Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 10, numéro 9
titre article
Perrine Coudurier

Jean Paulhan & l’empreinte de la Terreur

Éric Trudel, La Terreur Ă  l’Ɠuvre, thĂ©orie, poĂ©tique et Ă©thique chez Jean Paulhan, Paris : Presses universitaires de Vincennes, coll. « L’imaginaire du texte », 2007, 220 p., EAN 9782842922054.

1Étudier l’Ɠuvre de Jean Paulhan, soit. S’intĂ©resser Ă  son concept majeur de Terreur (dĂ©veloppĂ© dans son essai bien connu Les Fleurs de Tarbes ou la terreur dans les lettres1), et le comprendre dans toutes ses implications, la tĂąche devient plus ardue2. Mais essayer d’entrecroiser les deux fils, cela peut paraĂźtre relever de l’impensable ; et pourtant c’est le dĂ©fi qu’a brillamment relevĂ© Éric Trudel, dans son essai La Terreur Ă  l’Ɠuvre. ThĂ©orie, poĂ©tique et Ă©thique chez Jean Paulhan.

2Éric Trudel part de la dĂ©finition de la Terreur telle qu’elle est donnĂ©e par Jean Paulhan lui-mĂȘme dans Les Fleurs de Tarbes3. Sa longue introduction a cette vertu pĂ©dagogique de dĂ©finir les termes de Terreur, RhĂ©torique et Maintenance, termes-clĂ©s de l’ensemble de son Ă©tude. Mais nous verrons que le terme central de « Terreur » est polysĂ©mique : le lecteur n’est pas toujours sĂ»r de savoir de quelle terreur il s’agit (terreur paulhanienne, terreur historique, terreur dans le sens plus global de rĂ©sistance du texte ?).

3Toutefois, si nous nous cantonnons Ă  la premiĂšre dĂ©finition qu’en donne É. Trudel, la Terreur, mĂ©taphore d’origine historique, prend avec Paulhan un ancrage littĂ©raire fort, elle est Ă  relier Ă  la crise du langage que l’écrivain voit apparaĂźtre dans l’entre-deux-guerres. La Terreur prĂŽne l’originalitĂ© Ă  tout prix, l’inĂ©dit, que ce soit dans l’ordre des idĂ©es ou sur un plan langagier4, elle s’oppose au signifiant pour ne se consacrer qu’au signifiĂ©. Pour ceux que Jean Paulhan nomme « terroristes », le langage est dangereux pour la pensĂ©e et ces personnes lĂ  sont qualifiĂ©es de « misologues » (nĂ©ologisme forgĂ© par Jean Paulhan) ; ils dĂ©sirent en fait que la littĂ©rature fasse oublier qu’elle est littĂ©rature5. Face Ă  cette illusion, Jean Paulhan redonne Ă  la RhĂ©torique ses lettres de noblesse. Au cƓur de la RhĂ©torique, Paulhan insiste sur le rĂŽle bĂ©nĂ©fique des lieux communs. Cet intĂ©rĂȘt pour les lieux communs est ancien chez lui, comme le rappelle É. Trudel ; il remonte au temps oĂč, professeur Ă  Madagascar, il s’enthousiasma pour les joutes oratoires malgaches6 (ces poĂšmes Ă©nigmatiques appelĂ©s les « hainteny ») qui se finissaient toujours par l’usage de proverbes, qui Ă©taient comme la pointe de la joute et qui engendraient l’adhĂ©sion de tous. Selon Paulhan, les lieux communs, loin de trahir l’idĂ©e ou de ne s’occuper que de langage, permettent au contraire un accĂšs direct Ă  l’idĂ©e puisque l’expression s’efface et le sens est immĂ©diatement saisissable pour le lecteur. Mais Paulhan n’est pas dupe de cette bipartition entre deux tendances du langage. Il sait que « Terreur ou RhĂ©torique sont Ă  chaque instant susceptibles de se mĂ©tamorphoser en leur contraire, Ă  condition de bien vouloir les “pousser Ă  bout” vers leur conclusion logique7. » D’oĂč la recherche d’une voie mĂ©diane par Paulhan : ce qu’il nomme la Maintenance. Celle-ci consisterait en un retour Ă  la RhĂ©torique bien compris. Jean Paulhan veut Ă©crire un nouveau Discours de la mĂ©thode, une base solide pour refonder le langage alors en crise. Cependant, É. Trudel montre dĂšs l’introduction que cette idĂ©e de Maintenance est un objectif, un vecteur plus qu’une solution rĂ©alisable. Le fait que les tomes devant succĂ©der aux Fleurs (et qui devaient remettre en compte la toute puissance de la RhĂ©torique pour proposer un entre-deux) n’aient jamais Ă©tĂ© Ă©crits, vient corroborer ce vide de la troisiĂšme voie envisagĂ©e.

4É. Trudel affronte ainsi dĂšs l’introduction les difficultĂ©s de la dĂ©marche paulhanienne annonciatrice d’un dĂ©passement de la dualitĂ© Terreur/RhĂ©torique non rĂ©alisĂ© dans les faits. Partant de ce postulat, É. Trudel a toute latitude pour se concentrer sur la notion de Terreur qui accapara la pensĂ©e de Paulhan puisque son questionnement majeur touchait au langage et Ă  ses effets et que la Terreur dĂ©construisait en quelque sorte le langage, qu’il soit littĂ©raire ou simplement quotidien. Jean Paulhan recherche alors une mĂ©thode, une clef capable de concilier connaissance, mĂ©thode et RhĂ©torique d’une part, expĂ©rience, Ă©vĂ©nement et Terreur d’autre part. C’est la recherche de cette clef secrĂšte qui va guider l’essai d’É. Trudel, comme elle avait guidĂ© les recherches de l’écrivain.

5Ayant dĂ©fini la notion de Terreur, É. Trudel l’examine selon deux angles  complĂ©mentaires, Ă  savoir la façon dont Jean Paulhan la dĂ©cline dans l’ensemble de son Ɠuvre, mais surtout la façon dont elle investit l’Ɠuvre paulhanienne. D’oĂč le titre retenu par É. Trudel de « Terreur Ă  l’Ɠuvre » et non de « Terreur dans l’Ɠuvre », qui aurait identifiĂ© la Terreur Ă  un simple thĂšme. D’oĂč Ă©galement le titre de notre article : « Jean Paulhan et l’empreinte de la Terreur », puisque la Terreur agit en profondeur dans l’Ɠuvre du cĂ©lĂšbre directeur de La Nouvelle Revue française, parfois peut-ĂȘtre Ă  son insu.

6É. Trudel choisit un parcours ambitieux et complet qu’il annonce dĂšs le sous-titre de son Ɠuvre : « thĂ©orie, poĂ©tique et Ă©thique ». La thĂ©orie repose surtout sur sa longue introduction Ă  valeur dĂ©finitionnelle. L’aspect poĂ©tique sera reliĂ© Ă  la question du traitement de l’évĂ©nement chez Jean Paulhan et Ă  sa critique d’art. Enfin, l’aspect Ă©thique sera double : il concernera la position de Jean Paulhan pendant et aprĂšs l’Occupation mais surtout l’éthique de la lecture prĂ©supposĂ©e par l’Ɠuvre  paulhanienne. Il faudra en effet toujours avoir Ă  l’esprit ce double plan qu’É. Trudel met en Ă©vidence : Jean Paulhan ne dissocie jamais le rĂ©el et le figural ; ce qui relĂšve de l’évĂ©nement et de l’expĂ©rience se transmuera en expĂ©rience de lecture. Car l’évĂ©nement excĂšde le langage, le traduire est chose impossible. À dĂ©faut de reprĂ©sentation, Jean Paulhan, et É. Trudel Ă  sa suite, selon un procĂ©dĂ© quelque peu mimĂ©tique, aboutissent Ă  une prĂ©sentation des mystĂšres du rĂ©el (mystĂšres de la poĂ©sie, de l’expĂ©rience de soi, de l’Ɠuvre d’art, du secret). Tout ce qui est en Ɠuvre est donc Ă  l’Ɠuvre
.

7Pour mettre en valeur le retournement constant de la Terreur-objet en Terreur-sujet, É. Trudel ne procĂšde pas de maniĂšre chronologique. Le questionnement autour de la Terreur Ă©tant rĂ©current chez Jean Paulhan, É. Trudel privilĂ©gie une Ă©tude allant du plus simple (la thĂ©orie) au plus complexe (l’éthique), tout en balayant l’ensemble des arts et des connaissances abordĂ©s par Jean Paulhan : poĂ©sie, rĂ©cits, peinture, Histoire. Et tout d’abord la poĂ©sie.

À la recherche de la clef

8La qualitĂ© majeure de l’essai d’É. Trudel est paradoxalement d’ĂȘtre dĂ©ceptif. Nous nous expliquons : en effet, Ă  l’instar de Jean Paulhan, É. Trudel ne mĂ©nage pas son lecteur et s’il avoue que Jean Paulhan expĂ©rimente des mĂ©thodes, fait des hypothĂšses, il n’ignore pas qu’il n’arrive pas toujours Ă  un rĂ©sultat efficient. Le lecteur malmenĂ© par Jean Paulhan l’est aussi par É. Trudel en quelque sorte ; il est forcĂ© de comprendre des raisonnements complexes mais est parfois déçu dans son attente car il arrive que le texte se fasse terroriste alors qu’il s’annonçait rhĂ©torique. É. Trudel, dans la lignĂ©e des travaux de Michael Syrotinski8 Ă  qui il se rĂ©fĂšre, n’ignore pas les Ă©checs et les failles dans les textes de Jean Paulhan mais les explicite. Il dĂ©plie les arcanes de la pensĂ©e de Paulhan mais ne veut nullement l’enfermer dans un systĂšme. Ce qui importe est l’expĂ©rience, qu’elle parvienne Ă  dĂ©passer la dichotomie RhĂ©torique/Terreur ou non.

9La premiĂšre preuve avancĂ©e par É. Trudel de la traversĂ©e de l’Ɠuvre de Jean Paulhan par la Terreur concerne la chose poĂ©tique. É. Trudel procĂšde Ă  deux analyses de texte trĂšs fines ; il Ă©tudie successivement La Clef de la poĂ©sie9 et le rĂ©cit « Orpaillargues », qui appartient aux Causes cĂ©lĂšbres10. Dans sa premiĂšre Ă©tude, il dĂ©montre que dans le contexte de l’épistĂ©mĂ© en crise dĂ©crit en introduction, que Jean Paulhan nomme la Terreur, naĂźt chez l’écrivain l’envie de rechercher une mĂ©thode qui assure un sens partagĂ©. Dans sa correspondance avec Francis Ponge, c’est ce qu’il dit souhaiter. Il dĂ©sire que Ponge reste poĂšte (ce que celui-ci refusera, lui qui se voulait avant tout savant) et espĂšre lui-mĂȘme devenir thĂ©oricien. Dans La Clef de la poĂ©sie, Jean Paulhan a l’ambition d’expliquer le mystĂšre de la poĂ©sie, de dĂ©lier le vrai du faux, de proposer un texte logique sur le genre poĂ©tique. Or É. Trudel marque l’échec de cette tentative ; partant du lieu commun de l’indissoluble lien entre fond et forme en poĂ©sie, Jean Paulhan le questionne et conclut Ă  sa vĂ©racitĂ©. La « clef de langage » et la « clef du sens » ne peuvent donc ĂȘtre sĂ©parĂ©es. Mais É. Trudel montre que ce texte n’est qu’un semi-Ă©chec dans la mesure oĂč Jean Paulhan a mis Ă  l’épreuve un lieu commun, et se l’est appropriĂ© en connaissance de cause (ambition rĂ©alisĂ©e de la Maintenance). C’est-Ă -dire que la Terreur qui l’avait engagĂ© Ă  dissocier signifiant et signifiĂ© n’a pas abouti. Le texte, Ă  effet poĂ©tique, est finalement lui-mĂȘme la clef recherchĂ©e : « la mĂ©thode n’a pas expliquĂ© le mystĂšre, n’en a pas donnĂ© la preuve ; en se contentant de rĂ©investir le plus commun des lieux communs sur la poĂ©sie, elle a plutĂŽt manifestĂ© ce mystĂšre, elle lui a fait place, elle en a fait l’épreuve.11». L’analyse du poĂšme de Ponge, La Lessiveuse, paru en miroir du texte de Jean Paulhan en 1944 dans la revue Messages suit la mĂȘme logique : É. Trudel montre que ce poĂšme dĂ©passe sa vocation d’art poĂ©tique pour devenir cathartique et s’ancrer dans l’Histoire contemporaine de l’Occupation. MĂ©thode et poĂ©tique ne sont donc pas exclusives mais complĂ©mentaires. En conclure que Terreur et RhĂ©torique le seraient par mĂ©taphore est encore trop prĂ©maturĂ© Ă  ce stade de l’essai.

10La seconde analyse fait une plus large place Ă  la dĂ©maĂźtrise. Ici l’impact de la Terreur est plus visible. « Orpaillargues », prĂ©sentĂ© initialement tel un rĂ©cit ethnographique retraçant les rites nuptiaux de « naturels » dĂ©vie progressivement vers le mythe. Ici, É. Trudel propose des analyses trĂšs intĂ©ressantes sur l’opposition rite/mythe, se rĂ©fĂ©rant notamment aux travaux de Levi Strauss. L’ethnologue distingue ainsi le rite, qui tente de « refaire du continu Ă  partir du discontinu », du mythe, qui « retrace l’institution des diffĂ©rences ». Et ce que constate É. Trudel, c’est que l’on passe du premier au second dans ce rĂ©cit paulhanien. Ce qui s’énonçait comme mĂ©thode aboutit Ă  une errance du sens. La Terreur s’insinue et fait de ce texte un texte ouvert, qui reçoit de multiples explications de la part de son propre auteur. Le doute final touchant la violence faite Ă  la fiancĂ©e laisse planer l’ombre de la Terreur dans son acception historique de peur et de violence. L’évĂ©nement Ă©chappe Ă  l’énonciation, le rite devient au fur et Ă  mesure des hypothĂšses comme inexplicable. Stylistiquement, É. Trudel relĂšve que l’usage rĂ©pĂ©tĂ© par Paulhan de la figure de la mĂ©talepse12 opacifie les choses et aboutit Ă  des renversements successifs qui masquent le sens plus qu’ils ne l’explicitent.

11Dans les deux analyses, l’excĂšs (la volontĂ© de dĂ©couvrir LA mĂ©thode dans La Clef et la volontĂ© de comprendre un rite Ă©chappant aux coutumes du dĂ©couvreur) est sanctionné ; il dĂ©passe toute traduction, toute reprĂ©sentation et Ă©prouve le texte plus qu’il n’est Ă©puisĂ©. La Terreur s’insinue, la serrure rĂ©siste Ă  la clef


Le clair-obscur

12É. Trudel poursuit sa recherche de la prĂ©sence de la Terreur dans l’Ɠuvre paulhanienne en abordant deux nouveaux domaines : la fiction autobiographique et les Ă©crits sur l’art. Nous prenons le parti ici de traiter conjointement deux chapitres disjoints (chapitres 2 et 3) car ils abordent une problĂ©matique commune : celle de la traduction d’une expĂ©rience a priori indicible.

13On retrouve dans ces chapitres consacrĂ©s Ă  la problĂ©matique de l’évĂ©nement la thĂšse d’É. Trudel selon laquelle les textes de Jean Paulhan seraient moins le rĂ©cit d’un Ă©vĂ©nement que l’évĂ©nement Ă  l’Ɠuvre dans le rĂ©cit. L’opacitĂ© du rĂ©el, la difficultĂ© d’en rendre compte ressurgissent. É. Trudel constate Ă  juste titre que les textes de Jean Paulhan sont toujours simultanĂ©ment des essais et des rĂ©cits ; la rĂ©fĂ©rentialitĂ© s’efface devant le performatif, le problĂšme de l’évĂ©nement devient celui de son discours. Aussi É. Trudel rapproche-t-il l’analyse de l’évĂ©nement de celle du lieu commun dans la mesure oĂč le lieu commun ne s’explique pas de façon univoque et dĂ©finitive ; chez Jean Paulhan tout est toujours liĂ© et les thĂšmes antithĂ©tiques de familier/Ă©vĂ©nementiel, hĂ©ritage/crĂ©ation, singulier/commun deviennent progressivement interchangeables. Mais surtout, Ă  partir du moment oĂč l’on cherche Ă  expliquer rĂ©cit ou lieu commun, on expĂ©rimente le texte lui-mĂȘme : « Ainsi paraĂźt-il impossible de s’extraire du rĂ©cit sans immĂ©diatement le perdre (en perdre le fil), de la mĂȘme maniĂšre que pour qu’un lieu commun opĂšre, il vaut mieux tenter de le prononcer ou de l’écrire sans mĂȘme y penser. Comme si toute connaissance du texte devait toujours aussi (plutĂŽt ?) ĂȘtre expĂ©rience, Ă©preuve du texte13. »

14Au prisme de ces aspects thĂ©oriques, É. Trudel  analyse deux incidents narrĂ©s par Jean Paulhan dans Le Clair et l’obscur, texte datant de 1958. Ces deux incidents posent la question de l’énonciation de l’évĂ©nement. Jean Paulhan est marquĂ© par la phĂ©nomĂ©nologie et est toujours frappĂ© d’étonnement devant l’apparaĂźtre : cet Ă©tonnement peut se traduire en terme de Terreur (mĂȘme si É. Trudel ne le fait pas de façon claire dans ces pages), c'est-Ă -dire que le rĂ©el rĂ©siste Ă  un saisissement langagier qui expliquerait le monde de façon certaine. Le signifiant ne peut toujours traduire le signifiĂ©. Jean Paulhan explore en fait les limites du langage, lui qui pensait originellement que la RhĂ©torique permettrait une saisie clarifiĂ©e du monde.

15Le premier incident se dĂ©roule pendant la guerre de 1914-1918 ; le narrateur se trouve en pleine bataille, cernĂ© par l’horreur. Cet excĂšs du figural (amas de morts, tirs en tous sens
) crĂ©e un dangereux sentiment d’irrĂ©alitĂ© (le narrateur voit les morts tels des pantins, les tirs deviennent des feux d’artifice) que vient rompre le bris d’une glace. En brisant cette glace, le narrateur rĂ©intĂšgre le monde rĂ©el de la guerre. On passe ainsi du figural au littĂ©ral. L’évĂ©nement est-il pour autant compris, rien n’est moins sĂ»r.

16Le second incident est plus banal. Le narrateur Ă©claire furtivement la chambre oĂč dort sa femme afin de se faire une idĂ©e claire de l’espace et d’éviter les objets-obstacles. Cette traversĂ©e nocturne fait redĂ©couvrir son atelier au narrateur ; c’est donc ici un processus inverse au premier puisque l’on passe du banal au figural.

17Jean Paulhan conclura que le sens de ces deux Ă©vĂ©nements (qui pour lui n’en font qu’un) Ă©chappe et que l’évĂ©nement reste obstinĂ©ment irreprĂ©sentable. Mais ces aventures sont des lieux communs (comme le laissait prĂ©sager le titre du recueil) et l’on sait que chez Jean Paulhan les lieux communs sont protĂ©iformes. Ces deux textes constituent donc des Ă©preuves du lieu commun. Ils viendraient illustrer, selon É. Trudel la thĂ©orie Ă©noncĂ©e dans les Fleurs. NĂ©anmoins, un doute persiste : les incidents crĂ©ent-ils le texte ou est-ce le contraire (l’ombre de la figure de la mĂ©talepse relevĂ©e par É. Trudel plane toujours) ? Ces expĂ©riences restent inexplicables et Jean Paulhan les rapproche des expĂ©riences d’ordre mystique ou zen.

18É. Trudel dĂ©duit de ces deux incidents des aventures de lecture comme il l’a fait dans les chapitres prĂ©cĂ©dents. Ces deux textes symboliseraient alors deux types de lecture opposĂ©s : d’une part une lecture littĂ©rale, d’autre part une lecture permettant de redĂ©couvrir les mĂ©tamorphoses du texte. C’est une des caractĂ©ristiques de la lecture d’É. Trudel que de proposer frĂ©quemment une lecture allĂ©gorique possible. Ces propositions enrichissent l’interprĂ©tation mĂȘme si elles semblent se systĂ©matiser au fil de l’essai. Quatre grands types de lectures se rĂ©pĂštent : lecture littĂ©rale ; lecture figurĂ©e et allĂ©gorique ; lecture de type « art poĂ©tique » (le texte comme expĂ©rience de lecture), lecture « mĂ©taleptique ». Les signifiĂ©s sont multiples, comme le prĂŽne la Terreur pour laquelle les signifiants rĂ©duisent et Ă©touffent la pensĂ©e. En cela, la pensĂ©e de Jean Paulhan est vĂ©ritablement traversĂ©e par le phĂ©nomĂšne de la Terreur littĂ©raire de la mĂȘme façon que l’auteur est traversĂ© par ses expĂ©riences comme le note Philippe Jaccottet dans son introduction au Clair et l’obscur14.

19Cette thĂ©matique de l’expĂ©rience dans le texte/expĂ©rience du texte est approfondie dans le chapitre consacrĂ© Ă  l’art. É. Trudel Ă©tablit un parallĂšle entre la dĂ©marche cubiste et la dĂ©marche de Jean Paulhan. Ce dernier cherche dans la peinture moderne les rĂ©ponses Ă  ses questions portant sur le langage. Il met en avant la tendance phĂ©nomĂ©nologique de la peinture cubiste, ainsi que sa façon de prĂ©senter les choses au lieu de les reprĂ©senter, ce qui s’apparente Ă  sa propre façon d’aborder le rĂ©el. ExpĂ©rience et connaissance, art et Ă©vĂ©nement semblent se confondre, alors que ce rapprochement semblait interdit au signe linguistique. Mais littĂ©rature et esthĂ©tique ne coĂŻncident pas et cette expĂ©rience picturale n’est pas transposable en intĂ©gralitĂ© sur le plan littĂ©raire. Les modalisateurs, les jeux de mots qu’É. Trudel met en valeur dans les textes de Jean Paulhan sur l’art15 laissent Ă  penser que l’idiome du silence qui est l’apanage de la peinture n’est pas transposable en mots. Le tableau rĂ©siste Ă  l’interprĂ©tation comme le fameux « pan de mur jaune » de la Vue de Delft de Vermeer rĂ©siste Ă  l’écrivain Bergotte dans la Recherche. À la suite de cette comparaison, É. Trudel fait un long dĂ©veloppement sur le pan tel qu’il est apprĂ©hendĂ© par Georges Didi-Huberman16 et le punctum barthĂ©sien17. Disons briĂšvement que le visible tel qu’il est donnĂ© dans une Ɠuvre picturale Ă©chappe au dire, dĂ©passe la simple « ressemblance » pour devenir « reconnaissance ».

20É. Trudel rapproche alors Ă  nouveau cette notion de reconnaissance (nommĂ©e « spectre » par Jean Paulhan ou « inspect », en rĂ©fĂ©rence Ă  l’étymon specere) de celle du lieu commun. À l’instar du lieu commun Ă  sens multiple, le spectre rend au familier toute son Ă©trange prĂ©sence. Ainsi donc la peinture est le lieu de la manifestation de la Terreur, Terreur intraduisible (en mots).

21Cette aporie se retrouvera dans les textes de Paulhan18 et de Ponge19 consacrĂ©s aux toiles intitulĂ©es Les Otages de Jean Fautrier. Ces textes permettent de lier esthĂ©tique et Ă©thique. Ces toiles reprĂ©sentent des anonymes torturĂ©s sous l’Occupation, anonymes que le peintre entendait hurler de douleur tandis qu’il Ă©tait cachĂ© dans un hĂŽpital psychiatrique, prĂšs de Paris. Ces toiles posent Ă  nouveau le problĂšme de la Terreur et de sa traduction langagiĂšre. La question principale est de savoir comment peintre et spectateur doivent se comporter devant ces otages. Jean Paulhan rĂ©pond en termes de maintenance : pour lui, ces Ɠuvres maintiennent l’évidence de l’homme, elles dĂ©passent le singulier pour reprĂ©senter la condition humaine, elles ont une fonction commĂ©morative. Cette idĂ©e de maintenance est conjointement esthĂ©tique et Ă©thique (le spectateur doit ‘tenir le coup’ aussi). Pour Francis Ponge, tout texte sur la sĂ©rie des Otages est Ă  son tour otage du tableau, la peinture de Fautrier est gĂȘnĂ©e et gĂȘnante. La question du comportement Ă  adopter devant ces toiles perdure et É. Trudel propose comme rĂ©ponse Ă  la question de Ponge des mots de Jean Paulhan, Ă  savoir qu’il faut se reconnaĂźtre en Fautrier.

Le secret perdure : avons-nous trouvé la clef ?

22Parvenu au terme de son essai critique, É. Trudel revient sur un topos de la critique paulhanienne, la thĂ©matique du secret, pour le redĂ©finir, l’explorer sous un nouvel angle, non plus stylistique mais Ă©thique. Cette thĂ©matique du secret est Ă©tudiĂ©e ici dans des textes ancrĂ©s dans la pĂ©riode historique de l’Occupation.

23É. Trudel dĂ©montre que les textes de Jean Paulhan sont souvent insaisissables Ă  premiĂšre lecture ; l’écrivain dĂ©sire que le texte rĂ©siste au lecteur dans une visĂ©e Ă©thique : il s’agit que la littĂ©rature soit avant tout une expĂ©rience. « Secret » et « rĂ©sistance » ont donc un sens littĂ©ral et Ă©thique dans les Ɠuvres de Jean Paulhan. É. Trudel explique nĂ©anmoins qu’il ne faudrait pas confondre secret et insensĂ© du langage. Si Jean Paulhan veut qu’il y ait une expĂ©rience de dĂ©familiarisation, il n’est pas nihiliste ; un sens existe, il est Ă  dĂ©crypter.

24C’est ici qu’il faut traiter de l’opposition entre Jean Paulhan et Jean-Paul Sartre sur laquelle É. Trudel revient Ă  plusieurs moments de son essai, souvent en notes. En effet, pour Jean-Paul Sartre, le langage est avant tout action20. En revanche, Jean Paulhan distingue acte et parole. Il s’oppose Ă  la littĂ©rature engagĂ©e qui souhaite, dans la lignĂ©e de la Terreur, ĂȘtre un langage absolument transparent. Maurice Blanchot va dans le mĂȘme sens que Jean Paulhan, il s’élĂšve contre cette exigence totalitaire du « tout dire » dans La Part du feu21 en 1949. Selon lui, la littĂ©rature au sortir de la guerre est privĂ©e de tout droit, hormis du droit Ă  la mort.

25É. Trudel dĂ©montre que le secret chez Paulhan est une obligation Ă  la fois heuristique, esthĂ©tique et Ă©thique. Et dans un rapport de mimĂ©tisme, Jean Paulhan choisit de traiter du secret en adoptant une rhĂ©torique du secret. C’est le cas avec son texte intitulĂ© Une semaine au secret. À la rĂ©sistance du narrateur qui semble ne pas tout avouer aux enquĂȘteurs qui l’interrogent sur ses activitĂ©s clandestines de rĂ©sistant, rĂ©pond la rĂ©sistance du texte. É. Trudel relĂšve en effet les incohĂ©rences qui entourent cette Ɠuvre. La premiĂšre a trait Ă  son contexte de publication. PubliĂ© initialement le 9 septembre 1944 dans Le Figaro tel un texte de tĂ©moignage, Jean Paulhan le placera vingt ans plus tard au moment de l’établissement de ses ƒuvres ComplĂštes dans la catĂ©gorie « rĂ©cits et textes fictifs ». Or on sait avec Jacques Derrida que « Un tĂ©moignage ne doit pas ĂȘtre, en droit, une Ɠuvre d’art ni une fiction. Dans le tĂ©moignage, Wahrheit exclut Dichtung22. » Le tĂ©moignage pourrait-il avoir un sens figurĂ© et traiter du secret de la littĂ©rature au lieu du secret gardĂ© par un rĂ©sistant ? La seconde incohĂ©rence concerne le texte mĂȘme. L’interrogatoire est racontĂ© (mais on ne saura jamais ce qu’a vĂ©ritablement avouĂ© le narrateur aux enquĂȘteurs) mais finalement la semaine au secret reste secrĂšte. La conjonction du tĂ©moignage (devoir de tout dire) et du secret (devoir de tout taire) semble irrĂ©alisable et le texte rĂ©siste ; il se clĂŽt sur la liste des camarades disparus, mĂ©morial littĂ©ral qui surpasse le figural.

26C’est que pour É. Trudel, ce texte n’est pas seulement littĂ©raire, il a une valeur politique. LĂ  rĂ©side peut-ĂȘtre son secret. À la LibĂ©ration, on reproche Ă  Jean Paulhan de quitter le ComitĂ© National des Écrivains (CNE), et des rumeurs de traĂźtrise fondent sur lui. Pour rappeler son rĂŽle Ă©minent pendant la rĂ©sistance et sa discrĂ©tion exemplaire, il publie ce tĂ©moignage. C’est en effet l’époque oĂč le CNE se radicalise, propose des purges devant punir les Ă©crivains qui ont collaborĂ© et Ă©tablit des listes noires : la Terreur littĂ©raire devient politique. Jacques Lecarme confirme cette tendance relevĂ©e par É. Trudel, lorsqu’il Ă©crit : « À la surprise gĂ©nĂ©rale, mais d’une maniĂšre fort logique, Paulhan attendra les annĂ©es 1944-1950 pour faire l’anatomie de cette Terreur d’État anti-littĂ©raire, Ă  propos de la “liste noire” du ComitĂ© National des Écrivains. Au nom des valeurs littĂ©raires et intellectuelles, il condamne l’épuration des Ă©crivains, et la Terreur qui l’accompagne, avec son cortĂšge de procĂšs expĂ©ditifs, de condamnations, d’exĂ©cutions, et de proscriptions morales qui peuvent tourner Ă  l’interdiction professionnelle.[
] Seul contre tous, Paulhan soutient que la Terreur qui vient du pouvoir d’État constitue une trahison par rapport Ă  la littĂ©rature et Ă  la RĂ©sistance23 ». Jean Paulhan prend conscience de la contamination de la politique par la logique de la Terreur24.

27Face Ă  la Terreur politique qui se fait jour, Jean Paulhan rĂ©clame une nouvelle clandestinitĂ© qui maintienne la mystique de la rĂ©sistance. C’est ce qu’il explicite dans son texte Les Morts, datĂ© de dĂ©cembre 1944. Pour lui, la LibĂ©ration dissout le temps oĂč le secret Ă©tait la vie quotidienne, elle est une vĂ©ritable rupture Ă©pistĂ©mologique. La maintenance de la clandestinitĂ© est selon E.Trudel, interprĂ©table sur deux plans : elle est une façon d’éviter les purges demandĂ©es par exemple par le CNE mais elle est aussi un questionnement d’ordre littĂ©raire : en effet comment la littĂ©rature peut-elle reprendre voix sans trahir le secret partagé ? L’écrivain a en fait pour vocation d’exprimer le secret de « ceux qui se sont tus » (euphĂ©misme-lieu commun utilisĂ© par Jean Paulhan qui exprime une vĂ©rité : les morts ont su garder leur secret de rĂ©sistant jusqu’au bout). Et pour l’écrivain, Jean Paulhan rĂ©clame un « droit Ă  l’erreur », c'est-Ă -dire une indulgence que refuse d’accorder le CNE. É. Trudel rappelle ici que ce « droit Ă  l’erreur » n’est pas un « droit Ă  l’innocence » comme le nomme Anne Simonin : auteur et lecteur ont la responsabilitĂ© de ne jamais oublier le secret mais ils ont droit Ă  l’erreur. Ainsi Jean Paulhan semble-t-il rĂ©sister aux formes extrĂȘmes de la Terreur ; il refuse la transparence absolue et le dĂ©sir de puretĂ© revendiquĂ© par les terroristes. Mais sa rhĂ©torique du secret est une autre forme de Terreur : le secret s’éprouve mais ne se dĂ©voile pas, une certaine violence est faite au lecteur ; c’est du moins l’interprĂ©tation que nous pouvons donner de ces analyses, É. Trudel n’explicitant pas toujours la prĂ©sence de la Terreur.


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28In fine, Jean Paulhan ne propose pas de solution pour lutter contre la Terreur dans les lettres, mais il l’a Ă©prouvĂ©e. É. Trudel comme Jean Paulhan ne rĂ©sout pas l’opposition Terreur/RhĂ©torique. Mais tous deux posent des questions, c’est cela qui importe. É. Trudel explique d’ailleurs sa dĂ©marche de façon claire dans une note faisant rĂ©fĂ©rence aux travaux de G. Michaud : « histoire d’une lecture qui “ne chercherait pas Ă  trouver trop vite la solution ou la rĂ©solution de son trouble rapport tranfĂ©rentiel au texte, qui ne voudrait pas dĂ©lier ou dissoudre ce qu’elle ne comprend pas en lui, mais qui, de maniĂšre inexplicable, s’attacherait avec insistance Ă  la rĂ©sistance elle-mĂȘme, Ă  la sienne d’abord, qui se traduit par un arrĂȘt de l’interprĂ©tation et de la possibilitĂ© d’analyser, mais aussi Ă  celle du rĂ©cit mĂȘme qui rĂ©siste, qui bute sur un impossible Ă  dire”25. »

29É. Trudel a mis Ă  l’épreuve l’Ɠuvre paulhanienne ; il conclut son essai en Ă©crivant : « on aura cherchĂ© Ă  lire une terreur insistante, au cƓur mĂȘme de l’écriture, l’ayant reconnue tour Ă  tour comme excĂšs illisible, Ă©vĂ©nement du lieu commun, spectre, secret ou rĂ©sistance26. » Cet essai complexe et complet a le mĂ©rite de proposer une analyse Ă  rebours en cherchant Ă  dĂ©celer la Terreur dans un grand nombre d’Ɠuvres du directeur de la NRf. La difficultĂ© tient Ă  la grande extension que É. Trudel accorde au terme de « terreur », au fait qu’il l’entende en quelque sorte comme une rĂ©sistance Ă  l’explicitation, comme un mystĂšre au cƓur du langage.

30Cette polysĂ©mie du terme « Terreur » rend compte de l’ambivalence de la position paulhanienne. La Terreur est Ă  la fois une menace pour la littĂ©rature (la tentation du silence rimbaldien est forte chez les « terroristes ») et un moteur pour la rĂ©ception : la rĂ©sistance du texte oblige le lecteur Ă  crĂ©er l’interprĂ©tation.