Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 10, numéro 10
Stefan Dărăbuß

RedĂ©couvrir l’intimitĂ© de la lecture... Ă  la roumaine

1Dans ce livre, qui est devenu un des best-sellers roumains de 2008, Simona Sora propose une clĂ© particuliĂšre pour la lecture de la prose roumaine Ă  deux Ă©poques (l’entre-deux guerres, prĂ©cisĂ©ment la pĂ©riode d’aprĂšs la chute du communisme) emblĂ©matiques par leurs mutations, tant pour les Ă©crivains que pour les lecteurs. Au-delĂ  de l’analyse des abysses fantasmatiques, du monde intĂ©rieur, des zones de l’inconscient et de celles conscientes, l’auteur souligne que « la transformation de l’intimitĂ© — dont il sera question dans ce livre [
] met en Ă©quation deux moments littĂ©raires (1933 et 1989) » significatifs pour la modification des conceptions sur le « soi-mĂȘme intime et son espace de dĂ©roulement — part, bien sĂ»r, d’autres zones que celle de la littĂ©rature. » (p. 27). Ainsi, le recours Ă  l’intimitĂ©, comme nouvelle perspective thĂ©orique sur la lecture, se justifie par la structuration du temps et l’espace des Ă©critures selon une nouvelle rhĂ©torique, de nouvelles conventions stylistiques, ainsi que par l’invitation Ă  la (re)lecture, basĂ©e sur une « communion intime » entre l’écrivain et le lecteur : « Car la lecture est une redĂ©couverte de soi–mĂȘme, Ă  l’aide de l’autre, une redĂ©couverte de l’intimitĂ©, en passant par diffĂ©rents stades physiques, psychologiques ou spirituels, et qui redĂ©finit incessamment notre propre libertĂ©, ainsi que la confiance dans les mĂ©canismes du rĂ©el et du plausible » (p. 40).

2L’auteure a gagnĂ© trois prix importants en Roumanie avec ce volume : le prix roumain d’exĂ©gĂšse dans la prose roumaine, le prix du meilleur dĂ©but accordĂ© par la revue RomĂąnia literară [La Roumanie littĂ©raire] et le prix du meilleur dĂ©but accordĂ© par l’Union Roumanie des Écrivains. Le livre, structurĂ© en sept chapitres, propose une analyse de la relation entre le concept d’intimitĂ© et la thĂ©orie de la lecture, la littĂ©rature et la corporalitĂ©, les transformations des corporalitĂ©s en littĂ©rature et l’intimitĂ© retrouvĂ©e entre l’auteur et l’acte de lecture. PlutĂŽt un essai sur le rapport entre l’ñme et le corps en littĂ©rature qu’une Ă©tude proprement-dite, le volume reconsidĂšre la façon dont la corporalitĂ© a Ă©tĂ© transformĂ©e, mĂ©tabolisĂ©e par la littĂ©rature, en relevant les diffĂ©rences entre les Ă©crivains modernes et postmodernes qui font l’objet de son analyse comparative. La conclusion implicite serait qu’une certaine intimitĂ© est censĂ©e repositionner les effets d’authenticitĂ© de la littĂ©rature, ayant des consĂ©quences radicales sur la structuration littĂ©raire de la fictionnalitĂ©, mais aussi sur le repositionnement des lecteurs dans le processus de lecture.

3AprĂšs un dĂ©coupage discret de la catĂ©gorie de l’intimitĂ© (en littĂ©rature, aussi bien qu’au cinĂ©ma, en psychologie, en philosophie et en thĂ©orie littĂ©raire), Simona Sora relit les auteurs classiques de la prose roumaine, selon trois axes thĂ©matiques : le corps, l’intimitĂ© et la distance. Sa perspective nuance les conventions de la critique littĂ©raire roumaine, en les actualisant par rapport Ă  une bibliographie occidentale (ĂŽ combien abondante...) du sujet. Effectivement, le concept « d’intimitĂ© littĂ©raire », Ă©laborĂ© Ă  partir de « l’intimitĂ© imaginaire » et de « l’intimitĂ© de la lecture », lui permet de rĂ©-ordonner toute une axiologie littĂ©raire, Ă  partir de « la maniĂšre de laquelle [l’intimitĂ© littĂ©raire] apporte au premier plan du roman un double mouvement antagonique : d’une part, un mouvement d’intĂ©riorisation, de descente aux trĂ©fonds de soi-mĂȘme, un soi-mĂȘme redĂ©couvert, et simultanĂ©ment, un mouvement d’extĂ©riorisation, d’exposition de l’intĂ©rieur, insistant sur le <corps vĂ©cu>, sur la corporalitĂ©, sur le secret de l’intimité » (p. 13). La thĂ©orisation de Simona Sora vise Ă  réélaborer aussi des concepts tel la vĂ©ritĂ© intĂ©rieure (vue comme intimitĂ© psychologique ayant un but moral, depuis Rousseau).

4L’auteure part du constat que les romans les plus importants de la littĂ©rature roumaine des derniĂšres dĂ©cennies « ont, comme mĂ©taphore centrale, le corps et ses avatars » : La femme en rouge [Femeia Ăźn roßu], de Adriana BabeĆŁi, Mircea Nedelciu et Mircea Mihăies ; Éblouissant [Orbitor], de Mircea Cărtărescu, La coquille des choses [Coaja lucrurilor], de Adrian OĆŁoiu  et d’autres encore composent toute une littĂ©rature contemporaine qui « communique de façon sous-jacente avec la littĂ©rature majeure de l’entre-deux deux guerres — celle de Hortensia Papadat-Bengescu, Camil Petrescu, Liviu Rebreanu, Mircea Eliade, G. Ibrăileanu, M. Blecher — et qui ne peut pas ĂȘtre discutĂ©e, non plus, sans la rapporter Ă  toute une histoire symbolique et reprĂ©sentative du corps » (p. 61). Par consĂ©quent, l’étude se propose de circonscrire des traits paradigmatiques du modernisme et du postmodernisme roumains, en suivant le devenir les concepts d’intimitĂ© et de corps, tels que la littĂ©rature les construit : elle y retrace « les transformations des perspectives sur les ĂȘtres humains », en dĂ©chiffrant le passage des mĂ©taphores corporelles de la modernitĂ© (Ăąme, corps au miroir) aux mĂ©taphores livresques postmodernes (le livre-corps, le corps omniscient qui se substituerait Ă  toute transcendance, le corps textuel) : « ce qui nous intĂ©resse ici, pour la dĂ©finition de l’espace de l’intimitĂ©, est d’une part sa psychologisation, son amplification et sa reconsidĂ©ration, aux alentours de la PremiĂšre Guerre Mondiale, quand a eu lieu une grande transformation au niveau de la perception de soi, de la conscience de soi, du rapport Ă  sa propre existence » — en modifiant de façon radicale la substance et l’image de l’intimitĂ© personnelle, du moi intĂ©rieur. « D’autre part, nous suivrons [
] la redĂ©couverte de l’intimitĂ© — en fait, la transformation de l’intimitĂ© — dans les conditions d’un autre changement fondamental de la perception de soi, aprĂšs 1989. [
] Nous considĂ©rerons [
] le moment de 1933 (l’an de gloire du roman roumain, entre les deux guerres mondiales, mais aussi celui de quelques changements visibles dans la perception de l’intimitĂ© littĂ©raire) et le moment de 1989 (chute du communisme, Ă  partir de laquelle on assiste Ă  une refondation de l’intimitĂ©) comme autant de moments charniers [...] de la redĂ©couverte de l’intimitĂ© (p.72-73). »

5L’étude met en relation, sans cesse, ces deux « corps littĂ©raires roumains », Ă  des dimensions insolites, pour le moins, du paradigme de l’intimité : la libertĂ© de la lecture comme thĂ©matisant une libertĂ© du corps et vice-versa, dans un effet de miroir Ă  vous donner le vertige. Cela lui permet de commenter l’apport que peuvent avoir des notions telles la confiance et la libertĂ© dans l’acte de la lecture, dans la mesure oĂč celles-ci font la diffĂ©rence entre une rĂ©ception crĂ©ative et une rĂ©ception destructive. La dualitĂ© corps–texte, la poĂ©sie du corps intĂ©rieur, du corps Ă©crit, et par consĂ©quent intĂ©riorisĂ©, permettent une rĂ©cupĂ©ration intĂ©grative ambivalente, oĂč l’écrit est celui qui exorcise toutes les hypostases de l’intimitĂ© littĂ©raire et corporelle : « Écrire sur l’intimitĂ© [
] signifie relire la littĂ©rature, la critique littĂ©raire, la philosophie, la psychologie, la religion, les resituant dans un contexte doublement rĂ©vĂ©lateur [...] : le propre corps et l’intimitĂ© (retrouvĂ©e ou atrophiĂ©e) de sa propre Ă©poque. [
] L’expĂ©rience peut ĂȘtre dangereuse, les hiĂ©rarchies et les canons Ă©tablis depuis longtemps peuvent ĂȘtre renversĂ©s. RĂ©vĂ©lateur des idĂ©es reçues, les corps peuvent ĂȘtre aussi un obstacle Ă  une bonne rĂ©ception, ou bien un perturbateur de la comprĂ©hension » (p. 272).