Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 10, numéro 8
Cyrille François

L'histoire des contes de fées : une histoire de livres

Ruth B. Bottigheimer, Fairy Tales. A New History, New York : State University of New York Press, 2009, 152 p., EAN 9781438425245.

1Fairy Tales. A New History est un ouvrage de synthĂšse sur l’histoire des contes de fĂ©es1 dans lequel Ruth Bottigheimer combat l’hypothĂšse largement rĂ©pandue qui soutient que les contes sont populaires et transmis par oral de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration. Selon l’auteure, l’analyse littĂ©raire (literary analysis), l’histoire littĂ©raire (literary history), l’histoire sociale (social history) et l’histoire de l’édition (publishing history) remettent en question cette hypothĂšse posĂ©e comme une Ă©vidence, mais qui ne repose sur aucune preuve tangible. Les recherches menĂ©es dans ces disciplines aboutissent Ă  des conclusions qui poussent Ă  penser les contes de fĂ©es comme des textes Ă©crits transmis dans l’espace et dans le temps par des livres. On peut ainsi suivre leur chemin Ă  travers l’Europe grĂące aux textes imprimĂ©s Ă©ditĂ©s, rééditĂ©s et traduits dans certains pays Ă  des moments donnĂ©s. À travers le « voyage d’exploration, d’enquĂȘte et de dĂ©couverte »2 auquel elle nous invite, l’auteure propose une « nouvelle histoire » des contes de fĂ©es.

2L’étude est basĂ©e sur une distinction entre les diffĂ©rents types de contes selon leurs trames, leurs personnages, leurs structures, leurs longueurs, ou encore leurs rapports au merveilleux. Le problĂšme principal rĂ©side en effet, selon R. Bottigheimer, dans le fait que de nombreux textes considĂ©rĂ©s comme des « contes de fĂ©es » ne le sont pas au sens strict. Le recueil des frĂšres Grimm, par exemple, intitulĂ© Kinder- und HausmĂ€rchen (contes de l’enfance et du foyer) est habituellement traduit « Grimms’ Fairy Tales » (les contes de fĂ©es des Grimm) alors qu’il ne contient pas uniquement des contes de fĂ©es. Parmi les 201 textes, il y a aussi, entre autres, des contes d’animaux, des contes Ă©tiologiques, des contes d’avertissement ou des contes religieux. La premiĂšre Ă©tape consiste pour l’auteure Ă  distinguer les contes de fĂ©es des contes populaires (folk tales). Ces derniers sont brefs, avec une trame linĂ©aire, qui renvoie au monde et au systĂšme de croyances de l’auditoire et qui ne se terminent pas toujours bien. Certains contes populaires ressemblent Ă  des contes de fĂ©es, mais ils ne contiennent pas de merveilleux, ce qui en fait des « contes rĂ©alistes ». L’intĂ©rĂȘt de la dĂ©finition, selon moi, est qu’elle porte dans un premier temps sur des critĂšres formels, sans tenter de savoir si les contes sont des crĂ©ations populaires et orales ou littĂ©raires. R. Bottigheimer indique ensuite que l’histoire sociale, en rendant compte des grandes diffĂ©rences entre la vie en milieu urbain et en milieu rural, permet de conclure que le monde rural peut ĂȘtre la source des contes populaires, qui sont proches des prĂ©occupations du peuple Ă  la campagne, mais que ce sont sĂ»rement des citadins qui ont inventĂ© les contes de fĂ©es, dont les images, les personnages et les rĂ©fĂ©rences correspondent Ă  un cadre urbain. L’histoire de l’édition permettrait aussi de situer la naissance des contes de fĂ©es Ă  Venise au milieu du XVIĂšme siĂšcle3.

3L’auteure prĂ©cise Ă©galement que tous les contes merveilleux (tales of magic4) ne sont pas des contes de fĂ©es (il y a aussi des lĂ©gendes ou encore des contes religieux). La dĂ©finition du contes de fĂ©es utilisĂ© dans Fairy Tales. A New History ne prend pas seulement en considĂ©ration la structure des contes et leurs motifs, mais aussi leur « trajectoire narrative » (narrative trajectory), leur trame (plot). R. Bottigheimer prĂ©cise : « Ainsi ce ne sont pas seulement les motifs, les structures ou les fins joyeuses qui dĂ©finissent les contes de fĂ©es, mais la trajectoire globale de la trame des contes individuels en conjonction avec ces Ă©lĂ©ments de contes de fĂ©es, le tout pris dans une narration “compacte”, pour emprunter un terme Ă  Twice Upon a Time d’Elizabeth Harries (16-17) »5. Les contes de fĂ©es ainsi dĂ©finis par l’auteure sont de deux types (qui correspondent Ă  deux « trajectoires narratives » diffĂ©rentes) : les contes de fĂ©es de rĂ©tablissement (restoration fairy tales) et les contes de fĂ©es d’ascension (rise fairy tales). Les premiers concernent les hĂ©ros de souche royale qui sont Ă©loignĂ©s de leur trĂŽne et qui retrouvent leur statut aprĂšs des Ă©preuves surmontĂ©es avec une aide magique. Les hĂ©ros du second type vivent dans une grande pauvretĂ© et parviennent au trĂŽne par un mariage obtenu suite Ă  des Ă©preuves passĂ©es avec une aide magique. R. Bottigheimer exclut ainsi des contes de fĂ©es les contes sur les fĂ©es et sur le royaume des fĂ©es (tales about fairies and fairyland)6. L’enjeu est important, car l’auteure montre que le peuple a bel et bien inventĂ© des contes et qu’il les a transmis par oral, mais que ce ne sont pas des contes de fĂ©es. Ainsi, les premiers contes qui circulaient en France, ceux dont fait mention Mme de SĂ©vignĂ© dans les annĂ©es 1650, sont des contes sur le royaume des fĂ©es. Cette diffĂ©rence gĂ©nĂ©rique implique que le premier conte de fĂ©es français n’est pas, comme il est communĂ©ment admis, « L’Ile de la fĂ©licité », un conte sur le royaume des fĂ©es de Marie-Catherine d’Aulnoy, mais « Peau d’Âne » de Charles Perrault.

4Fairy Tales. A New History repose donc sur une rĂ©flexion concernant le genre qui permet, selon l’auteure, un gain heuristique :

« l’utilisation de marqueurs pour identifier les contes individuels comme contes sur les fĂ©es ou sur le royaume des fĂ©es, d’une part, et contes de fĂ©es de rĂ©tablissement ou conte de fĂ©es d’ascension, d’autre part, peaufine l’analyse et la comparaison des contes de fĂ©es individuels de l’immense corpus europĂ©en de maniĂšre systĂ©matique et fiable »7.

5Sur la base de ces dĂ©finitions, le livre montre ensuite en trois chapitres de quelle maniĂšre les contes de fĂ©es sont passĂ©s d’un pays Ă  l’autre Ă  l’aide de textes imprimĂ©s. R. Bottigheimer dit dans son chapitre conclusif que « la diffusion internationale des contes de fĂ©es peut ĂȘtre expliquĂ©e dans le cadre d’une histoire d’une crĂ©ation principalement italienne, d’une Ă©dition française, et d’une réédition allemande qui a pris place dans un contexte de mĂ©canismes commerciaux dans le cadre de rĂ©seaux de distribution de livres »8. Son Ă©tude prĂ©sente alors une histoire des contes de fĂ©es Ă  rebours9, des Grimm (chapitre 2) Ă  Straparola et Basile (chapitre 4) en passant par Perrault et ses contemporaines (chapitre 3), partant des contes « familiers » des Grimm (ce sont ceux que le lecteur amĂ©ricain connaĂźt le mieux) pour remonter Ă  leurs sources. Cette idĂ©e est intĂ©ressante selon moi, car elle rompt avec les autres Ă©tudes sur les contes qui partent souvent du « conte originel » (c’est en fait une abstraction construite par les chercheurs) pour montrer comment il a Ă©tĂ© dĂ©formĂ© au fil du temps. Il faut aussi noter que cette structure semble suivre le parcours de l’auteure, titulaire d’un doctorat en langue et littĂ©rature allemande (spĂ©cialiste du XIXĂšme siĂšcle), dont les premiers travaux portent sur les Grimm et qui a ensuite travaillĂ© sur Straparola.

6Dans chacun des trois chapitres, R. Bottigheimer montre l’importance des textes imprimĂ©s dans le dĂ©veloppement des contes et dans leur Ă©laboration. Le chapitre 2 prĂ©sente « l’ancienne histoire des contes des Grimm » et une « nouvelle histoire ». Selon la premiĂšre, les contes ont Ă©tĂ© créés par le peuple illettrĂ© (« non- or illiterate people, an unschooled folk ») de maniĂšre anonyme et transmis par oral. La seconde — celle de l’auteure — privilĂ©gie l’hypothĂšse d’une transmission par les imprimĂ©s et des informateurs lettrĂ©s, et met l’accent sur l’influence des livres français en Allemagne. R. Bottigheimer se base ici sur les travaux de Heinz Rölleke et de John Ellis, ainsi que sur ceux, moins connus mais extrĂȘmement importants, de Gonthier-Louis Fink et Manfred GrĂ€tz10.

7Elle poursuit ensuite son chemin en montrant ce que les contes de fĂ©es français de la fin du XVIIĂšme siĂšcle doivent Ă  ceux de Straparola et de Basile, auxquels ils auraient empruntĂ© des motifs, des Ă©pisodes et parfois des trames entiĂšres. Elle se base pour cette partie sur l’analyse des textes, mais aussi sur la prĂ©sence d’éditions et de traductions des textes de Straparola et de Basile en France11. Si elle peut montrer que les Piacevoli notti (Les Nuits facĂ©tieuses) de Straparola Ă©taient le recueil d’histoires le plus populaire en France de 1560 Ă  1615, elle ne prĂ©sente que des hypothĂšses sur le fait que Perrault et d’autres conteuses auraient eu accĂšs au livre de Basile, Lo cunto de li cunti overo Lo trattenemiento de peccerille (le Conte des contes ou le Divertissement des petits enfants). Elle n’a donc aucune preuve, pour le moment, que livre de Basile soit arrivĂ© Ă  Paris dans les annĂ©es 1690, mais ses arguments sont trĂšs convaincants et les travaux de Magnanini sur lesquels elle se base permettent de tracer le chemin que le livre aurait pu prendre de Naples Ă  Paris. Les auteurs français ont toutefois dĂ» « dompter » leurs prĂ©dĂ©cesseurs « turbulents », car « le goĂ»t pour la biensĂ©ance Ă  Paris dans les annĂ©es 1690 Ă©tait trĂšs diffĂ©rent de l’amour de l’humour grivois Ă  Naples dans les annĂ©es 1630 ou Ă  Venise dans les annĂ©es 1550 »12. Prenant l’exemple de Perrault, R. Bottigheimer explique comment il « composait » (dans le sens de combiner des Ă©lĂ©ments dĂ©jĂ  existants13) ses contes Ă  partir de textes de Basile et de Straparola, mettant ainsi le doigt sur un Ă©lĂ©ment trĂšs important concernant les contes de Perrault. On peut faire un parallĂšle avec les conclusions d’Ute Heidmann14, qui utilise l’expression « dialogue intertextuel » pour caractĂ©riser la maniĂšre dont Perrault fait recours aux textes d’ApulĂ©e et de Virgile, en passant par La Fontaine.

8Le chapitre suivant Ă©tudie le contexte littĂ©raire et politique des « inventeurs de la tradition des contes de fĂ©es » : Giambattista Basile et Giovan Francesco Straparola. Le premier aurait fourni beaucoup d’histoires et de motifs Ă  ses successeurs, alors que le second aurait créé la forme du conte de fĂ©es. R. Bottigheimer prĂ©cise qu’il n’est pas Ă©tonnant que ce genre de contes, basĂ© sur les textes imprimĂ©s, soit nĂ© Ă  Venise « quand les villes, les citadins lettrĂ©s, et les possibilitĂ©s urbaines se sont entrecroisĂ©s et sont devenus une rĂ©alitĂ© dans les vies des citadins »15. C’était en effet la premiĂšre ville avec du commerce d’envergure, des manufactures, une littĂ©rature trĂšs rĂ©pandue et des Ă©ditions bon marchĂ©. Au niveau gĂ©nĂ©rique, ce chapitre a aussi l’intĂ©rĂȘt de prĂ©senter un texte mĂ©diĂ©val proche du conte de fĂ©es (dont il contient plusieurs motifs), Lionbruno, pour montrer ce qui le diffĂ©rencie d’un vrai conte de fĂ©es.

9Fairy Tales. A new History est un livre trĂšs intĂ©ressant qui permet de dĂ©couvrir les contes de fĂ©es sous un nouveau jour. Il reprend de maniĂšre didactique et synthĂ©tique les hypothĂšses des diffĂ©rents livres et articles que Ruth Bottigheimer a publiĂ©s depuis plus de vingt ans. En renvoyant Ă  ses derniers dans ses notes, l’auteure donne les moyens d’approfondir certains chapitres. Il faut aussi relever qu’elle a su s’entourer de grands spĂ©cialistes (voir les remerciements) des diffĂ©rents corpus qu’elle aborde. La grande originalitĂ© de ce le livre est l’hypothĂšse trĂšs stimulante qui le sous-tend et que l’auteure prĂ©sente par un voyage parcouru Ă  rebours : depuis Straparola, il y « un phĂ©nomĂšne Ă©ditorial de textes imprimĂ©s qui transportent les contes de fĂ©es d’un lieu Ă  un autre »16. RĂ©cusant l’hypothĂšse selon laquelle les contes de fĂ©es seraient populaires et transmis par oral, R. Bottigheimer insiste alors sur le fait que le peuple apparaĂźt comme consommateur, et non pas comme producteur, de contes. L’histoire de l’édition permet aussi de combattre un autre prĂ©supposĂ© sur les contes17 : alors que l’on considĂšre qu’ils sont destinĂ©s aux enfants, l’histoire des textes de Marie-Catherine d’Aulnoy en Angleterre montre que les premiĂšres traductions sont faites pour les lettrĂ©s des classes dirigeantes. Ce n’est qu’ensuite que viennent les versions grand public avec les « chapbooks » (l’équivalent anglais de la bibliothĂšque bleue), dont le succĂšs pousse, dans un troisiĂšme temps, les Ă©diteurs Ă  publier les contes pour les enfants.

10La « nouvelle histoire des contes de fĂ©es » prĂ©sentĂ©e dans Fairy Tales. A new History ne fait pas l’unanimitĂ© chez les spĂ©cialistes des contes. Dans la partie « Critical Exchanges » (Ă©changes critiques) du numĂ©ro 20.2 de la revue Marvels & Tales (2006, pp. 276-284), Lewis Seifert et de Catherine Velay-Vallantin remettent en question la validitĂ© des preuves apportĂ©es par R. Bottigheimer et insistent sur les « inscriptions d’oralité » dans les contes de Perrault et de ses contemporains qui indiqueraient que les contes oraux et les versions littĂ©raires circulaient simultanĂ©ment Ă  l’époque. Les prĂ©cautions prises par R. Bottigheimer dans la dĂ©finition du genre permettent aussi de penser la simultanĂ©itĂ© d’une tradition orale et d’une tradition Ă©crite des contes. Cette derniĂšre est toutefois pensĂ©e en termes de genre nouveau (le conte de fĂ©e qui diffĂšre du conte populaire), nĂ© dans un contexte littĂ©raire avec transmission par des textes imprimĂ©s, et non pas comme la transposition par des Ă©crivains de contes populaires. C’est peut-ĂȘtre le cĂŽtĂ© intransigeant de la thĂšse de R. Bottigheimer qui dĂ©range (et sans doute faut-il assumer ses positions pour combattre un prĂ©supposĂ© aussi fortement ancrĂ© dans les esprits que celui de l’origine populaire des contes de fĂ©es), mais le dialogue semble ĂȘtre ouvert, car Seifert, qui signe la critique sus-citĂ©e, apparaĂźt dans les remerciements de Fairy Tales. A new History pour sa « lecture perspicace du chapitre français » (p. vii). Que l’on suive l’argumentation de R. Bottigheimer ou non, il faut tout de mĂȘme constater qu’elle propose un rééquilibrage salutaire de la part de l’oral et de celle de l’écrit dans l’histoire des contes de fĂ©es en mettant en avant l’importance des textes imprimĂ©s.