Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 10, numéro 10
Nicolas Floury

Du signifiant « errant » à la clarté du concept ?

MichĂšle Cohen-Halimi et Jean-Pierre Faye, L’histoire cachĂ©e du nihilisme, Paris, La fabrique, 2008, 310 p., EAN 9782913372795.

1Si l’histoire du nihilisme reste « cachĂ©e », les raisons en sont que ce terme n’eut jamais de signification stable depuis son surgissement au sein de la langue philosophique, et qu’il fut dĂšs sa naissance un signifiant dĂ©pourvu de tout rĂ©fĂ©rent (« une nĂ©gation double », « ni thĂ©isme, ni athĂ©isme », « privĂ© de sens propre »). On lit ce terme pour la premiĂšre fois sous la plume d’Anarcharsis Cloots, qui en fait un Ă©trange « personnage » (conceptuel), qui vient illustrer ce que l’auteur nomme les « paradoxes de l’action verbale ».

2La mĂ©thode que suit MichĂšle Cohen-Halimi, Ă  laquelle on doit les cinq sĂ©quences composant la premiĂšre partition (cependant que Jean-Pierre Faye prend en charge les cinq autres sĂ©quences de la seconde partition) est une mĂ©thode qui consiste Ă  pourchasser le sens dans sa diachronie : du signifiant errant (chez Anarcharsis Cloots), Ă  son utilisation par Jacobi, « le nĂ©gateur de la raison », dans ses virulentes attaques contre l’idĂ©alisme (celui des lumiĂšres, de Fichte et du criticisme kantien), jusqu’à sa clarification par Nietzsche. Elle dĂ©couvre alors une rupture franche, dans les divers signifiĂ©s du vocable, aprĂšs son usage jacobien et juste avant la relĂšve nietzschĂ©enne.

3Il faut, en effet, se tourner vers la Russie pour restituer les vicissitudes du concept de nihilisme. Nous rencontrons alors Bakounine et le nihilisme politique et assistons au passage « du nihilisme doctrinal au nihilisme agissant (politique) ». Cela par le biais du « travail de la littĂ©rature », dont DostoĂŻevski est le principal protagoniste. DostoĂŻevski, en effet, « invente par le roman la scĂšne mĂ©taphysique de [
] la tragĂ©die du nihilisme », et il accuse et rĂ©cuse ainsi la philosophie des nihilistes, qu’il met en scĂšne, et qu’il identifie Ă  la fin de sa vie aux anarchistes, aux athĂ©es, aux socialistes, et
 aux juifs, dans une bien curieuse Ă©quation (cela afin de rĂ©habiliter son christianisme teintĂ© d’antisĂ©mitisme).

4Entre alors en scĂšne Nietzsche (« l’aĂ©ronaute de l’esprit »), qui va donner un concept enfin clair et distinct du vocable « nihilisme », en se qualifiant lui-mĂȘme de « premier nihiliste parfait de l’Europe » : « extrait de son sol politique pour ĂȘtre Ă©levĂ© par DostoĂŻevski au rang de vocable mĂ©taphysique et ĂȘtre ainsi retournĂ© contre les nihilistes actifs, le ‘nihilisme’ mĂ©taphysique revient avec Nietzsche Ă  la philosophie  ». Pour Nietzsche, une fois isolĂ©es les diffĂ©rentes formes passĂ©es du nihilisme, il va s’agir de venir subsumer sous ce terme un symptĂŽme, induit par « la mort de Dieu » et ses suites. La question devient alors : « comment la volontĂ© de puissance peut-elle se dĂ©sintĂ©grer au point de devenir volontĂ© de rien ? Comment peut-elle se convertir en puissance destructrice d’elle-mĂȘme, en contre-vouloir, en nĂ©gation de la vie ? ». En somme, Nietzsche fait le constat d’une Ă©poque, la sienne, oĂč, nous dit alors MichĂšle Cohen-Halimi : « tout se vaut, plus rien ne vaut, tout s’égalise pour le plus grand dĂ©goĂ»t. Avec la mort de Dieu disparaĂźt donc toute garantie de fixitĂ© des identitĂ©s, toute hiĂ©rarchie des valeurs
 Reste une agonie crĂ©pusculaire, qui propage son ombre sur toute l’Europe et qui met subitement Ă  nu la nĂ©gation de la vie ».

5Nietzsche convertit ainsi, comme le relĂšve avec finesse MichĂšle Cohen-Halimi, le vocable « nihilisme » en philosophĂšme, en intĂ©grant celui-ci dans la philosophie, et en permettant de penser Ă  partir de celui-ci « la ‘vĂ©rité’ qu’il n’y a pas de vĂ©rité ».

6Il faut ainsi lire Ă  la loupe le cheminement qu’opĂšre MichĂšle Cohen-Halimi, afin de bien saisir la mĂ©thode qu’elle dĂ©ploie pour penser la gĂ©nĂ©alogie du nihilisme. C’est, en effet, « une logique des affinitĂ©s » qui est lĂ  sous-jacente. L’auteur met ainsi en Ɠuvre, et avec une grande efficacitĂ©, une vĂ©ritable enquĂȘte philosophique.

7C’est alors Jean-Pierre Faye qui prend la suite, se focalisant sur les rapports bien particuliers qu’entretĂźnt Heidegger avec la pensĂ©e de Nietzsche, du moins sur la question du nihilisme. Jean-Pierre Faye va en effet dĂ©montrer (en nous incitant, avec justesse, Ă  lire les Fragments posthumes et non pas La VolontĂ© de puissance, qui n’est Ă  ses yeux qu’un collage arbitraire et orientĂ© des cahiers de Nietzsche) comment Heidegger fait dire le contraire de ce qu’énonçait Nietzsche sur le nihilisme. Et il va alors se demander « quels vecteurs transformants », quels foncteurs, vont permettre l’énonciation d’une telle contre-vĂ©ritĂ©. C’est que, pour l’auteur, Heidegger fait se conjoindre le terme de « nihilisme » et celui de « mĂ©taphysique », ce qui serait une ruse de Heidegger (vĂ©ritable « renard ») pour se dĂ©douaner politiquement et en toutes circonstances, par l’invention mĂȘme de la « diffĂ©rence ontologique ».

8La thĂšse alors dĂ©fendue, et sur laquelle nous laisserons les lecteurs seuls juges, n’est autre que celle-ci : « les Leçons sur Nietzsche de Heidegger ouvrent ainsi les transformations du nihilisme sur une vertigineuse stratĂ©gie de ‘mise en faux’ [
] : simultanĂ©ment truquĂ© et effectif, fictif et dramatique, le nihilisme, au sens de Heidegger, capitalise sans l’avoir neutralisĂ©e la longue chaĂźne de violence du ‘nihilisme d’état’ ».

9Comme le rappelle alors pour conclure MichĂšle Cohen-Halimi, ce livre aura suivi « les tracĂ©s d’un mot », sa trajectoire n’étant autre que le nihilisme entendu comme variable, « selon une diversitĂ© de fonctions, de relations, de dates, de surfaces  ». Nihilisme : « sens mobile d’ĂȘtre mouvant », « dont la circulation erratique serait la manifestation indicielle, le tracĂ© brisĂ©, la croissance labyrinthique, livrĂ©s Ă  une rĂ©ception sans synthĂšse possible ». Si la synthĂšse reste un impossible lorsqu’il s’agit du nihilisme, ce livre nous aura surtout permis d’y voir plus clair sur les effets de sens d’un terme Ă©minemment plurivoque, et ainsi de mieux nous orienter dans la pensĂ©e.