Browning, poète nécromant
Cet article a d’abord paru dans la Revue internationale des livres et des idées (n°13, septembre-octobre 2009). Il est ici reproduit avec l'autorisation de l'auteur dans le cadre du partenariat entre nos deux revues.
1Il semble que la littérature anglaise du XIXe siècle, et singulièrement la poésie, connaisse actuellement un certain regain d’intérêt en France : on songe par exemple, pour n’en citer que deux, aux traductions de Coleridge publiées par Jacques Darras dans la collection « Poésie » de Gallimard, ou au Don Juan de Byron, entièrement retraduit chez le même éditeur par les soins de Marc Porée et de Laurent Bury. Le Bruit du Temps vient d’apporter à ce processus une contribution décisive en republiant (c’est une première en cinquante ans) l’unique traduction française, accompagnée du texte anglais et d’un généreux apparat critique, de l’œuvre maîtresse du victorien Robert Browning (1812-1889). Initialement paru en 1869, L’Anneau et le livre explore en plus de vingt mille vers et douze « monologues dramatiques » tous les ressorts d’une affaire sanglante qui défraya la chronique romaine à la fin du XVIIe siècle, et dont l’auteur avait retrouvé par hasard les minutes sur un marché de Florence : pour résumer outrageusement, le meurtre par un hobereau d’une très jeune bourgeoise épousée par intérêt et de ses vieux parents, après qu’un jeune et fougueux chanoine a tenté de l’enlever pour la soustraire au martyre qu’elle endurait. Au terme d’une progression savamment ménagée de point de vue en point de vue, qui donne à entendre les voix d’une rumeur divisée, celles des protagonistes, les pompeuses plaidoiries de leurs avocats, puis les méditations du pape Innocent XII en personne, le lecteur émerge finalement de la grisaille incertaine de l’humanité courante — traitée avec une ironie âpre de grand moraliste — pour entrevoir les deux extrémités du bien et du mal, éternisées dans un face-à -face auquel le poète a voulu donner la force du mythe.
2On ne s’attardera pas, ici, sur l’intensitĂ© de l’évocation, sur la puissance Ă©motionnelle du rĂ©cit, mais plutĂ´t sur la singularitĂ© d’une Ĺ“uvre dont l’ambition et la conception continuent de paraĂ®tre folles Ă un lecteur contemporain, d’une « folie » qui intĂ©resse directement aussi bien l’histoire que la thĂ©orie de la littĂ©rature. Histoire et thĂ©orie des genres, d’abord : dans le champ britannique, L’Anneau et le livre constitue l’une des principales tentatives pour mettre au jour un Ă©quivalent moderne de l’épopĂ©e, non seulement par son ampleur mais aussi par l’urgence spirituelle de son propos, fĂ»t-elle parfois entĂ©nĂ©brĂ©e par le doute (la rĂ©invention de la foi chrĂ©tienne est bien sĂ»r l’un des thèmes profonds de l’œuvre). Pas de complète sĂ©cularisation de l’épique, donc, mais une dĂ©mocratisation, qui passe par l’assomption poĂ©tique de l’ordinaire, voire du sordide : Browning continue Wordsworth et son dĂ©sir d’un « chant philosophique de vĂ©ritĂ© qui chĂ©rĂ®t notre vie de chaque jour », tout en le mettant Ă l’épreuve corrosive du Don Juan de Byron. Ă€ la diffĂ©rence de ces prĂ©cĂ©dents, toutefois, L’Anneau et le livre n’est plus immĂ©diatement l’épopĂ©e de la conscience poĂ©tique. La virtuositĂ© de la caractĂ©risation dramatique, la constance des dĂ©veloppements analytiques et la complexitĂ© de l’intrigue signalent que l’ambition Ă©pique passe ici par la rĂ©appropriation des possibilitĂ©s de la forme romanesque. La valeur indicielle du moindre dĂ©tail donne ainsi Ă L’Anneau et le livre des allures de roman policier, en quoi il ne fait d’ailleurs que reproduire le caractère « circonstancié » qui fut dès l’origine un aspect essentiel de la fiction anglaise. En mĂŞme temps, le poème, basĂ© comme on l’a dit sur des minutes authentiques, s’inscrit par lĂ dans une relation vitale Ă la vĂ©racitĂ© du fait historique : le soin que met Browning Ă recrĂ©er un autre temps et une autre culture dĂ©passe largement la couleur locale, pour atteindre (sans s’y Ă©puiser) Ă ce qu’il faut bien appeler une sorte de naturalisme historique, dont les facteurs sociaux ne sont pas absents. Il faudrait encore parler de l’omniprĂ©sence de la dissection psychologique, Ă laquelle Henry James fut loin d’être insensible, et qui se conjugue Ă la multiplicitĂ© des points de vue – les voix qui se succèdent narrent Ă peu de choses près les mĂŞmes Ă©vĂ©nements – pour mener Browning Ă des audaces inconnues du roman de son temps, et toutes proches des expĂ©rimentations du XXe siècle.  Â
3L’Anneau et le livre n’en demeure pas moins rĂ©solument un poème, dont la dimension rĂ©flexive et critique en fait un jalon passionnant de l’évolution de la poĂ©tique de l’œuvre. Deux tendances fondamentales en dĂ©terminent l’architecture. D’abord, la fascination de l’histoire a pour corollaire, chez Browning, la redĂ©finition de la figure du poète, non plus voyant ou crĂ©ateur Ă la manière du romantisme shelleyen, mais recrĂ©ateur ou nĂ©cromant. Il s’agit moins dĂ©sormais de dĂ©ployer l’infinie potentialitĂ© de l’être que de ranimer les braises de ce qui fut pour lui faire dire sa vĂ©ritĂ© finie, de remodeler « quelque fragment d’un tout » (p. 93). Ă€ cet Ă©gard, le monologue dramatique prĂ©figure non seulement l’objectivisme d’Eliot et de Pound, mais peut-ĂŞtre plus encore leur nostalgie dĂ©chirĂ©e, fragmentaire prĂ©cisĂ©ment, de la vie et des cultures passĂ©es. D’autre part — et annonçant, lĂ aussi, le modernisme — il y a la visĂ©e totalisante de l’œuvre, insĂ©parable de l’inquiĂ©tude morale et religieuse qui habite Browning : la polyphonie doit se rĂ©sorber dans une symphonie, la multiplicitĂ© dans l’unitĂ©, le chaos dans un ordre ultime au moins entrevu. Si la cathĂ©drale a Ă©tĂ©, de Wordsworth Ă Proust, la grande mĂ©taphore moderne de l’œuvre, elle fait ici place Ă l’anneau parfait dans lequel l’artiste a mĂŞlĂ© au minerai brut du fait historique l’alliage de son vers pour mieux le porter Ă une absolue puretĂ© idĂ©ationnelle : l’anneau tire son prix de l’authenticitĂ© du filon (le vieux « Livre Jaune » achetĂ© Ă Florence), mais il est impensable sans le travail qui l’a raffinĂ© et ciselĂ©. L’image, longuement filĂ©e, dit la tension dont se nourrit l’écriture de Browning entre la vie des faits et celle de l’art, entre expressivitĂ© vitaliste et perfection de la clĂ´ture, en mĂŞme temps que la volontĂ© profonde qui anime toute l’œuvre, le dĂ©sir de transmuter en vĂ©ritĂ© spirituelle, par la fiction, la vĂ©ritĂ© encore trop humaine de l’archive : loin de l’art pour l’art, la poĂ©sie moderne s’élabore ici dans un questionnement Ă©thique incessant.    Â
4Car L’Anneau et le livre est Ă©galement une Ă©popĂ©e du langage poĂ©tique, chargĂ© de dire tout le rĂ©el et, surtout, le vrai, mais d’emblĂ©e frappĂ© par l’hypothèque que Browning voit planer sur tout langage humain, dĂ©signĂ© Ă plusieurs reprises comme l’instrument systĂ©matique du mensonge et de l’aliĂ©nation. C’est donc « par la mĂ©thode oblique » (p. 1269) que le langage poĂ©tique dira le vrai Ă l’humanitĂ©, c’est-Ă -dire par un labeur incessant qui, plus qu’ailleurs, le maintient aux limites de la langue. Le vers blanc de Browning, d’une rare puissance rythmique, use Ă satiĂ©tĂ© de toutes les ressources allitĂ©ratives de l’anglais, multiplie les anacoluthes, Ă©lide articles et conjonctions comme s’il s’efforçait de dĂ©velopper sa grammaire propre : la traduction, ici, relève plus encore qu’ailleurs de la gageure. De haute tenue, celle de Georges Connes – en prose, selon une vĂ©nĂ©rable tradition française – fait droit Ă la verve de Browning, Ă sa gouaille souvent sardonique. Elle respecte la dĂ©bauche lexicale qui caractĂ©rise son Ĺ“uvre, la tendance accrue Ă l’oralitĂ© par oĂą celle-ci s’éloigne du romantisme. Surtout, elle est Ă l’écoute de toutes les inflexions des voix browningiennes : le monologue dramatique s’y trouve tirĂ© du cĂ´tĂ© d’une vraisemblance conversationnelle remarquablement efficace. On peut certes regretter que s’y perdent un peu la spĂ©cificitĂ© du vers, l’abrupt de la syntaxe, l’excès du signifiant si essentiel Ă la poĂ©tique de Browning ; mais l’intĂ©rĂŞt de cette Ă©dition bilingue est aussi de permettre la mesure d’une difficultĂ©, de faire apparaĂ®tre dans toute leur ampleur l’écart entre les langues et l’attraction utopique, toujours actuelle, d’une parole largement Ă©trangère aux habitudes du public français.  Â
5Il faut, à cet égard, saluer la complexité de l’édition publiée par Le Bruit du Temps, assortie d’un apparat critique considérable qui ne néglige aucun moyen de familiariser le lecteur avec l’œuvre et son auteur. Signalons pour commencer l’annotation exhaustive de ce volume, due aux éditeurs, et qui explicite les nombreuses références susceptibles d’éclairer le texte de Browning, saturé d’érudition anglaise mais aussi italienne. Il y a plus : cette édition ne donne pas seulement à connaître un beau texte, elle semble placer en perspective la figure et le poème de Browning, un peu comme le fait celui-ci de l’assassinat de la famille Comparini. En mettant en lumière la réception de Browning et, par là , le rôle qu’il a pu jouer dans l’histoire du sens accordé à la poésie et à la littérature en général, les éditeurs semblent avoir voulu faire écho aux revendications de sa poétique, donner toute la mesure de son exigence de l’œuvre et pour l’œuvre, sans pour autant l’enfermer dans une interprétation prescrite d’avance. C’est notamment le fait du double éclairage fourni par deux « introductions » ou présentations de Browning, rédigées à cinquante ans d’intervalle. D’un côté, la substantielle « étude documentaire » de Georges Connes, placée en fin de volume comme pour prolonger la résonance du poème autant que pour « l’expliquer », si elle remplit fidèlement la tâche qu’elle se propose de favoriser la compréhension de l’œuvre (rappel du synopsis, des principaux personnages, etc. — Connes a de plus ajouté en marge du texte même de Browning lui-même de brefs résumés de chaque incident et argument), vaut également comme témoignage personnel de l’impact que put avoir la poésie de Browning. Normalien, angliciste, enseignant à la Faculté des Lettres de Dijon, Connes travailla à cette traduction durant les années noires de l’Occupation ; elle fut pour lui, dit-il, un écran à des activités moins ostensibles, celles de la Résistance où il s’impliqua, passant par le maquis et la prison. Pétri des valeurs humanitaires de l’entre-deux-guerres, Connes voit en Browning un Shakespeare moderne, c’est-à -dire plus proche des préoccupations fondamentales de notre temps ; sa ferveur a pour but de faire reconnaître en France le génie de l’auteur (dont la renommée fut immense en pays anglo-saxon), mais aussi, du même coup, de promouvoir une certaine vision de la littérature. Il cite longuement, à cet effet, l’ouvrage consacré au poète par G. K. Chesterton, qui situe la grandeur de Browning dans l’assomption littéraire de l’insignifiant — on se trouverait ainsi d’accord avec les idées de Jacques Rancière sur l’esthétique moderne comme redistribution du sensible — et aussi dans la traduction artistique radicale de cette exigence première de la modernité qu’est la liberté de parole : tout point de vue demande à être entendu, fût-ce celui du Mal. Pour Connes, renchérissant sur ce propos auquel il apporte tout le souci éthique d’un résistant qui fut confronté aux dilemmes de l’épuration, Browning est le tenant par excellence d’un humanisme intégral, courant le risque de la confrontation avec les puissances des ténèbres pour mieux assurer, en définitive, l’authenticité d’une morale. S’il offre dans son étude une synthèse détaillée des documents qui constituaient le Livre Jaune, c’est pour permettre au lecteur de « juger sur pièces » l’art du poète et son projet, et aussi pour rappeler toute la vigueur de la motivation éthique qui les anime.
6Ă€ l’autre bout, la prĂ©face de Marc PorĂ©e apporte d’avance un complĂ©ment au ton parfois militant de l’étude de Georges Connes (Browning, en somme, serait le poète), auquel on revient avec profit une fois lue cette dernière. D’abord, elle replace, avec rigueur et minutie, l’auteur dans le contexte de sa culture et de son temps, le situant par rapport Ă l’hĂ©ritage romantique comme Ă ses principaux contemporains : position Ă la fois centrale, par l’ambition inĂ©galĂ©e de son Ĺ“uvre, et marginale par l’excentricitĂ© rugueuse de sa poĂ©sie, si diffĂ©rente de la poĂ©sie « tout court » de Tennyson ou d’Arnold. Et elle nuance quelque peu, sans la nier, l’importance que confère Connes Ă l’urgence morale qui imprègne L’Anneau et le livre, urgence qui n’est pas Ă©trangère Ă un certain consensus victorien, mais dont Marc PorĂ©e s’attache Ă faire ressortir toute la complexité : Browning est aussi notre contemporain, si l’on veut, par la part d’ombre de ses Ă©tudes de caractère, par sa fascination pour la dĂ©viance, par sa dĂ©termination Ă donner la parole Ă une nĂ©gativitĂ© qui ne se laisse subsumer qu’au tout dernier moment sous le grand schème Ă©thique dont le poème se veut porteur. Schème dont la prĂ©sence et la pertinence ne sont pas discutables, mais dont la rĂ©alisation fondamentale serait peut-ĂŞtre plutĂ´t Ă chercher dans l’ample mouvement du texte, dans la lenteur « oblique » de son cheminement, moins dans le temps du jugement que dans celui qu’on prend avant de juger. Ce n’est pas le moindre mĂ©rite de ce volume que de donner au lecteur celui de rĂ©flĂ©chir aux opĂ©rations de l’œuvre littĂ©raire, Ă l’historicitĂ© de nos sensibilitĂ©s et de nos jugements, tout en lui laissant une complète libertĂ© d’apprĂ©ciation et d’interprĂ©tation vis-Ă -vis du monument qu’il s’apprĂŞte Ă aborder.  Â

