Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 10, numéro 10
Charles Mazur

Pensée morale et genres littéraires

Jean-Charles Darmon et Philippe Desan, Pensée morale et genres littéraires, Paris : Presses universitaires de France, 2009, 224 p., EAN 9782130574552.

1Ce recueil d’articles Ă©tudie de maniĂšre diachronique les rapports entre genres littĂ©raires et morale du XVIĂšme au XXĂšme siĂšcle, de Montaigne Ă  Genet. Il s’agit donc de mettre en corrĂ©lation une forme, le genre, et une thĂ©matique, l’enjeu Ă©tant de montrer quelle nĂ©cessitĂ© les attache l’une Ă  l’autre, car aux diverses formes de morale rĂ©pond souvent une morale de la forme: quelles exigences la morale impose-t-elle aux genres littĂ©raires ? Quelles consĂ©quences le choix du genre a-t-il en retour sur le contenu du discours moral ? Telles sont les deux faces du sujet offert Ă  la rĂ©flexion, qui invite Ă  penser le dialogue de l’Ɠuvre et de son contexte historique et idĂ©ologique.  

2La dĂ©finition de la « pensĂ©e morale » est en rĂ©alitĂ© fort variable au grĂ© des Ă©poques et des auteurs: descriptive, la morale dĂ©signe d’abord la simple recension des mƓurs (P. Desan, B. Carnevali, F. Vatan) ; prescriptive, elle inclut leur critique et la volontĂ© de les rĂ©gler (Y. Hersant, G. Ferreyrolles, C. Esmein-Sarrazin, G. Paganini) ; subjective, elle interroge enfin le rapport personnel qu’entretient l’auteur Ă  l’existence et aux normes instituĂ©es (J-C. Darmon, M. MacĂ©, M. Renouard).

3Selon les contributions, l’accent est mis davantage sur le choix gĂ©nĂ©rique ou, plus frĂ©quemment, sur le thĂšme moral : les articles les plus Ă©clairants restent ceux qui les articulent le mieux l’un Ă  l’autre, en l’occurrence ceux de P. Desan, Y. Hersant, J.C  Darmon ou B. Guion. MĂȘme s’ils offrent d’autres intĂ©rĂȘts, la plupart des autres articles laissent davantage en retrait la question du genre.

4On peut regretter que la prĂ©sentation chronologique des Ɠuvres et des auteurs Ă©tudiĂ©s ne permette pas toujours d’observer des Ă©volutions d’ensemble, ceci en raison de la variĂ©tĂ©, par ailleurs apprĂ©ciable, des genres approchĂ©s (essai, traitĂ©, fable, farce, roman, et lettre) et de la diversitĂ© des mĂ©thodes. L’article sur les Essais de morale de Nicole donne tout de mĂȘme un aperçu de l’évolution de l’essai, en faisant suite Ă  un article de P. Desan sur Montaigne, et s’éclaire Ă©galement de son voisinage avec l’article de G. Ferreyrolles, consacrĂ© Ă  Pascal. Les contributions de M. MacĂ© et de M. Renouard sur Sartre et Genet s’enchaĂźnent aussi pertinemment. Certains genres (poĂ©sie, théùtre) sont peu reprĂ©sentĂ©s ou ne le sont pas du tout ; on passe enfin trĂšs vite sur les XVIIIe et XIXe  siĂšcles, qui sont pourtant loin d’ignorer les questions esthĂ©tiques et morales. Ce sont donc les pĂ©riodes de la Renaissance et de l’époque classique qui sont mises en vedette, et en assumant pleinement ce choix, le recueil aurait peut-ĂȘtre gagnĂ© en unitĂ©.

5Sur le plan mĂ©thodologique, les approches sont variĂ©es, mais que les articles rĂ©unis optent pour l’histoire littĂ©raire, la rĂ©flexion philosophique, ou pour une analyse littĂ©raire plus habituelle, aucun n’exploite explicitement les pistes ouvertes par D. Maingueneau, et les concepts de scĂšne gĂ©nĂ©rique et de scĂ©nographie Ă©laborĂ©s par celui-ci1 : absence surprenante dans la mesure oĂč ces notions permettent justement de rĂ©flĂ©chir Ă  l’appropriation des genres littĂ©raires par les auteurs, et dans la mesure oĂč le sujet du recueil et sa perspective diachronique s’avĂ©raient propices Ă  l’analyse Ă©nonciative, qui le cĂšde dans l’ensemble Ă  l’histoire des idĂ©es.   

6Le XVI e siĂšcle est reprĂ©sentĂ© dans le recueil par une Ă©tude sur les Essais, dans laquelle Philippe Desan montre le refus chez Montaigne de toute morale universelle. L’attention portĂ©e Ă  la diversitĂ© des expĂ©riences et des pratiques morales qui fonde ce refus se retrouve dans la farce de Giordano Bruno Ă©tudiĂ©e par Yves Hersant, Le Chandelier. Barbara Carnevali situe enfin au XVIe siĂšcle les dĂ©buts d’une littĂ©rature Ă  vocation phĂ©nomĂ©nologique.  

7Montaigne a Ă©tĂ© qualifiĂ© de moraliste, et les Essais prĂ©sentĂ©s comme un livre de morale Ă  la fin du XVIIe siĂšcle, ce qui paraĂźt Ă©videmment rĂ©ducteur, tant l’Ɠuvre joue de contradictions et se refuse Ă  Ă©noncer des vĂ©ritĂ©s objectives figĂ©es. A ces derniĂšres, Montaigne prĂ©fĂšre expressĂ©ment des vĂ©ritĂ©s subjectives et mouvantes, que le recours Ă  l’histoire et Ă  ses exemples met mieux en valeur que des maximes atemporelles. La question est alors de savoir « en quoi l’essai en tant que forme se prĂȘte Ă  une rĂ©flexion sur la morale ».

8Dans les Essais, la morale dĂ©signe un ensemble de comportements, de normes et de valeurs promus par la sociĂ©tĂ©, dont le sujet historique hĂ©rite, et qu’il est possible de dĂ©crire « comme toute autre pratique historique ou sociale. » Autant dire qu’elle est contingente : c’est une « couture fortuite » qui maintient les sociĂ©tĂ©s, et si le conservatisme de Montaigne la lĂ©gitime pour cette raison, cela ne signifie pas qu’il se refuse Ă  la critiquer ou Ă  l’interroger : « [C] Pour me sentir engagĂ© Ă  une forme, je n'y oblige pas le monde, comme chascun fait; et croy, et conçois mille contraires façons de vie; et, au rebours du commun, reçoy plus facilement la difference que la ressemblance en nous.» (Essais, I,37,229)

9Il faut donc distinguer entre le droit et le fait moral, entre morale prescriptive et morale descriptive. Montaigne n’apprĂ©cie guĂšre la premiĂšre : en II,10, il reproche Ă  CicĂ©ron son dogmatisme moral, sur le fond, et sa rhĂ©torique conventionnelle sur la forme, les deux allant de pair. Il prĂ©fĂšre de loin les Moralia de Plutarque, plus descriptives. C’est au fond l’idĂ©e d’une morale universelle que refuse Montaigne, qui insiste volontiers sur la disparitĂ© et la singularitĂ© des exemples qu’il rapporte. C’est donc de pratiques morales au pluriel qu’il convient de parler, plutĂŽt que de morale au singulier, car « les hommes sont divers en goust et en force ; il les faut mener Ă  leur bien selon eux, et par routes diverses » (Essais, III,12). On ne peut dĂ©cidĂ©ment « parler de systĂšme moral » dans l’Ɠuvre de Montaigne. La tradition historique et morale devient en effet chez lui un prĂ©texte Ă  l’exercice d’un jugement personnel et contingent. C’est cette seule subjectivitĂ©, incarnĂ©e tout particuliĂšrement dans le corps de l’essayiste, qui se construit en effet dans la rĂ©flexion de Montaigne sur la tradition historique et morale, dont il prend les formules comme objet de pensĂ©e et de discours. « L’essai et la morale aboutissent inĂ©luctablement au corps », conclut P.Desan, qui souligne le lien qui unit le genre de l’essai Ă  la singularitĂ© corporelle de l’essayiste. Si celui-ci parlait encore de « science morale » en 1580, il supprime cette expression du chapitre II,10 aprĂšs 1588 pour parler, Ă  propos de « l’homme en general », de « la variĂ©tĂ© des moyens de son assemblage et des accidents qui le menacent ». (II,10,41­6)

10Reste que quand Montaigne Ă©crit en III,9 « Je sens ce proffit inespĂ©rĂ© de la publication de mes meurs qu’elle me sert aucunement de rĂšgle », il affirme bien qu’il se sent tenu de se conformer Ă  l’image qu’il donne de lui dans les Essais: le but avouĂ© des Essais est de se rĂ©gler soi-mĂȘme, et P. Desan semble parfois vouloir le nĂ©gliger pour insister davantage sur l’atomisation en fragments subjectifs que subit la morale universelle dans les Essais, et pour soutenir la thĂšse d’une morale montaignienne purement descriptive, dont l’unitĂ© ne trouverait refuge que dans le seul corps de l’essayiste.

11C’est en faveur d’une unitĂ© profonde de l’Ɠuvre polymorphe de Bruno, tantĂŽt sĂ©rieuse, tantĂŽt comique, qu’argumente Y.Hersant dans cette Ă©tude du Chandelier.  Cette piĂšce farcesque jusqu’à l’excĂšs n’en cache pas moins des enseignements sĂ©rieux : elle illustre d’abord l’instabilitĂ© du monde, tant les personnages et leurs relations Ă©voluent et se recombinent rapidement, Ă  la maniĂšre des atomes de LucrĂšce dont parleront plus tard les Ɠuvres philosophiques. Cette instabilitĂ© cĂ©lĂ©brĂ©e avec des accents prĂ©-baroques dĂ©bouche sur un relativisme, qui rend la mĂȘme bagarre susceptible d’une interprĂ©tation tragique ou comique, et qui permet Ă  des malandrins de jouer le rĂŽle de justiciers. La farce installe donc un vertige oĂč se brouillent toutes les catĂ©gories, remettant en cause « l’idĂ©e d’un monde clos et hiĂ©rarchisé », d’un monde mesurable, au profit d’un monde infini accessible Ă  la connaissance rationnelle. Sur le plan moral, la farce de Bruno valorise l’effort et la connaissance,  sanctionne l’oisivetĂ© et, conformĂ©ment Ă  la conception qu’en donne le PhilĂšbe de Platon, fonde le rire sur la mĂ©connaissance de soi. Les personnages ridicules sont ceux qui croient ĂȘtre autrement qu’ils sont. La comĂ©die promeut donc une morale grĂące Ă  ses ressources burlesques mĂȘmes : « c’est au nom de la nature qu’il faut refuser les normes, puisqu’elle est marquĂ©e par la diversitĂ© et que l’infime Ă©gale en dignitĂ© le grandiose. »

12Yves Hersant montre bien ici comment les ressources spécifiques de la farce servent le propos de Bruno. Seule contribution à porter sur le théùtre, elle articule clairement et efficacement pensée morale et genre littéraire, philosophie et littérature.

13La philosophie et la littĂ©rature ont un terrain commun, selon B.Carnevali, qui est celui des mƓurs, qu’elles approchent toutes deux de maniĂšre phĂ©nomĂ©nologique. En effet le concept de mƓurs, en se rĂ©fĂ©rant Ă  ce qui est observable et habituel, permet de penser la rĂ©alitĂ© humaine sans trancher entre l’essentialisme, qui postule une nature humaine invariable, et le relativisme qui la nie. MƓurs, coutume et caractĂšre, sont des notions aristotĂ©liciennes qui conjuguent littĂ©rature, Ă©thique et rhĂ©torique, puisque une notion comme l’ĂȘthos se trouve aussi bien examinĂ©e dans la PoĂ©tique, mĂȘme si le mythos y garde la prĂ©cellence, que dans la RhĂ©torique ou, comme ethos (dĂ©signant non plus le caractĂšre mais l’habitude), dans l’Éthique Ă  Nicomaque. Scaliger affirmera mĂȘme au XVIe siĂšcle la prĂ©cellence en poĂ©sie de l’ĂȘthos sur le mythos, et fera de la reprĂ©sentation des traits de caractĂšre relevant des mƓurs l’objet premier de la littĂ©rature, avant mĂȘme la narration d’une histoire. La littĂ©rature serait ainsi une « phĂ©nomĂ©nologie de la vie humaine ». Un poĂšte comme Le Tasse donne ainsi pour objet Ă  la poĂ©sie la reprĂ©sentation des coutumes, comme « manifestations extĂ©rieures de la vie humaine », sorte d’équivalent moral du costume physique. C’est cette visibilitĂ© extĂ©rieure des mƓurs, aussi bien individuelles (traits de caractĂšres) que collectives (habitudes, coutumes) qui fonde la possibilitĂ© d’une mimesis. C’est le genre romanesque qui semble alors le plus qualifiĂ© pour conduire cette reprĂ©sentation des mƓurs (Ă  condition de l’entendre au sens du novel anglais, rĂ©cit qui se donne la rĂ©alitĂ© pour objet, par opposition Ă  romance). Le roman ainsi compris se dĂ©finit alors comme un « ‘’observatoire des mƓurs’’, une sorte de laboratoire expĂ©rimental Ă©tudiant la phĂ©nomĂ©nologie de la vie humaine dans ses formes multiples ».

14On voit mal ici le rapport entre une pensée morale ainsi définie, et la question du genre littéraire, qui disparaßt presque complÚtement de la réflexion, celle-ci embrassant la littérature, tous genres confondus.

15C’est sans doute Ă  l’ñge classique que la volontĂ© de confĂ©rer une fonction morale Ă  la littĂ©rature est la plus affirmĂ©e. Les critiques s’interrogent sur les vertus et les dangers du roman, dans un dĂ©bat que rapporte Camille Esmein-Sarrazin. Nicole destine ses Essais de morale Ă  un public mondain amateur de formes brĂšves, comme le montre BĂ©atrice Guion, tandis que Pascal porte le fer jusque dans l’Eglise en Ă©crivant les Provinciales, dans un registre polĂ©mique que GĂ©rard Ferreyrolles s’emploie Ă  justifier. Au dĂ©but du XVIIIe siĂšcle, Hume garde, selon Gianni Paganini, le souci de donner un fondement solide Ă  la morale en la garantissant des excĂšs sceptiques tels que les dĂ©nonçait Crouzat en 1733. Mais l’ambiguĂŻtĂ© ne perd pas ses droits : Jean-Charles Darmon montre qu’en mĂȘlant les genres au sein de ses Fables, la Fontaine brouille les repĂšres moraux que ce genre est censĂ© conforter.

16En partant de l’admiration professĂ©e par Nietzsche Ă  l’endroit des moralistes français, J.C Darmon interroge la notion d’exemplaritĂ© dans les Fables de La Fontaine, en particulier dans les cas oĂč elle rencontre d’autres genres tels que l’emblĂšme, le traitĂ© ou le dialogue.

171) La fable et l’emblùme

18« L’écrevisse et sa fille » (XII,10) associe l’apologue et l’emblĂšme. CensĂ©e louer le gĂ©nie stratĂ©gique de Louis XIV, en particulier ses feintes retraites militaires, la fable recourt Ă  l’image d’un animal peu noble, l’écrevisse, dont la dĂ©marche Ă  reculons ne doit cependant rien Ă  une quelconque volontĂ© stratĂ©gique, mais doit tout Ă  la nature, comme le rappelle la fille de l’écrevisse. La morale de la fable est de plus alĂ©atoire : l’exemple domestique, auquel se rĂ©fĂšre la fille Ă©crevisse pour justifier sa dĂ©marche, fait aussi bien « des sages » que « des sots » . L’ironie avec laquelle le fabuliste envisage ici la notion d’exemplaritĂ© permet de douter que l’apologue encomiastique soit si Ă©logieux pour Louis XIV, et le lecteur reste indĂ©cis.

192) La fable et le traité

20« Le chien qui porte Ă  son cou le dĂźner de son maĂźtre » (VIII,7) raconte l’histoire d’un chien fidĂšle et tempĂ©rant chargĂ© de porter le dĂźner de son maĂźtre. AttaquĂ© par des dogues, et ne pouvant dĂ©fendre le bien de son maĂźtre, il se rĂ©sout Ă  prendre avec eux sa part du gĂąteau. C’est avec un traitĂ© sceptique de Samuel SorbiĂšres que dialogue ici La Fontaine: le « TroisiĂšme discours sceptique Ă  Monsieur de Marolles, AbbĂ© de Villeloin. OĂč les raisons d’une fausse prudence lui sont donnĂ©es Ă  rĂ©futer. » MarquĂ© en particulier par la rĂ©fĂ©rence Ă  Hobbes, dont  SorbiĂšres a diffusĂ© les idĂ©es en France, ce discours se demande Ă  quelles conditions la vertu peut imiter le vice et lui emprunter ses armes, et conclut que c’est en pĂ©riode de guerre de tous contre tous, dans l’état de nature que dĂ©crit Hobbes. Mais cet Ă©tat de nature n’est pas explicitement posĂ© par la fable de La Fontaine, qui ne prĂ©cise guĂšre les conditions dans lesquelles la vertu peut ĂȘtre fondĂ©e Ă  se renoncer elle-mĂȘme, ni les motifs qu’elle pourrait invoquer pour cela. La fable s’achĂšve en effet par une morale qui rĂ©duit son propos Ă  une satire conventionnelle des financiers.

213) La fable et le dialogue

22« Les compagnons d’Ulysse » peuvent se lire en rĂ©fĂ©rence au dialogue de Plutarque, intitulĂ© dans la traduction d’Amyot « Que les bĂȘtes usent de la raison en forme de devis ». L’animal y apparaĂźt comme « miroir de la nature originaire », selon une tradition Ă©picurienne qui cĂ©lĂšbre l’innocence de ses dĂ©sirs, le contentement qu’il trouve dans les seuls plaisirs nĂ©cessaires, et plus gĂ©nĂ©ralement, son naturel, par opposition Ă  une humanitĂ© dĂ©naturĂ©e qui aurait perdu la trace de la nature. Le corps de la fable semble ainsi cĂ©lĂ©brer une sorte d’ñge d’or primitif : les compagnons d’Ulysse, changĂ©s en animaux par CircĂ©, refusent de redevenir des hommes et cĂ©lĂšbrent leur condition animale en rĂ©ponse Ă  Ulysse qui les exhorte Ă  reprendre leur forme premiĂšre. Mais la morale de la fable est en dĂ©calage avec le corps du rĂ©cit : « Ils croyaient s’affranchir suivant leurs passions, / Ils Ă©taient esclaves d’eux-mĂȘmes. » La condition animale n’est soudain plus donnĂ©e comme un retour Ă  la simplicitĂ© primitive, mais comme le comble de l’aliĂ©nation dans les dĂ©fauts humains. La condition animale reflĂšte ainsi d’abord « ce que veut la nature », mais ensuite « ce qu’est l’homme », et le lecteur est une fois de plus au rouet, pris en tenaille entre le corps de la fable et son Ăąme.

23En conclusion, J.C. Darmon rapproche la fable de l’exercice de la declamatio qui « fait entendre des voix non concordantes qui donnent Ă  penser », car la fable elle aussi se refuse Ă  dire « oĂč se trouve son exemplaritĂ© ultime ».

24Les rencontres entre la fable et d’autres genres moraux n’aboutissent donc pas Ă  une surenchĂšre parĂ©nĂ©tique, mais au contraire Ă  un brouillage des codes Ă©tablis. La rĂ©flexion sur le genre de la fable reste ici solidement rivĂ©e aux apories d’une « pensĂ©e morale » dĂ©libĂ©rĂ©ment ambiguĂ«.  

25G. Ferreyrolles s’interroge sur les conditions dans lesquelles la polĂ©mique peut s’exercer chrĂ©tiennement, et se demande si les Provinciales de Pascal remplissent ces conditions. Il rappelle l’existence, dans le discours thĂ©ologique, d’une tradition polĂ©mique qui s’en prend aux paĂŻens, aux Juifs, et aux hĂ©rĂ©tiques. A ces adversaires traditionnels, les Provinciales ajoutent une nouvelle cible : les mauvais chrĂ©tiens, qui sĂ©vissent au sein mĂȘme de l’Église, et tout particuliĂšrement les jĂ©suites. St Paul et St Augustin ont insistĂ© sur la nĂ©cessitĂ© pour le chrĂ©tien de rĂ©primander au besoin ses coreligionnaires : encore faut-il savoir comment exercer cette sĂ©vĂšre charitĂ©. « Qui a le droit de reprendre ? Selon quelles modalitĂ©s ? Pour quelle finalité ? », telles sont les trois questions qu’examine l’article, pour interroger la lĂ©gitimitĂ© de la polĂ©mique dans les Provinciales.

261) Le statut du polĂ©miste des Provinciales est celui d’un laĂŻc, mais G. Ferreyrolles montre que cette situation dans laquelle un laĂŻc reprend des docteurs de l’Église connaĂźt des prĂ©cĂ©dents, et que « la structure hiĂ©rarchique de l’Église n’interdit pas la critique du sommet par la base » : St Thomas par exemple l’encourage, s’il y a danger pour la foi.

272) Si Pascal est ainsi fondĂ© Ă  critiquer les instances supĂ©rieures de l’Église, les moyens qu’il emploie pour le faire sont aussi remis en cause par ses adversaires : on lui reproche d’user de raillerie et d’arguments parfois farcesques en jouant les histrions, ce que certains pĂšres de l’Église firent pourtant : St JĂ©rĂŽme va jusqu’à prĂ©senter la polĂ©mique comme un duel de gladiateurs, oĂč il s’agit de terrasser l’adversaire plutĂŽt que l’enseigner. Pascal ne va pas si loin, Ă  l’évidence. La raillerie et la farce des dix premiĂšres Provinciales sont d’ailleurs contrebalancĂ©es par une vĂ©hĂ©mence plus sĂ©rieuse dans les lettres suivantes.

283) Reste alors la question des finalitĂ©s de la polĂ©mique pascalienne : reste-t-elle guidĂ©e par la charitĂ©, est-ce pour leur propre bien que Montalte admoneste ses adversaires ? La XIe Provinciale Ă©nonce clairement que « l’esprit de charitĂ© porte Ă  avoir dans le cƓur le dĂ©sir du salut de ceux contre qui on parle ». « Il faut faire pour eux ce que nous voudrions qu’on fĂźt pour nous si nous Ă©tions Ă  leur place », Ă©crit encore Pascal dans les PensĂ©es. Sa doctrine de la grĂące et sa rĂ©flexion sur la charitĂ©, mĂȘme si elles ne permettent pas de sonder ses intentions vĂ©ritables, sont sur ce point d’une rĂ©elle cohĂ©rence, qui plaide en sa faveur.

29La polĂ©mique chrĂ©tienne est finalement lĂ©gitimĂ©e dans ses modalitĂ©s et ses fins, par une analogie mĂ©dicale que St Augustin dĂ©veloppe dans sa lettre XCIII Ă  Vincent : « le polĂ©miste vulgaire est semblable Ă  un assassin, qui agit en suivant l’aveuglement de la passion et qui ne regarde pas oĂč il frappe, tandis que le polĂ©miste chrĂ©tien est semblable Ă  un chirurgien qui prend garde Ă  ce qu’il coupe, car il cherche la guĂ©rison ».

30C’est Ă  une analyse de l’énonciation polĂ©mique dans le champ religieux que se livre donc G.Ferreyrolles, dans un article clair et informĂ©. Il est curieux cependant que les justifications historiques extĂ©rieures Ă  l’Ɠuvre l’emportent finalement sur les justifications internes : s’il est vrai que l’Ɠuvre s’emploie Ă  justifier l’énonciation qui la fonde, on peut se demander de façon complĂ©mentaire par quels moyens le dispositif Ă©nonciatif des Provinciales trouve Ă  se lĂ©gitimer de lui-mĂȘme.

31Les Essais de morale de Pierre Nicole, admirĂ©s par Mme de SĂ©vignĂ© aussi bien que par Voltaire ou HelvĂ©tius, paraissent de 1671 Ă  1678 Ă  la faveur de la Paix de l’Eglise. Contrairement aux Essais de Montaigne, ils revendiquent une finalitĂ© Ă©difiante, puisqu’ils sont pensĂ©s comme un « exposĂ© normatif de la morale chrĂ©tienne ». Le genre de l’essai est choisi par Nicole pour toucher les mondains, qui restent des chrĂ©tiens tiĂšdes : la forme des pensĂ©es dĂ©tachĂ©es, alors Ă  la mode, doit lui permettre d’atteindre ce public. Les Essais de morale s’inscrivent dans la continuitĂ© des Visionnaires et des Imaginaires, recueils de lettres que Nicole avait conçus sur le modĂšle des Provinciales, et qui restĂšrent un Ă©chec. Plusieurs passages de ces recueils antĂ©rieurs sont insĂ©rĂ©s dans les Essais de morale, qui connurent, eux, un rĂ©el succĂšs. Celui-ci est dĂ» d’abord Ă  leur forme discontinue que les mondains apprĂ©cient pour sa variĂ©tĂ©, forme qui entre en rupture avec l’ordre nĂ©oscolastique, et qui est inspirĂ©e par les Maximes de La Rochefoucauld et les PensĂ©es de Pascal.

32Cependant, les Essais de morale n’appartiennent qu’en apparence aux formes brĂšves : la parution du IVe volume en 1678 rĂ©introduit des titres de chapitres et un ordre suivi du discours, tandis que les trois volumes prĂ©cĂ©dents sont refondus de la mĂȘme maniĂšre : « ils n’étaient pas composĂ©s de pensĂ©es dĂ©tachĂ©es et sans liaison », Ă©crit Nicole pour s’en justifier. Ce changement de prĂ©sentation se fait d’ailleurs trĂšs aisĂ©ment, et ne demande que des modifications mineures (suppression de blancs typographiques, ajouts de termes de liaison), signe que les dĂ©veloppements initiaux Ă©taient structurĂ©s. Certains titres de chapitres mettent ainsi en lumiĂšre cette structuration, bien prĂ©sente dĂšs les premiĂšres Ă©ditions. Contrairement Ă  l’essai montainien ou aux formes brĂšves Ă  la mode, les Essais de morale restent fondĂ©s sur une idĂ©e de l’Ɠuvre « dont les parties doivent ĂȘtre liĂ©es entre elles et subordonnĂ©es Ă  une intention directrice ». Si le genre de l’essai est choisi, c’est parce que Nicole renonce Ă  l’exhaustivitĂ©, non parce qu’il renoncerait au didactisme ou Ă  la cohĂ©rence : « c’est donc Ă  la fragmentation d’une matiĂšre trop vaste, plutĂŽt qu’à une Ă©criture vĂ©ritablement fragmentaire, que l’on a affaire ». Si, dans l’Avertissement de 1671, il se dĂ©fend de tout souci de composition, les volumes restent Ă  l’évidence organisĂ©s, et obĂ©issent Ă  une progression d’ensemble, mĂȘme si celle-ci n’a pas la rigueur des traitĂ©s scolastiques.

33C’est aussi par la primautĂ© qu’y conserve le singulier sur l’universel abstrait que ces traitĂ©s continuent d’appartenir de plein droit au genre de l’essai, en s’opposant de ce point de vue aux traitĂ©s nĂ©oscolastiques et Ă  leur rigiditĂ© classificatoire. S’il est impossible de les assimiler Ă  des fragments, « il paraĂźt plus exact de voir en eux une forme intermĂ©diaire entre une Ă©criture authentiquement discontinue et le traitĂ© de morale traditionnel. ». C’est ainsi qu’une pensĂ©e qui reste au fond dogmatique peut s’y exprimer dans un cadre non systĂ©matique. La forme adoptĂ©e par Nicole se fonde, en derniĂšre analyse, sur une anthropologie augustinienne, qui sait tenir compte de la nature dĂ©chue de l’homme, et de l’inconstance qui, par suite, est la sienne. 

34B.Guion, bien qu’elle consacre l’essentiel de l’article aux questions de la forme et du genre, parvient Ă  les articuler Ă  une morale augustinienne, ce qui Ă©claire particuliĂšrement les rĂ©amĂ©nagements scĂ©nographiques qu’elle analyse avec ordre et mĂ©thode.

35Dans la premiĂšre moitiĂ© du XVIIe siĂšcle, jusqu’en 1660, le roman passe encore pour un genre moral. A partir de 1660, la mode de la nouvelle historique ou galante attire au rĂ©cit de fiction des condamnations morales plus frĂ©quentes. Ce sont les rapports entre la fiction romanesque et la morale dans le discours critique du XVIIe siĂšcle que C. Esmein-Sarrazin interroge.

36C’est d’abord en rĂ©fĂ©rence Ă  la fable et au théùtre, donc Ă  la fiction en gĂ©nĂ©ral, que la valeur morale du roman est mise en avant par ses dĂ©fenseurs, comme Fancan, Desmarets de Saint-Sorlin ou Huet. Fancan rapporte le goĂ»t des hommes pour la fiction Ă  l’infinitĂ© de leur entendement et rappelle l’utilitĂ© de la parabole ou du mythe. Huet prĂ©fĂšre opposer le roman Ă  la fable, en les distinguant par le critĂšre de la vraisemblance, mais examine ensuite la fonction fabulatrice dans son ensemble, en voyant comme St Augustin dans les fables des « figures de la vĂ©rité ». Elles auraient ainsi la mĂȘme source que les grandes religions : l’imagination infinie des hommes, et exprimeraient ainsi une certaine vĂ©ritĂ©.

37Un second argument employĂ© dans la premiĂšre moitiĂ© du siĂšcle par les dĂ©fenseurs de la moralitĂ© du roman repose sur le « principe du vice puni et de la vertu rĂ©compensĂ©e ». Le roman peut instruire en plaisant, et mener Ă  l’utile par les voies de l’agrĂ©able. « École vivante » ou « prĂ©cepteur muet », le roman moralisateur est dĂ©fendu par Huet ou Du Plaisir, et bien illustrĂ© par les Ɠuvres de Mme de ScudĂ©ry. Mais Sorel observe que le roman Ă©pique pratiquĂ© par cette derniĂšre cĂšde la place aux nouvelles historiques, dont la valeur morale est moins Ă©vidente. Ce n’est pas dire que l’enjeu moral soit absent de ces derniĂšres.

38La rĂ©flexion sur la valeur morale du roman s’interroge alors sur le bon usage de celui-ci. L’idĂ©e est alors que rien n’est dangereux aux Ăąmes vertueuses, pas mĂȘme la peinture des passions et des vices, mais que tout est prĂ©texte Ă  aggravation chez les Ăąmes corrompues. Le roman n’a alors d’autre valeur morale que celle que lui apporte son lecteur. « Tout est sain aux sains », Ă©crit ainsi Mme de SĂ©vignĂ© dans sa lettre Ă  sa fille du 16 novembre 1689, mĂȘme si elle prĂ©fĂšre encore les traitĂ©s de morale de Nicole aux romans de Mme de la Fayette. 

39La question du genre est ici noyĂ©e dans des considĂ©rations plus gĂ©nĂ©rales, qui vaudraient presque aussi bien pour la littĂ©rature non romanesque : mĂȘme si les termes dans lesquels se pose le dĂ©bat littĂ©raire et moral de l’époque y sont pour beaucoup, la spĂ©cificitĂ© du genre romanesque ne ressort guĂšre.

40L’Examen du pyrrhonisme ancien et moderne de Jean-Pierre Crousaz, paru en 1733, voit dans la scepticisme et sa propension au doute une maladie de l’esprit, Ă  laquelle il cherche des remĂšdes. En effet, ce mal moral n’est pas incurable, dans la mesure oĂč il n’est pas un Ă©tat permanent, mais une affection chronique, car le sceptique est bien incapable de mettre en pratique ses rĂ©flexions suspensives. L’épochĂ© dĂ©boucherait sur une apraxie, sur une incapacitĂ© Ă  vivre et Ă  agir, proprement impossible. C’est donc une maladie intellectuelle, qui affecte les esprits en mĂ©ditation, et dont le meilleur remĂšde est le retour Ă  la vie quotidienne et aux croyances communes.

41Cette image pathologique du scepticisme influença Hume, et son Treatise of Human Nature, comme l’a montrĂ© R.H Popkin, dont G.Paganini prolonge et approfondit ici la thĂšse. Dans le livre I du TraitĂ©, en effet, le doute n’est pas conçu comme une voie vers l’ataraxie, mais au contraire comme « une situation d’inquiĂ©tude existentielle », incompatible avec les nĂ©cessitĂ©s pratiques de la vie courante, et pour cette raison, comme elle l’était pour Crousaz, cette inquiĂ©tude ne peut que rester intermittente :  elle apparaĂźt lors des pĂ©riodes de mĂ©ditation intellectuelle et disparaĂźt avec le retour Ă  la vie commune, quand la nature reprend l’ascendant sur la raison.

42En rĂ©alitĂ©, la critique antisceptique a menĂ© Hume Ă  mĂ©connaĂźtre en partie les finalitĂ©s pratiques et morales du scepticisme original : chez Sextus Empiricus, le doute n’est pas un mal, mais un remĂšde au dogmatisme, et ne dĂ©bouche pas sur l’inquiĂ©tude mais au contraire sur l’ataraxie, qui permet d’harmoniser les exigences de la nature et celles de la raison, de la rĂ©flexion et de l’action. Hume, Ă  l’inverse, influencĂ© par les adversaires du scepticisme , creuse dramatiquement l’écart entre elles, au point que Popkin parle de « schizophrĂ©nie » chez le sceptique humien.

43Mais le conflit s’attĂ©nue Ă  la faveur d’une distinction qu’introduit Hume entre un « scepticisme global », invivable et contradictoire puisqu’il Ă©rige l’incertitude en dogme,  et un scepticisme plus tempĂ©rĂ©, capable de douter de son propre doute, et de le quitter pour passer sans rupture de la mĂ©ditation au divertissement, et de la rĂ©flexion Ă  l’action. Hume Ă©labore ainsi une solution originale Ă  la question du rapport entre scepticisme et vie ordinaire telle que l’ont formulĂ©e les adversaires du scepticisme comme Crousaz, et non telle qu’elle pouvait se poser chez Sextus Empiricus.

44L’histoire de la philosophie, malgrĂ© son intĂ©rĂȘt, perd ici de vue la question du genre littĂ©raire, qui n’est jamais rĂ©ellement thĂ©matisĂ©e.  

45Flaubert reprĂ©sente seul le XIX e siĂšcle, dans un article de Florence Vatan qui, Ă  partir du procĂšs que lui vaut la parution de Madame Bovary, Ă©claire son refus d’une littĂ©rature moralisante au nom d’une morale de l’art.

46Poursuivi pour « outrage Ă  la morale publique et religieuse ou aux bonnes mƓurs » lors de la parution de Madame Bovary en 1857, Flaubert rĂ©pond de deux maniĂšres Ă  cette accusation : lors du procĂšs, il fait valoir que son livre est en rĂ©alitĂ© « archi-moral ». On reproche en effet au roman la lascivetĂ© qu’il reprĂ©sente chez une hĂ©roĂŻne qui semble dĂ©nuĂ©e de conscience morale, et qui obĂ©it immĂ©diatement Ă  ses dĂ©sirs et instincts. On Ă©pingle aussi le « rĂ©alisme grossier » de l’Ɠuvre, dont aucune figure positive et exemplaire n’émerge, ou encore l’absence de tout point de vue surplombant qui permettrait au narrateur de jouer le « directeur de conscience ». Enfin, on lui reproche d’établir un tableau clinique, et de jouer les mĂ©decins anatomistes. Sur le terrain judiciaire, Flaubert et son avocat rĂ©pondent que le roman suscite, par son dĂ©nouement notamment, « l’excitation Ă  la vertu par l’horreur du vice » et que son enseignement sur ce point est clair.

47Mais Ă  cet art moral, Flaubert oppose, en-dehors du contexte judiciaire, une morale de l’art bien diffĂ©rente, fondĂ©e sur l’idĂ©e qu’« il n’y a pas en littĂ©rature de bonnes intentions ». L’art ne saurait se soumettre Ă  des valeurs morales qui lui sont Ă©trangĂšres. Son but est le Beau, avant d’ĂȘtre le Bien, et c’est en allant jusqu’au bout de ses exigences esthĂ©tiques que l’artiste est moral. Surtout que Flaubert n’hĂ©site pas Ă  dĂ©noncer l’hypocrisie de la morale bourgeoise, qui s’accommode du vice pourvu qu’il respecte les apparences de la vertu. C’est en moraliste curieux des hommes qu’il observe par exemple le brouillage qui s’opĂšre entre « la luxure et l’élĂ©vation spirituelle » chez Emma. Il considĂšre en effet que « la contemplation d’une existence rendue misĂ©rable par une passion violente, de quelque nature qu’elle soit, est toujours quelque chose d’instructif et de hautement moral ». Sensible Ă  la relativitĂ© des valeurs, il cherche justement Ă  dĂ©payser moralement son lecteur, en se dĂ©faisant des normes contemporaines, et en retrouvant une facultĂ© d’étonnement face aux actions humaines. Affirmer l’autonomie de l’Ɠuvre d’art n’est donc pas chez lui tenir l’art pour amoral, mais exige au contraire du lecteur une autonomie de jugement, et dĂ©bouche sur une « éthique de la lecture ». Non moralisatrice, l’Ɠuvre flaubertienne n’en est pas moins morale.  

48Le lien entre la morale de l’art flaubertienne et le choix du genre romanesque reste implicite. Quelques points de comparaison, avec Baudelaire par exemple, ou avec l’engagement romantique, eussent Ă©tĂ© les bienvenus compte-tenu de l’absence d’article complĂ©mentaire sur cette Ă©poque.   

49Deux figures complĂ©mentaires reprĂ©sentent le XX e siĂšcle : celle de Sartre, dont Marielle MacĂ© explore les souvenirs de lecture pour y trouver les germes d’impĂ©ratifs moraux, et celle de Genet : MaĂ«l Renouard dresse un bilan critique de son Ɠuvre, apparemment immorale, mais tendue en rĂ©alitĂ© vers une saintetĂ© qui guide indissociablement sa vie et son Ɠuvre littĂ©raire, avant de la relire au soleil noir de la mĂ©lancolie nervalienne.  

50A partir des Lettres au Castor et des Carnets de la drĂŽle de guerre, M. MacĂ© retrace les expĂ©riences de Sartre comme lecteur de romans. Deux fonctions existentielles distinctes se dĂ©gagent d’abord.

51C’est Ă  34 ans que Sartre est mobilisĂ© pour la drĂŽle de guerre. Cela reprĂ©sente une interruption pour l’intellectuel, qui vient d’écrire La nausĂ©e, ouvrage dans lequel il dĂ©nonçait l’illusion rĂ©trospective propre aux rĂ©cits biographiques. Or c’est dans la lecture que se rĂ©vĂšle chez lui une attitude existentielle qui n’échappe pas Ă  cette illusion tĂ©lĂ©ologique. Ce qu’il Ă©prouve alors dans la lecture des romans, c’est en effet l’attente d’un sens destinal, qui renvoie, par-delĂ  le sort des personnages, Ă  son sort de lecteur. En lisant Gide par exemple, il peut concevoir un aprĂšs Ă  sa propre expĂ©rience de la guerre et l’envisager comme un futur passĂ©, dans une saisie au futur antĂ©rieur qui l’inclut dans la trajectoire d’un destin. C’est aussi cette espĂ©rance de voir sa vie se changer en destin qui lui fait tant apprĂ©cier la lecture de Jean-Christophe : « ses souffrances et ses Ă©garements deviendront musique, et la musique rachĂštera tout ».

52Mais Sartre Ă©chappe Ă  l’illusion biographique lors d’une autre expĂ©rience de lecture : celle de Terre des hommes, de Saint-ExupĂ©ry, qu’il rapporte dans une lettre Ă  Simone de Beauvoir. Ce n’est plus « le futur considĂ©rĂ© comme destination » qu’il y Ă©prouve, mais « la comprĂ©hension de soi comme homme moyen, homme parmi les hommes » : l’aventure reste celle d’un autre, mais elle tĂ©moigne de la capacitĂ© humaine, elle est de l’ordre de l’éventuel.

53Or Sartre finit par Ă©laborer une morale d’aprĂšs ces expĂ©riences de lecture, en examinant le concept de fin : celle-ci n’existe que dans l’avenir, mais fait retour sur le prĂ©sent pour lui imposer de concourir Ă  son avĂšnement ; on reconnaĂźt ici la mĂȘme dynamique que celle que rĂ©vĂšlent les expĂ©riences de lecture.

54AprĂšs la guerre, Sartre renoncera aux romans comme « aiguillons vers l’avenir », et choisira l’action et l’engagement au prĂ©sent : « Les lectures de biographies ne me donnent plus cette excitation joyeuse et facile que j’avais il y a dix ans », confiera-t-il. Se mĂ©fiant de la littĂ©rature, il appellera ses semblables Ă  « lĂącher le livre » pour passer Ă  l’action, mais Ă©crira pourtant dans « cet adieu Ă  la littĂ©rature que voulaient ĂȘtre les Mots » : « Pardaillan m’habite encore ».

55MaĂ«l Renouard confronte les lectures que Sartre, Bataille et Derrida firent de Genet, et en particulier de la place de la transgression morale dans son oeuvre. Sartre voit dans la vie et l’Ɠuvre de Genet une sorte de dialectique ascendante : « En se voulant jusqu’au bout voleur, Genet s’enfonce dans le rĂȘve, en voulant son rĂȘve jusqu’à la folie, il se fait poĂšte, en voulant la poĂ©sie jusqu’au triomphe final du verbe, il devient homme ». Son Ă©volution littĂ©raire est ainsi doublĂ©e d’une Ă©volution morale, mais en rejoignant au terme de ce parcours la morale de la responsabilitĂ© sartrienne, l’homme est finalement dĂ©possĂ©dĂ© de son Ɠuvre antĂ©rieure.  Bataille est, lui, plus sensible au caractĂšre collectif et sacrĂ© de la transgression morale : la solitude de Genet, qui trouve son point culminant dans le thĂšme de la trahison, le gĂȘne, car «elle correspond insuffisamment Ă  l’hypermorale invoquĂ©e au dĂ©but de La littĂ©rature et le mal. » Dans Glas, Jacques Derrida tache enfin de « mettre en suspens le questionnement moral » et la maĂźtrise du sens que suppose tout jugement moral. Il trouve dans le motif des fleurs une ambiguĂŻtĂ© fondamentale, par laquelle le texte excĂšde le sens. Mais Derrida Ă©vite ainsi la confrontation entre littĂ©rature et morale. C’est en rĂ©fĂ©rence Ă  la mĂ©lancolie, illustrĂ©e par DĂŒrer et chantĂ©e par Nerval dans El Desdichado, que M. Renouard propose d’apprĂ©hender Genet et sa conception de la saintetĂ©. L’expĂ©rience de la morale est conçue comme une mise Ă  l’épreuve, elle nĂ©cessite une transgression, dans laquelle se joue une quĂȘte de sens, toujours déçue et toujours reconduite, dont la littĂ©rature est la trace. Sont ainsi relevĂ©es les diverses allusions au sonnet de Nerval dans les Ɠuvres de Genet, et le rĂŽle fondamental de l’oxymore, dont l’emblĂšme est le « soleil noir » nervalien, est associĂ© Ă  cette constellation de signes mĂ©lancoliques. Genet apparaĂźt ainsi en alchimiste dĂ©shĂ©ritĂ©, dont la quĂȘte d’absolu confond ultimement saintetĂ© et poĂ©sie.

56Si M. Renouard montre bien que la morale personnelle de Genet est indissociable d’une esthĂ©tique, force est de constater que son article, embrassant toute l’Ɠuvre, reste assez indiffĂ©rent Ă  la question des genres littĂ©raires qu’il aborde.