Vitalité des Mémoires au XX° siÚcle
1Presque limitĂ©e jusquâĂ une Ă©poque rĂ©cente Ă lâAncien RĂ©gime (notamment grĂące aux efforts de Jean Garapon) et Ă lâapparent et glorieux isolat des MĂ©moires dâoutre-tombe, la recherche sur les MĂ©moires vient de connaĂźtre coup sur coup deux enrichissements majeurs. Le livre de Damien Zanone sur les mĂ©morialistes de la premiĂšre moitiĂ© du XIXe siĂšcle (Ăcrire son temps. Les MĂ©moires de 1815 Ă 1848, Lyon, PUL, 2006), qui a dĂ©jĂ Ă©tĂ© lâobjet dâun compte-rendu dans Fabula, a replacĂ© Chateaubriand au sein dâune vaste constellation de mĂ©morialistes, Ă un moment particuliĂšrement glorieux et productif de lâhistoire dâun « genre » qui nâen Ă©tait jusque lĂ en rĂ©alitĂ© quâĂ moitiĂ© un. Le prĂ©sent ouvrage de Jean-Louis Jeannelle sâattaque Ă un territoire paradoxalement encore plus vierge en envisageant le destin des pratiques « mĂ©moriales » au XXe siĂšcle, en faisant dialoguer historiquement les mĂ©morialistes du XXe siĂšcle avec leurs illustres prĂ©dĂ©cesseurs et en examinant sur le plan thĂ©orique toutes les principales zones de conflit, de rivalitĂ© et de complĂ©mentaritĂ© entre les MĂ©moires, lâautobiographie et dâautres configurations de lâĂ©criture de soi et de lâĂ©criture de lâhistoire. La convergence de ces deux Ă©tudes remarquables ouvre une perspective de dialogue sans prĂ©cĂ©dent sur le sujet entre les spĂ©cialistes de la pĂ©riode moderne â dont lâauteur de ce compte-rendu fait partie â et ceux de la pĂ©riode contemporaine. Elle rend en outre possible une approche surplombante de ce qui ne saurait sans rĂ©serves ĂȘtre enfermĂ© dans la notion de « genre » mais apparaĂźt, avec le recul, comme un faisceau de pratiques qui contribuent Ă dessiner, comme lâavaient dĂ©jĂ notĂ© un Michelet ou un Chateaubriand, la spĂ©cificitĂ© et lâoriginalitĂ© dâune « culture française » de lâhistoire et de la mĂ©moire. Câest enfin un panorama historique sans prĂ©cĂ©dent du rapport entre les Ă©critures du « moi » et les Ă©critures du « monde » qui se profile Ă la faveur de ces travaux, au-delĂ de lâopposition sans doute trop rigide pensĂ©e autrefois par Philippe Lejeune entre MĂ©moires et autobiographie. On est comme invitĂ© Ă se demander comment, au fil des Ă©poques, le « jeu » entre Ă©criture de soi et Ă©criture de lâhistoire a pu ĂȘtre continuellement renĂ©gociĂ© au point de laisser le champ libre Ă cet objet purement thĂ©orique ayant comme chimiquement et idĂ©alement prĂ©tendu « sĂ©parer » le moi du monde : lâautobiographie. De ce point de vue, on signalera tout de suite une absence en forme de « centre obscur » dans le livre de J.-L. Jeannelle, celle de Genet et de son Captif amoureux qui interrogea en son temps Ă un degrĂ© inĂ©galĂ© les frontiĂšres de lâintime et du politique et opĂ©ra une fusion presque sans prĂ©cĂ©dent de lâautobiographie Ă©rotique et de la tradition des MĂ©moires « historiques ». Ăcrire ses MĂ©moires au XXe siĂšcle offre tous les outils thĂ©oriques pour questionner en profondeur cette Ćuvre hors du commun et envisager le chef-dâĆuvre ultime de Jean Genet comme un tournant majeur de lâĂ©criture de soi, toutes pĂ©riodes confondues.
2OrchestrĂ©e chronologiquement en trois grands temps, lâĂ©tude de J.-L. Jeannelle sâouvre sur une double mĂ©ditation â partiellement disponible en ligne sur Fabula â sur le rapport entre mĂ©moire et MĂ©moires et sur les mĂ©andres de la tradition des MĂ©moires aprĂšs Chateaubriand : lâauteur questionne lâindiffĂ©rence paradoxale de la critique pour la survie du « genre » des MĂ©moires au XXe siĂšcle en une pĂ©riode pourtant saturĂ©e de mĂ©moire, et parfois de mĂ©moire de commande ou de pure forme. Contrairement Ă ce quâune tradition tenace semble suggĂ©rer, le triomphe de lâautobiographie (au sens de Lejeune) nâa pas complĂštement fait disparaĂźtre des textes Ă situer dans lâhĂ©ritage direct dâun Retz, dâun Saint-Simon ou dâun Chateaubriand, non par une imitation stylistique ou formelle, mais par le souci de construire en monument ce que lâauteur appelle une Vie Majuscule. Chemin faisant, la rĂ©flexion rencontre des questions vĂ©ritablement passionnantes sur lesquelles nous devrons parfois revenir Ă la fin de cette recension: 1) celle des rapports entre MĂ©moires et littĂ©rature, lâauteur considĂ©rant Ă juste titre que les MĂ©moires contemporains se situent (comme ceux du passĂ©, dâailleurs, mĂȘme si câest Ă©videmment dans une ignorance moins radicale de la notion mĂȘme de littĂ©rature !) « aux limites de la littĂ©rature » ; 2) celle des rapports entre histoire et MĂ©moires et de lâexclusion des MĂ©moires du champ de lâhistoire Ă lâĂ©poque de la constitution de lâhistoire en discipline « scientifique » : de ce point de vue, il est intĂ©ressant de noter que ce rejet a une « prĂ©histoire » tout au long de lâAncien rĂ©gime et que les positivistes sont loin dâĂȘtre les premiers historiens Ă refuser dâintĂ©grer les MĂ©moires Ă leur territoire ; 3) celle de la dĂ©finition mĂȘme des « MĂ©moires », dont J.-L. Jeannelle nâocculte jamais la difficultĂ© tant le corpus est hĂ©tĂ©rogĂšne et parfois visiblement inaccessible aux vellĂ©itĂ©s de synthĂšse : ici encore, on pourrait ajouter quâil est intĂ©ressant de partir de lâabsence pure et simple de discours « gĂ©nĂ©ral » sur les MĂ©moires avant Chateaubriand, un des rarissimes contre-exemples Ă©tant lâarticle de Marmontel dans ses ĂlĂ©ments de littĂ©rature. Si lâon rapporte certains des critĂšres retenus par J.-L. Jeannelle aux productions « mĂ©moriales » de la pĂ©riode classique, comme lâutilisation de la premiĂšre personne ou la visibilitĂ© de « vies majuscules » monumentales, il est dâailleurs intĂ©ressant de constater quâaucun ne « fonctionne parfaitement » : les MĂ©moires de La Rochefoucauld (ce nâest pas un cas isolĂ© comme lâa montrĂ© Simone BertiĂšre) sont en partie le rĂ©cit de la vie de lâauteur par lui-mĂȘme Ă la troisiĂšme personne ; ceux de Mme de Staal-Delaunay nĂ©gligent presque totalement le tĂ©moignage historique et se replient de maniĂšre provocatrice sur lâespace « mineur » (et minuscule) dâune intimitĂ© dĂ©pouillĂ©e. 4) Celle, enfin, et justement, des rapports problĂ©matiques entre les MĂ©moires et la notion de genre, J.-L. Jeannelle remarquant en parfait accord avec Damien Zanone que « les MĂ©moires sont nĂ©s dâusages sociaux et littĂ©raires complexes dont lâunification sous une mĂȘme catĂ©gorie ne sâest faite quâaprĂšs coup, progressivement Ă lâĂ©poque classique, puis de maniĂšre prĂ©cipitĂ©e sous lâeffet de la fiĂšvre Ă©ditoriale qui saisit la gĂ©nĂ©ration romantique ». Comme je lâai dâailleurs montrĂ© dans un article paru dans les Cahiers dâhistoire culturelle de lâUniversitĂ© de Tours, le « genre » des MĂ©moires nâavait encore aucune existence claire pour un Voltaire. On nâaura sur toute cette magnifique introduction quâune vraie rĂ©serve : lâidĂ©alisation excessive de Chateaubriand dont lâĆuvre est prĂ©sentĂ©e comme la somme et le sommet du genre et comme lâĂ©panouissement des potentialitĂ©s « artistiques » des grands MĂ©moires des siĂšcles prĂ©cĂ©dents. En rĂ©alitĂ©, les MĂ©moires dâoutre-tombe ne sont Ă mon sens le couronnement de rien. Leur grandeur tient Ă ce que, pour la premiĂšre fois, un homme fait volontairement du rĂ©cit de sa vie une pure Ćuvre dâart. Loin de « sublimer » la pĂ©riode prĂ©cĂ©dente, ils reprĂ©sentent avec elle, pour cette raison, en faisant fusionner pour la premiĂšre fois de maniĂšre aussi Ă©vidente Ă©criture de soi et projet esthĂ©tique, une rupture aussi radicale que la RĂ©volution qui les en sĂ©pare. Quoi quâil en soit, et globalement, tout ce mouvement de rĂ©flexion thĂ©orique et historique donne Ă lâĂ©tude de J.-L. Jeannelle une altitude et une ambition qui ne se perdront jamais dans le dĂ©coupage en pĂ©riodes et dans les Ă©tudes de cas qui suivront. Lâarticulation entre la rĂ©flexion dâensemble et les analyses dâĆuvres particuliĂšres est dâailleurs, et ce nâest pas une des moindres qualitĂ©s de cet ouvrage, particuliĂšrement aboutie. Ce nâest jamais contre la singularitĂ© des Ćuvres, mais Ă partir dâelle que J.-L. Jeannelle construit sa tentative de synthĂšse.
3La TroisiĂšme RĂ©publique fournit son unitĂ© historique approximative au premier grand temps de lâĂ©tude. Dans une Ă©poque de triomphe des dogmes « positivistes » en matiĂšre dâĂ©criture de lâhistoire, la tradition des MĂ©moires semble tout au long de la pĂ©riode vĂ©ritablement en pĂ©ril tant la subjectivitĂ© du mĂ©morialiste et sa position sociale de « franc-tireur » Ă©tranger Ă tous les corporatismes suscitent le soupçon. Rares sont ceux qui, comme PĂ©guy (mais aussi Nietzsche, hors du domaine français) perçoivent les limites de lâhistoire comme accumulation de savoir « positif » incapable de donne du sens aux groupes humains. MenacĂ©e sur son front « historique » par les reprĂ©sentations victorieuses de lâhistoire comme science, la tradition mĂ©moriale est par ailleurs grignotĂ©e sur son versant « personnel » par lâautonomisation du « moi » dans les reprĂ©sentations et par lâĂ©mergence de plus en plus nette du « genre autobiographique ». Les plus grands, comme dans le cas exemplaire dâun Hugo, semblent contourner le genre ou dissĂ©miner son potentiel dans des Ćuvres inclassables. Dâautres (comme BarrĂšs) laissent la postĂ©ritĂ© face Ă un projet non rĂ©alisĂ©. Un des signes les plus significatifs du dĂ©clin que connaĂźt alors la tradition mĂ©moriale est donc lâabsence de grandes Ćuvres et de signatures de premier plan. Ă la limite, le genre se dissout dans lâinsignifiance et devient le dĂ©versoir des « anecdotes » et des « bons mots » (mais nâĂ©tait-ce pas dĂ©jĂ le cas chez Tallemant et mĂȘme chez Saint-Simon ?) dâune sociĂ©tĂ© mondaine assistant Ă son propre dĂ©clin. Les MĂ©moires, « passĂ©s » (ou revenus ?) « du cĂŽtĂ© cour au cĂŽtĂ© salon » risquent de nâĂȘtre plus, Ă lâĂ©poque de Proust, que la chronique du snobisme, et Montesquiou peut apparaĂźtre comme le descendant suprĂȘmement dĂ©cadent et « artiste » du viril Monluc. En outre, Ă une Ă©poque dâintense rĂ©flexion sur les phĂ©nomĂšnes de la mĂ©moire, lâidĂ©e dâune activitĂ© dâĂ©criture comme mĂ©moire du passĂ© paraĂźt naĂŻve et dĂ©passĂ©e, comme le montre chez Proust lâidĂ©e mĂȘme de « mĂ©moire involontaire ». On ne suivra toutefois pas J.-L. Jeannelle, dans ces parages, jusquâĂ admettre avec lui que la rupture incarnĂ©e par Proust rend « ambiguë » son admiration pour Saint-Simon : la frĂ©quence et la sincĂ©ritĂ© des « dĂ©clarations dâamour » de Proust pour Saint-Simon font au contraire des MĂ©moires un des monuments suprĂȘmes du panthĂ©on proustien avec lesquels la Recherche a voulu rivaliser. Enfin, loin de susciter un renouveau du « genre », la premiĂšre guerre mondiale confirme son dĂ©clin, quâil se dissolve dans les rĂ©cits Ă©troitement « stratĂ©giques » des chefs ou dans le point de vue dâun tĂ©moin obscur du « dĂ©sastre ». Dans ce contexte, le genre des MĂ©moires, fossilisĂ©, peut paraĂźtre vouĂ© Ă la rĂ©pĂ©tition inlassable des mĂȘme stĂ©rĂ©otypes, et suscite le mĂ©pris dâesprits aussi diffĂ©rents que Georges Duhamel, des surrĂ©alistes qui se situent dans le sillage dâune dĂ©claration retentissante de LautrĂ©amont sur le sujet (« Je ne laisserai pas de MĂ©moires ») ou un Paul ValĂ©ry qui en produit lâexĂ©cution thĂ©orique la plus substantielle.
4Câest donc la Seconde Guerre mondiale qui va ĂȘtre Ă lâorigine dâune renaissance et permettre aux mĂ©morialistes de retrouver la grandeur de leurs prestigieux modĂšles ou dâinterroger de maniĂšre critique mais positive cette tradition. Au-delĂ dâentreprises marquĂ©es par le « fascisme esthĂ©tisant » dâun Brasillach, les MĂ©moires trouvent dans le culte de la RĂ©sistance lâoccasion dâune vĂ©ritable rĂ©surrection, Ă une Ă©poque oĂč lâhistoire, se repliant sur lâobservation parfois quasi scientifique des « longues durĂ©es » sous lâimpulsion de Braudel, laisse le champ libre Ă lâexpression personnelle et « monumentale » du passĂ© rĂ©cent. Deux univers politiques â le gaullisme et le communisme â rivalisent alors en « flambĂ©e mĂ©moriale », les « Vies majuscules » devenant une « piĂšce maĂźtresse dans le rapport de force mĂ©moriel » qui les a opposĂ©s. LâĂ©poque, qui est celle dâun des deux projets mĂ©moriels majeurs du XXe siĂšcle, celui â paradoxal â de Malraux, suscite en outre des Ćuvres fictionnelles importantes prĂ©sentĂ©es comme des « faux mĂ©moires », mais qui ne sont plus des Ćuvres de « teinturiers » ou de « faussaires » mais des crĂ©ations littĂ©raires assumĂ©es comme telles : câest le cas du Lieutenant-Colonel de Maumort de Martin du Gard et des MĂ©moires dâHadrien de Marguerite Yourcenar. Et, avec Simone de Beauvoir, une Ćuvre presque entiĂšre devient un vaste chantier mĂ©morial faisant entrer dans une passionnante tension lâexpression de lâintime et la constitution dâune figure publique : « lâexemplaritĂ© de Simone de Beauvoir est [âŠ] dâavoir intĂ©riorisĂ© les conflits vĂ©cus au point dâavoir donnĂ© Ă la figure publique quâelle incarnait avec Sartre depuis la libĂ©ration la profondeur et la richesse dâune existence intime ». Cette partie de lâouvrage de J.-L. Jeannelle culmine sur une analyse exaltĂ©e â et vĂ©ritablement stimulante â des MĂ©moires du GĂ©nĂ©ral de Gaulle. Le genre y retrouve pleinement, et avec un rayonnement inĂ©galĂ©, sa vocation « monumentale », en faisant coĂŻncider parfaitement un destin individuel et une mythologie nationale. LâĆuvre de de Gaulle, dĂ©daignant les Ă©panchements privĂ©s et laissant un « voile pudique » sur des annĂ©es dâenfance Ă©cartĂ©s comme un « hors sujet », contribue mĂȘme puissamment Ă condenser lâexpĂ©rience collective par lâarticulation parfaitement rĂ©alisĂ©e dâune « histoire personnelle » avec la « sphĂšre des Ă©vĂ©nements publics ». Ă partir dâune sorte dâĂ©quivalence symbolique entre lâhomme et la France, de Gaulle se rĂ©approprie le modĂšle monarchique des « deux corps » en associant Ă sa « personne » particuliĂšre un « second corps mystique, puis politique » coĂŻncidant avec la Nation elle-mĂȘme. La solennitĂ© rhĂ©torique de lâĆuvre et son style « nĂ©oclassique », loin dâapparaĂźtre, dans cette perspective, comme des faiblesses, renouent avec un « sublime » authentique qui est le fruit heureux de ce « dĂ©doublement » et de la capacitĂ© dâune voix Ă sâĂ©lever au-delĂ de sa condition singuliĂšre. Ainsi, de maniĂšre magistrale, le rĂ©cit « à la premiĂšre personne » dâun de Gaulle peut devenir le cadre Ă©nonciatif inattendu dâune renaissance de lâĂ©popĂ©e.
5TroisiĂšme pĂ©riode : la fin du siĂšcle, Ă partir des annĂ©es 1970. Moment oĂč la « nĂ©cessitĂ© de la mĂ©moire » sâimpose comme une sorte de devoir de la collectivitĂ© et oĂč triomphe lâidĂ©e des « lieux de mĂ©moire ». Du cĂŽtĂ© des « politiques », lâĂ©poque est encore dominĂ©e par un gaullisme qui suscite, aprĂšs la mort de son hĂ©ros, une abondante littĂ©rature apologĂ©tique, et par un communisme dĂ©chirĂ© de lâintĂ©rieur par les catastrophes avĂ©rĂ©es de son incarnation historique concrĂšte. LâidĂ©e quâun « rĂ©cit de vie » peut intĂ©resser autant par son obscure exemplaritĂ© ou par une position de tĂ©moin (sur laquelle J.-L. Jeannelle revient en fin de cette partie) que par sa prestigieuse monumentalitĂ© sâimpose et le modĂšle autobiographique, « nouvel archigenre des rĂ©cits de soi », menace la tradition des MĂ©moires de marginalisation dans la configuration visible des principaux genres littĂ©raires. Ă cet « ùge dâor » de lâautobiographie participent les apports thĂ©oriques dâun Gusdorf et plus encore dâun Lejeune, qui tend Ă faire des MĂ©moires une simple « prĂ©histoire du genre autobiographique » tel quâil sâaccomplit pleinement dans la modernitĂ©. La critique a donc contribuĂ©, comme le remarquait Philippe Lejeune lui-mĂȘme, Ă accentuer la ligne de partages entre MĂ©moires et autobiographie, alors que la « frontiĂšre » manque pour le moins de clartĂ©. Du cĂŽtĂ© des historiens, la longue pĂ©riode de refus du rĂ©cit et de la rhĂ©torique laisse la place Ă une vision plus sereine des rapports entre histoire et narration, clarifiĂ©e par les travaux de Ricoeur, qui permet de repenser positivement les liens entre MĂ©moires et histoire, et permet mĂȘme Ă nouveau de voir dans les MĂ©moires, statut qui leur a Ă©tĂ© si souvent refusĂ©, « une forme Ă part entiĂšre dâĂ©criture de lâhistoire ».
6La derniĂšre partie retrouve le surplomb thĂ©orique des moments dâouverture, et le fait avec une autoritĂ© et une force de conviction qui, malgrĂ© quelques points discutables ou nĂ©gociables, achĂšve de faire de cet ouvrage une rĂ©fĂ©rence. On sâattachera, plutĂŽt quâĂ la rĂ©sumer linĂ©airement, Ă mettre en Ă©vidence quelques aspects majeurs de la rĂ©flexion et Ă identifier quelques zones de dĂ©bat possible Ă partir des positions de J.-L. Jeannelle.
7Le premier dossier Ă ouvrir â une fois de plus â est celui des rapports entre les MĂ©moires et le rĂ©cit de fiction, et plus largement des positionnements respectifs des rĂ©cits « factuels » et « fictionnels », pour reprendre une terminologie popularisĂ©e par GĂ©rard Genette, mais qui ne parvient pas plus Ă convaincre J.-L. Jeannelle que lâĂ©tiquette de « rĂ©cit rĂ©fĂ©rentiel » proposĂ©e par Dorrit Cohn, lâauteur prĂ©fĂ©rant parler de « rĂ©cits effectifs » Ă propos des MĂ©moires. Quoiquâil en soit, câest sur ce point que sa position est la plus ferme et la plus convaincante. Comme il le remarque, et comme, en dâautres termes, jâai Ă©tĂ© amenĂ© Ă le constater Ă propos de la critique sur les siĂšcles antĂ©rieurs, « la plupart des recherches consacrĂ©es au genre mĂ©morial [âŠ] sâattachent Ă mettre en Ă©vidence les liens que celui-ci a nouĂ©s avec le roman » et nĂ©gligent les spĂ©cificitĂ©s dâun « discours non fictionnel ». La question de la « singularitĂ© des Ă©crits portant âsur ce qui a rĂ©ellement eu lieuâ » est donc au fond, malgrĂ© lâabondance des Ă©crits thĂ©oriques sur le rapport histoire/fiction, mal posĂ©e, et une vĂ©ritable description de ce qui, dans les Ă©crits « historiques » (au sens trĂšs large), Ă©chappe aux logiques discursives fictionnelles reste Ă faire. Lâauteur de cette recension ayant prĂ©tendu accomplir ce programme Ă propos de Saint-Simon, il ne peut que se rĂ©jouir dâune telle prise de position qui renvoie dos-Ă -dos les positions purement thĂ©oriques (panfictionnalisme, etc.) et repousse les conclusions hĂątives. La notion dâ« interdiscours » est ici particuliĂšrement prĂ©cieuse et me semble converger avec mon propre travail sur les liens de complĂ©mentaritĂ© et de conflit qui articulent les Ă©noncĂ©s « effectifs » avec dâautres versions de la « rĂ©alité ». On peut regretter de ce point de vue que J.-L. Jeannelle ne revienne pas sur les principales thĂšses en prĂ©sence Ă propos du rapport histoire/fiction et repousse la polĂ©mique. Mais son vĆu dâaller vers une « poĂ©tique des rĂ©cits effectifs » est, disons-le clairement, partagĂ© par dâautres chercheurs. Â
8DeuxiĂšme chantier, tout aussi complexe et « conflictuel » dans son essence : celui du lien entre MĂ©moires et histoire. Ici, J.-L. Jeannelle me semble hĂ©siter entre une intĂ©gration pure et simple des MĂ©moires au champ global de lâhistoire â comme lorsquâil rappelle les ressemblances manifestes entre ce que nous appelons « MĂ©moires » et les premiers monuments de lâhistoriographie occidentale, et une position plus timide faisant des MĂ©moires ce qui « accompagne, critique, devance » lâactivitĂ© de lâhistorien et lui est un « objet de recherche privilĂ©gié ». De ce point de vue, Marc Fumaroli a exprimĂ© des positions plus audacieuses en prĂ©sentant clairement les plus grands mĂ©morialistes dâAncien RĂ©gime (Retz, Saint-Simon) comme des historiens au sens fort qui illustreraient plus prĂ©cisĂ©ment une conception « aristocratique » de lâĂ©criture de lâhistoire. Aristocratie mise Ă part, les MĂ©moires du gĂ©nĂ©ral de Gaulle mĂ©ritent sans doute une pleine reconnaissance comme Ćuvre dâhistoire. Toute la question est Ă©videmment de savoir ce quâon met sous lâĂ©tiquette dâ« historien » et il me semble que câest faute de poser clairement le problĂšme et dâenvisager ce que K. Pomian appelle « lâincurable diversitĂ© de lâhistoire » que J.-L. Jeannelle se montre moins tranchant sur ce sujet.
9La question tout aussi essentielle de lâintĂ©gration des MĂ©moires au champ du littĂ©raire est plusieurs fois abordĂ©e et, sur ce point, J.-L. Jeannelle semble pour lâessentiel rejoindre les positions du Genette de Fiction et diction et accorder un statut de littĂ©raritĂ© conditionnelle aux seuls Ćuvres mĂ©moriales ayant une qualitĂ© esthĂ©tique, mĂȘme si ce nâest pas leur finalitĂ© premiĂšre. Comme la question de ce qui constitue le « littĂ©raire » nâest pas frontalement abordĂ©e dans son livre, je prĂ©fĂšre me concentrer sur un dernier aspect qui occupe, dans la rĂ©flexion du critique, une place infiniment plus importante : celle, dont jâai dĂ©jĂ briĂšvement parlĂ©, des rapports entre les MĂ©moires et la notion de genre, et plus prĂ©cisĂ©ment de la nature des « limites » entre ce genre supposĂ© et celui de lâautobiographie.
10Le premier problĂšme, particuliĂšrement dĂ©licat, est de savoir si les MĂ©moires constituent bien un « genre » dont lâunitĂ© peut ĂȘtre au moins approximativement identifiĂ©e et dĂ©crite par le discours critique. Au dĂ©but de son livre, J.-L. Jeannelle, qui a lu et mĂ©ditĂ© Damien Zanone, rappelle que câest peut-ĂȘtre tardivement quâune « identitĂ© gĂ©nĂ©rique » a donnĂ© aprĂšs coup une espĂšce dâunitĂ© au corpus incroyablement bigarrĂ© de ce que nous appelons les « MĂ©moires dâAncien RĂ©gime ». Une question lĂ©gitime quâon peut donc se poser est de savoir si lâaffirmation monolithique de la page 292 : « peu importe lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des Ă©crits rĂ©pondant au label âMĂ©moiresâ [âŠ] les MĂ©moires sont bien un genre » vaut Ă ses yeux pour lâensemble des textes que nous mettons dans cette rubrique depuis lâAncien RĂ©gime, ou seulement pour lâĂ©poque dite « contemporaine ». Mon travail sur les mĂ©morialistes des XVIIe et du XVIIIe siĂšcle mâayant sensibilisĂ© Ă une diversitĂ© de pratiques Ă lâunitĂ© introuvable, je suis partisan de limiter le constat de J.-L. Jeannelle Ă la pĂ©riode historique sur laquelle il a travaillĂ©. Aucun des critĂšres quâil retient ne vaut pour tous les MĂ©moires dâAncien RĂ©gime et ne peut apparaĂźtre comme dĂ©finitoire dâun genre « intemporel ». Si ce genre existe, ce nâest donc que dans une configuration culturelle provisoire et notamment Ă travers toute une sĂ©rie dâoppositions (mĂ©moires/souvenirs, MĂ©moires/autobiographie, MĂ©moires/tĂ©moignage) qui nâont jamais eu de nettetĂ© avant la RĂ©volution. Les « MĂ©moires » des camisards sont ce que nous appellerions aujourdâhui des « tĂ©moignages », ceux de Madame de Staal-Delaunay ce que nous mettrions en suivant Lejeune dans la case « autobiographie », et Jean-Jacques Rousseau lui-mĂȘme parle Ă plusieurs reprises de ses Confessions comme de ses « MĂ©moires ». J.-L. Jeannelle a parfaitement conscience de cette « indĂ©cision » frontaliĂšre dont il montre dâailleurs quâelle se poursuit dans la pĂ©riode qui lâoccupe. Le vrai problĂšme mĂ©thodologique est ici que toute synthĂšse suppose au moins thĂ©oriquement lâunitĂ© de son objet et, comme J.-L. Jeannelle le reconnaĂźt lui-mĂȘme, participe Ă la « fabrication » pour une part forcĂ©ment artificielle de cette unitĂ©. Les « synthĂšses » sur les mĂ©morialistes dâAncien RĂ©gime proposĂ©es par Emmanuelle Lesne, FrĂ©dĂ©ric Charbonneau ou FrĂ©dĂ©ric Briot rencontrent le mĂȘme problĂšme : celui de tenter un discours gĂ©nĂ©ral au risque de rĂ©duire le « disparate ». Câest ce qui explique que ces synthĂšses, toujours utiles et, dans le cas de celle de J.-L. Jeannelle, particuliĂšrement novatrices, ne peuvent malgrĂ© tout jamais passer pour « dĂ©finitives ». Et câest sans doute tant mieux.
11Partons maintenant du principe que les MĂ©moires sont un « genre » et que lâautobiographie en est un « autre ». Ici aussi, on se retrouve dans une opposition qui nâa de sens que dans un champ culturel ayant intĂ©grĂ© lâidĂ©e dâautobiographie et pensĂ©, Ă tort ou Ă raison, comme le faisait Lejeune, une frontiĂšre sinon claire, sinon Ă©tanche, du moins Ă peu prĂšs visible entre « MĂ©moires » et « autobiographie ». Ici, la rĂ©flexion de J.-L. Jeannelle, qui ne cesse de rappeler Ă juste titre que la frontiĂšre est poreuse, me semble pourtant Ă lâoccasion durcir lâopposition au point de paraĂźtre rĂ©duire les « MĂ©moires » Ă un modĂšle archĂ©typal, plus prĂ©cisĂ©ment Ă celui fourni par le GĂ©nĂ©ral de Gaulle, par contraste avec lâautobiographie telle que lâa dĂ©finie Lejeune. Câest ainsi que les MĂ©moires sâopposeraient Ă lâautobiographie parce que le moi qui les soutient et les Ă©nonce se condense en « statue » au lieu de se dissĂ©miner dans les « mĂ©andres » dâune introspection. Cela vaut magnifiquement pour les MĂ©moires de guerre ou pour le Commentaire historique de Voltaire sur lui-mĂȘme, mais dĂ©jĂ un peu moins pour Chateaubriand, et, disons-le, plus du tout pour Mme de Caylus, lâabbĂ© de Choisy, Primi Visconti et tant dâautres mĂ©morialistes de lâĂ©poque classique. MĂȘme Saint-Simon rentre trĂšs difficilement dans ce moule. Bref, lâidentitĂ© « statutaire » du mĂ©morialiste est frĂ©quente mais ce nâest pas la loi dâun genre. LâidĂ©e que le mĂ©morialiste serait par excellence celui qui a « exercĂ© des fonctions officielles » ou acquis le statut de figure publique â alors que lâautobiographe peut ĂȘtre « nâimporte qui » â ne vaut ni pour un Campion ni pour Une Madame de La Guette, qui sont bien des « mĂ©morialistes ». LâidĂ©e que les MĂ©moires seraient vouĂ©s Ă la « conformitĂ© sociale » rend compte trĂšs brillamment de toute une tradition mĂ©moriale particuliĂšrement visible, mais certainement pas du « genre » (sâil existe) des MĂ©moires dans son ensemble : ici encore, on invoquera lâexemple particuliĂšrement attachant de lâĆuvre de Madame de Staal-Delaunay. LâobĂ©issance du mĂ©morialiste Ă un code de lâhonneur, y compris en rĂ©gime dĂ©mocratique, explique largement la survie des traditions mĂ©moriales au XXe siĂšcle, dans une logique que lâouvrage de Sharon Krause, Liberalism with honor, a Ă©clairĂ©e, mais uniquement en tant que lâidĂ©e dâaristocratie a pu survivre comme idĂ©al a une « noblesse dâordre » et parce que le principe dâhonneur reste un Ă©lĂ©ment vital dâune dĂ©mocratie harmonieuse : ce nâest pas une question gĂ©nĂ©rique. Pour toutes ces raisons, et quelques autres encore, lâidĂ©e la plus contestable du livre de Jean-Louis Jeannelle se trouve p. 293, lorsque lâauteur affirme : « NĂ©s en France Ă la fin du XVe siĂšcle, les MĂ©moires ont trĂšs peu variĂ© dans les objectifs que sâassignent leurs exĂ©cutants ; ils font figure de modĂšle narratif quasi intemporel, reconduit sans fin par les individus qui dĂ©sirent offrir leur vie au souvenir de leurs semblables ». Des modĂšles de ce type existent sans doute, et font partie du rĂ©seau de traditions plurielles qui ont contribuĂ© Ă lâĂ©mergence de lâidĂ©e mĂȘme de « MĂ©moires », sans pour autant pouvoir passer pour un « noyau gĂ©nĂ©rique ». Ils permettent encore moins de penser lâopposition de ce « genre » avec dâautres, dont lâacte de naissance supposĂ© est dâailleurs bien postĂ©rieur. En fait, les MĂ©moires, lâhistoire et lâautobiographie me semblent plutĂŽt montrer, par lâarticulation extraordinairement mouvante quâils proposent, au fil des siĂšcles, entre « rĂ©cit du monde » et « rĂ©cit de soi », que ce que J.-L. Jeannelle appelle les « rĂ©cits effectifs » dĂ©fie la notion mĂȘme de genre, incapable de domestiquer un faisceau de pratiques et de formes qui trouvent leur raison dâĂȘtre non dans leur  seule conformitĂ© Ă des modĂšles textuels mais aussi et surtout dans leur fidĂ©litĂ© revendiquĂ©e Ă ce qui est advenu.
12Ce qui en revanche apparaĂźt, au-delĂ de toute gĂ©nĂ©ralisation gĂ©nĂ©rique, comme un acquis fondamental de cet ouvrage, câest une « opposition » fĂ©conde entre la pratique proprement « autobiographique » et une approche « historiographique » de soi-mĂȘme. Le notion de rĂ©cit egohistorique ne se contente pas, chez J.-L. Jeannelle, de renvoyer Ă une mode rĂ©cente de lâhistoire acadĂ©mique : elle apparaĂźt comme un champ encore Ă penser, et traversant les Ă©poques, de lâĂ©criture de soi. Elle rencontre de plein fouet des prĂ©occupations que jâai pu exprimer rĂ©cemment dans les Cahiers Voltaire sur cette Ćuvre Ă©tonnante quâest le Commentaire historique sur les Ćuvres de lâauteur de La Henriade. Un dossier « Historien de soi-mĂȘme » qui sera prĂ©sentĂ© en 2010 dans la revue « Ăcrire lâhistoire », et auquel Jean-louis Jeannelle a, dâailleurs, acceptĂ© de participer, approfondira cette notion Ă travers une sĂ©rie dâĂ©tudes de cas allant de CĂ©sar Ă de Gaulle.
13Concluons : articulant avec nettetĂ© et vigueur un questionnement thĂ©orique rigoureux et une capacitĂ© critique Ă rendre compte avec finesse de quelques-unes des Ćuvres les plus significatives de la pratique « mĂ©moriale » au XXe siĂšcle, cet ouvrage fera date. Il offre au spĂ©cialiste du XXe siĂšcle une synthĂšse remarquable sur un objet critique presque inĂ©dit. Il propose au spĂ©cialiste des siĂšcles prĂ©cĂ©dents une mise en perspective qui permettra dâenvisager enfin, au-delĂ des habituels dĂ©coupages en « pĂ©riodes » refermĂ©es sur elles-mĂȘmes, les traditions mĂ©moriales dans la continuitĂ© de lâhistoire des Lettres françaises. Il donne au lecteur « ordinaire », et ce nâest pas la moindre de ses qualitĂ©s, lâirrĂ©sistible envie de lire, ou de relire, quelques-uns des grands textes de notre passĂ© rĂ©cent. Dans le cas du GĂ©nĂ©ral de Gaulle, il rend justice Ă la grandeur rĂ©elle dâune Ćuvre que certains prĂ©jugĂ©s « modernistes » avaient pu faire dĂ©daigner ou envisager ironiquement comme un monument de carton-pĂąte. Enfin, et peut-ĂȘtre surtout, lâouvrage de Jean-Louis Jeannelle construit plusieurs catĂ©gories critiques dont lâutilitĂ© pourrait se vĂ©rifier au-delĂ des Ćuvres et au-delĂ de la pĂ©riode sur lesquelles il a travaillĂ©.

