
Jean Paulhan & lâempreinte de la Terreur
1Ătudier lâĆuvre de Jean Paulhan, soit. SâintĂ©resser Ă son concept majeur de Terreur (dĂ©veloppĂ© dans son essai bien connu Les Fleurs de Tarbes ou la terreur dans les lettres1), et le comprendre dans toutes ses implications, la tĂąche devient plus ardue2. Mais essayer dâentrecroiser les deux fils, cela peut paraĂźtre relever de lâimpensable ; et pourtant câest le dĂ©fi quâa brillamment relevĂ© Ăric Trudel, dans son essai La Terreur Ă lâĆuvre. ThĂ©orie, poĂ©tique et Ă©thique chez Jean Paulhan.
2Ăric Trudel part de la dĂ©finition de la Terreur telle quâelle est donnĂ©e par Jean Paulhan lui-mĂȘme dans Les Fleurs de Tarbes3. Sa longue introduction a cette vertu pĂ©dagogique de dĂ©finir les termes de Terreur, RhĂ©torique et Maintenance, termes-clĂ©s de lâensemble de son Ă©tude. Mais nous verrons que le terme central de « Terreur » est polysĂ©mique : le lecteur nâest pas toujours sĂ»r de savoir de quelle terreur il sâagit (terreur paulhanienne, terreur historique, terreur dans le sens plus global de rĂ©sistance du texte ?).
3Toutefois, si nous nous cantonnons Ă la premiĂšre dĂ©finition quâen donne Ă. Trudel, la Terreur, mĂ©taphore dâorigine historique, prend avec Paulhan un ancrage littĂ©raire fort, elle est Ă relier Ă la crise du langage que lâĂ©crivain voit apparaĂźtre dans lâentre-deux-guerres. La Terreur prĂŽne lâoriginalitĂ© Ă tout prix, lâinĂ©dit, que ce soit dans lâordre des idĂ©es ou sur un plan langagier4, elle sâoppose au signifiant pour ne se consacrer quâau signifiĂ©. Pour ceux que Jean Paulhan nomme « terroristes », le langage est dangereux pour la pensĂ©e et ces personnes lĂ sont qualifiĂ©es de « misologues » (nĂ©ologisme forgĂ© par Jean Paulhan) ; ils dĂ©sirent en fait que la littĂ©rature fasse oublier quâelle est littĂ©rature5. Face Ă cette illusion, Jean Paulhan redonne Ă la RhĂ©torique ses lettres de noblesse. Au cĆur de la RhĂ©torique, Paulhan insiste sur le rĂŽle bĂ©nĂ©fique des lieux communs. Cet intĂ©rĂȘt pour les lieux communs est ancien chez lui, comme le rappelle Ă. Trudel ; il remonte au temps oĂč, professeur Ă Madagascar, il sâenthousiasma pour les joutes oratoires malgaches6 (ces poĂšmes Ă©nigmatiques appelĂ©s les « hainteny ») qui se finissaient toujours par lâusage de proverbes, qui Ă©taient comme la pointe de la joute et qui engendraient lâadhĂ©sion de tous. Selon Paulhan, les lieux communs, loin de trahir lâidĂ©e ou de ne sâoccuper que de langage, permettent au contraire un accĂšs direct Ă lâidĂ©e puisque lâexpression sâefface et le sens est immĂ©diatement saisissable pour le lecteur. Mais Paulhan nâest pas dupe de cette bipartition entre deux tendances du langage. Il sait que « Terreur ou RhĂ©torique sont Ă chaque instant susceptibles de se mĂ©tamorphoser en leur contraire, Ă condition de bien vouloir les âpousser Ă boutâ vers leur conclusion logique7. » DâoĂč la recherche dâune voie mĂ©diane par Paulhan : ce quâil nomme la Maintenance. Celle-ci consisterait en un retour Ă la RhĂ©torique bien compris. Jean Paulhan veut Ă©crire un nouveau Discours de la mĂ©thode, une base solide pour refonder le langage alors en crise. Cependant, Ă. Trudel montre dĂšs lâintroduction que cette idĂ©e de Maintenance est un objectif, un vecteur plus quâune solution rĂ©alisable. Le fait que les tomes devant succĂ©der aux Fleurs (et qui devaient remettre en compte la toute puissance de la RhĂ©torique pour proposer un entre-deux) nâaient jamais Ă©tĂ© Ă©crits, vient corroborer ce vide de la troisiĂšme voie envisagĂ©e.
4Ă. Trudel affronte ainsi dĂšs lâintroduction les difficultĂ©s de la dĂ©marche paulhanienne annonciatrice dâun dĂ©passement de la dualitĂ© Terreur/RhĂ©torique non rĂ©alisĂ© dans les faits. Partant de ce postulat, Ă. Trudel a toute latitude pour se concentrer sur la notion de Terreur qui accapara la pensĂ©e de Paulhan puisque son questionnement majeur touchait au langage et Ă ses effets et que la Terreur dĂ©construisait en quelque sorte le langage, quâil soit littĂ©raire ou simplement quotidien. Jean Paulhan recherche alors une mĂ©thode, une clef capable de concilier connaissance, mĂ©thode et RhĂ©torique dâune part, expĂ©rience, Ă©vĂ©nement et Terreur dâautre part. Câest la recherche de cette clef secrĂšte qui va guider lâessai dâĂ. Trudel, comme elle avait guidĂ© les recherches de lâĂ©crivain.
5Ayant dĂ©fini la notion de Terreur, Ă. Trudel lâexamine selon deux angles  complĂ©mentaires, Ă savoir la façon dont Jean Paulhan la dĂ©cline dans lâensemble de son Ćuvre, mais surtout la façon dont elle investit lâĆuvre paulhanienne. DâoĂč le titre retenu par Ă. Trudel de « Terreur Ă lâĆuvre » et non de « Terreur dans lâĆuvre », qui aurait identifiĂ© la Terreur Ă un simple thĂšme. DâoĂč Ă©galement le titre de notre article : « Jean Paulhan et lâempreinte de la Terreur », puisque la Terreur agit en profondeur dans lâĆuvre du cĂ©lĂšbre directeur de La Nouvelle Revue française, parfois peut-ĂȘtre Ă son insu.
6Ă. Trudel choisit un parcours ambitieux et complet quâil annonce dĂšs le sous-titre de son Ćuvre : « thĂ©orie, poĂ©tique et Ă©thique ». La thĂ©orie repose surtout sur sa longue introduction Ă valeur dĂ©finitionnelle. Lâaspect poĂ©tique sera reliĂ© Ă la question du traitement de lâĂ©vĂ©nement chez Jean Paulhan et Ă sa critique dâart. Enfin, lâaspect Ă©thique sera double : il concernera la position de Jean Paulhan pendant et aprĂšs lâOccupation mais surtout lâĂ©thique de la lecture prĂ©supposĂ©e par lâĆuvre  paulhanienne. Il faudra en effet toujours avoir Ă lâesprit ce double plan quâĂ. Trudel met en Ă©vidence : Jean Paulhan ne dissocie jamais le rĂ©el et le figural ; ce qui relĂšve de lâĂ©vĂ©nement et de lâexpĂ©rience se transmuera en expĂ©rience de lecture. Car lâĂ©vĂ©nement excĂšde le langage, le traduire est chose impossible. Ă dĂ©faut de reprĂ©sentation, Jean Paulhan, et Ă. Trudel Ă sa suite, selon un procĂ©dĂ© quelque peu mimĂ©tique, aboutissent Ă une prĂ©sentation des mystĂšres du rĂ©el (mystĂšres de la poĂ©sie, de lâexpĂ©rience de soi, de lâĆuvre dâart, du secret). Tout ce qui est en Ćuvre est donc Ă lâĆuvreâŠ.
7Pour mettre en valeur le retournement constant de la Terreur-objet en Terreur-sujet, Ă. Trudel ne procĂšde pas de maniĂšre chronologique. Le questionnement autour de la Terreur Ă©tant rĂ©current chez Jean Paulhan, Ă. Trudel privilĂ©gie une Ă©tude allant du plus simple (la thĂ©orie) au plus complexe (lâĂ©thique), tout en balayant lâensemble des arts et des connaissances abordĂ©s par Jean Paulhan : poĂ©sie, rĂ©cits, peinture, Histoire. Et tout dâabord la poĂ©sie.
Ă la recherche de la clef
8La qualitĂ© majeure de lâessai dâĂ. Trudel est paradoxalement dâĂȘtre dĂ©ceptif. Nous nous expliquons : en effet, Ă lâinstar de Jean Paulhan, Ă. Trudel ne mĂ©nage pas son lecteur et sâil avoue que Jean Paulhan expĂ©rimente des mĂ©thodes, fait des hypothĂšses, il nâignore pas quâil nâarrive pas toujours Ă un rĂ©sultat efficient. Le lecteur malmenĂ© par Jean Paulhan lâest aussi par Ă. Trudel en quelque sorte ; il est forcĂ© de comprendre des raisonnements complexes mais est parfois déçu dans son attente car il arrive que le texte se fasse terroriste alors quâil sâannonçait rhĂ©torique. Ă. Trudel, dans la lignĂ©e des travaux de Michael Syrotinski8 Ă qui il se rĂ©fĂšre, nâignore pas les Ă©checs et les failles dans les textes de Jean Paulhan mais les explicite. Il dĂ©plie les arcanes de la pensĂ©e de Paulhan mais ne veut nullement lâenfermer dans un systĂšme. Ce qui importe est lâexpĂ©rience, quâelle parvienne Ă dĂ©passer la dichotomie RhĂ©torique/Terreur ou non.
9La premiĂšre preuve avancĂ©e par Ă. Trudel de la traversĂ©e de lâĆuvre de Jean Paulhan par la Terreur concerne la chose poĂ©tique. Ă. Trudel procĂšde Ă deux analyses de texte trĂšs fines ; il Ă©tudie successivement La Clef de la poĂ©sie9 et le rĂ©cit « Orpaillargues », qui appartient aux Causes cĂ©lĂšbres10. Dans sa premiĂšre Ă©tude, il dĂ©montre que dans le contexte de lâĂ©pistĂ©mĂ© en crise dĂ©crit en introduction, que Jean Paulhan nomme la Terreur, naĂźt chez lâĂ©crivain lâenvie de rechercher une mĂ©thode qui assure un sens partagĂ©. Dans sa correspondance avec Francis Ponge, câest ce quâil dit souhaiter. Il dĂ©sire que Ponge reste poĂšte (ce que celui-ci refusera, lui qui se voulait avant tout savant) et espĂšre lui-mĂȘme devenir thĂ©oricien. Dans La Clef de la poĂ©sie, Jean Paulhan a lâambition dâexpliquer le mystĂšre de la poĂ©sie, de dĂ©lier le vrai du faux, de proposer un texte logique sur le genre poĂ©tique. Or Ă. Trudel marque lâĂ©chec de cette tentative ; partant du lieu commun de lâindissoluble lien entre fond et forme en poĂ©sie, Jean Paulhan le questionne et conclut Ă sa vĂ©racitĂ©. La « clef de langage » et la « clef du sens » ne peuvent donc ĂȘtre sĂ©parĂ©es. Mais Ă. Trudel montre que ce texte nâest quâun semi-Ă©chec dans la mesure oĂč Jean Paulhan a mis Ă lâĂ©preuve un lieu commun, et se lâest appropriĂ© en connaissance de cause (ambition rĂ©alisĂ©e de la Maintenance). Câest-Ă -dire que la Terreur qui lâavait engagĂ© Ă dissocier signifiant et signifiĂ© nâa pas abouti. Le texte, Ă effet poĂ©tique, est finalement lui-mĂȘme la clef recherchĂ©e : « la mĂ©thode nâa pas expliquĂ© le mystĂšre, nâen a pas donnĂ© la preuve ; en se contentant de rĂ©investir le plus commun des lieux communs sur la poĂ©sie, elle a plutĂŽt manifestĂ© ce mystĂšre, elle lui a fait place, elle en a fait lâĂ©preuve.11». Lâanalyse du poĂšme de Ponge, La Lessiveuse, paru en miroir du texte de Jean Paulhan en 1944 dans la revue Messages suit la mĂȘme logique : Ă. Trudel montre que ce poĂšme dĂ©passe sa vocation dâart poĂ©tique pour devenir cathartique et sâancrer dans lâHistoire contemporaine de lâOccupation. MĂ©thode et poĂ©tique ne sont donc pas exclusives mais complĂ©mentaires. En conclure que Terreur et RhĂ©torique le seraient par mĂ©taphore est encore trop prĂ©maturĂ© Ă ce stade de lâessai.
10La seconde analyse fait une plus large place Ă la dĂ©maĂźtrise. Ici lâimpact de la Terreur est plus visible. « Orpaillargues », prĂ©sentĂ© initialement tel un rĂ©cit ethnographique retraçant les rites nuptiaux de « naturels » dĂ©vie progressivement vers le mythe. Ici, Ă. Trudel propose des analyses trĂšs intĂ©ressantes sur lâopposition rite/mythe, se rĂ©fĂ©rant notamment aux travaux de Levi Strauss. Lâethnologue distingue ainsi le rite, qui tente de « refaire du continu Ă partir du discontinu », du mythe, qui « retrace lâinstitution des diffĂ©rences ». Et ce que constate Ă. Trudel, câest que lâon passe du premier au second dans ce rĂ©cit paulhanien. Ce qui sâĂ©nonçait comme mĂ©thode aboutit Ă une errance du sens. La Terreur sâinsinue et fait de ce texte un texte ouvert, qui reçoit de multiples explications de la part de son propre auteur. Le doute final touchant la violence faite Ă la fiancĂ©e laisse planer lâombre de la Terreur dans son acception historique de peur et de violence. LâĂ©vĂ©nement Ă©chappe Ă lâĂ©nonciation, le rite devient au fur et Ă mesure des hypothĂšses comme inexplicable. Stylistiquement, Ă. Trudel relĂšve que lâusage rĂ©pĂ©tĂ© par Paulhan de la figure de la mĂ©talepse12 opacifie les choses et aboutit Ă des renversements successifs qui masquent le sens plus quâils ne lâexplicitent.
11Dans les deux analyses, lâexcĂšs (la volontĂ© de dĂ©couvrir LA mĂ©thode dans La Clef et la volontĂ© de comprendre un rite Ă©chappant aux coutumes du dĂ©couvreur) est sanctionné ; il dĂ©passe toute traduction, toute reprĂ©sentation et Ă©prouve le texte plus quâil nâest Ă©puisĂ©. La Terreur sâinsinue, la serrure rĂ©siste Ă la clefâŠ
Le clair-obscur
12Ă. Trudel poursuit sa recherche de la prĂ©sence de la Terreur dans lâĆuvre paulhanienne en abordant deux nouveaux domaines : la fiction autobiographique et les Ă©crits sur lâart. Nous prenons le parti ici de traiter conjointement deux chapitres disjoints (chapitres 2 et 3) car ils abordent une problĂ©matique commune : celle de la traduction dâune expĂ©rience a priori indicible.
13On retrouve dans ces chapitres consacrĂ©s Ă la problĂ©matique de lâĂ©vĂ©nement la thĂšse dâĂ. Trudel selon laquelle les textes de Jean Paulhan seraient moins le rĂ©cit dâun Ă©vĂ©nement que lâĂ©vĂ©nement Ă lâĆuvre dans le rĂ©cit. LâopacitĂ© du rĂ©el, la difficultĂ© dâen rendre compte ressurgissent. Ă. Trudel constate Ă juste titre que les textes de Jean Paulhan sont toujours simultanĂ©ment des essais et des rĂ©cits ; la rĂ©fĂ©rentialitĂ© sâefface devant le performatif, le problĂšme de lâĂ©vĂ©nement devient celui de son discours. Aussi Ă. Trudel rapproche-t-il lâanalyse de lâĂ©vĂ©nement de celle du lieu commun dans la mesure oĂč le lieu commun ne sâexplique pas de façon univoque et dĂ©finitive ; chez Jean Paulhan tout est toujours liĂ© et les thĂšmes antithĂ©tiques de familier/Ă©vĂ©nementiel, hĂ©ritage/crĂ©ation, singulier/commun deviennent progressivement interchangeables. Mais surtout, Ă partir du moment oĂč lâon cherche Ă expliquer rĂ©cit ou lieu commun, on expĂ©rimente le texte lui-mĂȘme : « Ainsi paraĂźt-il impossible de sâextraire du rĂ©cit sans immĂ©diatement le perdre (en perdre le fil), de la mĂȘme maniĂšre que pour quâun lieu commun opĂšre, il vaut mieux tenter de le prononcer ou de lâĂ©crire sans mĂȘme y penser. Comme si toute connaissance du texte devait toujours aussi (plutĂŽt ?) ĂȘtre expĂ©rience, Ă©preuve du texte13. »
14Au prisme de ces aspects thĂ©oriques, Ă. Trudel  analyse deux incidents narrĂ©s par Jean Paulhan dans Le Clair et lâobscur, texte datant de 1958. Ces deux incidents posent la question de lâĂ©nonciation de lâĂ©vĂ©nement. Jean Paulhan est marquĂ© par la phĂ©nomĂ©nologie et est toujours frappĂ© dâĂ©tonnement devant lâapparaĂźtre : cet Ă©tonnement peut se traduire en terme de Terreur (mĂȘme si Ă. Trudel ne le fait pas de façon claire dans ces pages), c'est-Ă -dire que le rĂ©el rĂ©siste Ă un saisissement langagier qui expliquerait le monde de façon certaine. Le signifiant ne peut toujours traduire le signifiĂ©. Jean Paulhan explore en fait les limites du langage, lui qui pensait originellement que la RhĂ©torique permettrait une saisie clarifiĂ©e du monde.
15Le premier incident se dĂ©roule pendant la guerre de 1914-1918 ; le narrateur se trouve en pleine bataille, cernĂ© par lâhorreur. Cet excĂšs du figural (amas de morts, tirs en tous sensâŠ) crĂ©e un dangereux sentiment dâirrĂ©alitĂ© (le narrateur voit les morts tels des pantins, les tirs deviennent des feux dâartifice) que vient rompre le bris dâune glace. En brisant cette glace, le narrateur rĂ©intĂšgre le monde rĂ©el de la guerre. On passe ainsi du figural au littĂ©ral. LâĂ©vĂ©nement est-il pour autant compris, rien nâest moins sĂ»r.
16Le second incident est plus banal. Le narrateur Ă©claire furtivement la chambre oĂč dort sa femme afin de se faire une idĂ©e claire de lâespace et dâĂ©viter les objets-obstacles. Cette traversĂ©e nocturne fait redĂ©couvrir son atelier au narrateur ; câest donc ici un processus inverse au premier puisque lâon passe du banal au figural.
17Jean Paulhan conclura que le sens de ces deux Ă©vĂ©nements (qui pour lui nâen font quâun) Ă©chappe et que lâĂ©vĂ©nement reste obstinĂ©ment irreprĂ©sentable. Mais ces aventures sont des lieux communs (comme le laissait prĂ©sager le titre du recueil) et lâon sait que chez Jean Paulhan les lieux communs sont protĂ©iformes. Ces deux textes constituent donc des Ă©preuves du lieu commun. Ils viendraient illustrer, selon Ă. Trudel la thĂ©orie Ă©noncĂ©e dans les Fleurs. NĂ©anmoins, un doute persiste : les incidents crĂ©ent-ils le texte ou est-ce le contraire (lâombre de la figure de la mĂ©talepse relevĂ©e par Ă. Trudel plane toujours) ? Ces expĂ©riences restent inexplicables et Jean Paulhan les rapproche des expĂ©riences dâordre mystique ou zen.
18Ă. Trudel dĂ©duit de ces deux incidents des aventures de lecture comme il lâa fait dans les chapitres prĂ©cĂ©dents. Ces deux textes symboliseraient alors deux types de lecture opposĂ©s : dâune part une lecture littĂ©rale, dâautre part une lecture permettant de redĂ©couvrir les mĂ©tamorphoses du texte. Câest une des caractĂ©ristiques de la lecture dâĂ. Trudel que de proposer frĂ©quemment une lecture allĂ©gorique possible. Ces propositions enrichissent lâinterprĂ©tation mĂȘme si elles semblent se systĂ©matiser au fil de lâessai. Quatre grands types de lectures se rĂ©pĂštent : lecture littĂ©rale ; lecture figurĂ©e et allĂ©gorique ; lecture de type « art poĂ©tique » (le texte comme expĂ©rience de lecture), lecture « mĂ©taleptique ». Les signifiĂ©s sont multiples, comme le prĂŽne la Terreur pour laquelle les signifiants rĂ©duisent et Ă©touffent la pensĂ©e. En cela, la pensĂ©e de Jean Paulhan est vĂ©ritablement traversĂ©e par le phĂ©nomĂšne de la Terreur littĂ©raire de la mĂȘme façon que lâauteur est traversĂ© par ses expĂ©riences comme le note Philippe Jaccottet dans son introduction au Clair et lâobscur14.
19Cette thĂ©matique de lâexpĂ©rience dans le texte/expĂ©rience du texte est approfondie dans le chapitre consacrĂ© Ă lâart. Ă. Trudel Ă©tablit un parallĂšle entre la dĂ©marche cubiste et la dĂ©marche de Jean Paulhan. Ce dernier cherche dans la peinture moderne les rĂ©ponses Ă ses questions portant sur le langage. Il met en avant la tendance phĂ©nomĂ©nologique de la peinture cubiste, ainsi que sa façon de prĂ©senter les choses au lieu de les reprĂ©senter, ce qui sâapparente Ă sa propre façon dâaborder le rĂ©el. ExpĂ©rience et connaissance, art et Ă©vĂ©nement semblent se confondre, alors que ce rapprochement semblait interdit au signe linguistique. Mais littĂ©rature et esthĂ©tique ne coĂŻncident pas et cette expĂ©rience picturale nâest pas transposable en intĂ©gralitĂ© sur le plan littĂ©raire. Les modalisateurs, les jeux de mots quâĂ. Trudel met en valeur dans les textes de Jean Paulhan sur lâart15 laissent Ă penser que lâidiome du silence qui est lâapanage de la peinture nâest pas transposable en mots. Le tableau rĂ©siste Ă lâinterprĂ©tation comme le fameux « pan de mur jaune » de la Vue de Delft de Vermeer rĂ©siste Ă lâĂ©crivain Bergotte dans la Recherche. Ă la suite de cette comparaison, Ă. Trudel fait un long dĂ©veloppement sur le pan tel quâil est apprĂ©hendĂ© par Georges Didi-Huberman16 et le punctum barthĂ©sien17. Disons briĂšvement que le visible tel quâil est donnĂ© dans une Ćuvre picturale Ă©chappe au dire, dĂ©passe la simple « ressemblance » pour devenir « reconnaissance ».
20Ă. Trudel rapproche alors Ă nouveau cette notion de reconnaissance (nommĂ©e « spectre » par Jean Paulhan ou « inspect », en rĂ©fĂ©rence Ă lâĂ©tymon specere) de celle du lieu commun. Ă lâinstar du lieu commun Ă sens multiple, le spectre rend au familier toute son Ă©trange prĂ©sence. Ainsi donc la peinture est le lieu de la manifestation de la Terreur, Terreur intraduisible (en mots).
21Cette aporie se retrouvera dans les textes de Paulhan18 et de Ponge19 consacrĂ©s aux toiles intitulĂ©es Les Otages de Jean Fautrier. Ces textes permettent de lier esthĂ©tique et Ă©thique. Ces toiles reprĂ©sentent des anonymes torturĂ©s sous lâOccupation, anonymes que le peintre entendait hurler de douleur tandis quâil Ă©tait cachĂ© dans un hĂŽpital psychiatrique, prĂšs de Paris. Ces toiles posent Ă nouveau le problĂšme de la Terreur et de sa traduction langagiĂšre. La question principale est de savoir comment peintre et spectateur doivent se comporter devant ces otages. Jean Paulhan rĂ©pond en termes de maintenance : pour lui, ces Ćuvres maintiennent lâĂ©vidence de lâhomme, elles dĂ©passent le singulier pour reprĂ©senter la condition humaine, elles ont une fonction commĂ©morative. Cette idĂ©e de maintenance est conjointement esthĂ©tique et Ă©thique (le spectateur doit âtenir le coupâ aussi). Pour Francis Ponge, tout texte sur la sĂ©rie des Otages est Ă son tour otage du tableau, la peinture de Fautrier est gĂȘnĂ©e et gĂȘnante. La question du comportement Ă adopter devant ces toiles perdure et Ă. Trudel propose comme rĂ©ponse Ă la question de Ponge des mots de Jean Paulhan, Ă savoir quâil faut se reconnaĂźtre en Fautrier.
Le secret perdure : avons-nous trouvé la clef ?
22Parvenu au terme de son essai critique, Ă. Trudel revient sur un topos de la critique paulhanienne, la thĂ©matique du secret, pour le redĂ©finir, lâexplorer sous un nouvel angle, non plus stylistique mais Ă©thique. Cette thĂ©matique du secret est Ă©tudiĂ©e ici dans des textes ancrĂ©s dans la pĂ©riode historique de lâOccupation.
23Ă. Trudel dĂ©montre que les textes de Jean Paulhan sont souvent insaisissables Ă premiĂšre lecture ; lâĂ©crivain dĂ©sire que le texte rĂ©siste au lecteur dans une visĂ©e Ă©thique : il sâagit que la littĂ©rature soit avant tout une expĂ©rience. « Secret » et « rĂ©sistance » ont donc un sens littĂ©ral et Ă©thique dans les Ćuvres de Jean Paulhan. Ă. Trudel explique nĂ©anmoins quâil ne faudrait pas confondre secret et insensĂ© du langage. Si Jean Paulhan veut quâil y ait une expĂ©rience de dĂ©familiarisation, il nâest pas nihiliste ; un sens existe, il est Ă dĂ©crypter.
24Câest ici quâil faut traiter de lâopposition entre Jean Paulhan et Jean-Paul Sartre sur laquelle Ă. Trudel revient Ă plusieurs moments de son essai, souvent en notes. En effet, pour Jean-Paul Sartre, le langage est avant tout action20. En revanche, Jean Paulhan distingue acte et parole. Il sâoppose Ă la littĂ©rature engagĂ©e qui souhaite, dans la lignĂ©e de la Terreur, ĂȘtre un langage absolument transparent. Maurice Blanchot va dans le mĂȘme sens que Jean Paulhan, il sâĂ©lĂšve contre cette exigence totalitaire du « tout dire » dans La Part du feu21 en 1949. Selon lui, la littĂ©rature au sortir de la guerre est privĂ©e de tout droit, hormis du droit Ă la mort.
25Ă. Trudel dĂ©montre que le secret chez Paulhan est une obligation Ă la fois heuristique, esthĂ©tique et Ă©thique. Et dans un rapport de mimĂ©tisme, Jean Paulhan choisit de traiter du secret en adoptant une rhĂ©torique du secret. Câest le cas avec son texte intitulĂ© Une semaine au secret. Ă la rĂ©sistance du narrateur qui semble ne pas tout avouer aux enquĂȘteurs qui lâinterrogent sur ses activitĂ©s clandestines de rĂ©sistant, rĂ©pond la rĂ©sistance du texte. Ă. Trudel relĂšve en effet les incohĂ©rences qui entourent cette Ćuvre. La premiĂšre a trait Ă son contexte de publication. PubliĂ© initialement le 9 septembre 1944 dans Le Figaro tel un texte de tĂ©moignage, Jean Paulhan le placera vingt ans plus tard au moment de lâĂ©tablissement de ses Ćuvres ComplĂštes dans la catĂ©gorie « rĂ©cits et textes fictifs ». Or on sait avec Jacques Derrida que « Un tĂ©moignage ne doit pas ĂȘtre, en droit, une Ćuvre dâart ni une fiction. Dans le tĂ©moignage, Wahrheit exclut Dichtung22. » Le tĂ©moignage pourrait-il avoir un sens figurĂ© et traiter du secret de la littĂ©rature au lieu du secret gardĂ© par un rĂ©sistant ? La seconde incohĂ©rence concerne le texte mĂȘme. Lâinterrogatoire est racontĂ© (mais on ne saura jamais ce quâa vĂ©ritablement avouĂ© le narrateur aux enquĂȘteurs) mais finalement la semaine au secret reste secrĂšte. La conjonction du tĂ©moignage (devoir de tout dire) et du secret (devoir de tout taire) semble irrĂ©alisable et le texte rĂ©siste ; il se clĂŽt sur la liste des camarades disparus, mĂ©morial littĂ©ral qui surpasse le figural.
26Câest que pour Ă. Trudel, ce texte nâest pas seulement littĂ©raire, il a une valeur politique. LĂ rĂ©side peut-ĂȘtre son secret. Ă la LibĂ©ration, on reproche Ă Jean Paulhan de quitter le ComitĂ© National des Ăcrivains (CNE), et des rumeurs de traĂźtrise fondent sur lui. Pour rappeler son rĂŽle Ă©minent pendant la rĂ©sistance et sa discrĂ©tion exemplaire, il publie ce tĂ©moignage. Câest en effet lâĂ©poque oĂč le CNE se radicalise, propose des purges devant punir les Ă©crivains qui ont collaborĂ© et Ă©tablit des listes noires : la Terreur littĂ©raire devient politique. Jacques Lecarme confirme cette tendance relevĂ©e par Ă. Trudel, lorsquâil Ă©crit : « à la surprise gĂ©nĂ©rale, mais dâune maniĂšre fort logique, Paulhan attendra les annĂ©es 1944-1950 pour faire lâanatomie de cette Terreur dâĂtat anti-littĂ©raire, Ă propos de la âliste noireâ du ComitĂ© National des Ăcrivains. Au nom des valeurs littĂ©raires et intellectuelles, il condamne lâĂ©puration des Ă©crivains, et la Terreur qui lâaccompagne, avec son cortĂšge de procĂšs expĂ©ditifs, de condamnations, dâexĂ©cutions, et de proscriptions morales qui peuvent tourner Ă lâinterdiction professionnelle.[âŠ] Seul contre tous, Paulhan soutient que la Terreur qui vient du pouvoir dâĂtat constitue une trahison par rapport Ă la littĂ©rature et Ă la RĂ©sistance23 ». Jean Paulhan prend conscience de la contamination de la politique par la logique de la Terreur24.
27Face Ă la Terreur politique qui se fait jour, Jean Paulhan rĂ©clame une nouvelle clandestinitĂ© qui maintienne la mystique de la rĂ©sistance. Câest ce quâil explicite dans son texte Les Morts, datĂ© de dĂ©cembre 1944. Pour lui, la LibĂ©ration dissout le temps oĂč le secret Ă©tait la vie quotidienne, elle est une vĂ©ritable rupture Ă©pistĂ©mologique. La maintenance de la clandestinitĂ© est selon E.Trudel, interprĂ©table sur deux plans : elle est une façon dâĂ©viter les purges demandĂ©es par exemple par le CNE mais elle est aussi un questionnement dâordre littĂ©raire : en effet comment la littĂ©rature peut-elle reprendre voix sans trahir le secret partagé ? LâĂ©crivain a en fait pour vocation dâexprimer le secret de « ceux qui se sont tus » (euphĂ©misme-lieu commun utilisĂ© par Jean Paulhan qui exprime une vĂ©rité : les morts ont su garder leur secret de rĂ©sistant jusquâau bout). Et pour lâĂ©crivain, Jean Paulhan rĂ©clame un « droit Ă lâerreur », c'est-Ă -dire une indulgence que refuse dâaccorder le CNE. Ă. Trudel rappelle ici que ce « droit Ă lâerreur » nâest pas un « droit Ă lâinnocence » comme le nomme Anne Simonin : auteur et lecteur ont la responsabilitĂ© de ne jamais oublier le secret mais ils ont droit Ă lâerreur. Ainsi Jean Paulhan semble-t-il rĂ©sister aux formes extrĂȘmes de la Terreur ; il refuse la transparence absolue et le dĂ©sir de puretĂ© revendiquĂ© par les terroristes. Mais sa rhĂ©torique du secret est une autre forme de Terreur : le secret sâĂ©prouve mais ne se dĂ©voile pas, une certaine violence est faite au lecteur ; câest du moins lâinterprĂ©tation que nous pouvons donner de ces analyses, Ă. Trudel nâexplicitant pas toujours la prĂ©sence de la Terreur.
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28In fine, Jean Paulhan ne propose pas de solution pour lutter contre la Terreur dans les lettres, mais il lâa Ă©prouvĂ©e. Ă. Trudel comme Jean Paulhan ne rĂ©sout pas lâopposition Terreur/RhĂ©torique. Mais tous deux posent des questions, câest cela qui importe. Ă. Trudel explique dâailleurs sa dĂ©marche de façon claire dans une note faisant rĂ©fĂ©rence aux travaux de G. Michaud : « histoire dâune lecture qui âne chercherait pas Ă trouver trop vite la solution ou la rĂ©solution de son trouble rapport tranfĂ©rentiel au texte, qui ne voudrait pas dĂ©lier ou dissoudre ce quâelle ne comprend pas en lui, mais qui, de maniĂšre inexplicable, sâattacherait avec insistance Ă la rĂ©sistance elle-mĂȘme, Ă la sienne dâabord, qui se traduit par un arrĂȘt de lâinterprĂ©tation et de la possibilitĂ© dâanalyser, mais aussi Ă celle du rĂ©cit mĂȘme qui rĂ©siste, qui bute sur un impossible Ă direâ25. »
29Ă. Trudel a mis Ă lâĂ©preuve lâĆuvre paulhanienne ; il conclut son essai en Ă©crivant : « on aura cherchĂ© Ă lire une terreur insistante, au cĆur mĂȘme de lâĂ©criture, lâayant reconnue tour Ă tour comme excĂšs illisible, Ă©vĂ©nement du lieu commun, spectre, secret ou rĂ©sistance26. » Cet essai complexe et complet a le mĂ©rite de proposer une analyse Ă rebours en cherchant Ă dĂ©celer la Terreur dans un grand nombre dâĆuvres du directeur de la NRf. La difficultĂ© tient Ă la grande extension que Ă. Trudel accorde au terme de « terreur », au fait quâil lâentende en quelque sorte comme une rĂ©sistance Ă lâexplicitation, comme un mystĂšre au cĆur du langage.
30Cette polysĂ©mie du terme « Terreur » rend compte de lâambivalence de la position paulhanienne. La Terreur est Ă la fois une menace pour la littĂ©rature (la tentation du silence rimbaldien est forte chez les « terroristes ») et un moteur pour la rĂ©ception : la rĂ©sistance du texte oblige le lecteur Ă crĂ©er lâinterprĂ©tation.

