Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 10, numéro 7
Guillaume Pajon

Sade, etc.

Amour, violence, sexualitĂ©. De Sade Ă  nos jours, sous la direction de Martin WĂ„hlberg et Trude Kolderup, Paris/Oslo, L’Harmattan/Solum Forlag, 2007. 264 p. EAN : 978-2-296-03219-4.

1Amour, violence, sexualité. De Sade à nos jours
 Le bel et sulfureux programme, Î combien ambitieux, institué par le titre de cet ouvrage dirigé par Martin WÄhlberg et Trude Kolderup nous laisse entrevoir des horizons littéraires infinis que la perspective synchronique du sous-titre accentue. De Sade à nos jours


2RĂ©unies en hommage Ă  l’universitaire norvĂ©gien Svein-Eirik FauskevĂ„g, professeur Ă  l’UniversitĂ© de Trondheim, dont l’Ɠuvre « s’oriente selon deux axes majeurs : l’étude de la violence et de la sexualitĂ© d’un cĂŽtĂ©, et l’étude de l’amour et de l’amitiĂ© de l’autre » (p. 7), les contributions qui forment l’ensemble de l’ouvrage reflĂštent tout Ă  fait les prĂ©occupations de l’auteur de Sade dans le surrĂ©alisme ou de RhĂ©torique de l’amitiĂ© et relation dialogique1. RĂ©solument pluridisciplinaire, l’ensemble de l’ouvrage aborde la triade programmatique du titre dans des perspectives littĂ©raire, culturelle, thĂ©ologique, philosophique ou sociologique, qui tĂ©moignent de l’ancrage tout Ă  fait pĂ©renne de ces thĂšmes dans l’histoire des discours et des idĂ©es.

3Ainsi, ce volume s’organise selon six axes principaux qui proposent un panorama des relations complexes unissant les termes du sujet, jusque dans l’amitiĂ©, qui constitue avec la violence les deux pĂŽles de la radicalitĂ© humaine en jeu dans les recherches de celui Ă  qui l’ouvrage rend hommage : « Écrire la violence », « Sade et le xxe siĂšcle », « SexualitĂ© et pouvoir de la parole », « Amour et passion », « Amour et amitié » et enfin « Politique de l’amitié ». Si le Divin Marquis, qui illustre parfaitement les interactions idĂ©ologiques animant les termes « Amour », « Violence » et « Sexualité » et qui justifie qu’on les rĂ©unisse, constitue le point-origine des rĂ©flexions qui forment l’ensemble du livre, les articles prĂ©sentĂ©s ici tentent de le replacer dans le contexte historique et philosophique des LumiĂšres, alors que la doxa le considĂšre gĂ©nĂ©ralement comme l’envers noir de cette Ă©poque, voire comme Ă©tranger Ă  cette Ă©poque de bouleversements profonds. Cette perspective justifie par exemple la prĂ©sence de Rousseau philosophe ou du Diderot critique d’art dans le corpus Ă©tudiĂ©, comme celle de Mlle de ScudĂ©ry et des « questions d’amour » prĂ©cieuses, signe avant-coureur selon Ellen Krefting de l’exercice de la raison dĂ©mocratique. L’autre aspect de l’ouvrage est celui de la permanence de ces questionnements dans les discours littĂ©raire et culturel, oĂč Sade est abordĂ© notamment du point de vue de sa rĂ©ception (surrĂ©alisme, critique).

4Trois articles composent la premiĂšre partie de l’ouvrage, « Écrire la violence », celle oĂč Sade est considĂ©rĂ© par l’angle de ses propres textes. Michel DELON, dans « Sade : le pire est Ă  venir », analyse la poĂ©tique de la surenchĂšre sadienne dans la reprĂ©sentation des vices. Il montre comment, entre retenue et dĂ©chaĂźnement, l’auteur mĂ©nage un espace d’action pour le lecteur pour qui le chaud et froid sadien – entre monstration obscĂšne et dissimulation chaste – est propice Ă  l’imagination et donc Ă  l’exercice de la pensĂ©e. Martin WÅHLBERG (Ă©galement traducteur de quelques articles), explore la mĂȘme tension dialectique qui agite l’écriture sadienne par le biais de la musique dans le roman libertin. Il montre, dans « La musique ou l’énergie de la torture. L’orchestre de Juliette et les huit passions du duc de Pienza », comment la prĂ©sence matĂ©rielle de la musique dans le texte sadien, tout en semblant aplanir la violence des faits, les exacerbe au contraire, et comment la musique se fait compagne de la barbarie. Quittant l’univers sadien pour La Religieuse, roman que n’anime pas moins la noire triade qui prĂ©side au recueil que les textes de Sade, Colas DUFLO propose une analyse des fameuses lignes du roman de Diderot oĂč l’hĂ©roĂŻne se livre Ă  quelques rĂ©flexions philosophiques sur l’homme en sociĂ©tĂ©. Dans « Suzanne un instant philosophe », aprĂšs avoir d’emblĂ©e rĂ©futĂ© l’interprĂ©tation classique de ce passage comme rĂ©ponse immĂ©diate Ă  Rousseau et Ă  sa vision de l’homme « naturellement solitaire », il montre comment les failles du discours de l’hĂ©roĂŻne laissent entendre que le couvent est une forme de rĂ©pression du caractĂšre social et sexuĂ© de l’ĂȘtre humain. « Lignes de trop » (p. 54), peut-ĂȘtre, selon l’auteur, qui tiennent davantage du roman philosophique que du roman romanesque.

5La deuxiĂšme partie de l’ouvrage, « Sade et le xxe siĂšcle », propose trois contributions qui analysent la rĂ©ception de Sade par la littĂ©rature et la critique. Sissel LIE propose une analyse de l’Ɠuvre surrĂ©aliste d’une femme dans « Joyce Mansour et la joie muette de l’ordure ». On sait l’importance des surrĂ©alistes dans la connaissance et la propagation des Ă©crits sadiens pour qui l’auteur est un « symbole de la rĂ©volution surrĂ©aliste » (p. 57) et le « chantre d’une libido libĂ©ratrice ». Joyce Mansour, admirĂ©e par Breton, reprĂ©sente pour Svein-Erik FauskevĂ„g un « modĂšle de sadisme surrĂ©aliste » (p. 60). L’auteur montre quelles sont les spĂ©cificitĂ©s de ce sadisme au fĂ©minin, exempt de tout fĂ©minisme, oĂč l’expression du dĂ©sir amoureux et sexuel – parfois trĂšs crue – va de pair avec l’abandon de soi Ă  l’Autre, jusque dans la honte et la mort. Martin HULTÉN, dans « Une libĂ©ration absolue. Sade, la violence et la notion de lumiĂšres », explore quant Ă  lui la rĂ©ception de Sade par la critique du xxe siĂšcle – Klossowski, Bataille, Blanchot ou Barthes – et montre comment, en passant dans les zones d’ombre de l’humanitĂ©, Sade interroge dialectiquement les LumiĂšres. Anne-Beate MAURSETH, dans une perspective quelque peu similaire, interroge essentiellement les analyses de Blanchot sur l’auteur de Justine. Son article « La raison est excessive : le "Tout dire" de Sade et de Blanchot » montre comment le « Tout dire » est l’emblĂšme sadien par excellence. Il est un excĂšs de raison : encyclopĂ©dique, dialectique et scripturale.

6La troisiĂšme partie, « SexualitĂ© et pouvoir de la parole », quitte Sade pour le discours sociologique de Ann Lang BJØRNØS et thĂ©ologique de Jostein BØRTNES. Quelque peu Ă©loignĂ©s de l’ensemble de l’ouvrage par leur sujet, ces deux articles interrogent en quelque sorte la sexualitĂ© du discours. Ann Lang BjĂžrnĂžs, dans « Le triomphe de la raison sur la violence », s’intĂ©resse aux travaux de la sociologue et fĂ©ministe marocaine Fatima Mernissi sur l’image de la femme orientale Ă  la fois dans les reprĂ©sentations orientales et les reprĂ©sentations occidentales. Elle montre comment le corps fĂ©minin, dans des perspectives qui font grandement Ă©cho Ă  certains problĂšmes de notre Ă©poque, est un enjeu fondamental des discours politiques et culturels. Jostein BĂžrtnes, dans « Le Christ Ă©poux – mĂ©taphore ou idole », montre qu’il existe une forme de sexualisation du Christ dans le discours thĂ©ologique. Son point de dĂ©part – le rejet de l’ordination des femmes et le rejet de l’homosexualitĂ© – lui fait formuler des conclusions aussi passionnantes que sulfureuses sur « le Christ Ă©poux ». Exemple : « l’homoĂ©rotisme de l’Eucharistie » !

7Le quatriĂšme ensemble de textes s’intĂ©resse aux relations complexes entre « Amour et passion ». Trude KOLDERUP s’intĂ©resse, dans « Faites-vous ici un spectacle de ce cƓur naturel », aux regards dans La Vie de Marianne, de Marivaux. Instrument de connaissance de l’humanitĂ©, en perpĂ©tuel mouvement, le regard est perçu ici comme un Ă©cho direct au projet des LumiĂšres. Ellen KREFTIG, dans un texte qui prĂ©cĂšde historiquement, par son sujet, la figure de Sade, « Amour en questions, Formes et fonctions d’un jeu littĂ©raire au 17Ăšme siĂšcle, de la ClĂ©lie au Mercure galant », pose un regard tout Ă  fait original sur le monde de la prĂ©ciositĂ©, et ses rapports avec l’amour et le langage. Les « questions d’Amour », jeu littĂ©raire oĂč l’esprit se donne pour objet l’amour courtois du Grand SiĂšcle, prĂ©sentes dans ClĂ©lie de Mlle de ScudĂ©ry ou dans les pages du Mercure galant de Donneau de VisĂ©, sont interprĂ©tĂ©es non pas comme un simple jeu justement, mais comme un objet de dĂ©bat propice Ă  l’expression de la pensĂ©e, un prĂ©curseur en quelque sorte de l’exercice de la raison dĂ©mocratique. Else Marie BUKDAHL, dans « Diderot critique d’art et l’essor de l’amour-passion », montre comment l’auteur, par ses fonctions de critique, dans ses Salons, participe aux premiers soubresauts du prĂ©romantisme Ă  travers sa critique constante de la notion d’amour chez les peintres de son Ă©poque. Elle montre comment l’auteur oppose la « conception superficielle de l’amour » (p.169) de Boucher et de sa peinture, Ă  la peinture de Greuze, « oĂč sensibilitĂ© et sensualitĂ© fusionnent » (p. 177), et Ă  celle de Fragonard, violente, dramatique, d’une « sensualitĂ© intense » (p. 178).  

8La cinquiĂšme partie de l’ouvrage explore les interactions entre « Amour et amitié » dans La Nouvelle HĂ©loĂŻse de Rousseau et dans L’Éducation sentimentale de Flaubert. Øyvind Gjems FJELDBU explore « L’expression complexe de l’amitiĂ© dans Julie ou la Nouvelle HĂ©loĂŻse » et montre comment cette amitiĂ©, dans le couple Julie/Saint-Preux, est teintĂ©e d’une profonde ambiguĂŻtĂ©, car leur discours laisse toujours affleurer un sublime propice au dĂ©racinement de l’amitiĂ© de son terreau originel. Per BUVIK s’intĂ©resse quant Ă  lui au parcours amoureux de FrĂ©dĂ©ric Moreau dans « L’idole et la catin – et le triomphe de l’amitié ». Les atermoiements sentimentaux de FrĂ©dĂ©ric, que l’on interprĂšte gĂ©nĂ©ralement comme le parcours menant Ă  l’échec d’une vie, sont lues ici dans son envers positif : l’échec amoureux et Ă©rotique est perçu par l’auteur comme l’affirmation, et la victoire, de l’amitiĂ©.

9La sixiĂšme et derniĂšre partie, qui se concentre comme la prĂ©cĂ©dente sur l’autre versant des champs de recherche de FauskevĂ„g, s’intitule « Politiques de l’amitié ». Helge JORDHEIM, en s’attachant Ă  quelques textes du romantisme allemand (Jean-Paul, Wieland, Engel, etc.),  se pose la question suivante : « Le Prince peut-il avoir des amis ? » La tension entre l’amour pour l’homme d’état et l’homme privĂ© est interrogĂ©e au regard de ces textes, entre motivations politiques et motivations psychologiques. Enfin, Morten NØJGAARD nous propose une rĂ©flexion sur « La notion d’égalitĂ© dans le second Discours » de Rousseau ». Il interroge la nature mĂȘme de ce fameux texte et se demande si l’auteur s’y montre « moraliste ou sociologue », Ă  travers le prisme des notions chĂšres Ă  l’auteur – l’égalitĂ© naturelle, la libertĂ© – et conclut que pour Rousseau « l’inĂ©galitĂ© apparaĂźt[...] comme fondamentalement contraire Ă  la condition humaine et radicalement Ă©trangĂšre Ă  son fond originel. Telle est la position utopique du philosophe moraliste, sans cesse dĂ©mentie par l’analyse que le sociologue scientifique est amenĂ© Ă  faire de la rĂ©alitĂ© humaine ». (p. 255)

10Ce parcours complexe et disparate est riche de prolongements inattendus, sur l’amitiĂ© ou les liens de Sade aux LumiĂšres, et dĂ©cevant. Le programme instaurĂ© par la coprĂ©sence des trois termes centraux de l’ouvrage, amour, violence et sexualitĂ©, aurait sans doute appelĂ© un corpus beaucoup plus large et plus directement en lien avec les termes du sujet. De plus, la perspective synchronique que le titre laisse supposer n’est pas rĂ©ellement abordĂ©e, et « nos jours » semblent un horizon lointain que ce recueil n’atteint pas, du fait mĂȘme de ses choix. Mais sans doute n’était-ce pas l’ambition de ce volume d’hommage ? L’ampleur inouĂŻe du programme oblige le lecteur Ă  faire le deuil de ses « prĂ©fĂ©rences ». Tant d’auteurs, tant de pans mĂȘme de la littĂ©rature, pourraient, en toute lĂ©gitimitĂ©, s’inscrire dans ces horizons philosophiques que, malheureusement, et c’est sans doute le propre des recueils d’articles, indĂ©pendamment de leur qualitĂ© intrinsĂšque, cet ouvrage déçoit donc Ă  la hauteur de ce qu’il ouvre de perspectives. Plus qu’une tentative d’épuisement du sujet, cet ouvrage est une invitation Ă  la lecture, une invitation Ă  poursuivre le trouble chemin ainsi tracĂ©, depuis le siĂšcle des LumiĂšres cher Ă  Svein-Erik FauskevĂ„g, dans l’histoire littĂ©raire des corps, des sentiments et des idĂ©es : Dumas, Balzac, Baudelaire, Leroux, Gracq, Genet, Burroughs, Wittkop, la littĂ©rature criminelle, Houellebecq, Sade, etc. Au choix !