L'histoire des contes de fées : une histoire de livres
1Fairy Tales. A New History est un ouvrage de synthĂšse sur lâhistoire des contes de fĂ©es1 dans lequel Ruth Bottigheimer combat lâhypothĂšse largement rĂ©pandue qui soutient que les contes sont populaires et transmis par oral de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration. Selon lâauteure, lâanalyse littĂ©raire (literary analysis), lâhistoire littĂ©raire (literary history), lâhistoire sociale (social history) et lâhistoire de lâĂ©dition (publishing history) remettent en question cette hypothĂšse posĂ©e comme une Ă©vidence, mais qui ne repose sur aucune preuve tangible. Les recherches menĂ©es dans ces disciplines aboutissent Ă des conclusions qui poussent Ă penser les contes de fĂ©es comme des textes Ă©crits transmis dans lâespace et dans le temps par des livres. On peut ainsi suivre leur chemin Ă travers lâEurope grĂące aux textes imprimĂ©s Ă©ditĂ©s, rééditĂ©s et traduits dans certains pays Ă des moments donnĂ©s. Ă travers le « voyage dâexploration, dâenquĂȘte et de dĂ©couverte »2 auquel elle nous invite, lâauteure propose une « nouvelle histoire » des contes de fĂ©es.
2LâĂ©tude est basĂ©e sur une distinction entre les diffĂ©rents types de contes selon leurs trames, leurs personnages, leurs structures, leurs longueurs, ou encore leurs rapports au merveilleux. Le problĂšme principal rĂ©side en effet, selon R. Bottigheimer, dans le fait que de nombreux textes considĂ©rĂ©s comme des « contes de fĂ©es » ne le sont pas au sens strict. Le recueil des frĂšres Grimm, par exemple, intitulĂ© Kinder- und HausmĂ€rchen (contes de lâenfance et du foyer) est habituellement traduit « Grimmsâ Fairy Tales » (les contes de fĂ©es des Grimm) alors quâil ne contient pas uniquement des contes de fĂ©es. Parmi les 201 textes, il y a aussi, entre autres, des contes dâanimaux, des contes Ă©tiologiques, des contes dâavertissement ou des contes religieux. La premiĂšre Ă©tape consiste pour lâauteure Ă distinguer les contes de fĂ©es des contes populaires (folk tales). Ces derniers sont brefs, avec une trame linĂ©aire, qui renvoie au monde et au systĂšme de croyances de lâauditoire et qui ne se terminent pas toujours bien. Certains contes populaires ressemblent Ă des contes de fĂ©es, mais ils ne contiennent pas de merveilleux, ce qui en fait des « contes rĂ©alistes ». LâintĂ©rĂȘt de la dĂ©finition, selon moi, est quâelle porte dans un premier temps sur des critĂšres formels, sans tenter de savoir si les contes sont des crĂ©ations populaires et orales ou littĂ©raires. R. Bottigheimer indique ensuite que lâhistoire sociale, en rendant compte des grandes diffĂ©rences entre la vie en milieu urbain et en milieu rural, permet de conclure que le monde rural peut ĂȘtre la source des contes populaires, qui sont proches des prĂ©occupations du peuple Ă la campagne, mais que ce sont sĂ»rement des citadins qui ont inventĂ© les contes de fĂ©es, dont les images, les personnages et les rĂ©fĂ©rences correspondent Ă un cadre urbain. Lâhistoire de lâĂ©dition permettrait aussi de situer la naissance des contes de fĂ©es Ă Venise au milieu du XVIĂšme siĂšcle3.
3Lâauteure prĂ©cise Ă©galement que tous les contes merveilleux (tales of magic4) ne sont pas des contes de fĂ©es (il y a aussi des lĂ©gendes ou encore des contes religieux). La dĂ©finition du contes de fĂ©es utilisĂ© dans Fairy Tales. A New History ne prend pas seulement en considĂ©ration la structure des contes et leurs motifs, mais aussi leur « trajectoire narrative » (narrative trajectory), leur trame (plot). R. Bottigheimer prĂ©cise : « Ainsi ce ne sont pas seulement les motifs, les structures ou les fins joyeuses qui dĂ©finissent les contes de fĂ©es, mais la trajectoire globale de la trame des contes individuels en conjonction avec ces Ă©lĂ©ments de contes de fĂ©es, le tout pris dans une narration âcompacteâ, pour emprunter un terme Ă Twice Upon a Time dâElizabeth Harries (16-17) »5. Les contes de fĂ©es ainsi dĂ©finis par lâauteure sont de deux types (qui correspondent Ă deux « trajectoires narratives » diffĂ©rentes) : les contes de fĂ©es de rĂ©tablissement (restoration fairy tales) et les contes de fĂ©es dâascension (rise fairy tales). Les premiers concernent les hĂ©ros de souche royale qui sont Ă©loignĂ©s de leur trĂŽne et qui retrouvent leur statut aprĂšs des Ă©preuves surmontĂ©es avec une aide magique. Les hĂ©ros du second type vivent dans une grande pauvretĂ© et parviennent au trĂŽne par un mariage obtenu suite Ă des Ă©preuves passĂ©es avec une aide magique. R. Bottigheimer exclut ainsi des contes de fĂ©es les contes sur les fĂ©es et sur le royaume des fĂ©es (tales about fairies and fairyland)6. Lâenjeu est important, car lâauteure montre que le peuple a bel et bien inventĂ© des contes et quâil les a transmis par oral, mais que ce ne sont pas des contes de fĂ©es. Ainsi, les premiers contes qui circulaient en France, ceux dont fait mention Mme de SĂ©vignĂ© dans les annĂ©es 1650, sont des contes sur le royaume des fĂ©es. Cette diffĂ©rence gĂ©nĂ©rique implique que le premier conte de fĂ©es français nâest pas, comme il est communĂ©ment admis, « LâIle de la fĂ©licité », un conte sur le royaume des fĂ©es de Marie-Catherine dâAulnoy, mais « Peau dâĂne » de Charles Perrault.
4Fairy Tales. A New History repose donc sur une rĂ©flexion concernant le genre qui permet, selon lâauteure, un gain heuristique :
« lâutilisation de marqueurs pour identifier les contes individuels comme contes sur les fĂ©es ou sur le royaume des fĂ©es, dâune part, et contes de fĂ©es de rĂ©tablissement ou conte de fĂ©es dâascension, dâautre part, peaufine lâanalyse et la comparaison des contes de fĂ©es individuels de lâimmense corpus europĂ©en de maniĂšre systĂ©matique et fiable »7.
5Sur la base de ces dĂ©finitions, le livre montre ensuite en trois chapitres de quelle maniĂšre les contes de fĂ©es sont passĂ©s dâun pays Ă lâautre Ă lâaide de textes imprimĂ©s. R. Bottigheimer dit dans son chapitre conclusif que « la diffusion internationale des contes de fĂ©es peut ĂȘtre expliquĂ©e dans le cadre dâune histoire dâune crĂ©ation principalement italienne, dâune Ă©dition française, et dâune réédition allemande qui a pris place dans un contexte de mĂ©canismes commerciaux dans le cadre de rĂ©seaux de distribution de livres »8. Son Ă©tude prĂ©sente alors une histoire des contes de fĂ©es Ă rebours9, des Grimm (chapitre 2) Ă Straparola et Basile (chapitre 4) en passant par Perrault et ses contemporaines (chapitre 3), partant des contes « familiers » des Grimm (ce sont ceux que le lecteur amĂ©ricain connaĂźt le mieux) pour remonter Ă leurs sources. Cette idĂ©e est intĂ©ressante selon moi, car elle rompt avec les autres Ă©tudes sur les contes qui partent souvent du « conte originel » (câest en fait une abstraction construite par les chercheurs) pour montrer comment il a Ă©tĂ© dĂ©formĂ© au fil du temps. Il faut aussi noter que cette structure semble suivre le parcours de lâauteure, titulaire dâun doctorat en langue et littĂ©rature allemande (spĂ©cialiste du XIXĂšme siĂšcle), dont les premiers travaux portent sur les Grimm et qui a ensuite travaillĂ© sur Straparola.
6Dans chacun des trois chapitres, R. Bottigheimer montre lâimportance des textes imprimĂ©s dans le dĂ©veloppement des contes et dans leur Ă©laboration. Le chapitre 2 prĂ©sente « lâancienne histoire des contes des Grimm » et une « nouvelle histoire ». Selon la premiĂšre, les contes ont Ă©tĂ© créés par le peuple illettrĂ© (« non- or illiterate people, an unschooled folk ») de maniĂšre anonyme et transmis par oral. La seconde â celle de lâauteure â privilĂ©gie lâhypothĂšse dâune transmission par les imprimĂ©s et des informateurs lettrĂ©s, et met lâaccent sur lâinfluence des livres français en Allemagne. R. Bottigheimer se base ici sur les travaux de Heinz Rölleke et de John Ellis, ainsi que sur ceux, moins connus mais extrĂȘmement importants, de Gonthier-Louis Fink et Manfred GrĂ€tz10.
7Elle poursuit ensuite son chemin en montrant ce que les contes de fĂ©es français de la fin du XVIIĂšme siĂšcle doivent Ă ceux de Straparola et de Basile, auxquels ils auraient empruntĂ© des motifs, des Ă©pisodes et parfois des trames entiĂšres. Elle se base pour cette partie sur lâanalyse des textes, mais aussi sur la prĂ©sence dâĂ©ditions et de traductions des textes de Straparola et de Basile en France11. Si elle peut montrer que les Piacevoli notti (Les Nuits facĂ©tieuses) de Straparola Ă©taient le recueil dâhistoires le plus populaire en France de 1560 Ă 1615, elle ne prĂ©sente que des hypothĂšses sur le fait que Perrault et dâautres conteuses auraient eu accĂšs au livre de Basile, Lo cunto de li cunti overo Lo trattenemiento de peccerille (le Conte des contes ou le Divertissement des petits enfants). Elle nâa donc aucune preuve, pour le moment, que livre de Basile soit arrivĂ© Ă Paris dans les annĂ©es 1690, mais ses arguments sont trĂšs convaincants et les travaux de Magnanini sur lesquels elle se base permettent de tracer le chemin que le livre aurait pu prendre de Naples Ă Paris. Les auteurs français ont toutefois dĂ» « dompter » leurs prĂ©dĂ©cesseurs « turbulents », car « le goĂ»t pour la biensĂ©ance Ă Paris dans les annĂ©es 1690 Ă©tait trĂšs diffĂ©rent de lâamour de lâhumour grivois Ă Naples dans les annĂ©es 1630 ou Ă Venise dans les annĂ©es 1550 »12. Prenant lâexemple de Perrault, R. Bottigheimer explique comment il « composait » (dans le sens de combiner des Ă©lĂ©ments dĂ©jĂ existants13) ses contes Ă partir de textes de Basile et de Straparola, mettant ainsi le doigt sur un Ă©lĂ©ment trĂšs important concernant les contes de Perrault. On peut faire un parallĂšle avec les conclusions dâUte Heidmann14, qui utilise lâexpression « dialogue intertextuel » pour caractĂ©riser la maniĂšre dont Perrault fait recours aux textes dâApulĂ©e et de Virgile, en passant par La Fontaine.
8Le chapitre suivant Ă©tudie le contexte littĂ©raire et politique des « inventeurs de la tradition des contes de fĂ©es » : Giambattista Basile et Giovan Francesco Straparola. Le premier aurait fourni beaucoup dâhistoires et de motifs Ă ses successeurs, alors que le second aurait créé la forme du conte de fĂ©es. R. Bottigheimer prĂ©cise quâil nâest pas Ă©tonnant que ce genre de contes, basĂ© sur les textes imprimĂ©s, soit nĂ© Ă Venise « quand les villes, les citadins lettrĂ©s, et les possibilitĂ©s urbaines se sont entrecroisĂ©s et sont devenus une rĂ©alitĂ© dans les vies des citadins »15. CâĂ©tait en effet la premiĂšre ville avec du commerce dâenvergure, des manufactures, une littĂ©rature trĂšs rĂ©pandue et des Ă©ditions bon marchĂ©. Au niveau gĂ©nĂ©rique, ce chapitre a aussi lâintĂ©rĂȘt de prĂ©senter un texte mĂ©diĂ©val proche du conte de fĂ©es (dont il contient plusieurs motifs), Lionbruno, pour montrer ce qui le diffĂ©rencie dâun vrai conte de fĂ©es.
9Fairy Tales. A new History est un livre trĂšs intĂ©ressant qui permet de dĂ©couvrir les contes de fĂ©es sous un nouveau jour. Il reprend de maniĂšre didactique et synthĂ©tique les hypothĂšses des diffĂ©rents livres et articles que Ruth Bottigheimer a publiĂ©s depuis plus de vingt ans. En renvoyant Ă ses derniers dans ses notes, lâauteure donne les moyens dâapprofondir certains chapitres. Il faut aussi relever quâelle a su sâentourer de grands spĂ©cialistes (voir les remerciements) des diffĂ©rents corpus quâelle aborde. La grande originalitĂ© de ce le livre est lâhypothĂšse trĂšs stimulante qui le sous-tend et que lâauteure prĂ©sente par un voyage parcouru Ă rebours : depuis Straparola, il y « un phĂ©nomĂšne Ă©ditorial de textes imprimĂ©s qui transportent les contes de fĂ©es dâun lieu Ă un autre »16. RĂ©cusant lâhypothĂšse selon laquelle les contes de fĂ©es seraient populaires et transmis par oral, R. Bottigheimer insiste alors sur le fait que le peuple apparaĂźt comme consommateur, et non pas comme producteur, de contes. Lâhistoire de lâĂ©dition permet aussi de combattre un autre prĂ©supposĂ© sur les contes17 : alors que lâon considĂšre quâils sont destinĂ©s aux enfants, lâhistoire des textes de Marie-Catherine dâAulnoy en Angleterre montre que les premiĂšres traductions sont faites pour les lettrĂ©s des classes dirigeantes. Ce nâest quâensuite que viennent les versions grand public avec les « chapbooks » (lâĂ©quivalent anglais de la bibliothĂšque bleue), dont le succĂšs pousse, dans un troisiĂšme temps, les Ă©diteurs Ă publier les contes pour les enfants.
10La « nouvelle histoire des contes de fĂ©es » prĂ©sentĂ©e dans Fairy Tales. A new History ne fait pas lâunanimitĂ© chez les spĂ©cialistes des contes. Dans la partie « Critical Exchanges » (Ă©changes critiques) du numĂ©ro 20.2 de la revue Marvels & Tales (2006, pp. 276-284), Lewis Seifert et de Catherine Velay-Vallantin remettent en question la validitĂ© des preuves apportĂ©es par R. Bottigheimer et insistent sur les « inscriptions dâoralité » dans les contes de Perrault et de ses contemporains qui indiqueraient que les contes oraux et les versions littĂ©raires circulaient simultanĂ©ment Ă lâĂ©poque. Les prĂ©cautions prises par R. Bottigheimer dans la dĂ©finition du genre permettent aussi de penser la simultanĂ©itĂ© dâune tradition orale et dâune tradition Ă©crite des contes. Cette derniĂšre est toutefois pensĂ©e en termes de genre nouveau (le conte de fĂ©e qui diffĂšre du conte populaire), nĂ© dans un contexte littĂ©raire avec transmission par des textes imprimĂ©s, et non pas comme la transposition par des Ă©crivains de contes populaires. Câest peut-ĂȘtre le cĂŽtĂ© intransigeant de la thĂšse de R. Bottigheimer qui dĂ©range (et sans doute faut-il assumer ses positions pour combattre un prĂ©supposĂ© aussi fortement ancrĂ© dans les esprits que celui de lâorigine populaire des contes de fĂ©es), mais le dialogue semble ĂȘtre ouvert, car Seifert, qui signe la critique sus-citĂ©e, apparaĂźt dans les remerciements de Fairy Tales. A new History pour sa « lecture perspicace du chapitre français » (p. vii). Que lâon suive lâargumentation de R. Bottigheimer ou non, il faut tout de mĂȘme constater quâelle propose un rééquilibrage salutaire de la part de lâoral et de celle de lâĂ©crit dans lâhistoire des contes de fĂ©es en mettant en avant lâimportance des textes imprimĂ©s.

