine. Cette figure « mĂ©diterranĂ©enne et homĂ©rique » s’est vue unir « à l’image de l’ondine, issue d’une tradition plus septentrionale », en plus d’avoir absorbĂ© « en partie un des Ă©lĂ©ments essentiels d’un mythe voisin, celui du Labyrinthe » (p. 132). NoĂ©mie CourtĂšs (CircĂ©, MĂ©dĂ©e, Armide : la triple figure d’HĂ©cate au XVIIe siĂšcle, p. 135-149) dĂ©montre Ă  son tour comment ces trois magiciennes ont Ă©tĂ© « progressivement amalgamĂ©es » par les Ă©crivains, ce qui les a constituĂ©es en une « figure composite » (p. 135). Caroline Andriot-Saillant (Figurer VĂ©nus naissante : la modernitĂ© poĂ©tique face Ă  Botticelli, p. 151-166), se propose aprĂšs de confronter « figuration mythique » et « figuration poĂ©tique » Ă  partir des poĂšmes de Rilke, Dylan Thomas et Dino Campana qui Ă©voquent le tableau La Naissance de VĂ©nus du peintre italien.

7Dans la deuxiĂšme partie, au moins deux articles entament un dialogue avec un autre ouvrage publiĂ© six ans auparavant, celui de CĂ©cile Hussherr et Emmanuel Rebel,  Figures bibliques, figures mythiques – AmbiguĂŻtĂ©s et réécritures (Éditions Rue d’Ulm / Presses de l’École Normale SupĂ©rieure), d’une maniĂšre quelque peu hostile.

8DaniĂšle Chauvin (Figures
 vous avez dit figures ? Mythocritique et typologie. L’exemple de William Blake, p. 169-189) rĂ©flĂ©chit « aux conditions thĂ©oriques et mĂ©thodologiques d’une Ă©tude mythocritique de la Bible, d’en analyser les prĂ©supposĂ©s, les possibilitĂ©s et les limites » (p. 169). L’exemple de William Blake, Ă  partir de la page 178, lui permet de conforter les orientations qu’elle a voulu tirer des lectures mythocritique et typologique pour la pratique comparatiste, ou plutĂŽt les « voies nouvelles » qu’elle-mĂȘme propose pour « l’étude comparatiste de la Bible et de l’art » (p. 173). Celles-ci s’acheminent vers une comprĂ©hension de la « figure biblique » diffĂ©rente de celle suggĂ©rĂ©e par le titre de l’ouvrage Ă©ditĂ© par l’ENS, Figures bibliques, figures mythiques :

En mettant sur le mĂȘme plan deux rĂ©alitĂ©s textuelles et symboliques diffĂ©rentes, le parallĂ©lisme du titre ignore la spĂ©cificitĂ© biblique et la rĂ©duit Ă  n’ĂȘtre, comme la figure mythique, qu’un personnage. Cela ne semble pas poser de problĂšmes Ă  Yves Chevrel car il oriente plutĂŽt sa rĂ©flexion sur les problĂšmes thĂ©oriques et mĂ©thodologiques soulevĂ©s par l’expression figure mythique. Par figures bibliques, dit-il, il faut entendre personnages bibliques. Ce que confirment les articles qui traitent d’Éve, de MoĂŻse, d’Abraham, de CaĂŻn ou de Lilith. Et, puisqu’aucune figure des mythologies classiques n’est Ă©tudiĂ©e dans cet ouvrage, on comprend mĂȘme que l’asyndĂšte du titre Figures bibliques, figures mythiques n’est pas un parallĂšle mais vaut Ă©quivalence ou mĂȘme identification (figures bibliques = figures mythiques ; elles sont d’ailleurs traitĂ©es comme telles). Mythique ou biblique (et cette derniĂšre n’est alors plus qu’une dĂ©clinaison de la premiĂšre) la figure, c’est donc toujours le personnage.

Or, dans la terminologie biblique, d’une part la figure est une tout autre rĂ©alitĂ© narrative et symbolique, et d’autre part dans la Bible, si un personnage peut ĂȘtre [
] une figure, toute figure n’est pas obligatoirement un personnage ; et tout personnage n’est pas non plus une figure. La figure biblique est une relation transhistorique et trans- (ou inter-) textuelle. Et c’est prĂ©cisĂ©ment ce qui est intĂ©ressant dans une rĂ©flexion comparatiste. (p. 175-176)

9Sylvie Parizet ouvre mĂȘme sa contribution (Esther : figure biblique, figure mythique ?, p. 191-208) avec la polĂ©mique causĂ©e par l’ouvrage de CĂ©cile Hussherr et d’Emmanuel Reibel. Elle rappelle d’ailleurs la rĂ©ticence d’Yves Chevrel lui-mĂȘme dans la prĂ©face qu’il a Ă©crite pour cet ouvrage, de qualifier la « figure biblique » comme « figure mythique ». Pour essayer d’y voir plus claire, Parizet cherchera alors dans son texte Ă  prĂ©senter les « principales lectures/réécritures de la figure biblique » d’Esther ainsi qu’à « souligner certains enjeux d’ordre mĂ©thodologique » (p. 192). Elle en conclura qu’il est au moins lĂ©gitime, « dĂšs lors qu’on se situe hors du terrain “thĂ©ologico-religieux”, [
] de considĂ©rer que certains personnages bibliques sont devenus, au fil des ans et des Ɠuvres qui s’en sont inspirĂ©es, des “figures mythiques” » (p. 208). Cette section est bouclĂ©e avec l’étude du Judas du Nouveau Testament, du Judas parricide, du Judas incestueux et du Judas meurtrier de son frĂšre, tant de « motifs narratifs » rendant « possible la crĂ©ation d’une nouvelle biographie mythique » pour cette figure (Judas au Moyen Âge. Le mythe de la naissance de l’anti-hĂ©ros, p. 209-231).  Jean-Pierre Bordier trouve correct de parler de « mythe de Judas » Ă  partir des Ă©lĂ©ments prĂ©sents dans cette biographie, si on les prend en tout cas dans le contexte plus ample de l’histoire du salut opposant le christianisme au judaĂŻsme.

10Dans la troisiĂšme partie, nous arrivons, finalement, aux figures d’origine historique. Pascale Auraix-JonchiĂšre (Personnages historiques et figures mythiques : l’exemple de Jeanne d’Arc, p. 235-254) cerne d’emblĂ©e une difficultĂ© inhĂ©rente Ă  la question :             

Les cas des mythes dits « politico-hĂ©roĂŻques », entiĂšrement tributaires de la nature et des exploits d’un personnage ou d’évĂ©nements historiques, pose [
] un problĂšme particulier. Le passage du domaine de la rĂ©alitĂ© – ici premier, originaire – Ă  celui du mythe, s’effectue en effet par le biais d’un processus de sublimation qui tire le personnage du cĂŽtĂ© de la lĂ©gende en instaurant une rupture avec la temporalitĂ© d’oĂč ce dernier est pourtant exemplairement issu. (p. 235)

11À partir de l’exemple de Jeanne d’Arc, Auraix-JonchiĂšre prĂ©fĂšre parler de « mythification » (terme utilisĂ© aussi dans les contributions suivantes) que de « mythe » Ă  l’égard de ce qui se joue dans la matiĂšre politico-hĂ©roĂŻque, et explique pourquoi il est plus prudent d’appeler « figures mythiques » les personnages historiques mythifiĂ©s et non « mythes ». A son tour, Ana Maria Binet (Le roi SĂ©bastien ou la mythification de l’échec, p. 255-263), analyse « un des mythes les plus importants dans la culture portugaise [qui] est sans doute celui créé autour du roi SĂ©bastien, et que l’on appelle le sĂ©bastianisme » (p. 256). Elle commence son article par une Ă©vocation du personnage historique, jeune roi disparu au Maroc transformĂ© en Messie tant attendu dans le contexte de la domination espagnole au Portugal. Ensuite, Binet trace le parcours de la crĂ©ation de la « figure mythique » de ce roi, jusque dans les confins du BrĂ©sil. Elle finit sa contribution avec l’analyse de la rĂ©-appropriation de ce messianisme Ă  la lusitaine par le poĂšte Fernando Pessoa dans le recueil citĂ© tout au dĂ©but de la prĂ©sente recension. Isabelle Durand-Le Guern (Charlemagne : usage et dĂ©veloppement d’un mythe au XIXe siĂšcle, p. 265-284) essaie, quant Ă  elle, de « suivre le mouvement qui va d’une idĂ©alisation Ă  une sacralisation de la figure mythique [de l’empereur], objet d’une vĂ©ritable distorsion, au point de rendre difficile la saisie d’une cohĂ©rence du mythe » (p. 267), et Marie-HĂ©lĂšne Rybicki clĂŽture l’ouvrage en cherchant Ă  dĂ©montrer comment les notices biographiques, les chroniques de journal, la poĂ©sie et les vaudevilles ont contribuĂ© Ă  transformer le Paganini « rĂ©el » en « figure mythique » (Entre rĂ©alitĂ© et fiction. La figure de Paganini dans la presse et la littĂ©rature de son temps, p. 285-303).

12Figures mythiques – Fabrique et mĂ©tamorphoses vient en fait combler une importante lacune. Il est fait cas des figures mythiques en tant que « grands essaims d’images » chez Gilbert Durand (De la mythocritique Ă  la mythanalyse, Dunod, 1979), mais cet auteur passe outre Ă  leurs mĂ©canismes de fonctionnement et leur relation au mythe. Rien ou presque ne s’en est suivi dans ce domaine. Du cĂŽtĂ© dĂ©jĂ , seulement, des figures bibliques, l’ouvrage controversĂ© paru en 2002 n’avait pas non plus Ă©puisĂ© le sujet.