Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 10, numéro 8
Guillaume Bellon

L’exigence de l’évĂ©nement : critique gĂ©nĂ©tique et Ă©tudes littĂ©raires

Critique gĂ©nĂ©tique. Concepts, mĂ©thodes, outils, sous la direction d’Olga Anokhina et Sabine PĂ©tillon, Saint-Germain-la-Blanche-Herbe : Imec Ă©diteur, coll. « Inventaires », 2009, 191 p., EAN 9782908295979.

1S’il revient Ă  la philosophie d’évaluer la productivitĂ© de ses concepts, sans doute appartient-il Ă  la critique gĂ©nĂ©tique d’interroger la pertinence de sa dĂ©marche. De ce privilĂšge, la discipline ne s’est pas privĂ©e ; les ouvrages, du fait d’un ou de plusieurs chercheurs rĂ©unis, sont lĂ©gion (en tĂ©moigne ici mĂȘme, le rĂ©cent compte-rendu par Iona Both de l’ouvrage d’Almuth GrĂ©sillon : La mise en Ɠuvre. ItinĂ©raires gĂ©nĂ©tiques1). PrĂ©sentĂ© comme « introduction », le collectif, sous la direction d’Olga Anokhina et Sabine PĂ©tillon, Critique gĂ©nĂ©tique. Concept, mĂ©thodes, outils, dĂ©roule un programme ambitieux, convoquant l’intĂ©gralitĂ© des acteurs de la gĂ©nĂ©tique. Chercheurs et conservateurs, informaticiens et spĂ©cialistes des diffĂ©rents supports d’écritures ; au sein des chercheurs, spĂ©cialistes d’une gĂ©nĂ©tique « scriptique » (attentive Ă  l’élaboration syntaxique et stylistique du texte en devenir) comme d’une macro-gĂ©nĂ©tique (prenant en charge les grandes unitĂ©s), sont ainsi rĂ©unis autour du manuscrit considĂ©rĂ© comme « objet d’investigations sĂ©miotiques » (p. 5).

2La richesse de ces diverses approches, comme la variĂ©tĂ© des perspectives, emporte une difficultĂ© non nĂ©gligeable pour le rĂ©dacteur dĂ©sireux de proposer un compte rendu ; c’est donc « en piqué » (selon cette possibilitĂ© de lecture libre Ă©voquĂ©e par Barthes dans une page savoureuse du Sollers Ă©crivain)2 que nous voudrions traverser l’ouvrage pour faire apparaĂźtre cinq prĂ©occupations Ă  partir desquelles penser le propre de la gĂ©nĂ©tique : l’évĂ©nement, le sentier, le mouvement, le devenir et l’exigence.

3De l’écriture, la gĂ©nĂ©tique rend compte d’abord comme Ă©vĂ©nement. ÉvĂ©nement matĂ©riel, que la codicologie, science des supports d’écriture, se propose de prendre en charge. À ce titre, l’article de Claire Bustarret rappelle bien que la gĂ©nĂ©tique doit ĂȘtre conçue comme une pratique avant d’ĂȘtre une thĂ©orie – axiome premier qui, on le verra, pose nĂ©anmoins plus d’une difficultĂ© Ă  la discipline. MarquĂ©e d’une « rĂ©putation de haute spĂ©cialisation technique », la codicologie ne saurait pour autant « élucider les Ă©nigmes de la genĂšse » (p. 47) : tout au plus donne-t-elle Ă  voir le fĂ©tichisme d’un Gide « faisant fabriquer spĂ©cialement des cahiers pour son journal Ă  partir d’un stock de vergĂ© italien "Polleri", filigranĂ© d’un magnifique cerf » (p. 50), ou peut-elle retracer le caviardage du manuscrit de Lol V. Stein fait « dentelle » par Duras (p. 54).

4Mais cet Ă©vĂ©nement matĂ©riel s’offre dans le mĂȘme temps au jeu de l’alĂ©atoire : IrĂšne Fenoglio avance la possibilitĂ© de considĂ©rer l’« évĂ©nement graphique » comme un lapsus Ă©crit, dont l’étude (selon qu’il forme hapax ou se rĂ©vĂšle rĂ©current) peut renseigner sur les mĂ©canismes profonds en jeu au moment du geste de scription. Ces mĂ©canismes dĂ©passent le cadre de l’intention et, en ouvrant sur l’inconscient du scripteur, invitent Ă  prendre en compte la possibilitĂ© de l’accident. C’est d’ailleurs Ă  une thĂ©orisation de l’accident, souvent perçu comme perturbation dans la rĂ©daction, que travaille Daniel Ferrer : s’il entrave la bonne marche de l’écriture, l’accident (qu’il s’agisse de Joyce corrigeant une Ă©preuve sur un papier de mauvaise qualitĂ©, ou de Stendhal griffonnant pendant qu’il dicte Ă  son secrĂ©taire) peut se voir intĂ©grĂ© Ă  la suite de la rĂ©daction. Il conviendrait dĂšs lors de considĂ©rer l’Ɠuvre Ă  la fois comme « structure Ă©mergente », mais aussi, selon une mĂ©taphore empruntĂ©e Ă  l’économie, comme fruit d’un « effet de sentier » tĂ©moin de la « dimension de l’imprĂ©visibilitĂ© et de la rupture » (p. 124). Il s’agit bien, ainsi, comme le suggĂšre Louis Hay, de « faire parler Ă  la fois les objets et les signes » (p. 24) : donner voix au matĂ©riel (au support) ; donner sens au contingent (Ă  l’alĂ©atoire).

5On pourrait dĂšs lors retenir une des images choisies par Daniel Ferrer : celle d’« un sentier dans la forĂȘt » (p. 130). Car la gĂ©nĂ©tique se veut parcours de ce chemin d’écriture, remontĂ©e depuis le texte imprimĂ© jusqu’aux coulisses d’une crĂ©ation toujours singuliĂšre. Ainsi Almuth GrĂ©sillon place-t-elle l’étude de L’Ardoise de Ponge sous l’égide de la citation bien connue de Borges des « sentiers qui bifurquent » (p. 85). Face Ă  l’énigmaticitĂ© d’une « parole poĂ©tique qui rĂ©siste », la possibilitĂ© d’ouvrir « l’atelier de l’écrivain » constitue une chance, celle de dĂ©couvrir l’important intertexte littĂ©raire mobilisĂ© par le poĂšte (une fable de La Fontaine, un extrait de l’Ancien Testament et une des Satires d’Horace) et in fine substituĂ© par lui, au point de ne laisser « aucune trace dans le texte dĂ©finitif » (p. 96). Catherine Viollet, Ă  partir d’une nouvelle de Thomas Mann nĂ©e d’un rĂ©cit dont son Ă©pouse, Katia, retrouve un matin le souvenir, dĂ©montre comment « le texte final – du moins pour la derniĂšre partie de la nouvelle – se dĂ©marquant Ă  peine de ses diffĂ©rentes sources, apparaĂźt comme un tressage intertextuel, ou encore comme un vĂ©ritable "montage", selon les termes de l’auteur » (p. 109). Ces « études de cas », pour trouver leur pleine justification dans l’ouvrage, portent avec bonheur leur nom : elles exemplifient en outre la rĂ©serve exprimĂ©e par Bernard Brun, Ă  l’étude des dactylographies et Ă©preuves proustiennes, d’une « rĂ©sistance de l’écriture » (p. 115). Si l’écriture, comme processus mis en lumiĂšre par la gĂ©nĂ©tique, rĂ©siste, c’est bien en ce que les observations menĂ©es Ă  chaque fois sur un document prĂ©cis ne sauraient ouvrir facilement Ă  un classement « catĂ©gorique » (ibid.).

6Parce qu’elle se veut attentive aux « virtualitĂ©s », aux « bourgeonnements » ou « bifurcations » de l’écriture, parce qu’elle explore les « pistes multiples », les « nouvelles "trappes" qui s’ouvrent, pour utiliser une image que Ponge a lui-mĂȘme utilisĂ©e » (p. 95), l’attention portĂ©e Ă  la genĂšse doit donc se concevoir dans le mouvement. C’est selon ce principe qu’Anne Herschberg Pierrot propose de repenser le style, comme un travail incessant autant qu’instable de reconfiguration de l’Ɠuvre en cours par rapport Ă  l’ensemble de ses virtualitĂ©s. À rebours de la conception d’une « catĂ©gorie homogĂšne et stable » (p. 143), il s’agit bien lĂ  d’esquiver, ou plutĂŽt de dĂ©placer la vieille lune du style comme « écart » – « non plus par rapport Ă  une norme, mais Ă  l’intĂ©rieur de l’Ɠuvre elle-mĂȘme » (p. 138).

7L’accent portĂ© ici sur l’instabilitĂ© demande Ă  ĂȘtre rĂ©inscrit dans une problĂ©matique plus large, suggĂ©rĂ©e par la conclusion procurĂ©e par Pierre-Marc de Biasi : celle des arts plastiques. Si la possibilitĂ© d’importer mĂ©thodes et outils de la gĂ©nĂ©tique littĂ©raire vers d’autres formes de crĂ©ation reste en dĂ©bat, on retiendra nĂ©anmoins le lien Ă  construire entre l’émergence de la discipline avec le contexte culturel dans lequel cette derniĂšre s’inscrit : le « concept mĂȘme de processus crĂ©atif semble, Ă  lâ€™ïĂ©poque moderne, ĂȘtre devenu l’objet mĂȘme des arts plastiques » (p. 182). La critique gĂ©nĂ©tique, comme le rappelle Louis Hay, n’est pas « fille de la thĂ©orie » (p. 21) ; au moins est-elle fille de son temps : elle tĂ©moigne de la nĂ©cessitĂ© de rendre compte, depuis le terrain de l’analyse, de ce renversement qui voit, au cours du XXe siĂšcle, l’art (littĂ©raire, plastique) mettre en scĂšne son propre processus de crĂ©ation.

8Or, cette attention nouvelle n’est pas sans susciter une inquiĂ©tude, formulĂ©e par Bernard Beugnot : en venant rouvrir l’espace clos du texte, fĂ©tichisĂ© par une certaine critique comme seul lieu de son analyse, la gĂ©nĂ©tique joue quitte ou double – ne court-elle pas le risque pointĂ© par Robert Melancon de voir « l’Ɠuvre dĂ©vorĂ©e par le processus de sa production » ?3 L’interrogation ici formulĂ©e manifeste le souci constant de la discipline de venir interroger ses prĂ©supposĂ©s. Et ce, en dĂ©pit du juste avertissement de Marie Odile Germain : « Comment parler de ce qui est d’abord une pratique, mĂȘme si cette pratique peut ĂȘtre rĂ©flexive ? » (p. 60). Si la question est posĂ©e par l’auteur Ă  partir de son propre travail de conservateur, elle semble mettre au jour l’un des soucis constants de la gĂ©nĂ©tique.

9Car l’ouvrage permet Ă©galement de pointer le devenir de la discipline. L’ouverture aux nouvelles technologies, mais aussi l’apport des sciences cognitives, apparaissent comme les deux tentations d’un renouvellement de la gĂ©nĂ©tique « rattrapĂ©e par l’Histoire », au moment oĂč la pĂ©rennitĂ© du recours au manuscrit se montre compromise (traitement de texte oblige).  Jean-Louis Lebrave et Jean-Gabriel Ganascia, notamment en prĂ©sentant la base de donnĂ©es MUSE (rĂ©pertoire des supports et instruments d’écriture du XVIIIe jusqu’au XXe siĂšcle), insistent sur la « conjonction entre les impĂ©ratifs du traitement des donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques par les linguistiques et les contraintes du traitement informatique » (p. 69). Or, l’outil informatique, s’il permet l’exhaustivitĂ© dans le traitement de corpus longs, n’en emporte pas moins une question redoutable : comment analyser, coordonner, mettre en perspective
 en un mot penser ces donnĂ©es ? À l’opposĂ©, la tentation des sciences cognitives n’apparaĂźt-elle pas comme trop rĂ©ductrice ? Si « le plus grand dĂ©fi du gĂ©nĂ©ticien reste le brouillon mental » (p. 8), la conception cognitiviste du texte comme « produit d’une activitĂ© de rĂ©solution de problĂšme », dans laquelle on peut distinguer trois Ă©tapes (planification, formulation, rĂ©vision), ne peut figurer – et Denis Alamargot y insiste bien dans son article – qu’un auxiliaire dans une « pluridisciplinarité » encore Ă  dĂ©finir.

10Reste « la valeur Ă©pistĂ©mologique de la critique gĂ©nĂ©tique » (p. 7), que cette valeur se pense en terme d’apports (dont nous avons tentĂ© de donner les grandes inflexions) ou d’horizon. Horizon en partie problĂ©matique, notamment lorsque se lĂšve le spectre de la thĂ©orie. Impossible thĂ©orie ? Pour Bernard Brun, « chaque fonds manuscrit, pour ne pas dire chaque page, requiert une mĂ©thode spĂ©cifique et diffĂ©rente » (p. 120), prĂ©cepte qui pose le problĂšme du dĂ©licat passage de la logique inductive de la gĂ©nĂ©tique (abordĂ©e notamment par Louis Hay) Ă  un modĂšle dĂ©ductif. Ce dont Bernard Beugnot choisit de rendre compte comme d’une « difficulté » ou d’une « ambition » : « comment passer de l’analyse des dossiers qui prouvait son efficacitĂ© et sa validitĂ©, de la collection des cas singuliers Ă  des constantes, des observations de portĂ©e plus gĂ©nĂ©rale, sinon universelle » (p. 39). Pareille question engage plus qu’une lĂ©gitimation institutionnelle ou universitaire de la discipline : elle recoupe notre apprĂ©hension du fait littĂ©raire. La littĂ©rature existe-t-elle en dehors de l’évĂ©nement singulier qui la voit naĂźtre, se dĂ©ploie-t-elle indĂ©pendamment d’une appropriation individuelle du monde et de la langue ? C’est bien lĂ , semble-t-il, que rĂ©side la nĂ©cessitĂ© de la gĂ©nĂ©tique, par le souci du dĂ©tail, du fortuit ou de l’accident qui est le sien. Dans sa dĂ©marche comme dans sa mise en Ɠuvre, elle rencontre les Ă©tudes littĂ©raires au lieu mĂȘme de leur plus grande exigence. Une exigence formulĂ©e par les deux coordinatrices de l’ouvrage : « interroger l’instable et le changeant », qui pourrait bien rendre compte du plus actuel de notre propre rapport Ă  la littĂ©rature, pour peu qu’on veuille bien dĂ©finir le contemporain comme ce temps prĂ©occupĂ© par son prĂ©sent.