Jean Paulhan et André Lhote, pour une critique d'art de la NRf
1Un quatorziĂšme Cahier Jean Paulhan, aux Cahiers de la NRf, est venu grossir les rangs des publications rĂ©alisĂ©es Ă lâoccasion du centenaire de La Nouvelle Revue Française : la Correspondance Paulhan-Lhote couvre une pĂ©riode, 1919-1961, qui va de lâarrivĂ©e concomitante dâAndrĂ© Lhote et de Jean Paulhan Ă la NRf, Ă la mort du peintre, et correspondant presque intĂ©gralement Ă la prĂ©sence de Jean Paulhan Ă la tĂȘte de la revue, dâabord comme secrĂ©taire de Jacques RiviĂšre, puis comme rĂ©dacteur en chef et enfin comme directeur. DerriĂšre lâapplication et lâironie bien connues de la plume Ă©pistolaire de Paulhan, et les commentaires emportĂ©s de Lhote sur ses trouvailles, ses articles, sur les choix de Paulhan, sur la revue elle-mĂȘme, cette correspondance fait voir toute la place que la NRf a accordĂ©e Ă lâart et Ă son actualitĂ©. On y voit comment la fonction de critique dâart fut endossĂ©e avec passion, par le peintre AndrĂ© Lhote, sous lâautoritĂ© de Paulhan travaillant Ă façonner la revue selon sa propre conception dâune critique « dâextrĂȘme milieu », et comment se pose la question parfois Ă©pineuse dâune littĂ©rature sur lâart, au fil dâun Ă©change que le tempĂ©rament passionnĂ© du peintre rendait parfois tourmentĂ©, souvent complice, Ă la teneur toujours profondĂ©ment littĂ©raire et plastique Ă la fois.
2La correspondance entre Jean Paulhan et AndrĂ© Lhote compte 632 lettres, Ă©changĂ©es avec une rĂ©gularitĂ© voulue autant par les impĂ©ratifs dâune publication rĂ©guliĂšre et complĂšte, que par lâĂ©lan de lâamitié ; la lecture en rĂ©vĂšle tout ensemble la froideur des exigences Ă©ditoriales, lâenthousiasme de lâart, et la sincĂ©ritĂ© de la confidence, dans le jaillissement spontanĂ© dâune parole toujours sincĂšre, mesurĂ©e et franche chez Paulhan, bouillonnante et lunatique chez le peintre bordelais. Ces Ă©pĂźtres privĂ©es offrent naturellement un trĂšs grand nombre dâinformations intimes livrĂ©es au grĂ© dâune confiance aux multiples contours, qui font tout le relief dâĂ©changes dictĂ©s par les impĂ©ratifs de lâĂ©criture : ainsi la question Ă©pineuse du divorce de Lhote suivi de celui de Paulhan ; la dĂ©couverte par le peintre du village de Gordes et de ses maisons en ruines, son dĂ©sir de faire sây installer ses Ă©lĂšves et ses amis, son amour de la nature, oĂč il aimait sâinstaller pour peindre, des paysages et son rĂȘve dâune petite sociĂ©tĂ© idĂ©ale, encore les amitiĂ©s tissĂ©es au fil du temps, Chagall pour Lhote, Dubuffet pour Paulhan, Supervielle pour eux deux. La proximitĂ© des deux amis offre de trĂšs belles pages dâinquiĂ©tude rĂ©ciproque pendant les annĂ©es de guerre, pĂ©riode oĂč la correspondance ne sâinterrompt Ă aucun moment ; la Seconde Guerre mondiale est surtout un tournant dans leur correspondance, aprĂšs lequel lâenjeu dâune rĂ©flexion picturale et artistique se resserre de plus en plus sur leurs Ă©changes personnels, au dĂ©triment de la revue, autour de la question du rapport entre pensĂ©e et matiĂšre, du langage plastique, variante du langage verbal dont toute la force rĂ©side, pour les deux hommes qui trouvent lĂ un consensus irrĂ©ductible, dans son mystĂšre, son point obscur.
3La vitalitĂ© de cette correspondance vient de ce quâelle prĂ©sente une Ă©volution, dans lâintimitĂ© de la relation Ă©pistolaire, qui transcende lâespace de la revue, carrefour oĂč dâabord les deux hommes se lient de nĂ©cessité ; au fil de leurs Ă©changes, AndrĂ© Lhote et Jean Paulhan, dâabord soumis Ă un rapport de force dĂ» Ă la position du second Ă la NRf, se retrouvent Ă Ă©galitĂ©, Paulhan prenant peu Ă peu la place que le peintre occupait seul â celle de dĂ©couvreur (Braque, Fautrier, Dubuffet), de penseur de lâart pictural, et, par surcroĂźt, celle dâĂ©crivain, fonction que Lhote sâobstine Ă dĂ©nier pour lui-mĂȘme. LâamitiĂ© et la complicitĂ© sont donc le ciment dâune relation dâabord hiĂ©rarchique puis concurrentielle, mais dont toute la force, justement, est de crĂ©er un espace fertile de discussion, construite dâune lettre Ă lâautre, et donnant Ă cette correspondance une substance historique et thĂ©orique remarquable.
4Cet ouvrage Ă©ditĂ© par Dominique Bermann Martin, niĂšce du peintre, et BĂ©nĂ©dicte Giusti-Savelli, truffĂ© de trĂšs belles illustrations choisies dans les Ćuvres dâAndrĂ© Lhote, certaines notamment venant de lâEntretien sur des faits divers de Paulhan, de reproductions de lettres manuscrites, dâun index trĂšs complet et de notes fort Ă©clairantes et prĂ©cises, retranscrivant souvent les extraits de certains articles de Lhote, nous rappelle Ă la mĂ©moire dâun aspect fondamental de la NRf, sa prĂ©sence sur le terrain de la crĂ©ation artistique et de la critique dâart, la rĂ©flexion quâelle pouvait fournir de toute une histoire de lâart en train de se vivre et de sâĂ©crire. Elle nous rappelle aussi lâĂ©tendue du talent critique de Paulhan, son autoritĂ© intellectuelle, littĂ©raire et Ă©ditoriale, et son pouvoir de dĂ©couverte, assorti dâune formidable puissance, sinon de thĂ©orisation, du moins assurĂ©ment dâinterrogation, de questionnement, qui aura tant apportĂ© au XXe siĂšcle artistique, dans et hors la NRf.
5Câest ainsi toute une mĂ©moire de lâart du XXe siĂšcle que lâon dĂ©roule en parcourant cette correspondance, autour des programmes mensuels de la revue, et dans le dĂ©bat privĂ© entre Paulhan et Lhote, sur les esthĂ©tiques modernistes ou sur les enjeux de la thĂ©orie. Autant que lâactualitĂ© artistique dâun siĂšcle parcouru, reflĂ©tĂ©e par La Nouvelle Revue française, du Cubisme Ă lâAbstraction, câest la question de la critique, dans tout ce quâelle a de littĂ©raire, qui prend corps au fil de cette correspondance, comme si les deux hommes, au-delĂ de leur « spĂ©cialité » dirait Paulhan, se rejoignaient sur une interrogation fondamentale et commune, celle de la relation entre les idĂ©es et leurs moyens dâexpression.
6AndrĂ© Lhote doit en quelque sorte Ă son origine bordelaise dâĂȘtre entrĂ© progressivement dans lâaventure NRf. Il Ă©tait lâami et le protĂ©gĂ© du collectionneur bordelais Gabriel Frizeau, chez qui il noua des liens dâamitiĂ©, qui pour certains devinrent des liens de famille, dont la force aura marquĂ© le peintre toute sa vie, comme ses lettres en tĂ©moignent continument : Gustave Tronche, son beau-frĂšre par alliance, Alain-Fournier, et Jacques RiviĂšre, qui Ă©pousa la sĆur de ce dernier, et dont Lhote vĂ©nĂ©ra toute sa vie la mĂ©moire, devinrent trois figures phares de la premiĂšre NRf. Câest Ă Paris, chez Tronche, alors directeur commercial de la revue, que Gide fait la connaissance, en mĂȘme temps, de RiviĂšre et de Lhote ; le premier prit les fonctions de secrĂ©taire de la rĂ©daction, en fournissant une trĂšs importante Ćuvre de critique, notamment sur la peinture â ce que Lhote se chargea de rappeler Ă sa mort, dans le numĂ©ro dâhommage publiĂ© en avril 19251. Quand, en juin 1919, Jacques RiviĂšre prend les commandes de la revue, AndrĂ© Lhote entre au sommaire devenant alors le critique dâart attitrĂ© de La Nouvelle Revue française ; lâart Ă la NRf est ainsi placĂ© dâemblĂ©e sous les auspices du Cubisme, dont Lhote incarne le courant classique, figuratif, avec un article sur lâ« Exposition Braque (Galerie LĂ©once Rosenberg) » : « Aucune Ćuvre mieux que celle de M. Braque ne permet de comprendre Ă la fois lâimportance et lâinsuffisance de ce que le cubisme nous apporte2. » Les grands enjeux du relais de lâactualitĂ© artistique Ă la NRf, de lâintelligence plastique de Lhote, et de ses discussions ultĂ©rieures avec Paulhan, se font jour ici, Ă lâorigine, dans cette mise en Ă©vidence dâune ambiguĂŻtĂ© fondamentale du grand courant de lâart moderne.
7Jean Paulhan fit la connaissance dâAndrĂ© Lhote cette mĂȘme annĂ©e 1919, sans doute par lâintermĂ©diaire dâĂluard, comme nous lâapprend lâintroduction de la Correspondance, quand le peintre illustrait Les Animaux et leurs hommes3. La prise de fonction de Paulhan au poste de secrĂ©taire de la rĂ©daction, auprĂšs de Jacques RiviĂšre, en novembre de cette annĂ©e, coĂŻncida donc Ă quelques mois prĂšs avec lâentrĂ©e de Lhote Ă la revue comme critique dâart rĂ©gulier. Leur premier Ă©change est placĂ© sous les auspices de lâun des plus importants articles de Lhote, « LâEnseignement de CĂ©zanne », formidable illustration de la conception picturale trĂšs intellectuelle et surtout trĂšs poĂ©tique du peintre, plaçant lâ« esprit » au-dessus de la « matiĂšre », dĂ©finissant la « mĂ©taphore plastique », oĂč Paulhan reconnaĂźt une « forte et grave dĂ©couverte »4 critique. DâemblĂ©e un point dâaccroche trĂšs fort sâĂ©tablit entre les deux hommes dont lâamitiĂ© sâĂ©panouit vĂ©ritablement au tournant des annĂ©es 1924-1925, surtout aprĂšs la disparition du vĂ©nĂ©rĂ© Jacques RiviĂšre. La complicitĂ© et lâintimitĂ© grandissantes des deux critiques dâun cĂŽtĂ©, et les alĂ©as de lâautoritĂ© Ă©ditoriale avec ses impulsions et son arbitraire de lâautre, sont les deux versants dâune relation souvent heurtĂ©e, déçue, mais fidĂšle, et forte dâune communion intellectuelle qui se fait jour progressivement. Un mot de Paulhan dans lâune de ses toutes premiĂšres missives, permet de comprendre et de lire justement cet Ă©change semĂ© de dĂ©bats et de contradictions : « Votre thĂ©orie de lâhistoire et des âvariations brusquesâ de lâart mâintĂ©resse extrĂȘmement sans me convaincre tout Ă fait »5. Il y a, tout au long de leur correspondance, cette mĂȘme attirance, cette mĂȘme affection inaboutie, Ă laquelle il manque lâemportement intĂ©gral, ce dĂ©calage qui laisse une place Ă la discussion, Ă la mise Ă lâĂ©preuve, Ă ce que Lhote nomme un « contradicteur nĂ©cessaire »6 â et câest Paulhan qui a, Ă ce jeu, pleine autoritĂ©.
8Une premiĂšre lecture de la correspondance entre Paulhan et Lhote retient ainsi une tension entre dâune part les exigences et lâimpulsion continuelle de lâĂ©diteur pressĂ© par les publications rĂ©guliĂšres, et qui souhaite imprimer sa marque Ă la revue, lui donner une unitĂ© parfaite â obsession plusieurs fois Ă©voquĂ©e ; dâautre part, par les plaintes de surcharge de travail et de manque de place laissĂ©e au commentaire, et autres reproches de nĂ©gligence. Le premier exige des textes « dâurgence », les coupe ou les retire sans consulter leur auteur ; ce dernier nâhĂ©site pas Ă nombrer dans le dĂ©tail ses occupations pour excuser un retard, ou Ă se plaindre justement quâun de ses textes nâapparaisse pas, ou paraisse truffĂ© de coquilles. Ces Ă©changes rĂ©pĂ©tĂ©s, parfois emprunts de mauvais foi chez Lhote, mu par un besoin impĂ©rieux dâĂ©crire, dâinstruire et de dĂ©velopper, mais refusant de sâidentifier Ă la cause de la NRf, seraient pĂ©nibles Ă suivre sâils nâĂ©taient teintĂ©s dâaffection et dâautodĂ©rision : « Je suis ravi que tu aies rĂ©clamĂ© pour ma lettre, mais je voudrais bien rouspĂ©ter Ă mon tour, histoire de ne pas en perdre lâhabitude et pour cela il me manque le jour exact de lâexpĂ©dition, et de savoir si elle fut envoyĂ©e Ă Paris ou Ă Mirmande »7, Ă©crit Lhote Ă Paulhan, qui, lui, contrĂŽle ces colĂšres rĂ©pĂ©titives avec poigne et ironie : « Ca mâaurait Ă©tonnĂ© si tu ne mâavais pas Ă©crit une lettre hargneuse [âŠ] Tu grinches jusquâen AlgĂ©rie, en Tunisie et au Cap dâoĂč on mâĂ©crit des lettres inquiĂštes ». Paulhan est fort de son autoritĂ© grandissante au sein de la revue, et dans le milieu littĂ©raire et artistique ; la mise en place dâun ComitĂ© de rĂ©daction restreint en 1927, qui assoit cette autoritĂ© et justifie la rigueur aveugle de Paulhan, donne de nombreux prĂ©textes de plainte au peintre, qui refuse de mettre en cause son ami : dans les Ă©changes directs souvent menaçants et rancuniers, se prĂ©sente toujours un biais par lequel lâamitiĂ© est sauvĂ©e, et peut ainsi se dĂ©ployer sur dâautres terrains. Paulhan en vient mĂȘme Ă opposer aux caprices du peintre lâalternative inconcevable de la sĂ©paration : « Il sera entendu quâĂ la premiĂšre lettre de rĂ©crimination ou reproches (du type : « lâarbitraire⊠lâhypocrisie⊠le retard invraisemblable⊠mĂ©lancoliquement etc.), nous nous sĂ©parerons ou plutĂŽt tu te sĂ©pares de La NRf. Comme ce sera dĂ©licieux de tâavoir simplement comme ami. » Cette confrontation de la mauvaise humeur de Lhote et de lâautoritĂ© de Paulhan invite Ă dissocier leur collaboration Ă la revue, dâune rĂ©elle complicitĂ© intellectuelle et critique, en dĂ©pit de profondes divergences de vue, liĂ©es pour une bonne part Ă la divergence de leur tempĂ©rament, et que leur correspondance ne rĂ©vĂšle que progressivement, au fur et Ă mesure que Lhote abandonne lâĂ©criture, et que Paulhan sâadonne Ă la critique dâart.
9Ă la NRf dâaprĂšs RiviĂšre, Paulhan revendique son pouvoir, sa rĂ©ussite, et sa supĂ©rioritĂ© sur lâami disparu : « remarque quâil y a plus de place donnĂ©e Ă lâart dans ce semestre janv[ier]-juin 32 que dans nâimporte quel semestre de 1921, ou de 1922, ou de 19238. » La relation entre le maĂźtre de revue et le fournisseur de copie, offre en effet un aperçu de la conception que Paulhan se faisait de La Nouvelle Revue française, du rĂŽle quâil prĂ©tendait y tenir, mais aussi sa conception de la critique, une critique dâactualitĂ©, ni consacrĂ©e Ă la littĂ©rature instituĂ©e ou classique, ni dĂ©vouĂ©e aux avant-gardes et Ă un modernisme militant. Tandis que Lhote, au tempĂ©rament curieux, spontanĂ© et brĂ»lant, trĂšs actif, ayant le goĂ»t de lâenseignement, autodidacte nâayant de cesse dâapprendre lui-mĂȘme, recherche, dans ses articles, Ă expliciter ce quâil ressent, dĂ©couvre, Ă©prouve, Ă commenter une trouvaille, dĂ©velopper une idĂ©e, Paulhan ne lui demande que du fait, Ă donner Ă juger aux lecteurs, et un point de vue, celui dâun « extrĂȘme milieu », que Lhote, mieux que tout autre reprĂ©sentant de la modernitĂ© picturale, incarne, par son esthĂ©tique classique et sa vision thĂ©orique. Ainsi la crĂ©ation de « LâAir du mois », auquel Paulhan tenait beaucoup, donne lieu Ă un paragraphe de Paulhan sur le lien que la NRf se doit de reprĂ©senter entre lâactualitĂ© artistique et le public des arts, quâelle veut avoir pour lectorat : « Le dĂ©faut de La NRf demeure Ă©videmment quâelle parle de trop peu de choses, et quâelle en parle trop tard [âŠ] Mais je crois que si nous voulons tenir le coup, il faut prĂ©cisĂ©ment nous prononcer, et nous prononcer en dĂ©tail, et que chaque lecteur soit sĂ»r dâapprendre par La NRf Ă juger justement tout ce qui sâest passĂ© dans le mois9. » Câest tout lâidĂ©al de la revue qui est contenu dans cette prĂ©sentation collective (la lettre est une circulaire dactylographiĂ©e) dâune nouvelle rubrique, avec son principe essentiel de rĂ©gularité : la mesure, lâomniprĂ©sence, lâindĂ©pendance du jugement ; et lâambition de Paulhan lui-mĂȘme, qui voulait faire de la NRf la rĂ©fĂ©rence critique incontournable, non pour un lectorat de spĂ©cialiste, mais pour un public Ă©largi qui y trouverait une juste ouverture sur lâactivitĂ© de lâart. Lhote de son cĂŽtĂ© rĂ©clame de lâespace pour Ă©crire, regrette la mise Ă lâĂ©cart de textes concernĂ©s et militants sur les conditions dâexistence dâun art qui habite dĂ©jĂ les musĂ©es, et quâillustre au plus haut point le triste destin de Faut-il brĂ»ler le Louvre, sur la restauration des tableaux, jamais publiĂ© dans la revue. Il multiplie ainsi ses reproches Ă lâencontre dâune revue ne respectant pas les prioritĂ©s qui lui semblent essentielles : le temps (et donc lâespace) du commentaire, la littĂ©rature dâart plutĂŽt que les expositions, lâactualitĂ© des Ă©diteurs plutĂŽt que des « marchands de tableaux »; il raisonne en enseignant et en thĂ©oricien, plus quâen critique animĂ© par le jaillissement du temps prĂ©sent.
10LâactualitĂ© artistique se reflĂšte dans le catalogue fort nombreux et divers des articles de Lhote10 et rĂ©vĂšle lâimportance du dialogue continu Ă©tabli entre la NRf et lâart contemporain. La correspondance entre Jean Paulhan et AndrĂ© Lhote dĂ©roule ainsi une formidable fresque de lâart moderne, de CĂ©zanne Ă Picasso et de Braque Ă Chagall et Ă Dubuffet, en passant par lâadmiration de Lhote pour Delaunay, Jacques Villon ou Marie Blanchard. Du Cubisme, irradiant pour Lhote sur toutes les inventions de lâart au XXe siĂšcle, fonciĂšrement « actuel », essentiellement spirituel, ou plutĂŽt des Cubismes, le cubiste « pur », intellectuel, et le cubisme humain, « émotif » ; Ă lâAbstraction, objet de rĂ©flexion passionnĂ©e de Paulhan que Lhote se refuse Ă comprendre, voyant dans ses reprĂ©sentants dĂ©fendus par le premier un manque dâesprit, une forme de barbarie, avec dâautant plus de mauvaise foi sans doute quâil voit sa tĂąche de dĂ©couvreur et de commentateur usurpĂ©e par un « littĂ©rateur ». LâactualitĂ© artistique se prolonge dans les dĂ©bats et discussions auxquels la NRf prĂȘte ses pages comme une vĂ©ritable tribune : on voit ainsi Paulhan conseiller Lhote dans ses discussions suivies avec le peintre Jacques-Emile Blanche, lâĂ©crivain et galeriste Maurice Sachs, le collectionneur et critique Maurice Raynal, thĂ©oricien du Cubisme, et mĂȘme Jean Coutrot, fondateur du groupe X-Crise et animateur des Entretiens de Pontigny.
11AndrĂ© Lhote apparaĂźt comme une figure centrale de la critique dâart, de par son rĂŽle et sa position Ă la nrf, qui font de lui la rĂ©fĂ©rence « littĂ©raire » de lâactualitĂ© artistique auprĂšs dâun public Ă©largi, comme il aime Ă le rappeler Ă Paulhan sans cesse occupĂ© Ă compter les pages et les mots : « à chaque instant je rencontre des inconnus dont la premiĂšre parole est : « Câest grĂące Ă vos notes dans La NRF que nous comprenons (ou que nous avons compris) la peinture moderne. » Lhote ne cesse de revendiquer son droit Ă dĂ©velopper, Ă instruire, et peine Ă en rester Ă des notes purement informatives et Ă©vĂ©nementielles. Ici rĂ©side lâenjeu profond de cette correspondance : lâĂ©criture, relais de la crĂ©ation, relais de la peinture, relais de lâart non verbal, qui tiraille le peintre entre sa foi en lâĂ©criture, et sa hantise de mal Ă©crire, sa mĂ©fiance vis-Ă -vis, non de la littĂ©rature, mais des littĂ©rateurs, qui met sa situation au sein de la revue en porte-Ă -faux, souvent.
12Lhote est un auteur, un Ă©crivain autant quâun peintre, car lâĂ©criture est pour lui explicitement nĂ©cessaire non pas Ă la crĂ©ation, fruit dâun sursaut incontrĂŽlĂ© de lâinstinct, mais Ă la comprĂ©hension de lâacte crĂ©ateur, et donc Ă une avancĂ©e, non pas progressive, mais « involutive » de la crĂ©ation picturale11. Ă ce titre, sa correspondance avec Paulhan est dâun grand intĂ©rĂȘt pour saisir sa dĂ©marche intellectuelle, et sa conception de la critique, qui passe pour lui dâabord par une intĂ©riorisation de la crĂ©ation, et qui explique quâil rechigne Ă la rĂ©daction dâarticles succincts, limitĂ©s Ă la prĂ©sentation de lâactualitĂ©. Aussi ne cesse-t-il de se plaindre de cette condition de critique, comme si lâĂ©criture Ă©galement devait naĂźtre au sein dâun cadre de libertĂ© personnelle inconditionnelle ; la correspondance fait ainsi clairement entrevoir la tension fondamentale qui anime la rĂ©flexion picturale de Lhote, entre peinture et Ă©criture, « nĂ©cessitĂ© des thĂ©ories »12 et impossibilitĂ© de faire le mĂ©tier dâhomme de lettres. Le travail critique de Lhote reprĂ©sente plusieurs enjeux qui touchent de prĂšs Ă lâambition mĂȘme de la revue : sa place dans le milieu artistique et plus prĂ©cisĂ©ment par rapport Ă lâavant-garde, une morale critique impliquant un humanisme intellectuel et artistique, lâimportance de la paralittĂ©rature dont lâambition littĂ©raire propre est en constante discussion. Câest en somme lâessence du mĂ©tier de critique qui est mis en jeu dans ces manifestations alternĂ©es dâamour et de rĂ©pulsion pour lâĂ©criture et la littĂ©rature ; aprĂšs la rupture de la guerre, la correspondance incline de plus en plus sensiblement vers lâabandon de lâĂ©criture, vers la peinture seule, vers des discussions techniques et esthĂ©tiques de plus en plus avancĂ©es avec Paulhan, critique dâart Ă son tour, sur leur Ćuvre critique (littĂ©raire) respectif ; certains articles du peintre sont retranscris par lui-mĂȘme dans ses lettres13.
13Lhote adopte une distance salutaire vis-Ă -vis du milieu artistique, restant Ă lâabri dâune critique militante Ćuvrant en faveur dâune avant-garde ou dâun acadĂ©misme, du haut de laquelle il se prĂȘte Ă une historicisation lucide du mouvement cubiste en distinguant une Ă©cole « puriste » et une Ă©cole « émotive »14, plus simple et aussi plus parlante que les distinctions techniques, entre un cubisme cĂ©zannien, analytique, synthĂ©tique, orphique, la premiĂšre se dĂ©finissant par un idĂ©alisme absolu et la seconde par un rĂ©alisme moderne. Lâhumanisme, Ă©thique et esthĂ©tique, qui caractĂ©rise le « Cubisme français », dont il peut ĂȘtre considĂ©rĂ©, avec Gleizes, Metzinger et La Fresnaye, comme lâun des principaux reprĂ©sentants, sâaccorde parfaitement avec lâambition humaniste de la revue, dĂ©finie ainsi par Jacques RiviĂšre puis incarnĂ©e par Paulhan et, aprĂšs la Seconde Guerre mondiale, par Arland Ă ses cĂŽtĂ©s. Ainsi toute la pensĂ©e picturale de Lhote, qui est en mĂȘme temps une poĂ©tique, se rĂ©sume Ă une Ă©quation : la question de la restauration de la matiĂšre ne va pas sans un retour Ă lâhumain, lâintelligibilitĂ© plastique, la spiritualisation des figures, la rĂ©vision des valeurs sensibles.
14Ut pictura poesis ? Câest prĂ©cisĂ©ment cette ambition poĂ©tique dont tĂ©moigne le peintre, grand lecteur, thĂ©oricien de la « mĂ©taphore plastique », qui place lâĂ©criture au centre de ses prĂ©occupations ; on peut noter Ă cet Ă©gard que la quasi totalitĂ© de ses articles parus Ă la NRf ont Ă©tĂ© repris et publiĂ©s dans de grands ouvrages, La Peinture, le cĆur et lâesprit (1933), Parlons peinture (1936) et Peinture dâabord (1942). La prĂ©fĂ©rence de lâenseignement, toujours, le souci du « public », le primat des considĂ©rations esthĂ©tiques sur des « manifestations sans Ă©clat », sur lesquelles Paulhan le fait Ă©crire, sont les grandes motivations de lâĂ©crivain Lhote, qui ne conçoit pas la peinture sans sa continuation formulĂ©e. Câest du moins ainsi quâil rĂ©pond Ă une circulaire collective de Paulhan sur lâunitĂ© pas assez marquĂ©e de la revue15. Aussi est-ce bien sa fonction Ă la revue qui le met dans une position de constante insatisfaction vis-Ă -vis de la publication de ses Ă©crits : « Ce travail qui ïleï rĂ©pugne : Ă©crire »16, mais Ă©crire parmi des « littĂ©rateurs », parmi les critiques qui, Paulhan le premier, voient dans ses Ćuvres la science et les moyens plus que la finalitĂ©17 ; il semblerait que Lhote soit critique malgrĂ© lui, quand tout ce quâil souhaite est dâĂȘtre non pas un littĂ©rateur, mais un peintre qui Ă©crit, dans un but purement heuristique et rĂ©flexif. Câest de cette ambition-lĂ que naĂźt lâanthologie De la palette Ă lâĂ©critoire (1946), hommage aux peintres Ă©crivains, son TraitĂ© du Paysage (1939) dans lequel il annonce des « passages purement littĂ©raires », revendiquant lĂ lâautoritĂ© du sublime TraitĂ© du Paysage de LĂ©onard de Vinci. Paulhan lui-mĂȘme gratifie sa « PremiĂšre promenade Ă lâExposition » (lâExposition Universelle de 1937) de « grande chose littĂ©raire »18. Câest enfin la rĂ©fĂ©rence Ă la poĂ©sie qui relie son rapport chaotique Ă lâĂ©criture Ă une ambition poĂ©tique que son mĂ©tier de peintre rend ambiguĂ«, dĂšs lors que de la matiĂšre picturale aux mots câest tout un rapport Ă la conception des idĂ©es qui est mise en cause, et Ă la conception des figures ; peut-ĂȘtre peut-on voir dans cette ambiguĂŻtĂ© la clef de sa mĂ©fiance Ă lâĂ©gard de lâAbstraction, quâun littĂ©rateur, quoi quâil en dise Ă plusieurs reprises, peut plus facilement toucher et atteindre intellectuellement, grĂące Ă lâinstrument verbal. Mettant en doute la sincĂ©ritĂ© de littĂ©rateurs classiques, attachĂ©s Ă la rhĂ©torique, qui prennent au sĂ©rieux la peinture non figurative, « barbare »19, « informe »20, Lhote, qui croit en un rapport de nĂ©cessitĂ© entre peinture et Ă©criture, selon une seule et mĂȘme conception du langage, verbal ou plastique, en conclut Ă une incompatibilitĂ© entre lâart pictural et la littĂ©rature.
15La rĂ©fĂ©rence constante Ă MallarmĂ© soutient significativement sa conception de lâhistoire de la peinture moderne, et sa croyance en un « art dâexpression » qui dĂ©finirait un « hĂ©roĂŻsme pictural »21 ; la dĂ©rive vers la peinture abstraite, le tachisme et lâart informel, va pour AndrĂ© Lhote Ă lâencontre de la mĂ©thode fondamentale de la crĂ©ation picturale, qui se doit de distinguer lâabstraction absolue du retranchement, de la recherche et de lâĂ©pure des « invariants ». Câest le sujet de lâultime article quâil a donnĂ© Ă La Nouvelle NRf, en 1956, « A propos des abstraits » : on ne saurait accepter la « dĂ©mission spirituelle » de ces « crĂ©ateurs sans crĂ©atures », lâon doit sâen tenir Ă une spiritualisation Ă la limite de la matiĂšre, comme la thĂ©orie poĂ©tique de MallarmĂ© lâillustre avec les mots. MallarmĂ© « cubiste », oubliĂ© derriĂšre un Rimbaud « dĂ©ifié »22, donne la mesure de la « rĂ©duction expressive », qui fait selon Lhote « un bon peintre »23 et que la modernitĂ© a trop vite et trop tĂŽt confondu avec lâabstraction pure. Câest une qualitĂ© quâil reconnaĂźt dâailleurs Ă Paulhan, se pliant lĂ , encore une fois, aux chevauchements de lâart pictural et de la rhĂ©torique, de mĂȘme quâil proclame son admiration jusquâĂ mettre sur un pied dâĂ©galitĂ© Les Fleurs de Tarbes et Divagations24.
16Câest prĂ©cisĂ©ment cette intelligence de la « mĂ©taphore plastique » et de la « rĂ©duction expressive » qui prĂ©sente un terrain dâentente entre les deux hommes, dont lâĂ©change prend de lâĂ©paisseur Ă mesure que Lhote se dĂ©sengage de la revue et que Paulhan prend des initiatives de critique dâart ; lâanalogie mallarmĂ©enne pourtant ne fait que nouer un lien intellectuel, mais les deux hommes ne semblent pas la comprendre de la mĂȘme façon. Lâapproche phĂ©nomĂ©nologique de Lhote, qui prĂ©pare des confĂ©rences au CollĂšge de France sur « Les Invariants plastiques », ne semble pas trouver de rĂ©pondant dans la recherche Ă laquelle se soumet Paulhan dâun mystĂšre, dâune obscuritĂ© pleine de sens, cette combinaison rhĂ©torique quâil dĂ©crit dans Le Clair et lâobscur25, et sur laquelle il sâappuie pour critiquer les Ćuvres de Lhote qui, pour lui, en disent trop long sur leurs moyens26, mais surtout qui lui sert de clef dans sa dĂ©finition de la peinture abstraite27 : « Je redoute un peu ta « philosophie des lumiĂšres ». Tu nâes pas religieux, câest trĂšs bien, ou plutĂŽt non, ce nâest pas trĂšs bien parce que la religion, il me semble, te donnerait le sens du cachĂ©, qui te manque. Mais je te voudrais au-delĂ de la religion, non pas en-deçà . Il est du moins une condition de lâintelligence que les religions ont admirablement comprise : câest quâil faut un point obscur pour que le reste semble clair, et un Ă©lĂ©ment inexplicable pour quâune synthĂšse ait ouvertement ses raisons. Ne mâen veuille pas. Je fais tous mes efforts pour te suivre. »28 Ce jugement sans appel des conceptions dâun peintre qui prĂ©cisĂ©ment reproche aux abstraits de ne pas ĂȘtre assez « soumis Ă lâesprit », nâest que lâoccasion pour Paulhan dâexprimer son intime conviction dâune rhĂ©torique du « clair-obscur » Ă lâĆuvre dans la littĂ©rature comme dans lâart, permettant de dĂ©passer les considĂ©rations esthĂ©tiques et de sâĂ©lever Ă une sympathie intellectuelle qui transcende les « moyens » des Ćuvres. Et les reproches adressĂ©s directement au peintre de ne pas reconnaĂźtre que le sublime de lâart est de « dissimuler » ses moyens, serviront Ă Paulhan dans Braque le patron, Ă distinguer entre un grand peintre maĂźtre de sa rhĂ©torique picturale, et un peintre dont lâĂ©lan gĂ©nial ne dĂ©passe pas la spontanĂ©itĂ© des gouaches et des aquarelles. La correspondance entre les deux hommes sâavance ainsi de plus en plus dans une comparaison entre la peinture et la littĂ©rature du point de vue critique, oĂč Paulhan retrouve toute autoritĂ©, fort de sa conception dâune rhĂ©torique excĂ©dant les dichotomies entre puretĂ© et informel, entre maĂźtrise et absence de sens, jusquâĂ dĂ©nier Ă son interlocuteur et ami la possibilitĂ© mĂȘme dâentrevoir le point de fuite de la critique dâart, fonction quâil endosse dĂ©sormais tout entier â la vision de lâobscur.
17Cette correspondance entre AndrĂ© Lhote et Jean Paulhan souligne bien lâimportance que la NRf a voulu accorder Ă lâart, dans lâambition gĂ©nĂ©rale dâune critique accordĂ©e Ă son Ă©poque, subtile et gĂ©nĂ©raliste, spĂ©cialiste sans parti pris. Et ce riche volume nous livre un point de vue personnel, plastique, historique, thĂ©orique, de toutes les formes de manifestations dâun art moderne en constante et fulgurante Ă©volution. Mais câest surtout la figure de Paulhan critique qui ressort de cet Ă©change avec un peintre en constant conflit vis-Ă -vis de lâĂ©criture, activitĂ© quâil juge nĂ©cessaire et pourtant trop compromise avec le monde des littĂ©rateurs, inaptes Ă la comprĂ©hension picturale selon lui. Paulhan domine, dans son rĂŽle de chef de revue, jugeant et corrigeant les copies du peintre, avant de sâen prendre Ă sa peinture, dans une avancĂ©e lente mais sĂ»re sur le terrain rĂ©servĂ© Ă Lhote, la critique dâart, plus, sa thĂ©orisation, et la comprĂ©hension historique et critique dâune rupture que le cubiste classique ne parvient pas Ă concevoir ni Ă penser. La NRf est le grand tĂ©moin dâune actualitĂ© artistique fort riche, tandis que Paulhan, naissant critique dâart, Ă©tend et transcende la vision historique engagĂ©e par Lhote, incarne dĂ©finitivement le critique idĂ©al en pleine comprĂ©hension de son siĂšcle.

