Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 11, numéro 1
Arnaud Genon

Du cÎté de chez Doubrovsky

Elizabeth H. Jones (Guest Editor), L'Esprit Créateur, Volume 49, Number 3, Fall 2009, Serge Doubrovsky: Life, Writing, Legacy.

1Disons-le tout de suite, ce volume de l’Esprit CrĂ©ateur constitue un bel hommage rendu Ă  l’inventeur du nĂ©ologisme « autofiction ». A l’origine de ce numĂ©ro spĂ©cial, se trouve un colloque tenu Ă  l’UniversitĂ© de Leicester en 2007, premier colloque Ă  ĂȘtre spĂ©cifiquement dĂ©diĂ© Ă  Serge Doubrovsky (1), comme nous le rappelle Elizabeth H. Jones dans sa prĂ©sentation « Serge Doubrovsky, Life, Writing, Legacy ». Elle retrace ici rapidement le parcours du professeur, du critique et de l’écrivain pris entre deux pays (la France, les Etats-Unis) et deux langues (le Français, l’Anglais), cet aller et retour constant venant complexifier l’identitĂ© de l’auteur et expliquer, en partie tout au moins, la genĂšse de la notion d’autofiction qui nourrit depuis quelques annĂ©es maintenant de nombreux dĂ©bats thĂ©oriques.

2L’entretien que Serge Doubrovsky accorde ensuite Ă  Elizabeth H. Jones (« Serge Doubrovsky : le paradoxe d’un homme exportĂ© et d’une Ɠuvre inexportable ») vient confirmer les analyses avancĂ©es dans la prĂ©sentation. L’auteur de Fils, revenant sur sa vie, insiste sur le sentiment d’ĂȘtre « divisĂ© en deux », d’avoir bĂąti sa vie sur des « oppositions permanentes », comme celle d’ĂȘtre notamment un homme exportĂ© et d’écrire une Ɠuvre inexportable car intraduisible. Il dĂ©clare ĂȘtre le lieu d’une « fente », d’une « fissure » qui vient jusqu’à s’inscrire dans son identitĂ© nominale : Serge Doubrovsky dans les livres, avec les femmes, les amis, Julien-Serge pour l’administration. A cela s’ajoute la judĂ©itĂ© de l’auteur qu’il vit comme l’appartenance Ă  un peuple alors mĂȘme qu’il dit n’avoir « rien Ă  voir avec la religion, avec le judaĂŻsme ». Son identitĂ©, l’écrivain vient lui-mĂȘme Ă  la qualifier de « complexe », de « clivĂ©e », « fractionnĂ©e » ou encore de « schizĂ©e ».

3Serge Doubrovsky aborde aussi l’écriture de son dernier livre qu’il envisage comme « une thĂ©rapie pour affronter [sa] propre mort » et finit par Ă©voquer son hĂ©ritage littĂ©raire. Une de ses fiertĂ©s, il le redit ici, est d’avoir ajoutĂ© un mot Ă  la langue française et d’avoir ainsi contribuĂ© Ă  l’émergence d’un « mouvement » littĂ©raire.

4Dans « Autofiction as Allofiction : Doubrovsky’s L’AprĂšs-vivre », Armine Kotin Mortimer commence par retracer succinctement l’aventure thĂ©orique de la notion d’autofiction, de Doubrovsky Ă  Colonna en passant par Lejeune et Vilain, afin de mettre en relief l’absence de consensus quant Ă  la dĂ©finition du terme. Son article cherche Ă  contribuer au dĂ©bat en s’intĂ©ressant particuliĂšrement Ă  la place des autres dans l’autofiction, question qui jusqu’ici a fait l’objet de peu d’attention : « What is the status of other people in writings about the self, when the autofictional narrative is applied not to the writer but to intimates : nearby family members, lovers, close friends ? » Cette constituante du genre autofictionnel est nommĂ©e par la critique « allofiction » en ce sens que les autres sont envisagĂ©s comme des versions diffĂ©rentes du mĂȘme, du « je » qui se trouve ĂȘtre Ă©clairĂ© dans et par l’écriture de l’entourage : « the idea of recounting one self through the narration of another’s life or destiny constitutes the concept of allofiction. »(2) Parler des autres, c’est leur donner la parole et par voie de consĂ©quence s’entendre dire, de leur bouche, « ses quatre vĂ©ritĂ©s ». Si chez Sartre, « l’enfer, c’est les autres », pour Serge Doubrovsky, l’autre est un miroir qui lui permet d’ancrer son identitĂ© dans une lignĂ©e, il « rĂ©unit » et comble les failles, les fractures. C’est notamment Ă  travers la figure de l’oncle Henri dans L’AprĂšs vivre que l’analyse est menĂ©e, Armine Kotin Mortimer dĂ©montrant que ce texte constitue une autofiction « in which the self seeks its identity in the allofiction of the other ».

5L’étude d’Annie Jouan-Westlund, « Ce qui sĂ©duit chez Doubrosvky », s’intĂ©resse Ă  la rĂ©ception des textes de l’auteur en proposant de mettre Ă  l’épreuve « le thĂ©orique avec la pratique et de vĂ©rifier si les effets recherchĂ©s et anticipĂ©s par l’écrivain se produisent dans l’exercice de la lecture des livres. » Pour sa dĂ©monstration, elle met Ă  jour les « stratĂ©gies de sĂ©duction textuelle » Ă  l’Ɠuvre dans le travail de l’écrivain. La premiĂšre d’entre-elles, « la conception bisexuelle du langage » est abordĂ©e par le prisme de ce que la critique nomme « la jouissance lexicale » prĂ©sente dans les textes doubrovskiens. Ensuite, c’est « le simulacre d’échange et de transparence avec le lecteur » qui est envisagĂ©, notamment dans l’analyse des procĂ©dĂ©s employĂ©s pour faire participer le lecteur Ă  l’écriture du Livre brisĂ©. La troisiĂšme et derniĂšre stratĂ©gie mise en place est « la rĂ©sonnance intertextuelle propre Ă  capter » l’intĂ©rĂȘt du lecteur. C’est Ă  travers les intertextes proustiens et sartriens, respectivement dans Un amour de soi et Le Livre brisĂ© que l’analyse s’effectue.

6Isabelle Grell dans « Serge Doubrovsky ou ‘qu’est-ce qu’une Ă©criture originale’ ou encore ‘comment inventer un langage de perroquet’ » nous plonge dans les mĂ©andres du « Monstre », dossier gĂ©nĂ©tique de Fils constituĂ© de 2599 feuillets. Elle y rĂ©vĂšle l’importance de la mĂšre et comment de cette figure omniprĂ©sente va naĂźtre non seulement l’originalitĂ© de l’écriture doubrovskienne mais aussi la singularitĂ© de son entreprise toute entiĂšre : « Dans la tension de la rivalitĂ© pour l’ĂȘtre, qui tourne en lutte pour la suprĂ©matie du langage, Serge Doubrovsky prendra enfin sa place en reprenant possession de cette langue qu’on appelle ‘maternelle’. La rĂ©ponse se dessine Ă  l’horizon, elle portera un nom : autofiction. » Ecrire cette autofiction ce sera pour Doubrovsky trouver une langue Ă  son image, une langue originale, sa langue qui paradoxalement se trouve ĂȘtre la langue d’un perroquet
original : « Ainsi, Ă©crire comme un perroquet procure de l’originalitĂ© Ă  un style qui a pour but de rendre son lecteur dĂ©pendant », dĂ©pendance que l’auteur arrive Ă  crĂ©er en nous « refilant sa personne », en provoquant l’identification Ă  ce « je » qui s’écrit, qui dit ses maux. Cette Ă©tude est une entrĂ©e fructueuse dans la genĂšse de Fils. Isabelle Grell, pour sa dĂ©monstration, et pour notre plaisir de lecteur, vient Ă  Ă©pouser la langue de l’écrivain, son style refaisant du pastiche littĂ©raire le propre de l’exercice critique. Doubrovsky a rĂ©ussi son pari en « infligeant » Ă  sa critique, fidĂšle lectrice, sa vie, ses maux, ses mots « par [ses] mots ».

7S’appuyant sur les travaux de Judith Butler, Jean-Pierre BoulĂ©, dans son analyse intitulĂ©e « Gender Melancholy in Doubrovsky’s autofictions » se propose d’étudier le rĂ©gime du genre par l’intermĂ©diaire d’un parcours Ă  travers la vie et l’Ɠuvre de l’auteur en Ă©voquant dans un premier temps sa biographie puis en explorant sa relation aux hommes tels que les amis, les collĂšgues ou les figures paternelles. L’examen intĂ©ressant de l’enfance et la jeunesse de Doubrovsky permet au critique de mettre en relief la prĂ©sence d’une dĂ©chirure entre le fĂ©minin et le masculin, notamment du fait des rapports entretenus avec le pĂšre et la mĂšre, fĂȘlure qui se reproduit tout au long de la vie, du travail de l’écrivain mais qu’il tente de dissoudre dans et par l’écriture, particuliĂšrement par le biais du genre littĂ©raire qu’il investit : l’autofiction. Et Jean-Pierre BoulĂ© de conclure justement: « Perhaps Doubrovsky feels that he exists only in (auto)fiction because there his bisexuality can be present. »

8Catherine Ponchon analyse dans « ‘Le Moi, la fiction et l’Histoire’ : la petite et la grande » comment les fils de la grande et de la petite histoire en viennent Ă  s’imbriquer inextricablement dans le travail de l’écrivain. D’ailleurs, Douborvsky le dit lui-mĂȘme, son histoire n’est pas « seulement familiale, elle est historique ». L’Histoire, c’est aussi le thĂšme que choisit d’aborder Patrick Saveau dans sa contribution intitulĂ©e « MĂ©moire, traumatisme, ressassement dans La Dispersion ». Ici, le critique considĂšre la deuxiĂšme Ɠuvre littĂ©raire de l’auteur comme un texte annonciateur « des questions essentielles ayant trait Ă  l’écriture de l’histoire et Ă  la mĂ©moire » et se propose de montrer en quoi la Seconde Guerre mondiale « structure et dĂ©termine ce livre ». Partant d’un Ă©change Ă©pistolaire qu’il entretint avec Doubrovsky,  Saveau  rĂ©vĂšle que La Dispersion constitue une tentative formelle d’écrire l’horreur de la Shoah et souligne que le ressassement de cette pĂ©riode historique « maintient Ă  vif le traumatisme vĂ©cu lors de l’Occupation, refusant de se dessaisir de ce passĂ© mortifĂšre et surtout empĂȘchant le travail de deuil de s’effectuer ».

9Enfin, Florian Pennanech, spĂ©cialiste de la rĂ©ception critique de l’Ɠuvre proustienne,  s’interroge sur « quelques procĂ©dĂ©s d’écriture dans les articles et ouvrages critiques de Serge Doubrovsky, en prenant pour exemple La Place de la madeleine », essai publiĂ© en 1974, dans son Ă©tude « Le Carnavalesque dans l’écriture critique de Serge Doubrovsky ». Diane Watteau dans « L’Autofiction, une vocation suspendue dans l’art contemporain ? : les ‘moi en toc’ et les ‘trous d’ĂȘtre’ de Serge Doubrovsky », s’intĂ©resse quant Ă  elle au concept d’autofiction dans les crĂ©ations d’artistes tels que Sophie Calle, Sylvie Blocher ou Clarisse Hahn. Doubrovsky a fondĂ© « une nouvelle catĂ©gorie du rapport Ă  l’ĂȘtre dans l’art » et n’a pas fini « d’exister dans la scĂ©nographie du sujet dans l’art contemporain » conclut-elle.

10La richesse de ce numĂ©ro de l’Esprit crĂ©ateur rĂ©side dans la diversitĂ© des approches proposĂ©es et des thĂ©matiques abordĂ©es. Il devient indispensable Ă  toute personne s’intĂ©ressant Ă  l’Ɠuvre de Serge Doubrovsky et au concept d’autofiction dont il est le pĂšre.

11(1) Un deuxiĂšme colloque consacrĂ© entiĂšrement Ă  l’auteur eut lieu l’annĂ©e suivante, Ă  Mulhouse, Masculin, fĂ©minin, pluriel ? Autour de Serge Doubrovsky, en prĂ©sence de l'auteur 6 - 8 mars 2008 (http://www.fabula.org/actualites/article22531.php).

12(2) Sur la prĂ©sence de l’autre dans l’écriture doubrovskienne, voir notre article « Sujet autofictionnel/Sujet transtextuel. Le sujet dans les avant-textes de Fils de Serge Doubrovsky », Actes du colloque Masculin, fĂ©minin, pluriel ? Autour de Serge Doubrovsky, Ă  paraĂźtre en 2010 aux presses universitaires de Mulhouse.