Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 10, numéro 8
BenoĂźt Tane

Voie fictionnelle, voie critique

Carsten Meiner, Le Carrosse littĂ©raire et l’invention du hasard, P.U.F., coll. « Les LittĂ©raires », 2008, 247 p.

1En voiture, Ă  pied, Ă  cheval
 Le lecteur des textes littĂ©raires ne prĂȘte pas toujours attention aux moyens de transport et aux modalitĂ©s de dĂ©placement des personnages, comme s’il Ă©tait nĂ©cessaire que l’homme se dĂ©plaçùt et tout aussi indispensable que la littĂ©rature en portĂąt la trace.

2Pourtant, ce n’est pas par simple goĂ»t de la mĂ©taphore filĂ©e que l’on dira qu’une voie assez nouvelle d’approche des textes littĂ©raires est empruntĂ©e par Le Carrosse littĂ©raire et l’invention du hasard, un court essai (moins de 250 pages) qu’un chercheur de l’UniversitĂ© de Copenhague publie aux P.U.F. dans la collection « Les LittĂ©raires »1. L’ouvrage pourrait mĂȘme montrer la voie, Ă  la faveur de l’évidence premiĂšre de son objet, de la simplicitĂ© apparente de sa dĂ©marche et de l’efficacitĂ© subtile de ses analyses. En revendiquant ouvertement une approche mĂ©diologique, il en permet plus largement une diffusion et une application au matĂ©riau littĂ©raire qui ne manquera pas de stimuler ses lecteurs.

3Carsten Meiner nous convie Ă  l’exploration d’un large corpus europĂ©en (français aux deux tiers, allemand, anglais et russe) de textes romanesques, du XVIIe au XXe siĂšcle (FuretiĂšre, Marivaux, Sterne, Goethe, Rousseau, Diderot, Stendhal, Balzac, Nerval, Baudelaire, Gogol, TostoĂŻ, Flaubert, Proust, Woolf, Musil), dans lesquels le carrosse, qui s’est alors imposĂ© comme le seul moyen de transport collectif rapide, semble jouer un rĂŽle particulier. Il explique le choix  de « carrosse » comme terme gĂ©nĂ©rique pour dĂ©signer la « voiture hippomobile », qui Ă©volue partiellement dans sa forme et qui connaĂźt des dĂ©nominations aussi variĂ©es qu’incohĂ©rentes pendant cette pĂ©riode en Europe (p. 11-15).

4L’auteur procĂšde en deux temps. La premiĂšre partie est prĂ©sentĂ©e comme historique mais elle pose Ă©galement des jalons thĂ©oriques dans les cinq chapitres qui la composent. Le premier est une synthĂšse de l’histoire (technique, urbaine et administrative) du carrosse, qui cite une abondante bibliographie spĂ©cialisĂ©e et qui s’efforce de dĂ©passer le cadre français pour donner une idĂ©e de l’expansion europĂ©enne du phĂ©nomĂšne. L’histoire technique, qui met au jour les caractĂ©ristiques intrinsĂšques du produit manufacturĂ© indĂ©pendamment de certaines variations, se double d’une histoire des mentalitĂ©s, qui s’appuie sur les cadres administratifs et les usages sociaux : dans le cas du carrosse, le XVIIe siĂšcle, entendu un peu largement et Ă©tendu au niveau europĂ©en, conjugue la stabilitĂ© de la technique (fermeture par portiĂšres, train Ă  flĂšche permettant un grand angle de braquage, suspensions
) et l’usage bourgeois d’un objet auparavant rĂ©servĂ© aux rois (un dĂ©cret de Philippe le Bel de 1294, rappelant cette exclusivitĂ©, indiquait dĂ©jĂ  en creux les ambitions bourgeoises). Ces donnĂ©es extrafictionnelles permettraient le dĂ©veloppement d’un vĂ©ritable topos littĂ©raire mais l’auteur note de façon rĂ©currente dans l’ouvrage Ă  quel point la littĂ©rature n’est pas le simple enregistrement de la rĂ©alitĂ©. Le deuxiĂšme chapitre part d’une constatation assez banale : la valeur symbolique du vĂ©hicule comme mĂ©diateur, dĂšs le char des mythologies europĂ©ennes et asiatiques ; mais il est immĂ©diatement soulignĂ© que le dĂ©placement historique qui s’opĂšre au XVIIe entre le registre divin et le registre humain est prĂ©cisĂ©ment souvent exprimĂ© par le biais du carrosse : la transformation burlesque du char solaire en la misĂ©rable charrette des comĂ©diens arrivant au Mans au dĂ©but du Roman comique (1662) pourrait sanctionner dĂ©finitivement ce changement. Le choix du terme de « contingence » pour dĂ©signer ce qui dĂ©fait le lien auparavant perçu comme nĂ©cessaire entre les hommes et le monde repose sur un trĂšs rapide tableau des mutations scientifiques et philosophiques au XVIIe siĂšcle, peut-ĂȘtre un peu rapide au regard de l’usage que l’auteur fait ensuite de la notion sur laquelle repose toute sa thĂšse : « Contingente et alĂ©atoire, la relation entre homme et monde est devenue un ‘problĂšme’ Ă  explorer et cette investigation est entreprise en littĂ©rature avec un recours quasi systĂ©matique aux carrosses » (p. 45). Cependant, si « contingence » peut en effet paraĂźtre s’imposer Ă  propos du carrosse lui-mĂȘme dans les textes littĂ©raires, il ne s’agit pas dans ce cas d’un « vĂ©ritable ‘concept de contingence’ mais bien plutĂŽt de la ‘contingence reprĂ©sentĂ©e’ sous des formes littĂ©raires : la littĂ©rature privilĂ©gie des notions concrĂštes, tels le hasard, l’alĂ©a, l’incident, l’évĂ©nement, etc  » (p. 47). C’est le lien entre ce hasard et le carrosse dans les textes qui fait en rĂ©alitĂ© l’objet des deux chapitres qui suivent, oĂč le carrosse a une valeur mĂ©tadiscursive (Fielding, Marivaux, Lichtenberg) mais aussi fictionnelle : C. Meiner donne ici une sorte de typologie de ce qu’il appelle la « fonction-carrosse », le vĂ©hicule s’éloignant de son rĂŽle comme moyen de transport pour manifester les alĂ©as du monde, en particulier urbain, la prĂ©tention de ses propriĂ©taires2, et surtout, ce qui est l’aspect le plus intĂ©ressant de l’ouvrage, le fonctionnement mĂȘme de la fiction : la substance de cette fin de chapitre sera d’ailleurs dĂ©veloppĂ©e dans les Ă©tudes monographiques de la seconde partie. Le carrosse fait « fonctionner ‘autre chose’ dans le rĂ©cit » (p. 58) : il permet de « passer d’une scĂšne Ă  une autre » (p. 59) et « inscrit, au sein mĂȘme du conventionnel, des contenus inattendus » (p. 62). On souscrira aisĂ©ment Ă  la thĂšse de l’auteur selon lequel cette irruption n’est en rien une « augmentation de la prĂ©gnance rĂ©aliste » mais bien une « fonction littĂ©raire » (p. 63) mais le « conventionnalisme » dont relĂšverait dĂšs lors le carrosse lui-mĂȘme pose problĂšme : dans ce jeu de convention et de dĂ©placement des attentes du lecteur, le balancier se fixe difficilement. Il est significatif que le chapitre 5 s’attache Ă  ce paradoxe (« Lorsque le lecteur relativement avisĂ© rencontre un carrosse, il s’attend Ă  un Ă©vĂ©nement imprĂ©vu », p. 64) et Ă  l’articulation dĂ©licate des notions utilisĂ©es implicitement jusque-là : objet, thĂšme, motif, topos
 Ce chapitre entend rien moins que, en « évitant ces notions imprĂ©cises », « chercher un concept en mesure d’identifier la fonctionnalitĂ© d’une image » et qui se veut une « modernisation » de la notion de topos Ă©tablie par Curtius (p. 65). L’auteur, qui a par ailleurs dĂ©jĂ  explorĂ© ces questions3, prĂ©cise ici rapidement les limites et les implications de la dĂ©finition de Curtius, floue et tendue entre les topoĂŻ antiques et classiques relativement homogĂšnes de la littĂ©rature d’avant 1700 et les lieux rĂ©els envahissant la fiction ensuite. C. Meiner choisit d’emprunter aux mĂ©diologues la notion d’interface au sens de ce qui met en relation sans contenu prĂ©dĂ©terminĂ© (Ă  l’inverse du topos) un « ceci matĂ©riel » et un « cela spirituel »4.

5La seconde partie de l’ouvrage est annoncĂ©e comme « l’histoire de la contingence carrossiĂšre » : elle est constituĂ©e de neuf chapitres monographiques (et parfois Ă  une seule Ɠuvre romanesque) ou consacrĂ©s Ă  un groupe d’auteurs et prĂ©sentĂ©s de façon chronologique, du Roman bourgeois Ă  L’Homme sans qualitĂ©s. J’ai soulignĂ© l’ampleur de ce corpus, dont la richesse et la variĂ©tĂ© participent directement de la dĂ©monstration et de la pertinence de l’hypothĂšse de dĂ©part. L’ensemble des chapitres esquisse de fait une sorte d’histoire de la place que le vĂ©hicule tient dans la mise en Ɠuvre fictionnelle du hasard et de la contingence, qui sont au cƓur de la rĂ©flexion et frĂ©quemment premiers dans les analyses des textes, souvent approfondies et Ă©tayĂ©es par de multiples rĂ©fĂ©rences critiques internationales. Le chapitre sur le Roman bourgeois fait une bonne place Ă  l’analyse du mariage, en relation avec le hasard et le carrosse, celui-ci permettant la « naturalisation » de celui-lĂ 5. Auteur d’un ouvrage sur Marivaux6, C. Meiner s’intĂ©resse dans un chapitre Ă  l’exemple particuliĂšrement probant du Paysan parvenu7, auquel il faudrait comme il le note lui-mĂȘme, ajouter La Vie de Marianne, oĂč le carrosse s’inscrit dans le dĂ©placement du modĂšle du conte de fĂ©es8. La rĂ©fĂ©rence au conte de fĂ©es renforce l’idĂ©e du jeu complexe d’épuisement et de renouvellement des topoï : le carrosse du conte est dĂ©jĂ  une convention, retravaillĂ©e par le roman. C. Meiner poursuit en analysant successivement la « neutralisation » progressive de la fonction-carrosse Ă  la fin du XVIIIe siĂšcle (Chapitre 4 : Goethe, Rousseau, Diderot ; voire le chapitre suivant, sur Le Rouge et le Noir, Stendhal s’avĂ©rant encore une fois un auteur qui n’est pas de son siĂšcle : la substitution du carrosse par le cheval dans son roman n’est pas sans renvoyer Ă  des codes antĂ©rieurs sur lesquels on aurait pu revenir ici dans la mesure oĂč ces retours manifestent encore le jeu de dĂ©placement des topoĂŻ), puis le questionnement sur le hasard que permet le vĂ©hicule (chapitre 6 : Balzac, Nerval, Baudelaire ; chapitre 7 : Les Ames mortes), avant un dĂ©passement dans des romans dans lesquels l’inertie s’impose (chapitre 8 : TolstoĂŻ, Trois morts ; Flaubert, Madame Bovary) et l’écart qui peut se creuser entre le progrĂšs technique et les codes littĂ©raires (le chapitre 9 distingue ainsi le traitement de la voiture dans « Un amour de Swann » et dans Mrs Dalloway).

6La conclusion revient enfin de façon pertinente sur les questions disciplinaires qui sous-tendent l’ouvrage (histoire matĂ©rielle vs littĂ©raire, discours littĂ©raire vs autres discours, concept philosophique du hasard vs hasard en littĂ©rature) et sur la notion de topos. C. Meiner se dĂ©marque alors des travaux de la SATOR9, notamment parce que le topos tel qu’il y est dĂ©fini fixe un contenu a priori ; dans cette dĂ©finition, il y a bien pourtant une distinction entre le topos comme catĂ©gorie et le topos comme sĂ©quence et Ă©vĂ©nement narratif mais ceux-ci sont dĂ©terminĂ©s par celle-lĂ . L’auteur reconnaĂźt que cette dĂ©finition minimale a permis le dĂ©veloppement de la base de donnĂ©es en ligne d’analyse des topoĂŻ10 mais il serait aussi juste d’intĂ©grer les prĂ©cisions apportĂ©es par Jan Hermann11 et de citer la sĂ©rie de colloques organisĂ©s dans le cadre de la sociĂ©tĂ©, qui peuvent s’interroger sur ces questions thĂ©oriques Ă  travers des thĂšmes variĂ©s12.

7L’évidence et la gratuitĂ© apparente de l’objet d’analyse (une note d’une demie page s’attache Ă  convaincre des « sceptiques », note 2 p. 45-46) mais aussi une certaine rigueur et un vĂ©ritable appĂ©tit de dĂ©monstration, comme importĂ©s de l’analyse philosophique et comme rĂ©pugnant Ă  l’impressionnisme littĂ©raire, rendent l’auteur particuliĂšrement scrupuleux (par exemple, une page pour rĂ©sumer dans l’introduction le chapitre 2, qui en fait dix). On ne peut que lui donner raison tant cet ouvrage passionnant est novateur Ă  bien des Ă©gards dans le domaine littĂ©raire. Au-delĂ  de ses propres perspectives, il s’articule en effet Ă  plusieurs domaines de recherche actuels :

8-D’une part les relations des objets du monde avec leurs traces et places dans la fiction13. Il y a certes lĂ  un risque de collection, un ensemble de choses indĂ©pendantes ou hiĂ©rarchisĂ©es pouvant ĂȘtre prĂ©sentĂ©es sous forme de typologie, et dans une telle approche, la place des objets est au mieux rapprochĂ©e de tel ou tel investissement symbolique. C’est souvent en Ă©largissant leur prise en compte dans la reprĂ©sentation (par exemple Ă  travers les illustrations14) que l’on peut Ă©valuer leur fonction sĂ©miologique.

9-D’autre part, et beaucoup plus largement, le rapport Ă  l’espace dans la fiction et dans la fictionnalisation. Non seulement, il y a diffĂ©rents investissements psychologiques et fictionnels de l’espace (de l’immobilitĂ© par la rĂ©flexion intime, du territoire par l’organisation, du voyage par la conquĂȘte) mais aussi des diffĂ©rents moyens de dĂ©placement eux-mĂȘmes : la diffĂ©rence entre les tractions animale et mĂ©canique est sans doute Ă  creuser mais aussi les attendus de la prosodie pĂ©destre, de la rĂ©flexion cavaliĂšre, du lyrisme aĂ©rien, de la notation cycliste, de l’épopĂ©e navale, ferroviaire15 et automobile au mĂȘme titre que ceux du romanesque carrossier explorĂ©s ici.

10-Surtout, au croisement de ces deux questions, celle des moyens techniques liĂ©s Ă  la fiction. Les objets sont d’emblĂ©e perçus comme la partie d’un ensemble d’objets, voire sont eux-mĂȘmes conçus comme les instruments d’une mise en relation. La mĂ©diologie Ă©tudie de façon privilĂ©giĂ©e les moyens de communication, avec l’idĂ©e que l’information, comme message, est fortement liĂ©e son support (voire lui est identifiĂ©e : c’est le « medium is message » de McLuhan). L’analyse littĂ©raire, de façon indirecte, privilĂ©gie Ă©galement ces objets particuliers que sont les moyens de communication, comme autant de mises en abyme de la production de l’Ɠuvre de fiction. Cependant, la mĂ©diologie repose aussi sur l’idĂ©e que le transport matĂ©riel, des personnes et des messages, doit ĂȘtre associĂ© Ă  l’information immatĂ©rielle. En dĂ©finitive, les objets considĂ©rĂ©s le sont en tant qu’élĂ©ment matĂ©riel, ensemble d’élĂ©ments matĂ©riels, ou disposition spatiale (soulignĂ©e et matĂ©rialisĂ©e) par des Ă©lĂ©ments matĂ©riels, qui permettent une mise en relation de personnes les unes avec les autres, ou de personnes avec le monde. C. Meiner choisit de parler ici d’« interface » Ă  propos du carrosse mais cet exemple serait une excellente illustration du « dispositif », autre terme empruntĂ© aux mĂ©diologues et aux thĂ©oriciens de la communication, que Philippe Ortel dĂ©finit de façon provisoire comme « matrice interactionnelle »16 : « interface » indique un Ă©lĂ©ment intermĂ©diaire de mise en relation, qui en est le centre, tandis que « dispositif » renvoie Ă  l’ensemble des Ă©lĂ©ments de la relation. Au-delĂ  des termes choisis, il est particuliĂšrement intĂ©ressant que des chercheurs travaillant dans ces cadres variĂ©s17 se penchent actuellement sur des questions similaires Ă  propos de la fiction : la rĂ©currence des intermĂ©diaires techniques et matĂ©riels, qui mettent en place des interactions qu’elles semblent d’abord organiser et systĂ©matiser avant d’induire davantage de dĂ©sorganisation, de surprise, d’interactions rĂ©elles et nouvelles
 De tels phĂ©nomĂšnes amĂšnent notamment Ă  interroger le fonctionnement de la fiction moins sous l’angle majeur de sa linĂ©aritĂ© et de sa narrativitĂ© qu’à partir de ses pauses, de ses interruptions, de ses scĂšnes18.

11Et parce que l’imaginaire du carrosse n’est pas seulement littĂ©raire, on peut aller voir le « Carrosse » de Xavier Veilhan Ă  Versailles : nul rĂ©cit ne l’accompagne, nul personnage n’est visible, nul indice ne permet de l’identifier mais la posture de son attelage, comme saisi dans une folle allure, son uniforme couleur profonde, comme sortie d’une nuit violette
 et plus encore son installation, Ă  l’entrĂ©e du chĂąteau, font surgir devant nous un monde19.